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Le visage du Christ

Philippe Péneaud, Le visage du Christ. Iconographie de la Croix (coll. Religions et Spiritualité). Paris, L'Harmattan, 2009. 294 p. 21,5 x 13,5. 27,50 €. Isbn 978-2-296-10780-9.
" Visage du Crucifié, visage de lumière mêlée à la terre, visage d'une humanité ayant recueilli dans sa main blessée, les ors de l'espérance. Ainsi s'offre le visage du Dieu-homme sur l'icône. Une lueur solaire traverse la mort et s'inscrit au frontispice de l'humanité" (p. 7). Le mot "icône" est ici entendu au sens large d'image sacrée, que ce soit sous forme de peinture, de fresque, de mosaïque ou de sculpture. La représentation figurée de la personne du Christ, Dieu-homme, n'a pas été sans poser problème au cours de l'histoire chrétienne, et celle du Crucifié concentre en elle la plupart des
difficultés. Telle est l'histoire que revisite le présent ouvrage, où évolution de la réflexion christologique et évolution de la représentation artistique sont étudiées de pair. Dans la mesure en effet où le Christ, Verbe incarné, constitue le fondement de l'image chrétienne, l'observation des matériaux iconographiques et de leur évolution permet de suivre le chemin accompli par les artistes pour s'abreuver à la christologie.
Du point de vue artistique, l'ouvrage se montre attentif à l'art des proportions, de la couleur, de la lumière et de la perspective. À côté de cette première porte d'entrée, une seconde est la dimension symbolique de l'image : "le navire, signe ancien de prospérité devient symbole de l'Église ; la vigne
se change en symbole de la vie du Christ ; le poisson ou l'agneau se transforment en symboles du Christ lui-même" (p. 13). Mais il ne faut pas se cantonner dans de tels symboles isolés de la représentation humaine du Christ. A l'encontre des iconoclastes, le concile Quinisexte précise en 692 comment l'Incarnation constitue véritablement le fondement dogmatique de l'icône. On lit dans son canon 82 : "Pour que la perfection soit exposée à tous les regards, même au moyen des peintures, nous décidons qu'à l'avenir il faudra représenter dans les images le Christ notre Dieu sous la forme humaine à la place de l'antique agneau. Il faut que nous puissions contempler toute la sublimité du Verbe à travers son humilité. Il faut que le peintre nous mène par la main au souvenir de Jésus vivant en chair, souffrant, mourant pour notre salut et acquérant ainsi la rédemption du monde". Le symbole n'est pas supprimé, mais il trouve sa place en arrière-plan comme une interprétation de la réalité visible, une suggestion de la transfiguration de la création par la lumière invisible, ou encore de la sainteté des personnages... Le lien entre le symbolisme et le réalisme de l'image "met en éveil l'acuité spirituelle du contemplateur de l'icône" (p. 16). On voit ainsi la lumière affleurer à travers la chair, la gloire à travers la kénose. La grande nouveauté est celle du face à face réel en Christ entre Dieu incarné et l'homme. L'importance en est manifestée par le biais d'une citation empruntée à Olivier Clément : "Le visage de Dieu fut non seulement celui d'une individualité contingente, mais le non-visage de l'esclave, celui qu'on ne voit pas : par-là Face dépouillée de tous les masques du néant, Face pascale où le désespoir passe dans l'espérance, où le vide se retourne dans le plein, où tous les sans-visages, exclus, parias, méprisés, torturés, trouvent leur visage d'éternité" (p. 18). A travers ces images du Christ c'est le chemin de Dieu vers l'homme qui est indiqué, tandis que celles de la Vierge et des saints renvoient au chemin de l'homme vers Dieu. La transfiguration de la chair dans l'incarnation et dans la crucifixion se révèle par l'emploi d'un langage symbolique approprié qui évite les pièges tant de la dématérialisation que du naturalisme. Le chemin de la réflexion christologique a été long jusqu'à ce que l'Église confesse que c'est bien la personne du Christ, Dieu et homme, sans confusion ni séparation, qui meurt sur la croix. Les tentations de rationaliser l'incarnation en escamotant soit la divinité, soit l'humanité ont été nombreuses : docétisme, arianisme, patripassianisme, apollinarisme, nestorianisme, monophysisme. Les images du Crucifié accompagnent ce long chemin. Et c'est une longue maturation iconographique que ce livre suit à la trace en quatre grandes étapes. La première propose des figurations voilées, des symboles et allégories de la croix glorieuse où n'apparaît pas le supplicié ; la divinité du Christ y est majorée au détriment de son humanité. La deuxième est celle d'un certain rééquilibrage. Le Christ crucifié y apparaît dans son corps ; il est vivant, les yeux grands ouverts, les bras horizontaux selon le modèle hellénistique de l'athlète victorieux. La troisième étape est, après la crise iconoclaste, celle de la représentation de la personne du Verbe mort dans sa chair déifiée, mélange de majesté et de souffrance, échappant au dolorisme comme au triomphalisme. Dans une quatrième étape, "la thématique personnelle s'épuise en formulations inappropriées, majorant par exemple la nature humaine aux dépens de la nature divine, sonnant la fin de l'image personnelle christomorphique" (p. 36), ce qui aboutira à une "sécularisation" du motif du Christ sur la croix. L'exposé de Philippe Péneaud, docteur en théologie et sculpteur, spécialiste de l'art chrétien des douze premiers siècles, est érudit et unit avec bonheur expertises artistique et théologique. Il intéressera aussi bien les théologiens que les artistes. Fort bien écrit, il s'appuie sur 63 figures qui sont analysées avec beaucoup de rigueur et de finesse. L'ouvrage est complété par un lexique (p. 273-278) et par une bibliographie sélective (p. 279-291) répartie sous les titres suivants : l'image chrétienne, la crucifixion, le Moyen Âge, les sources patristiques, les sources iconographiques, les autres sources bibliographiques. Camille Focant, Revue théologique de Louvain, Année 2010, Volume 41, Numéro 4, pp. 583-585

Camille Focant

REVUE THÉOLOGIQUE DE LOUVAIN, ANNÉE 2010, VOLUME 41, NUMÉRO 4, PP. 583-585, 2010

http://www.persee.fr/doc/thlou_0080-2654_2010_n...

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