Articles de presse

Le savant et le professeur par Guy Bouyrie

Nous avons lu (Le Bup n°995 juin 2017)p.799-801
La physique au xxe siècle et la Commission Lagarrigue
Nicole HULIN
Éditeur : L'Harmattan Parution : 2016 Nombre de pages : 204 Prix : 21,50 € ISSN/ISBN : 978.2.343.099259.1 Public visé : Professeurs de physique-chimie des collèges et lycées, étudiants des ÉSPÉ (École supérieure du professorat et de l'éducation) et des mastères d'enseignement
Dans les collections de beaucoup de lycées, se côtoient encore vieux panneaux, poulies et cordages pour forces concourantes et tables à coussin d'air, mobiles autoporteurs ! Des vestiges d'un combat des "anciens" contre les "modernes", de cette pesante "statique" opposée à cette "dynamique" variation de la quantité de mouvement ! De cette longue querelle, ne restent que des souvenirs qui s'estompent - affaire de génération - et surtout un nom, celui de "Lagarrigue", non seulement l'inventeur de la chambre à bulles, mais, pour la postérité de notre enseignement, celui qui présida cette commission à l'origine d'une réforme mémorable, en rupture avec cette longue tradition scolastique marquée par la "mécanique rationnelle", pour faire entrer notre enseignement dans le xxe siècle !
Pour assurer l'exégèse du projet "Lagarrigue", il fallait un acteur de ce mouvement intellectuel qui a marqué les années 1960-70 : en l'occurrence, on ne pouvait trouver meilleur auteur que Nicole Hulin, physicienne reconnue pour son attachement à la didactique des sciences, pour sa passion consacrée à cette "physique en marche", passion que son mari Michel Hulin, un des membres éminents de cette commission "Lagarrigue", partagea avec elle. Le livre de Nicole Hulin est donc un témoignage précieux sur la genèse de la réforme conduite en France par la commission Lagarrigue de 1971 à 1976.
Dans les deux premiers chapitres, l'auteur revient sur l'état de l'enseignement des sciences du xixe siècle jusqu'en 1960, que le titre du chapitre 1 résume par la formule : "physique savante, physique enseignée". La rénovation pédagogique est née en partie avec le projet anglais "Nuffield", mais surtout avec le projet américain "PSSC" (Physical Science Study Committee) qui trouva un écho considérable, notamment en France grâce à la diffusion de l'ouvrage par des éditeurs québécois. Comme le montre Nicole Hulin, ce renouveau pédagogique, à l'aube des années 1970, est le reflet d'une nouvelle structuration de la physique, tant sur le plan théorique avec l'apport de la physique quantique, de la physique relativiste, qu'institutionnelle avec la mise en place des grands organismes de recherche, de projets collaboratifs internationaux fortement soutenus par des volontés politiques favorables au développement des sciences.
Dans une deuxième partie de l'ouvrage, l'auteur détaille comment l'équipe fédérée par André Lagarrigue a pris à bras le corps ce renouveau pédagogique, en se donnant "la feuille de route" suivante :
♦ enseigner la démarche scientifique avec sa composante expérimentale ;
♦ contribuer à la culture de tous, en n'oubliant pas d'y intégrer les champs littéraires (un point vigoureusement défendu par Roland Omnès) ;
♦ introduire, au prix d'une certaine abstraction, les concepts fondateurs de la physique (interactions, champs, énergie, ondes, particules, lois de conservation) ;
♦ prendre des exemples pertinents représentatifs des principaux domaines des sciences physiques, avec une approche macroscopique, mais aussi microscopique des phénomènes : ainsi l'enseignement de la chimie, mieux ancré à celui de la physique, subit un fameux dépoussiérage !
♦ opérer des transpositions didactiques qui font appel à du matériel conçu à cet effet (les mobiles autoporteurs, les méthodes de chronophotographies, par exemple).
La commission se donna le temps de la réflexion, de l'expérimentation, malgré les tourmentes politiques et autres vicissitudes qui parsemèrent son travail (changement de cap en 1974 au ministère de l'Éducation nationale qui allait déboucher sur la création du collège unique, disparition brutale d'André Lagarrigue en 1975, restrictions budgétaires dès 1976 qui entraînèrent par la suite une réduction massive du nombre de places aux concours de recrutement des professeurs !).
De fait, quand les nouveaux programmes élaborés par la commission, dissoute en 1976, furent enfin mis en application à la rentrée 1977 en classe de seconde, les moyens pour assurer sa réussite, notamment par le renouvellement des matériels de lycée et l'effort nécessaire pour assurer une formation continue des enseignants, ne furent pas à la hauteur de ce qu'avait prévu cette commission : une réussite en demi-teinte, un procès souvent injuste de formalisme et ambition démesurés à l'aube de la massification de l'enseignement du second degré.
Mais, comme le montre la fin de l'ouvrage, en forme de bilan, le rayonnement de cette commission fut considérable et a contribué de façon durable à ce que notre enseignement s'ancre sur des pratiques en rapport avec la science contemporaine.
Des annexes bien documentées et une large bibliographie complètent heureusement l'ouvrage. Notons que le web a laissé peu de témoignages du travail de cette commission. Citons, pour l'enseignement de la mécanique en seconde : http://artheque. ens-cachan.fr/items/show/693. Le Bup a consacré de très nombreux numéros, de 1974 à 1981, à la mise en place de la réforme Lagarrigue.
Guy BOUYRIE

Guy Bouyrie

LE BUP N°995, juin 2017

http://bupdoc.udppc.asso.fr/consultation/articl...

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