Inédit

En marge de "l'énigme et le mystère". MAGRITTE et LA GRANDE FAMILLE

L'expression picturale de Magritte ne pouvait que fasciner les linguistes. Par delà la qualité proprement esthétique de ses œuvres (qu'on apprécie ou non !) sa mise en scène des objets évoque irrésistiblement - mais de manière provocante et comme "à rebrousse poil" - les procédés classiques de la rhétorique : métaphore, métonymie (et souvent oxymore). On sait d'autre part que Magritte établit un rapport étroit entre représentation picturale et langage verbal, à travers les titres de ses tableaux. Ces derniers sont énigmatiques - tant vis-à-vis du représenté lui-même dont ils paraissent "déconnectés" que, souvent, dans leur formulation intrinsèque. Il ne craint pas non plus de faire figurer des mots ou des phrases dans la matière même du tableau.
Particulièrement exemplaire, à cet égard, est le fameux "ceci n'est pas une pipe", qui n'est pas seulement un défi lancé au bon sens du spectateur, mais apparaît comme un véritable pied de nez à la non moins fameuse notion saussurienne d'arbitraire du signe. A moins qu'il ne vienne témoigner en sa faveur, en prouvant par l'absurde qu'entre le "représenté" pictural et son "représentant", le rapport est radicalement différent de celui qui unit le signifié au signifiant. Notons que, sans la juxtaposition étonnante de la représentation et du texte, l'œuvre n'existerait tout simplement pas. Elle ne serait qu'une "image" banale, bonne au plus à figurer dans un catalogue.
L' "énigmatisme" provocant jusqu'à l'absurde (du moins en surface) des toiles de Magritte est souvent mis sur le compte de son "surréalisme". Mais peut-on qualifier de surréalistes des constructions si savamment calculées, d'où tout effet de hasard ou d'automatisme semble proscrit ? Tout au plus le peut-on par référence à l'omniprésence de l'onirisme -généralement sous la forme du cauchemar ! - dans ses compositions. Le caractère construit et savamment pensé de ces œuvres est si patent que certains n'y ont vu que l'application méthodique de procédés, à l'exclusion de toute inspiration et même de tout sens.
De fait, les procédés récurrents ne manquent pas, comme celui - utilisé notamment dans La grande famille -
artdif.com/lng_FR_srub_81_iprod_1854_idc_165-La-grande-famille-MAGRITTE-Rene-Toutes-les-oeuvres.html)
qui consiste à inverser les termes logiques d'une relation élémentaire entre contenant et contenu, partie et tout, intérieur et extérieur (le ciel est dans l'oiseau, au lieu de l'oiseau est dans le ciel ; l'arbre est sur la feuille, au lieu de la feuille est sur l'arbre, etc.).
En embrassant l'ensemble de l'abondante production magrittienne, il est certes possible d'en dégager une "grammaire", mise en œuvre à travers d'infinies variations rhétoriques, mais comportant, somme toute, un nombre limité de figures.
Est-ce une raison pour ne voir dans les réalisations concrètes de cette "grammaire" que de laborieux trompe-l'œil accompagnés de légendes mystificatrices et choisies au hasard et sans relation avec l'image ? En somme, l'appréciation de l'œuvre de Magritte se réduirait-elle à la déclinaison des procédés sémiologiques qu'il utilise ?
Pour notre part, nous ne le pensons pas. Nous nous en sommes expliqués ailleurs (Le sommeil et les signes, L'Age d'Homme, 2002, où l'on trouvera en outre des analyses de quelques autres toiles de Magritte renforçant cette conviction.) Il faut, au contraire, faire à Magritte le crédit de penser que la meilleure façon d'aborder ses œuvres est de partir de la recherche du sens. Nous croyons avoir montré, dans l'analyse de La grande famille entre autres, que cette recherche n'était pas vaine. Nous postulons, d'autre part, qu'il n'est pas vain de décrypter les titres en relation avec les images, quelque indirecte que soit cette relation, et que ces titres concourent bien au sens de l'œuvre. Cette postulation est, certes, démentie par l'entourage de Magritte, qui nous dit que ces titres étaient choisis après coup, dans une sorte de brainstorming auquel il faisait participer ses amis ; mais ce personnage -aussi secret et énigmatique que ses tableaux ! - pouvait fort bien affecter de laisser libre cours à l'imaginaire de chacun, pour tester l'effet de son tableau, alors que son opinion était déjà arrêtée. Il se peut aussi que, pour mieux brouiller les pistes, il ait fait alterner les titres signifiants et les titres aléatoires. La volonté mystificatrice ne peut, évidemment, être exclue, notamment lorsque les toiles s'inscrivent dans une série et ne diffèrent que par quelques détails de composition (par exemple, dans la série mettant en scène "l'oiseau de ciel"). Il reste que certains titres, une fois décryptés, "collent" parfaitement à la logique générale du tableau. Le décryptage des tableaux de Magritte n'intéresse guère les spécialistes de l'esthétique et de l'histoire de l'art ; aussi ce travail n'est-il guère avancé. Il offre, au contraire, un terrain de choix à la sémiologie.
Reste une grande question, qui déborde celle du simple décryptage : Magritte est-il un peintre ? C'est une qualité qui lui est déniée par nombre de ses confrères, au nom du caractère purement "cérébral" de ses compositions. Alors, quoi ? Un imagier ? Pas si simple, étant donné le caractère infiniment inventif de ses arrangements de fragments du réel (et de l'irréel). En tout cas, un manipulateur de signes.
Mais si Magritte était purement un "cérébral" manipulateur de signes, autant de gens seraient-ils émus (et pas seulement interloqués) par des toiles comme La grande famille ?

M. PERGNIER
août 2010

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