Articles de presse

Henri BOYER Faits et gestes d'identité en discours Paris, L'Harmattan, 2016, 115 p.

Dans ce petit ouvrage, Henri Boyer (désormais HB) reprend et développe quelques-uns de ses articles publiés entre 2008 et 2014 en sociolinguistique et analyse du discours médiatique. Il fait précéder les cinq chapitres de l'ouvrage d'une introduction en seize pages où il synthétise certains des concepts et notions qui sont les siens : l'importance des discours dans une société médiatisée (et non simplement médiatique), la production (complexe) des identités et des représentations collectives, l'idéologie qui articule "un ensemble de structures et de fonctionnements socio-cognitifs dont elle assure la cohérence" (p. 11). HB retient cinq thématiques : l'accent (chapitre 1), la stéréotypie (chapitre 2), la patrimonialisation (chapitre 3), la loyauté (ethnosocio) linguistique (chapitre 4), la sociolinguistique catalane (chapitre 5). Je reviendrai ici sur trois d'entre eux.
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C'est un ensemble de faits à la fois verbaux, prosodiques et iconiques, relevés dans différents pays et situations sociolinguistiques, que HB analyse ici afin de montrer comment se donnent à entendre et à voir des identités collectives dans les discours, médiatiques ou non. Ainsi dans le chapitre 1, "Accent(s) et Cie. Variation sous surveillance" (reprise d'un article de 2014), HB revient sur la question de l'accent : celui que les médias construisent comme autant de stéréotypes ("l'assent du midi", par exemple), ainsi que celui, à la fois générationnel et genré, qui conduit de jeunes femmes urbaines à promouvoir une épithèse vocalique : la prononciation d'un /E/ comme dans "alors-E". Cette innovation vocalique, bien qu'ensuite diffusée à d'autres groupes sociaux, semble bien avoir été portée d'abord par le groupe des jeunes femmes, revendiquant ainsi une forme de différenciation (de distinction selon Bourdieu), comme si "elles souhaitaient en terminer avec un statut de dominées. Il y a bien là, de toute évidence, un fait d'identité patent" (p. 34).
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HB analyse des données à la fois graphiques et iconiques dans son chapitre 4, "Sur la loyauté (ethno) sociolinguistique" : un panneau de signalisation en français à Montréal et une affichette commerciale en catalan à Barcelone ; deux villes et pays où le conflit linguistique entre deux langues au sein d'une diglossie (non pas consensuelle à la Ferguson mais conflictuelle à la Lafont) entre français/anglais et catalan/castillana donné lieu ces dernières décennies, à la fois à des décisions institutionnelles et juridiques en provenance des États, et à des recherches des sociolinguistes (voir plus loin chapitre 5). Ce sont là des exemples parmi bien d'autres de "pratiques glottopolitiques publiques" qui, au-delà de leur signification strictement fonctionnelle, manifestent "une loyauté linguistique envers la langue nationale" (p. 86).
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Dans le chapitre 5, HB reprend et synthétise deux de ses articles parus en 2002 et 2014 sur l'histoire de la sociolinguistique catalane. Celle-ci, dès les années 1970, s'est caractérisée comme une discipline critique, distincte de la sociolinguistique espagnole "fascinée" par les travaux nord-américains. Dans une situation de diglossie conflictuelle et au sortir du franquisme, cette sociolinguistique catalane s'est d'emblée inscrite dans l'action sociale, s'est impliquée dans le mouvement social : "pour eux la sociolinguistique est une arme au service de la défense et de la promotion d'une identité collective menacée" (p. 89). Le sociolinguiste catalan est ainsi nécessairement un sociolinguiste impliqué. Aujourd'hui, HB fait le constat que les sociolinguistes catalans ont parfaitement réussi le processus de normalisation sociolinguistique du catalan, devenu langue co-officielle avec le castillan. Mais, en conséquence, les sociolinguistes se sont fonctionnarisés, de nombreux étudiants de seconde génération ayant trouvé des emplois dans les différents dispositifs institutionnels de la Generalitat. HB se demande si on doit "déplorer" cet état de fait qui, pourtant, marque la réussite du processus de co-officialité des deux langues. HB souligne que la situation sociolinguistique de diglossie conflictuelle a évolué en Catalogne, la revendication identitaire ne passant plus par un refus du castillan mais, chez les plus jeunes, par une pratique de l'alternance des langues dans les conversations. Je me permettrai d'ajouter à ce chapitre 5 que la revueLangage & Société a eu dès ses origines une histoire commune avec cette sociolinguistique catalane. L'un de ses fondateurs, Lluís Aracil, a ainsi publié dans notre numéro 2 d'octobre 1977 un article programmatique "La sociolinguistique : révolution et paradigme" (p. 3-16) : il s'agit d'un article écrit en 1974 pour le VIIIe Congrès mondial de sociologie à Toronto et qui fut traduit par Pierre Achard, fondateur et directeur de la revue. Pierre Achard a ensuite rédigé la préface à l'ouvrage de 1982 de Aracil, Lo bilingüisme coma mite, "Prefaci" (p. 9-27).
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Souvent les travaux scientifiques en sciences humaines et sociales sont dispersés en de nombreuses revues, dans divers chapitres d'ouvrages, ce qui ne rend pas toujours aisé leur accès. C'est là l'un des intérêts decollationner différents articles et de les ramasser dans une seule publication. L'autre est, en juxtaposant des textes de différentes provenances et périodes, de permettre une synthèse intellectuelle et de mettre en évidence la cohérence de la démarche de l'auteur. Faits et gestes d'identité en discours atteint tout à fait ces buts.

par Josiane Boutet

LANGAGE ET SOCIÉTÉ, 2018

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