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Religions au Sénégal" : Nos cultes vus sous un angle historique et sociologique

"Histoire et sociologie des religions au Sénégal" est l'intitulé du livre publié aux éditions L'Harmattan par le professeur titulaire de sociologie à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Moustapha Tamba. Il s'y propose de faire l'histoire et la sociologue des religions au Sénégal ; tirant cette légitimité de sa double formation dans ces deux disciplines.
Le Sénégal "continue à concilier le plus grand respect à l'égard de toute manifestation du sacré, quelle que soit la communauté qui le représente, avec l'expression de sa nature profonde, selon laquelle partout et toujours la religiosité devance la religion… Il est surtout fascinant de voir comment, depuis des siècles, le Christianisme et l'Islam, mais surtout l'animisme, dont les diverses formes ont évolué en fétichisme au cours du temps, se côtoient dans les villes comme dans les campagnes, et même au cœur des familles, dans un esprit de respect naturel de l'existence de l'autre et de ses convictions". C'est cette exception sénégalaise relevée dans la préface par le professeur émérite d'histoire de l'Université de Lyon qu'a voulu mettre en lumière l'auteur, Moustapha Tamba.
Il s'emploie, dans cet ouvrage de 415 pages, à aborder la religion au Sénégal -la religiosité aussi - sous un angle qui rend compte du caractère interdisciplinaire de l'objet d'étude, des liens étroits entre la sociologie et l'histoire. Car, à ses yeux, le fondement de toute étude sociologique concernant la religion doit être trouvé dans les types historiques variés de l'expérience religieuse. Sans le secours de l'historien des religions, pense-t-il, le sociologue ne saurait rien faire. Cependant, ni l'un ni l'autre ne sauraient se remplacer : tandis que le premier s'intéresse aux lignes horizontales de développement, le deuxième essaie d'y faire des coupes verticales.
Après ces généralités et l'intérêt des études religieuses, le professeur Moustapha Tamba engage la réflexion sur l'Islam au Sénégal pour dire qu'il y est "entré à partir des territoires situés au nord, notamment le Maroc qui a joué un rôle fondamental dans la diffusion de la religion de Muhammad en Afrique subsaharienne". Dans des explications détaillées, il souligne les différentes étapes de l'islamisation au Sénégal : l'Islam aristocratique, l'Islam maraboutique et guerrier et l'Islam maraboutique dans les contrées du centre. De celui-là confrérique et communautaire, il indique deux aspects qui témoignent de l'interconnexion entre le Sénégal et le monde extérieur et ce que l'on pourrait appeler les formes d'affirmation islamique à travers respectivement les confréries exogènes et celles-là endogènes.
Il en fait de même avec l'histoire du Christianisme au Sénégal qu'il lie à la présence européenne. Il part du christianisme portugais pour aboutir au christianisme français.
Coran, Evangile et culte des ancêtres
"Le XIXème siècle constitue une étape dans l'évangélisation du Sénégal. L'Evangile se retrouve dans un pays où le Coran a pénétré depuis le XIème siècle et où la grande majorité de la population est de confession musulmane. Le hasard, d'abord, a fait du Sénégal la première terre noire de l'Islam maghrébin, ensuite le premier lieu de contact avec le Christianisme et enfin la première colonie créée en Afrique noire par la France", note M. Tamba. Malgré tout, estime-t-il, l'Eglise va connaître un développement, car le Sénégal constitue pour elle un lieu d'expérience pour la diffusion de la Bonne nouvelle aux Africains. Ainsi, l'exemple sénégalais rend compte, en général, de la pénétration missionnaire dans les autres pays d'Afrique.
Idéologie et religiosité
En ce qui a trait à l'animisme, l'auteur a tenu, d'abord, dans cet ouvrage, à préciser que les religions négro-africaines ont été pendant longtemps ignorées et méconnues par les voyageurs et les chroniqueurs arabes ou européens, les uns n'y voyant que des superstitions puériles et les autres que polythéisme barbare. Il explore plusieurs univers de religiosité, le fétichisme diola en basse Casamance, le culte des ancêtres chez les Mancagnes. Ici, "ils sont considérés comme les intermédiaires entre Dieu et les humains… la présence des ancêtres est symbolisée par un petit autel ou un simple morceau de bois taillé fiché devant la case familiale. En effet, les ancêtres chargent les génies de protéger la famille et de veiller à la sécurité sociale de la collectivité", en échange de sacrifices. L'animisme sérère, à travers le culte des Pangols, est tout aussi fascinant. L'auteur y revient aussi largement comme d'ailleurs sur celui des Coniagui et Bassari. Sous un angle beaucoup plus sociologique, Moustapha Tamba aborde la dimension idéologique de la religiosité au Sénégal. Il indique que dans le contexte sénégalais, "l'idéologie religieuse est produite surtout au sein des confréries. "En effet, les fondateurs des confréries comme El hadj Malick Sy, Cheikh Ahmadou Bamba, Seydina Limamou Laye, s'ils donnaient quelquefois l'impression de vivre comme des ermites en perpétuel état mystique, furent aussi des éducateurs et des moralisateurs dont les enseignements touchent à tous les aspects de la vie", affirme-t-il non sans s'arrêter sur les récurrences dans leurs discours. A propos de la dynamique inter-religieuse, le professeur de sociologie fait observer qu'au Sénégal, l'Islam, le Christianisme et l'animisme se chevauchent en un certain nombre de points, ce qui permet assez aisément à un individu d'être un musulman ou chrétien convaincu tout en intégrant à sa vie des éléments provenant de l'animisme. Car, "sa vie inconsciente, note-t-il, est profondément animiste, mais sa vie consciente est orientée vers l'une des religions monothéistes. Il a noué un lien et établi le contact avec deux systèmes ou plus. C'est dans le cadre de cette religion de contact qu'il s'identifie lui-même ainsi que ses intérêts".
Ce livre offre une lecture plurielle sur les religions au Sénégal. Il tire ses sources d'un passé à la fois lointain et récent et débouche sur les réalités du moment car abordant des sujets en perpétuels mouvements comme la laïcité, les implications de la religion et de la religiosité dans l'aventure collective, dans le rapport à l'autre, aux pouvoirs. En cela, l'auteur, sans peut-être le "marteler", souligne des enjeux importants du présent et de l'avenir pour une humanité plus sereine.
Alassane Aliou MBAYE

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