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FARIDA ATOISSI, ECRIVAINE COMORIENNE''Certains employeurs refusent de nous recruter à cause de notre voile''


MOR AMAR

HTTP://WWW.ENQUETEPLUS.COM/CONTENT/FARIDA-ATOISSI-ECRIVAINE-COMORIENNE-%E2%80%98%E2%80%99CERTAINS-EMPLOYEURS-REFUSENT-DE-NOUS-RECRUTER-%C3%A0-CAUSE, septembre 2018


Au Sénégal comme aux Comores, le port du voile intégral n'est pas interdit. Mais il peut être à l'origine de suspicions de toutes sortes. Farida Atoissi, Comorienne ayant fait ses études de Médecine au Sénégal, revient sur son parcours atypique''sous le voile du bonheur'' qui vient de paraître aux éditions L'harmattan. Le regard hostile de la société, les difficultés d'emploi, tout y passe. L'auteure parle aussi de divers autres sujets abordés dans son livre et de sa rencontre avec le Sénégal.



Pourquoi avez-vous senti le besoin d'écrire ce livre ?

Je l'ai écrit pour exprimer les nombreuses difficultés auxquelles font face les filles qui portent le voile. Je me fais donc le porte-parole de celles qui ont décidé volontairement de suivre ce chemin. Ce que beaucoup ignorent, c'est que nous sommes souvent entre le marteau et l'enclume des différentes composantes de la société. Pour les uns, nous portons le voile non parce que nous l'avons choisi comme option de vie, mais sous l'influence d'un père, d'un frère, d'une mère, d'un mari… Pour les autres, c'est sous l'influence de la rue, de la société... Or, il n'en est rien. Tous les jours, on se bat pour porter fièrement notre voile en toute liberté. Je ne nie pas qu'il puisse exister des filles à qui on impose le voile, mais la plupart le font de plein gré. C'est comme le mariage. Il y a des filles à qui on impose des maris, mais la plupart se marient par amour. Est-ce pour autant qu'on doit interdire le mariage ? Non. Il faut interdire ceux qui forcent des gens à se marier. Pour le voile, il faut interdire d'obliger les gens à le porter.

Contrairement à ce que pensent certains, vous défendez le fait que porter le jilbab, c'est faire preuve de courage, de liberté et souvent d'insoumission. Qu'est-ce qui vous le faire dire ?

Même si, généralement, nous qui portons ce type d'accoutrement venons de familles musulmanes, on ne nous laisse pas le droit de porter le voile en toute liberté. Nous nous battons contre nos familles, parfois avec nos maris, nos pères, nos mères pour nous habiller comme on veut. Parfois également, on se bat contre la société. Dans notre lieu de travail, il arrive qu'on nous impose de porter des tenues qui ne sont pas convenables pour nous. C'est donc une bataille au quotidien que nous livrons pour avoir le droit de nous habiller librement. Les autres ne sont pas conscients de tout ce que nous endurons ; c'est pourquoi ils pensent que nous sommes manipulées. J'en connais des filles qui ont leurs diplômes, mais qui ne peuvent trouver des emplois. On leur dit : jamais, pas avec cette tenue-là. D'autres sont découragées par leurs propres familles. On les contraint soit de laisser le voile soit le métier. J'en connais qui sont par exemple devenues des couturières à domicile, alors qu'elles ont des diplômes universitaires et des compétences avérées.

En ce qui vous concerne, c'est à Dakar que vous avez pris la décision de porter le jilbab. Comment votre famille adoptive l'avait-elle accueilli ?

C'était difficile avec ma famille adoptive au Sénégal. Comme ça l'est pour beaucoup de personnes, même musulmanes. Certaines ont tendance à confondre modernité et habillement. Ils pensent que plus la tête est pleine, plus le corps doit être nu. Ils n'imaginent pas une fille qui fait Médecine et qui décide soudainement de couvrir son corps. C'est comme si elle reniait tous les efforts accomplis par ses parents, s'enfermant dans une cage et tournant le dos au monde des vivants. C'est comme ça que certains le voient, alors qu'il n'en est rien. Nous menons notre vie avec beaucoup de bonheur sous le voile.

Un jour, en pleine rue, votre père adoptif, tonton Doudou, vous arrache votre voile pour vous faire changer d'avis. Qu'aviez-vous ressenti ?

C'était un cauchemar. Comme chaque fin de semaine, je pars en week-end chez mon oncle à Guédiawaye. Une fois arrivée, je l'ai trouvé dans la rue. Instinctivement, il a mis sa main sur ma tête et a arraché mon voile. Imaginez combien j'étais stupéfaite (rires). Je me demandais ce qui se passait. Qu'est-ce qui lui arrivait ? Comme si j'étais dans un cauchemar ! Heureusement pour moi, j'avais mis un petit voile avant de mettre le grand. Il n'a donc découvert que le petit. Je crois qu'il a été, lui aussi, déçu puisqu'il n'a pas eu totalement ce qu'il voulait. Avec le temps, je ne dirais pas qu'ils sont sur la même longueur d'onde que moi, mais ils ont compris et accepté que c'est un choix personnel et libre. Ma volonté n'était pas de m'opposer à qui que ce soit, mais juste de vivre ma foi, me sentir libre de faire ce que je veux. Je suis bien comme ça et je suis très heureuse. Comme tonton Doudou, mon père biologique non plus n'était pas d'accord. Il ne l'est toujours pas d'ailleurs ; mais comme je le dis, c'est un père qui laisse le choix à ses enfants.

Certaines de vos amies vous ont reproché de vous être mariée si tôt. Elles pensaient que le mariage, étant très contraignant, risquait d'entraver vos études. Que leur répondez-vous ?

C'est un des points très importants qui m'ont motivée à écrire ce livre. Certaines pensent qu'il est impossible de concilier étude et mariage. Moi, je considère que tant qu'on est capable d'avoir un petit ami, on est capable d'avoir un mari. Pour moi, c'est exactement la même chose. Sauf que la relation hors mariage pour la femme a plus de conséquences négatives. En sus de l'aspect religieux, il y a les risques de grossesse avec les difficultés familiales, les risques d'avortement… Quand on est marié, au moins on a la famille qui nous soutient. En plus, on est couvert par la loi. Le partenaire ne peut pas tout se permettre.

C'est pourquoi, dites-vous, vous avez préféré votre''petit ami halal'' ?

Absolument ! Et comme j'étais étudiante, je me suis dit que je vais me marier avec un étudiant. C'est mieux que de se marier avec quelqu'un qui travaille, puisqu'on n'aurait pas le même environnement. Je savais qu'il n'avait pas beaucoup de moyens. Mais l'essentiel pour moi était de trouver quelqu'un qui réponde à un certain nombre de critères.

Comme pour le port du voile, votre choix d'un époux a également été fait sans le respect des règles coutumières qui exigent que le premier époux soit du même village. Finalement n'est-ce pas Farida qui est un peu rebelle ?

Rires. Non. Je ne le pense pas. C'est juste qu'à l'image des femmes que je connais et qui portent le voile, c'est des vraies battantes. Elles ne laissent jamais leur liberté pour quoi que ce soit. Je suis jalouse de ma liberté. Pour être heureux dans la vie, il faut d'abord être libre. Choisir sa propre vie et en assumer les conséquences. C'est cette liberté que nous donne notre religion. Personne n'a le droit de nous imposer un mari. Notre foi en Dieu, contrairement à ce que beaucoup pensent, nous octroie beaucoup de liberté et nous conduit vers le bonheur.

Toujours par rapport au mariage, pouvez-vous revenir sur les spécificités entre le Sénégal et les Comores ?

Avec les conversations que j'ai avec des amies sénégalaises. Je ne vois pas de différence notable en ce qui concerne le choix de l'époux. Au Sénégal comme aux Comores, on rencontre les mêmes problèmes pour le choix d'un mari ou d'une femme. La différence notable, c'est au niveau de la résidence. Ici, c'est la femme qui se déplace. On dit que la femme n'a pas de domicile fixe. Chez nous, c'est le contraire. C'est l'homme qui n'a pas de domicile fixe. C'est lui qui rejoint sa femme. Et je pense que c'est une exception comorienne dans le monde entier.

Aux hommes sénégalais qui seraient tentés d'aller se marier aux Comores pour bénéficier de ce privilège, pouvez-vous leur indiquer les obligations qui s'attachent à ces droits ?

C'est vrai qu'on ne fait pas qu'habiter la maison. Mais il y a également d'autres prérogatives. Il devient en quelque sorte le chef de la famille. La belle-famille lui voue beaucoup de respect. En revanche, il a la responsabilité de veiller sur les membres de la belle-famille, de les protéger comme s'il s'agissait de ses enfants. Il n'a pas l'obligation de participer financièrement, mais s'il a les capacités il peut le faire. En fait, il est comme un Président pour un pays. Il protège son peuple, essaie de satisfaire les besoins des populations dans la mesure du possible.

Parlez-nous de votre rencontre avec le Sénégal ?

Avec le Sénégal, c'est une histoire d'amour. Je me sens profondément sénégalaise. Depuis la première fois que j'ai foulé le sol sénégalais, je me suis sentie complètement chez moi. Cela n'a jamais changé. Quand je circule dans la rue, où que je me trouve, je me sens chez moi. Je parle le wolof. Je ne sais pas si c'est parfaitement, mais je n'ai pas besoin d'interprète pour faire mes courses ou parler à mes patients quand je travaillais au Sénégal (elle est retournée dans son pays pour exercer son métier). Je me sens donc sénégalaise, même si je n'ai pas la nationalité (rires).

Qu'est-ce qui vous a le plus marqué depuis que vous êtes dans ce pays ?

C'est la Teranga qui n'est vraiment pas un vain mot. Quand je suis arrivée, j'ai été très bien accueillie. Les gens sont très contents quand ils sentent que vous essayez de vous intégrer. Cela m'a profondément marquée. Quand vous essayez de parler la langue, les gens sont contents et vous en apprennent d'autres. C'est un pays où tout le monde peut se sentir à l'aise. Je n'ai donc eu aucun problème à m'intégrer. Cela montre, comme le dit Cheikh Hamidou Kane qui a préfacé le livre, en Afrique, on a tous une identité commune.

Quand vous êtes aux Comores qu'est-ce qui vous manque le plus de votre second pays ?

C'est le''soupou kandja'' (Rires). Il y a aussi les gens qui me manquent, parler wolof, manger le''thiébou dieune'' qui était auparavant mon plat préféré, mais le''soupou kandja'' l'a détrôné. Pour le''thiébou dieune'', il y a des condiments qui peuvent manquer mais j'arrive à faire un thiébou dieune correct même aux Comores. Quant au''soupou kandja'', c'est impossible parce qu'il n'y a pas le gombo chez nous.

Que vous inspire le combat des femmes aux Comores où les filles sont très choyées ?

C'est un combat que je peine à comprendre. Vous les entendrez dire qu'elles se battent pour l'égalité Homme Femme. Or, elles habitent dans leurs maisons que leurs parents leur ont construites à elles seules. Chez nous en fait, les pères ne construisent des concessions que pour leurs filles, jamais pour leurs garçons. Ces derniers, s'ils en ont les capacités, vont construire pour leurs sœurs. Vous n'entendrez jamais les femmes dire qu'elles vont partager ces avantages. C'est un vrai paradoxe. Aux Comores, je trouve qu'on donne à la femme plus que ce que l'on doit leur donner. C'est pourquoi je dis que s'il y a dans le monde un pays où on doit se battre pour les droits des hommes, c'est bien les Comores. On dit chez nous qu'une femme reste toujours une enfant. Non parce qu'on doit tout faire pour elles, qu'elles n'ont aucun droit, mais parce que quand vous êtes femme, même si vous êtes présidente de la République, les hommes ont toujours l'obligation de s'occuper de vous avec beaucoup d'attention. A cause de ce combat des femmes, certains hommes ont commencé à remettre en cause ces acquis. Mais dans une proportion insignifiante. Je ne sais pas si c'est heureusement ou malheureusement.

A l'ère du téléphone portable, des sms et autres courriels, vous vous désolez que les lettres soient de plus en plus abandonnées… Quel sens a l'écriture manuscrite pour vous ?

Ecrire une lettre, malheureusement, est de plus en plus rare. Les gens n'écrivent plus que pour des demandes d'emploi, d'inscription, participation aux concours… Moi j'aime beaucoup l'écriture. Et je n'hésite pas quand j'ai l'occasion de le faire. Même si j'ai de moins en moins d'interlocuteur avec qui je partage cette forme d'expression que je trouve très important. C'est plus vivant que se cacher derrière un ordinateur ou un téléphone portable et de mentionner des mots inanimés qui ne donnent aucune information sur l'état de la personne. Avec l'écriture, on peut avoir tout un tas d'information rien qu'à la lecture de la note. C'est ce qui fait son charme. Malheureusement on en voit de moins en moins.

Quel est votre dernier mot ?

Permettez-moi juste de remercier mon oncle, tonton Doudou et toute la famille à Guédiawaye. Cette famille qui m'a laissée une très belle impression du Sénégal. Je souhaite également bon courage à toutes ces filles qui ont choisi le chemin de la liberté. Je voudrais enfin inviter ceux-là qui ont l'habitude de faire des jugements hâtifs d'essayer de comprendre ce que font les autres avant de les juger.

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