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Article paru dans Amina Magazine

Yvonne Tavi Ouattara : "En souvenir de L'Arbre à palabres, Lettres de France et du Burkina Faso"

"Le journal et la chronique d'une époque par correspondance"

Enfant de la Martinique, Yvonne Tavi Ouattara est psychosociologue et psychothérapeute. Elle vit et travaille en France et dans plusieurs pays d'Afrique, œuvrant pour les Nations Unies durant de nombreuses années. Elle a participé à des travaux de recherches sur l'épidémie du Sida et a écrit de nombreux articles dans les revues de l'ONU. Ses qualités humaines et son engagement personnel pour les malades du Sida sont un exemple. Entretien à travers "L'Arbre à palabres, Lettres de France et du Burkina Faso", le livre qu'elle vient d'écrire avec Jean-Luc Pouliquen aux éditions L'Harmattan.

Votre livre, "En souvenir de L'Arbre à palabres", que raconte-t-il ?
Durant quatre ans, Emmanuel et Andrée s'écrivent des lettres entre la France et le Burkina Faso. Ils s'étaient connus à L'Arbre à palabres, un lieu dans Paris qui permettait aux Africains de faire découvrir aux Européens leur manière de vivre et leurs difficultés. Andrée, née aux Antilles, dans une quête de l'origine, a fini par retrouver la terre de ses ancêtres. Elle y mène une action humanitaire qui la confronte au fléau du Sida en Afrique. Emmanuel poursuit de son côté, depuis sa Provence natale, ses efforts pour que la poésie continue de trouver sa place dans un monde qui n'en fait pas grand cas. La poésie, pourtant, va le conduire en Espagne et au Brésil.
Tous les deux partagent leurs expériences, s'écoutent, se réconfortent, alors que l'on passe d'un siècle à l'autre et que les attentats du 11 septembre sèment le doute sur les temps qui s'annoncent.

Quel rapport avec l'arbre à palabres dans le 20e arrondissement de Paris ?
C'est un groupe de maisons, un lieu précis et privilégié, où nous nous sommes rencontrés, Pouliquen et moi. Nous nous invitons et nous voyons, nous parlons de tout, des livres, de la situation de l'humain, d'où va la vie, c'est fondamental. Un écho des événements du monde. Nous nous connaissons depuis 1992. Pouliquen croit en certaines vertus de la poésie pour aider à mieux vivre sur terre.

Votre rencontre avec Jean-Luc Pouliquen ?
Il anime des ateliers d'écriture dans des écoles et des associations du 20e arrondissement à Paris. J'ai la chance de participer à ces ateliers. Il a vu les textes que j'avais rédigés et m'a incitée à les éditer. Il écrit avec d'autres poètes. "L'Arbre à palabres" est comme une conversation. Avec Jean-Luc l'échange est très franc. Nous parlons de tout. Je n'accepte pas ce que je ne veux pas. Il faut travailler sur soi-même, lire, pardonner, voyager, rencontrer des gens différents, d'autres modes de pensées. Je ne veux pas m'enfermer dans un domaine.

Pour vous l'écriture est un mode d'expression ?
Un besoin depuis toujours. Jean-Luc m'a encouragée à produire quelque chose. Ce sont les thèmes du quotidien : l'amitié, la trahison, la peur, la monotonie, la beauté. J'ai fait de bonnes études à Paris VII qui est devenu Saint-Denis, puis Renée Descartes. J'ai obtenu un Dess de psychologue conseil. Je suis psychosociologue et psychothérapeute. Je m'intéresse à la poésie antillaise.

Qu'est-ce qui fait de vous un être particulier ?
Je suis arrière petite fille d'esclave, c'est une blessure importante qui me pose de façon particulière dans le monde. Je suis issue de plusieurs cultures, mais qui en forment une nouvelle à travers la traite négrière transatlantique. Cela fait de moi un être particulier. Choisir la psychologie n'est pas un hasard. Il a fallu que je comprenne, j'avais besoin d'avoir d'autres réponses et d'utiliser d'autres techniques. La psychiatrie permet d'être un outil pour comprendre le monde et soi, et se soigner. Je suis quelque chose de l'Afrique, identifiée spécifique curry, crépue, ondulée avec toutes les tensions que cela provoque. Aux Antilles, tout est épidermique. Notre histoire est très importante. Les Antillais sont une bouffée délirante. Ils supportent des choses qui semblent banales et puis clac ! La traite négrière, le code noir existe, les relations peuvent être houleuses.

Quelles actions avez-vous menées en Afrique et ailleurs ?
J'ai travaillé en Guinée, mon premier pays d'Afrique avec Sekou Touré et au Congo-Kinshasa avec les enfants de la rue, le viol des femmes. Ce fut un grand choc pour moi. Et j'ai visité la Sierra Leone.
Je suis allée en RDC à la sortie de la guerre. Je ne comprenais pas la relation violente des sages-femmes envers les femmes qui accouchaient. Pourquoi se comportaient-elles ainsi ? Certes, les moyens d'hygiène étaient difficiles, il n'y avait pas assez de médicaments, peu de centres de soins et ils n'étaient pas tous fonctionnels, alors qu'au Burkina Faso il y en avait plein. En Afrique, quand on est malade, c'est un souci.
En Guinée j'ai agi pour le PNUD et après pour Medicus Mondi, et aussi pour un programme régional ONUSIDA afin d'appuyer les actions contre le Sida. Je faisais un accompagnement pour les communautés.
En France, le premier emploi que j'ai trouvé en entrant à la Goutte d'Or pour le VIH et la tuberculose, était de tenir la ligne téléphonique Sida Infoservice pour les migrants.
Par ailleurs, j'ai oeuvré pour des associations et l'évaluation de programmes de santé et VIH, c'est vraiment mon activité professionnelle de soutien. Il y a tout un travail à faire sur le rejet des personnes infectées.

Où vivez-vous maintenant et que faites-vous ?
Je vis au Togo, car j'ai suivi mon mari. Il est économiste pour le développement, il a un contrat de trois ans à l'ONU. Quant à moi, j'écris. En même temps, j'aide la société civile et les gens qui ont le Sida, mais en dehors d'ONUSIDA. Je suis consultante pour un mois.
Actuellement, je suis deux projets : un avec Pouliquen et aussi un abécédaire et une nouvelle sur des portraits de femmes. J'ai travaillé sur la formation pour les psychosociaux, ils ont besoin d'être formés continuellement.

Projetez-vous d'écrire d'autres livres ?
Je suis sur deux projets : un roman en solo et un projet avec d'autres, en interaction avec d'autres cultures, d'autres visions du monde, des personnes d'autres continents, des cultures différentes. Il faut être capable d'accepter. La vision a un sens.

Vous avez des problèmes avec la page blanche ?
Je suis souvent bien inspirée durant plusieurs jours, et puis tout d'un coup rien ne vient. C'est une tâche de tous les jours. Il y a aussi des moments, notamment la nuit, le calme et les bruits de la nuit. Aux Antilles, il y a ces bruits, la nuit qui tombe, les oiseaux, les insectes qui craquent.

Dans le livre vous parlez des lobi…
Un peuple très indépendant, très fier, attaché à sa langue. Ce n'est pas le village serré, les maisons sont loin les unes des autres, leur religion, un système d'héritage matrilinéaire.

Et aussi des "grains"…
Ce sont des endroits, des groupes d'affinité, où l'on discute sur la politique, l'économie où l'on parle beaucoup. C'est un lieu de construction sociale. Ce système est propre au Mali et au Burkina, une rencontre d'hommes qui ont une cohésion sociale, d'initiation. Il y a un rôle, une fonction, sauf que les étudiants bousculent l'ordre établi par des grains mixtes, différents du grain traditionnel.

Propos recueillis par Monique Chabot

AMINA MAGAZINE NUMÉRO 489, janvier 2011

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