Articles de presse

Commentaires d'une lectrice

Claire obscure = magnifique titre qui dit tous les paradoxes que chacun de nous se trimballe, tout au long de nos vies.
Beaucoup aimé la construction, la structure de ton texte = planter d'abord le décor, les gens qui l'ont entourée et l'entourent, les "objets", le baladeur de CD, la médaille, le miroir, le carnet rose … ces objets qui balisent les vies, qui "ont une âme" pour de vrai, qui "comptent" …
(Par association d'idées, j'ai repensé à ce que j'ai appris il y a quelques années en venant à Montréal en rencontrant les collaborateurs d'un homme exceptionnel, le Docteur Gilles Jullien, qui a créé la "pédiatrie sociale". Ce médecin - qui a beaucoup bossé en Afrique - a théorisé et mis en pratique une pédiatrie qui prend en compte l'intégralité de l'environnement de l'enfant. Quand un enfant est en difficulté, il réunit tous ceux qui font partie de son décor de vie = parents, fratrie, professeurs, voisins …et on parle de cet enfant-là pour tenter de comprendre pourquoi il ne va pas bien et voir ce que l'on pourrait faire pour qu'il aille mieux.)
Tu donnes la parole à tous ceux qui, de près ou de loin, ont connu Claire pour que le lecteur l'appréhende dans son histoire d'enfance, d'adolescence, de femme adulte et tu donnes aussi la parole à ces professionnels de "l'étiquette" - les psychiatres - qui ne savent rien faire d'autre que mettre dans des cases, nommer, traiter … or les "paradoxes" ont du mal à rentrer dans des cases. Ils en débordent, s'en échappent, s'enfuient … laissant les observateurs perplexes, pensifs, conscients de leurs propres limites et de leurs propres contradictions.
"C'est une grande malade mentale", dit l'avocate. La maladie mentale est-elle un état constant, permanent, ou y-a-il des "moments où le mental perd pied" ? Et n'a-t-on pas des "raisons" de "perdre pied" quand la souffrance est trop grande, la vie trop lourde ? Aujourd'hui on "pathologise" tout, on voit des malades mentaux partout …on ne voit plus les gens qui souffrent et que ça met juste à l'envers ! les enfants turbulents et bien vivants ont désormais un TDAH (14 % des enfants du Québec !!!) et sont médicalisés, 1 personne sur 5 au Québec est décrétée bi-polaire, les signes évidents d'une société malade et qui ne remet rien en question : seulement 3 semaines de congés par an, des vies de fous, le règne absolu des voitures, le rejet des étrangers …

Quelle femme n'a pas été "traversée", au sortir d'une nuit difficile, d'une journée épuisante, entendant les cris ou les pleurs de son enfant impossibles à apaiser, oui "traversée" par l'envie de le "passer par la fenêtre" pour que le calme revienne …rien à voir avec l'amour de l'enfant, juste une vilaine idée qui traverse l'esprit, malgré soi, malgré tout …s'ensuit la culpabilité, le sentiment d'être une "mauvaise mère" … c'est tellement exigeant d'être mère !
Et puis la Réunion, les sorts, le fonctionnement "magico-religieux", les voix, "faire le plus rapidement possible ce que tu as en tête", les idées noires qui "s'imposent", qu'il faut raisonner, empêcher de nuire avant qu'elles ne submergent …
Un infanticide en France, un infanticide au Québec (pas rare du tout au dire d'une de mes amies qui a travaillé 20 ans dans un institut psychiatrique et pénal à Montréal). Lise a 70 ans, 4 enfants. Sa troisième fille, Véronique nait en 1973 : "Quand elle est née, j'ai vu que la Vierge Marie était entrée dans ma vie". En 1981, elle a 8 ans, elle n'a pas été sage, elle pense qu'elle est "possédée" du démon. Elle la tue à coups de couteau. 5 ans d'emprisonnement, d'Institut pénal et de mise à l'épreuve. Suivie par une psychiatre, médicalisation importante. Son mari, député-maire a assumé pendant cette période les 3 autres enfants, l'a portée à bout de bras, solide réseau amical, famille divisée …Les psychiatres parlent psychose, bi-polarité, personne n'évoque un délire religieux : elle est allée à la messe tous les matins de son enfance avant d'aller à l'école et tous les soirs avec ses parents et ses neuf frères et sœurs, elle écoutait et récitait le chapelet commenté sur Radio Canada, par le Cardinal Léger, un intégriste Montréalais. A genoux, les bras en croix …!
Poids des "croyances", responsabilité des clergés, endoctrinement sans contrepouvoir de connaissances, de compréhension psychologique … tout ce qu'il faut pour perdre pied, se croire "investi" d'une mission - chasser le démon ! -, au mépris de l'amour que l'on porte à son enfant.

Je reviens à Claire = monologue exceptionnel que tu lui prêtes. Tous les méandres de la psychologie de la femme sont visités. La "folie" n'est pas perceptible dans ses mots, elle est ailleurs, sournoise, cachée, tapie dans les ombres, prête à bondir à l'occasion …Elle peut être juste le geste d'un moment, unique, fatal. "C'est contagieux le mal de vivre !". On voit d'où ça vient, souvent de loin, traversant les murs des générations …La mère de Lise a eu 10 enfants, le tarif imposé par les curés qui venaient voir les femmes et leur signifiait qu'il fallait faire au moins 10 enfants sinon elles étaient en état de péché (il fallait peupler le Québec …de bons chrétiens !). Au 8 ème, le médecin a déconseillé une nouvelle grossesse. Peine perdue, le curé a gagné : deux enfants de plus, dépression de la mère. Lise a-t-elle tuée "l'enfant de trop" ?

Plein de questions sans réponses. Mais ton texte est vraiment puissant, il pousse à la réflexion, au changement de regard. Je poursuivrai peut-être. Merci.

Anne-Marie Routier

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