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À l'heure de remiser le fiacre

BABELIO
À l'heure de remiser le fiacre


Critique de AMR Aline Raynaud

AMR 30 juin 2019



J'ai découvert Julie Wasselin avec son roman policier Seuls les chevaux sont innocents dont l'intrigue se développe dans le milieu de l'attelage de compétition. Depuis, nous avons eu l'occasion d'échanger sur Facebook et je suis très touchée de compter cette auteure dans mon petit réseau littéraire et équestre…
À l'heure de remiser le fiacre est un recueil de textes courts, de "nouvellines", à la fois florilège, bilan et règlement de comptes autour de l'univers du cheval, après plus de cinquante ans de dressage, concours complets, menage et jury d'attelage élite de la Fédération Française d'Équitation. C'est aussi et surtout un formidable et émouvant hommage à tous les chevaux qui ont partagé la vie de l'auteure.

Les quatre-vingt-dix petits textes de ce livre explorent le monde équestre sans concession, mais avec brio, humour, dérision et émotion. Il y a des caricatures, des grandes gueules, du ridicule… qui font sourire, éclater de rire, rire jaune ou grincer des dents. Je retiendrai aussi de beaux moments d'élégance pure, de complicité, de correspondances entre les chevaux et les hommes et femmes qui travaillent avec eux. Certains passages sont très durs, d'autres très émouvants : du rire aux larmes en passant par la colère où le dégout, tout sonne juste et vrai.
L'auteure mêle subtilement une belle écriture et une forme d'oralité familière, des passages très techniques et d'autres poétiques. D'un côté affleure une belle culture et un admirable professionnalisme tandis que, de l'autre, un dialogue s'instaure. Quand Julie Wasselin nous interpelle, c'est aussi à elle-même qu'elle s'adresse à travers nous dans une démarche hugolienne ; en effet, en la lisant, je pensais à la préface des Contemplations de Victor Hugo : "quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! Insensé, qui crois que je ne suis pas toi".
Elle se confie aussi sur son besoin d'écrire, les difficultés rencontrées, ce "cadeau" qu'elle nous fait en nous transmettant ses souvenirs. Il y a une grande générosité dans sa démarche, une réelle volonté de partage, de toucher "les amoureux des chevaux, des livres, des lettres, et de la sublime odeur du papier".

Julie Wasselin dit, à un moment donné, que son livre s'adresse à des lectrices et des lecteurs qui connaissent l'ambiance des centres équestres et des concours, qui ont ou ont eu des chevaux, qui ont pratiqué l'attelage… C'est un peu mon cas : j'ai rencontré des maîtres de manèges ou des instructeurs imbus de leur personnes, j'ai croisé des fanfarons qui, sans s'être jamais formés, savent tout sur tout, je connais des personnes qui ne s'occupent pas très bien de leurs chevaux, qui rechignent à faire appel à un maréchal ferrant ou qui, ayant du mal à financer leur passion équestre, économisent sur le bien-être de leurs chevaux ; je frémis quand je constate que les règles élémentaires de sécurité ne sont pas respectées... Mais, j'ai eu aussi le bonheur de faire de très belles rencontres, d'échanger avec des passionnés et des gens désintéressés prêts à partager leurs savoirs ; j'ai eu des accidents, j'ai beaucoup appris de mes erreurs, je continue à me former pour dépasser mes peurs. J'ai vu mourir un de nos chevaux… Tout cela pour dire que les récits de ce recueil sont criants de vérité et de vécu et que "les gens de chevaux" s'y reconnaitront ; mais ce recueil pourrait aussi intéresser un autre lectorat, désireux de sortir des clichés de l'imaginaire collectif.
Au cours de ma lecture, je me suis surprise à rejoindre mon mari pour lui lire des passages à haute voix, extraits particulièrement didactiques sur les chevaux de traits ou des références historiques, sur le profil bas des néo-ruraux, sur les frimeurs en tout genre, sur les souvenirs de fractures, sur les écuries de propriétaires… Je sais déjà que je relirai certaines "nouvellines" qui m'ont particulièrement émue.
L'auteure dit aussi que les meneurs et cavaliers lisent peu, en général… que "son créneau n'est pas porteur"… Elle a, dans sa démarche littéraire, la même humilité que dans ses postures équestres.

C'est ce que je retiendrai : l'élégance et l'humilité.
Remiser le fiacre n'est pas seulement garer et entreposer la voiture hippomobile, … Cette expression signifie aussi prendre sa retraite, tirer sa révérence et peut-être même penser à la mort inéluctable. Julie Wasselin a cessé ses activités équestres et s'est attelée à la tâche de l'écriture des souvenirs du "meilleur de sa vie", "en compagnie d'enivrants chevaux".
C'est un privilège de la lire.

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