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BAUDELAIRE...étude poétique des fleurs du mal

Mes jours, mes nuits, sont peuplés de lunes noires
Et mes rêves meurtris s'en vont dans la pâleur du soir,
Car je suis une eau sur qui rien ne se penche
Une source qui attend le son, sorti de l'anche.

Voici comment, je tenterai par une analyse simple et littérale des "Fleurs du Mal" d'exprimer à travers ces quelques modestes vers, ce qu'elles contiennent de sombre et de douloureux pour le poète.

Aperçu rapide de sa vie -

Il ne sera pas question ici de retracer, la vie mouvementée, tragique, sordide et sublime à la fois du "premier grand poète moderne" comme l'a qualifié l'un de ses meilleurs biographes : John. F. Jackson, "ce Dante d'une époque déchue", selon le mot de Barbey d'Aurevilly.
Les biographies, textes, commentaires, essais su Baudelaire sont légion (citons toutefois, celle d'Yves Bonnefoy - 1959- qui me semble la plus fouillée et l'essai de Jean Starobinski - 1989 - la mélancolie ou miroir).

Il est né à Paris le 9 avril 1821 d'une famille bourgeoise. Il fut très tôt confronté par le remariage de sa mère (Caroline Archenbaut-Defayis - ou Dufays) à son beau-père le chef de bataillon (devenu par la suite général de brigade) Jacques Aupick, personnage autoritaire et peu versé sur les choses de l'art, ce qui sans tenter ici une approche psychanalytique, constituera tout de même, l'un des substrats importants pouvant expliquer une bonne partie de l'existence tumultueuse du poète.
" S'il va haïr le général Aupick, c'est sans doute que celui-ci s'opposera à sa vocation. C'est surtout parce que son beau-père lui prenait une partie de l'affection de sa mère. [...] Une seule personne a réellement compté dans la vie de Charles Baudelaire : sa mère (Claude Pichois et Jean Ziegler).
Il fit des études de philosophie au lycée Louis-le-Grand, fut renvoyé, puis reçu bachelier à 18 ans.
Il mena par la suite, une vie d'errance, de bohème, d'amitiés littéraires et poétiques, s'adonna on le sait aux "délices et tourments" de la drogue "le club des Haschischins" (cf - "les paradis artificiels"), dans la mouvance d'alors, initiée par Thomas De Quincey et quant à sa vie sentimentale, elle aussi chaotique, elle consiste dans ses amours avec Jeanne Duval jeune mulâtresse, avec laquelle il connaîtra les charmes et les amertumes de la passion, puis par la suite avec Apollonie Sabatier.
Dandy endetté, il est placé sous tutelle judiciaire, et connaît, dès 1842, une vie dissolue, jusqu'à sa mort, peut-on dire.
C'est en Belgique que Baudelaire rencontre Félicien Rops, (qui illustra les Fleurs du mal). Lors d'une visite à l'église Saint-Loup de Namur, Baudelaire perd connaissance. Cet effondrement est suivi de troubles cérébraux, en particulier d'aphasie.
À partir de mars 1866, il souffre d'hémiplégie. Il meurt à Paris de la syphilis le 31 août 1867, sans avoir pu réaliser le projet d'une édition définitive - comme il la souhaitait - des Fleurs du Mal, travail de toute une vie. Il est inhumé au cimetière du Montparnasse (6e division), dans la même tombe que son beau-père, et sa mère.

Si on devait ne lui trouver qu'une seule définition, on dirait qu'il était à lui seul, un "oxymore ontologique" - D'ailleurs ne l'a-t-il pas dit lui-même : " Enfant déjà, j'ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l'horreur de la vie et l'extase de la vie" (et il dit bien en premier lieu : l'horreur)
L'œuvre - Les Fleurs du Mal

Lors de l'inauguration du monument Baudelaire au cimetière du Montparnasse, Armand Dayot, inspecteur des Beaux-Arts rappellera cette recherche de la sensation : " Ce fait même d'avoir découvert un frisson nouveau, frisson qui va jusqu'à l'extrême limite de la sensibilité, presque au délire de l'Infini, dont il sut emprisonner les manifestations les plus fugitives, fait de Baudelaire un des explorateurs les plus audacieux mais aussi des plus triomphants de la sensation humaine ".

On ne peut évoquer Baudelaire sans rappeler l'immense grand poète qui demeure son "génie tutélaire", pour qui il éprouvait une grande admiration et qu'il a admirablement traduit : Edgar-Allan Poe - Par ailleurs, seul avant Baudelaire, dans la poésie française, Gérard De Nerval était arrivé à un tel degré artistique - Par la suite, on évoquera comme "fils spirituels "quoi qu'avec prudence : Rimbaud et Lautréamont.

L'histoire de la rédaction et de la publication des Fleurs relève de la saga à épisodes multiples, elles ne furent pas écrites d'un "jet de plume", mais collationnées, esquissées, retouchées, rajoutées sur plusieurs années.

L'épisode le plus célèbre étant bien évidemment, la condamnation du poète (et ses 2 éditeurs) pour "outrage à la morale publique", ainsi qu'au retrait de 6 poèmes jugés "obscènes" pour les mœurs de l'époque.
Baudelaire en rajouta, si bien que le recueil comporte 151 poèmes dans la version définitive post mortem de 1868.

Il dédicace les Fleurs à son ami Théophile Gautier : "au poète impeccable, à mon maître et ami…je dédie ces FLEURS MALADIVES".
En effet, les Fleurs sont une grande œuvre "malade" et cette seule expression constitue un vrai mystère où nombre de biographes se perdent en conjectures, notamment sur le lien ténu entre névrose et création.

Passer à côté de ce recueil, serait une hérésie, une offense à l'Art, une ignorance quasi impardonnable, mais s'y confronter nous laisse totalement abasourdi, apeuré, terrifié, tant sont puissants les thèmes et toutes les symboliques que Baudelaire a explorés comme un véritable déchiffreur de l'extraordinaire complexité de l'âme humaine.

En cela, il a fait œuvre de la plus grande "modernité" ces fleurs sont une déflagration nucléaire, comme le point de rencontre des atomes en fusion où le suprême art rejoint le supra-sublime.
Il serait à la poésie ce qu'Einstein est à la physique quantique. C'est une révolution dans l'art comparable à la découverte de Galilée affirmant que la Terre tourne autour du Soleil - les deux ayant connu les foudres de l'obscurantisme de leur époque.

Aujourd'hui encore, ce monument reste inégalé, réserve faite de Rimbaud.
Ce recueil contient une forme de beauté qu'il est aisé d'appeler aujourd'hui "convulsive" - nous sommes transportés dans un ailleurs, un "supra-monde" qui au-delà de la forme et du style, concentre, "quintessencie" tout ce qui fait le matériau de nos vies : le Bien, le Mal, l'amour, le sexe, la mort, la beauté, les illusions, rêves, chimères, déceptions, tristesses, remords, tendresse, haine, vengeance, rédemption, le sacré, le religieux.

Il nous dit : "au moral, comme au physique, j'ai toujours eu la sensation du gouffre, non seulement du gouffre du sommeil, mais du gouffre de l'action, du rêve, du désir, du souvenir, du beau, du sombre".

En cela, ce recueil serait aussi "dangereux" qu'une bombe, à l'instar de Lucrèce, Kierkegaard, Nietzsche, Schopenhauer, Léopardi.
Baudelaire serait un grand "désillusionneur" revêtant l'aspect d'un véritable tremblement de terre dans notre corps et notre esprit.
Lire les Fleurs, c'est ouvrir la boite de Pandore, c'est entrer dans un univers terrible (comme chez Dante, ou chez Blake), c'est être pris à la gorge par un loup solitaire qui nous planterait ses crocs acérés dont on ne pourra jamais s'en défaire.

Mais, l'art du poète superbement magnifié ici est de nous renvoyer à d'étranges cérémonies secrètes où l'on célèbre les noces de la beauté et à nous convier à un festin de cadavres. C'est un peu comme si "le poète traversait la vie grise de ses assassins".
En effet, lire ces poèmes, c'est nous projeter dans nos propres fantasmes, à l'antre du mystère de la Nuit, du Rêve, de la Beauté, de l'Innocence perdue.

Baudelaire, comme un vrai poète nous plonge dans les trous noirs et insondables de l'offense - il nargue, sans en être dupe, l'assourdissant silence d'un monde vide.
"Écrire, c'est comme se trouver dans une maison vide et guetter l'apparition de fantômes", disait J.L. Borges -

Maison vide comme une page blanche où viendraient s'échouer les souvenirs épars d'une vie qui toujours oscille entre réel, symbolique, imaginaire - où chacun de nous essaie d'ouvrir des portes dans l'espoir qu'elles nous mènent vers des paradis insoupçonnés.
Mais, malgré la noirceur apparente, l'art ultime du poète est de fabriquer du rêve, de l'émotion, nous envoyer une décharge de frissons, qui est la signature unique, de ce qu'il y a eu rencontre entre son monde et le nôtre par un phénomène homothétique.

Dans la poésie, la raison "raisonnante" n'a pas sa place (laissons cela aux philosophes), c'est le royaume de la "pensée libre" délivrée de tous les diktats, de tous les tabous, de toutes les objurgations frénétiques de la société, c'est aussi le miroir abyssal de la confrontation avec soi.
Toutes contraintes sociales qui exigeraient que l'on opérât sur soi, une sorte de lobotomie, de censure - au contraire, la poésie exige que l'on extirpe de soi, le matériau ou le "terreau" qui en est la matrice virginale, capable de produire de la transcendance, un dépassement de soi, pour tendre à l'universel et se dépouiller" de ses oripeaux pour créer "ex nihilo" l'œuvre d'art.

Aventure intérieure, toujours dans la nuit profonde et silencieuse des mots parmi des milliers qui formeront le frêle esquif, où s'avançant lentement, nous abordons des contrées à la fois inconnues et pourtant accueillantes (comme Ulysse au bout de son voyage accueilli par Pénélope) et ainsi faire de "dame Poésie" l'amante de sa nuit.
Aventure exaltante et terrible - Telles sont les Fleurs du Mal.


Épitaphe à la mémoire de Charles Baudelaire -

Le soleil couchant danse sur la mire de ton infaillible mémoire
Des mots, qui à peine touchés explosent comme des astéroïdes
Ballet d'étincelles entre les lettres, fuite de voyelles en flammes
Des consonnes étincelantes courant sur des cendres calcinées
LE GRAND VENT DE LA PAGE BRÛLE.

Parfois, dans tes blanches marges, la pluie tombe interminablement
Ciel hydrocuté, tonnerre, poussières stellaires, un grondement sourd
Ce que tu écris, est déjà une galaxie en fusion
Des plaines désolées, des cieux flamboyants, des âmes errantes
UN SOLEIL VIOLENT DÉCHIRE LES NUAGES.

Baudelaire, tu es ce loup qui a guerroyé mille ans
Et qui a tenu le soleil et la lune par la main
Dans le corridor sans fin de ton Hiver
Tu auras été ce jardinier qui coupe les brumes
Qui naissent dans la mémoire des astres
TU ES DESCENDU AU FOND DU VOLCAN.

C'est pourquoi, j'écris ces vers à ta mémoire
En mètre irrégulier de systole et de diastole
Car tu as été celui qui chavira le battement incessant
De la prosodie du cœur qui rend éternels les silences
Vers, pour suivre sur cette page, l'empreinte de tes mots
Qui sont des glaives fendant le cristal de roche.

Tes vers coulent entre des obélisques et des
Arcades brisées, condensation de la nuit, le feu
Y sommeille, trésors brûlants, dans l'or de la
Tresse divine.

Tu as ouvert de grandes parenthèses où brillent des
Archipels mentaux, des cimetières mutilés.
Dans ta poésie, il n'y a ni entrée, ni sortie, ni dehors
Ni dedans, rien que le temps sans portes.
Et tu as regardé en silence, les cadavres de l'enfer.

Baudelaire, ton génie ne buvait pas seulement à la lumière
De l'idée, mais à la source des formes inconcevables.
Tu auras chanté la beauté, comme au temps de Périclès.
Tu as fait de l'écume des océans, une vibration rosée
Tu as fait du Monde, une Pensée qui en nous se pense
Et s'enterre - Magicien lucide de la lumière intérieure.

Le sourire de Pyrrhon ou celui de Méduse ?
Tu as créé des corridors invisibles, entre la foi et le doute
Tu as rêvé ou inventé des figures insomniaques
Tu as édifié un Art de l'énigme transparente
Tu as montré que l'Homme est ce que sont ses visions
Tu as vu tomber sur la cime du Mont Athos, des propylées
Comme un torrent intangible et silencieux.

En disant ce qu'ils disent, tes mots
Disent du Temps ! Ils nous disent:
NOUS SOMMES LES NOMS DU TEMPS ET DE L'ÉTERNITÉ.

Alain BEN SOUSSAN
septembre 2019

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