Compléments d'ouvrage

Marche blanche, terre noire et rideau rouge

La Belgique a récemment été secouée par des débats passionnés à propos de l’œuvre coloniale du roi Léopold II. Et c’est tant mieux. Au-delà de la question des faits eux-mêmes, de l’authenticité ou non des récits rapportés, de la justesse ou de l’outrance des attaques, de l’emploi de concepts aussi lourds que, par exemple, celui de « génocide », on ne peut, quel que soit son opinion ou son camp, que s’en réjouir.
Car, avec ces débats, c’est notre mémoire qui s’ouvre et s’éveille, après un long assoupissement. Une marche qui s’engage vers un passé que, par inertie, confort, sans doute aussi un certain conformisme qui veut qu’on ne touche pas à certaines institutions, une crainte aussi qu’en y portant atteinte, on risque d’ébranler l’édifice complet de notre nation fragile, nous avons eu tendance à ranger au catalogue des vieilleries dépassées, des faits et des objets muséifiés, momifiés, empaillés, empoussiérés. Une marche dans la nuit de notre oubli…
Qu’au bout de cette marche, le paysage soit sombre, noir même, sans jeu de mots, quoi de plus normal ? L’histoire de chaque communauté, chaque peuple, chaque pays recèle sa part d’errements, de crimes, de souffrances imposées autant que de douleur subies. Mais faut-il pour autant s’empêcher de nous rendre dans ce qui compose le décor de notre passé, de le scruter, de l’assumer ? De marcher au bout de la nuit, de faire face à nos démons, aux images de monstres qui le peuplent, déformées, grossies par leur passage dans le palais de miroirs de notre inconscient. Comme nous avons pu le faire, dans des temps récents, pour nous délivrer d’autres monstres, en menant à bien d’autres excavations…
C’est dans cet esprit que s’inscrit le spectacle King Leopold II. Délibérément placé dans les limites de la scène. Là où s’arrêtent les faits et où commence la magie. Noire, blanche, rouge.
Au départ, un texte baroque, peu connu du public, de Mark Twain, père ou grand-père terrible des lettres américaines, dont E. Hemingway a pu dire, en parlant des Aventures de Huckleberry Finn, que toute la littérature moderne découlait.
Un texte écrit en 1904, en plein scandale congolais, par un auteur célèbre et respecté, sollicité pour participer à la campagne anti-léopoldienne par celui qui la dirige, E.D. Morel. Un texte écrit dans l’urgence, dans la rage, un texte impertinent, où Léopold II, en monarque tragi-comique, monologue sur son œuvre et la défend, en reprenant lui-même, pour mieux les retourner, les attaques dont il est l’objet.
Cette œuvre, Le soliloque du roi Léopold , à mi-chemin du réquisitoire et du scénario pour one man show, nous avons, Jean-Michel d’Hoop et moi-même, choisi de l’adapter librement, avec cette licence poétique que l’on reconnaît aux saltimbanques. En accentuant ce qu’elle contenait déjà : une certaine théâtralité. En cassant le moule du monologue et en le parcellisant en une multitude de mini-scènes, de tirades et de réparties rapides. En intégrant des dialogues inédits et en faisant intervenir des personnages absents du texte écrit, mais surgis de notre histoire, de notre fonds commun, de la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes.
En convoquant aussi les dieux du cirque, de la farce et de la Commedia dell’Arte. Une Commedia à la belge, pas très éloignée de la bande dessinée, chargée d’un humour décalé, d’une ironie par moments surréaliste. Une dérision qui éclate en rire iconoclaste.
Un roi en scène, descend de sa monture et parcourt les salles assoupies du musée de son œuvre et, soudain, avec lui nous revisitons notre passé jusque-là figé. Musique ! Le spectacle peut commencer.

Jean-Pierre Orban
décembre 2004