Articles de presse

"Ingénieur" de sons, capteur d'images et concepteur d'adages

Il m'est un grand honneur d'être parmi vous cet après-midi pour célébrer la parution du nouveau recueil de notre ami Sidi Abdellah Abdelmalki intitulé : Je t'offrirai une rose, édité en 2019 par l'Harmattan, Paris.

A vrai dire, je n'ai pas hésité un seul instant à accepter de participer à la présentation de cet ouvrage malgré des circonstances peu favorables. Car l'auteur et l'œuvre méritent tous deux qu'on leur prête attention surtout en ces temps où les sages et les poètes nous manquent. Nous avons besoin de leurs témoignages, de leurs valeurs humaines, de leurs conseils et recommandations qui émanent d'une expérience existentielle profonde, à même de nous inspirer des idées et conceptions traduisibles en décisions et en orientations majeures susceptibles de bien gérer le réel et le quotidien.

Le poète, un rêveur et un visionnaire

En guise d'entrée, le poète Sidi Abdellah Abdelmalki cite Jean Jaques Rousseau : "Sors de ton enfance, ami, réveille-toi !"
Cette citation pourrait, à mon sens, être saisie et assimilée paradoxalement. Car si l'enfant renvoie d'emblée à l'immaturité, au sommeil symbolisant le manque de connaissances et à la tendreté physique et psychique, il n'en demeure pas moins qu'il symbolise - selon bien des guides, penseurs et philosophes - l'état inné, primordial des éveillés et des initiés, à savoir ceux dont la conscience et le sens spirituel ne sont pas dépravés ni altérés par l'intellect, les convenances sociales, les fausses valeurs et les conditionnements culturels. Jésus Christ n'a- t- il pas invité les adultes à regarder les choses à la manière des enfants, s'ils voulaient entrer dans le Royaume des Cieux, s'instruire et réaliser le "salut spirituel" qui procure la délivrance et la libération ? C'est en enfant rêveur que le poète SA Abdelmalki, aborde divers thèmes dans cet ouvrage, faisant des réflexions, étalant des sensations et émotions, forgeant des perspectives tantôt optimistes tantôt pessimistes, à la manière de la rêverie poétique …
Et c'est ainsi qu'il expose ses espoirs et désespoirs, ses monologues et cogitos poétiques, ses appréhensions et introspections, son cri intérieur exprimant l'amertume individuelle sociale et existentielle, et enfin ses méditations et visions axées sur la réalité et le temps nouveau … C'est selon lui, la nouvelle approche ou la perspective adéquate qui permet de tout dire symboliquement, de sortir de la déception et de l'impasse, de chanter la liberté et de transcender le quotidien. Ainsi, le poète a trouvé refuge dans ses aphorismes, ses paraboles, ses projections sur le futur, et ses sensations subjectives, tel un visionnaire qui avertit, ou un sage qui prévient.
Ce n'est pas par hasard que le philosophe, romancier et critique anglais Colin Wilson a déclaré dans son ouvrage intitulé : "The occult" que le poète est un connaisseur de l'imperceptible et de la dimension inaccessible. Il veut dire par là que le poète - de par sa vocation - ne cesse de transcender le temps et l'espace pour recevoir des messages spontanés, inconscients, émanant des autres mondes ou des profondeurs de l'âme. Messages qu'il exprime par la suite au travers d'un discours plein d'insinuations voire d'expressions bohémiennes, ou de divagations certes anarchiques en apparence, mais justifiées et jugées "utiles". N'ayons pas peur des mots. Car dans cet amalgame, il y a toujours une lueur qui permet de détenir l'ultime vérité, et de percevoir la réalité...

Le lecteur déchiffreur

Mais, le rôle du lecteur n'est-il pas de se retrouver dans cet amalgame ? Conformément à l'évidence herméneutique, tout discours, texte ou œuvre d'art, ne saurait être saisi qu'à partir de nos expériences psychologiques, au sens large du terme, qui servent d'outils de compréhension et de déchiffrement. D'où la notion "d'interprétation", d'ailleurs utilisée couramment dans le champ musical pour les mêmes raisons. On ne reproduit jamais le contenu d'un texte ou d'une œuvre, ni l'intention de l'énonciateur ou de l'artisan. Mais, on en reconstruit la teneur approximativement d'après notre sens, notre bagage cognitif, et notre propre expérience. Il s'agit ici de la phénoménologie de la compréhension, de l'interprétation et de l'exégèse. Et c'est ainsi que le lecteur devient "auteur" à son insu, construit son propre discours autour de l'initial, tout comme est construit un échafaudage autour de l'édifice. C'est dire qu'en essayant d'interpréter l'œuvre de notre poète Abdelmalki, je ne saurai en parler sans faire mes propres projections sur ses formes et configurations verbales comme sur sa teneur sémantique. Il s'agit là d'un dialogue et d'une interaction propres à produire une lecture symbolique qui met en relief des correspondances formidables que le poète a construites peut-être inconsciemment et que l'approche ésotérique pourrait dévoiler et mettre au jour …

La dimension herméneutique

Le poète n'est-il pas connaisseur et capteur de l'inconnu imperceptible comme l'a déjà signalé le philosophe et critique Colin Wilson ?
C'est ainsi que je vois des éléments renvoyant au peuple d'Israël d'antan qui a été sauvé des Pharaons, au sein du poème intitulé "Printemps épique", bien que l'auteur n'ait pas eu probablement l'intention de désigner ce sens.
Et c'est ainsi que je vois "l'outsider", et le mystique qui transcende le monde dans le texte intitulé "Le voyageur", bien qu'il traite littéralement du désespoir et de l'émigration qui s'ensuit.
Et c'est ainsi que je vois que "Le silence apaisant", renvoie au salut mystique et à la vérité ésotérique selon laquelle l'initiation spirituelle est une mort prématurée …
Quant au texte intitulé "Fulgurance", il incarne, à mon sens, l'éveil mystique ; et bien de ses mots et phrases renvoient à ce champ comme les expressions : "Mais le vrai bonheur est ailleurs" ; "Mon chemin est celui de la solitude" ; "Le chemin qui apaise les passions" ; "Pour voir le monde avec clarté"…
D'autres textes font usage de la stratégie dissimulatrice, d'allégories et de symboles, tels : "Je t'offrirai une rose" qui fait allusion au Printemps Arabe, si je ne me trompe ; et "Au-dessus du ciel de la ville" qui suggère le récit de l'apocalypse de Saint Jean de par la répétition de la phrase : "Je vois", qui revient au début des paragraphes ou strophes en guise de refrain.

Rêverie poétique

Cet ouvrage se présente en deux parties. La première étant sous forme de poésie orthodoxe, pure et dure, bien que la rime ne s'y manifeste que rarement. La deuxième partie, porte comme titre : "Rêveries soudanaises" et se présente sous forme de prose poétique romanesque rêveuse, oscillant entre le "je" et l'autre, racontant à travers des histoires symboliques des expériences souvent subjectives, qui montrent la réalité du doigt, mais qui ne manquent ni d'amertume ni de sens critique.
A chaque texte, j'ai répondu par un commentaire rapide marquant mes impressions ; mais je ne peux citer tous mes commentaires.Quelques exemples suffiront.
"Journée d'un désœuvré" est un texte qui ressemble à un clin d'œil savant. Ainsi il dénonce la négligence, l'abandon, le délaissement et le sous-développement, fait également parler les choses au lieu des personnes à titre de dissimulation, et utilise des similitudes et analogies pour dénoncer allégoriquement des conditions sociales, des mauvaises décisions et des déficiences humaines.
Au texte intitulé "Au-dessus du ciel de la ville", je réponds - en guise de commentaire - par une question ouverte : rêve éveillé, vision mystique ou Apocalypse ?
Quant au "Monologue d'une Africaine", je vois qu'il incarne la souffrance, manifeste l'auto-flagellation et exprime une protestation désespérée.

Approche stylistique : rythme et images, allitérations et assonances, dissonances et contrastes, jeu d'associations.

Parmi les techniques d'expression poétique et les figures de style utilisées dans ce recueil à deux composantes différentes, on peut citer :
1/ l'usage des ornements rhétoriques sémantiques et verbaux, à savoir les antithèses, les métaphores, les allégories et les représentations symboliques, renfermant un message latent. Exemples de métaphores et de comparaisons :
"Or ma pensée comme un fleuve creuse sont lit ". / "Et l'œil disait que" / "Et ne reste de son histoire qu'un écho errant" /"Telle une lueur qui s'égare" /''Que dire des rêves avortés".''Vivre comme un aigle'' /''Défaillante à l'instar de l'économie du pays'' /''Leurs pensées qui s'attachent au négoce sont comme les arbres''. /'' Comme une branche qui douterait de ses fruits''. Etc.

2/l'usage d'insinuations et de suggestions phonétiques verbales et vocales fondées sur la similitude, l'homonymie partielle, la ressemblance, et l'association. Ainsi, bien des mots se ressemblent dans les textes de ce recueil et se renvoient des échos phonétiques et risquent de devenir des homonymes. D'autres contenant les mêmes consonnes, mais agencées différemment, dégagent une certaine musicalité. Ainsi dans cette recherche d'harmonie, on peut relever un certain nombre d'allitérations et d'assonances. Exemples de similitudes et suggestions verbales, d'affinités vocaliques :
''Les pleurs sont purifiés''/''Humblement autour d'une tombe'' (répétition des consonnes m et b) /''désert de liberté''/''Le rêve se réveille en mille mots''/''Le passé tombé en ruines renaît'' /''Les malentendus qui divisent et divertissent'' /''détruit sans faire de bruit'' /''et que dire des rêves avortés'' /''et le rêveur libéré des décombres''.
A signaler aussi la consonne "s" qui sonne dans cette phrase poétique :'' Où le soleil s'écrit en lettres de sang''. La consonne "v" qui sonne dans "Où viendront boire des livres que je paie de ma vie", et dans : "son jardin vert et vaste" /. La consonne "p" qui sonne dans''Le pays et son espoir''. La répétition des consonnes "f" et "r" dans :''le génie a besoin de la souffrance pour fleurir''.
La répétition des consonnes "b" et "r" consécutives, dans :''Le bruit que fait un arbre'', et celle de la consonne "r" dans :''dans son étreinte le réconfort''.
La mise en relief de la consonne "r" dans :'' Et qu'il tombe/ Et le rêveur libéré de ses décombres/ se retrouve avec une nouvelle chambre''. Là, le son (ou le vocable) "omb" se répète 3 fois et la rime est bien recherchée.'' Les songes des nuits longues'', le son "on" se répète et sonne à l'oreille, et la consonne "n", se répète trois fois. Le son "men" qui saute à l'oreille dans''… refuserait l'aumône et le mendiant partirait…'' Je signale également que la rime est grasse et complexe à la deuxième strophe du poème intitulé "Comme si une trappe", et me font penser aux "louzoumiat" du poète arabe : Al Maarri.

3/ L'usage de contrastes, de dissonances, d'antinomies et de paradoxes. Il est fait dans le but de signaler un sens caché ou célébrer esthétiquement et poétiquement une vérité grandiose digne d'être mise en relief. Ce genre de techniques est abondant dans le recueil. Exemples de contrastes, dissonances et paradoxes, tirés du recueil :
''J'ai chanté la colère''. /''Slogans faussement chéris''. /''Comprimant la poitrine du mort - vivant''. /''L'autre moi-même saura me mener hors du temps''. /''Détruit l'homme mais le sauve'' /''Mon hiver est printemps''". /'' Les prophètes menteurs de Satan''. Car le mot''prophète'' renvoie d'habitude à tout ce qui est véridique et non au mensonge.''Les livres saints jetés par terre''". Il y a là une dissonance flagrante entre''livres saints'' et'' jetés par terre''.''Telle une lueur qui s'égare''. Normalement la lueur guide les égarés, et ne s'égare point.

Exemple d'antithèses dans le recueil : vérité - illusion ; les vivants - les morts ; Hommes - femmes.

4/ L'usage fréquent du langage ou du récit cinématographiques fondé sur des images et des scènes parfois silencieuses mais combien éloquentes de par leur succession et le sens dégagé par leur agencement. Les premiers vers du texte intitulé "Le grain de sable" peuvent servir d'exemple à cet égard.

5/ L'évocation d'archétypes ancrés dans l'inconscient collectif et véhiculés par les diverses cultures tels : Dieu, Homme, femme, sang, héros, aigle, soleil, ciel, enfer, eau, terre.

6/ L'usage du "cogito" et du monologue, et même de "l'association libre" (je le dis par extension) dans le but d'éclairer le lecteur sur le for intérieur du narrateur : à savoir, ses pensées, ses émotions, ses sensations, ses désirs, ses fantasmes, ses déceptions etc. Ainsi le "je" abonde dans le recueil de Sidi Abdellah Abdelmalki parce que c'est une rêverie, et les adjectifs possessifs sont très fréquents :''je t'offrirai'','' mon cœur'','' mon âme'','' j'ai chanté'','' ma révolte'','' je vois'','' je me sens'','' mon visage''.

7/ La formulation d'expressions concises soutenues ressemblant aux maximes, aux proverbes, aux aphorismes et aux paraboles, pour exprimer une vérité ultime ou décrire une réalité choquante. Voici quelques extraits qui ont l'air d'être des adages de sagesse, ou qui renvoient aux genres précités :
''Pour les déracinés combien le mal est grand''.'' Je médite et j'attends'' (qui renvoie à l'expression "accroche toi et attends).''Heureux celui qui vit / Heureux celui qui survécut''.
'' A Dieu les hommes vous retournez''.'' Maintenant les secrets du mirage dévoilés / Mes pleurs sont purifiés''.'' Mon chemin est celui de la solitude / Le chemin qui apaise les passions''.
'' Il faut tourner la page pour que le rêve se réveille en mille mots''.'' Seul le cœur est un héros''.'' L'histoire n'a pas de cœur''.'' Le grain de sable détruit sans faire de bruit''.'' Et ma solitude ma patrie le seul lieu vers lequel je reviens toujours''.'' L'autre moi-même saura me mener hors du temps''.'' Le génie a besoin de la souffrance pour fleurir''.'' Le vignoble l'ayant emporté sur le blé comme le désert sur la terre nourricière''.

6 / l'usage délibéré de la dissimulation à travers la métaphore, l'allégorisme et le langage symbolique.
Tout comme ces textes sont des rêveries poétiques, elles servent à leur tour, de support pour les rêveries du lecteur, ses projections et ses préoccupations. Ainsi des mots, phrases et expressions dans ce recueil renvoient le lecteur avisé, par suggestion ou de par leur nature à des champs religieux, cognitifs, culturels, ou artistiques diversifiés, et participent à dévoiler le contenu inconscient ou l'intention du poète.
''Mes pleurs sont purifiés'' : me suggère les mots suivants : abréaction, défoulement, psychanalyse, mur des lamentations.
''La cure par la parole'' : me suggère Le Coran (parole de Dieu qui est un remède), le Christianisme, la psychanalyse, l'hypnose, etc.
'' L'autre moi-même'' : me renvoie aux mots suivants : l'inconscient, la spiritualité, le corps astral, le périsprit, le dédoublement, le voyage hors du corps, L'OBE (L'Out of body expérience).
''La baraka quotidienne'' me renvoie au mysticisme, à la culture populaire et à la superstition.
'' Le chapelet des vendredis saints'' : suggère les mots Islam, Christianisme, cures miraculeuses.
'' O peuple ressuscité'' : me renvoie aux enfants d'Israël (qui ont été ressuscités dans le monde d'ici bas selon le Coran).
''La joie d'entrer à jamais dans la lumière'' me renvoie à l'extase mystique et au salut spirituel.
''Je regarde passer le spectacle de mes pensées'' : cette phrase me rappelle l'auto-surveillance soufie "Al mouraqaba", au pouvoir du moment présent, et à la méditation yogique.
''Mon chemin est celui de la solitude'' : cette déclaration me suggère les mots : soufisme, yoga, moine et isolement monastique.
''Pour voir le monde avec clarté'' : me fait penser au soufisme et à la notion "d'état clair" en scientologie.

Le mot de la fin

Je suppose que le recueil renferme également bien des perles que je n'ai pas encore aperçues ou auxquelles je n'ai nullement songées, comme Horatio de Shakespeare à qui Hamlet s'est adressé en disant : "Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, Horatio, que n'en rêve votre philosophie".
Enfin saluons notre grand poète Sidi Abdellah Abdelmalki, et célébrons l'intuition des poètes, leurs visions qui servent de phares d'avant - garde, leurs déclarations qui frôlent l'irrationnel, mais deviennent ultérieurement des vérités scientifiques rationnelles, des "modes" intellectuelles, ou des "derniers cris" technologiques.
Le poète arabe Abou Nouas n'a-t-il pas dit - un jour - à son accusateur : "Cesse de me reprocher (de boire), car le reproche risque de me re-séduire. Et guéris moi par ce qui fut même la source de mon mal" ? Et ce fut ultérieurement le principe "d'homéopathie" qui émergea sur le plan médical, à savoir une méthode thérapeutique captée et initiée par le médecin allemand Samuel Hahnemann, à la fin du dix-huitième siècle, qui se propose de guérir la "maladie" par "l'excès de maladie"... Abou Nouas était donc un visionnaire sans le savoir, et un précurseur scientifique dans l'habit d'un poète bohémien. Car, à l'instar des visionnaires, il a capté une idée, "qui sera un jour réalisable ne serait-ce qu'autrement". En fait, il n'y a que des frontières illusoires entre les rêveries poétiques et les vérités scientifiques...
Curieusement, notre poète évoque Abou Nouas, dans son premier recueil (Rue du Maure qui trompe suivi de L'Oiseau de mer, 2002) que j'ai eu l'occasion de présenter ici même, à Kalila wa Dimna, dans un texte intitulé Vers la sainteté. On y lit :'' Voici le mystique / Retirant le voile sur son visage/Apparut Abou Nouass/Mains jointes au ciel …''
La poésie est surprise ; et notre poète ne cesse de nous surprendre.


Elmahjoub Mazaoui (écrivain, poète)
30 novembre 2019, à la librairie Kalila wa Dimna, Rabat.


*Titre de l'intervention d'Elmahjoub Mazaoui au cours de la séance de présentation de l'ouvrage de SA Abdelmalki, Je t'offrirai une rose (édité par L'Harmattan en 2019), organisée à la librairie Kalila wa Dimna, le samedi 30 novembre à partir de 16 h 30, à Rabat.

Elmahjoub Mazaoui (écrivain, poète)
novembre 2019


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