Critiques

Un roman d'apprentissage singulier

Pour plusieurs générations d'enfants franco-grecs - dont je fais partie -, la ligne distinctive entre garçons et filles a longtemps été l'inégalité face au service militaire. Passage obligatoire pour la plupart des garçons à la fin de leurs études, période longue et fastidieuse qui, toutefois, pour beaucoup, se muait en rite de passage, en gage d'appartenance à une nation de diaspora. L'auteur de Carnets de garde est Parisien, d'origine grecque, et il a accompli son service en Grèce. Fruit des longs mois passés dans les casernes de sa seconde patrie, ce récit mêle plusieurs niveaux narratifs et réflexifs. Retour aux origines rendu d'autant plus difficile que pour l'auteur comme pour bon nombre d'entre nous, notre Grèce rêvée avant la confrontation était une Grèce embellie par l'exil et la nostalgie. Le choc est violent, dans l'univers militaire, car la double appartenance culturelle rend caduques, d'office, certaines conceptions nationalistes, a fortiori quand de solides études ont permis d'élaborer ses analyses.
Toutefois, Spyros Tsovilis ne le cède jamais à la caricature, ni aux jugements empesés ; par la brèche de l'anecdote, il distille quelques pensées lucides, un point de vue que son caractère double, ambivalent (à l'intérieur et à l'extérieur), enrichit plus qu'il ne trouble. L'alternance du récit et d'extraits de carnets tenus à l'époque - rédigés au présent et teintés de la naïveté du jeune homme d'alors - donne à l'ensemble une forme de fraîcheur d'authenticité. Et ce qui donne à ce roman sa grâce touchante, c'est l'entremêlement d'événements personnels, affectifs, en un mot, l'initiation intime, par-delà le militaire. Un roman d'apprentissage singulier, à l'écriture encore un peu tâtonnante, éclairée par des touches de lyrisme qui rendent vie à cette Grèce rêvée et réelle que nous sommes nombreux, parfois, à porter.

Clio Mavroeidakos

NOUVELLES LITTÉRAIRES, REVUE DESMOS, N°30, PARIS, 2009, P. 101., novembre 2009

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