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Les Carnets de garde sont un livre humaniste

"Chacun peut raconter un paysage, une émotion, un groupe humain, mais peu accèdent à cette impression de vérité qui touchera autant le lecteur des rivages égéens que celui résidant aux antipodes. Spyros Tsovilis, en presque 300 pages, ce qui n'est pas rien, rapporte un morceau de la Grèce ; il le fait avec simplicité mais aussi avec une sorte de bonheur intérieur qui transcende la difficulté du dire. Il le fait, ce qui accentue le phénomène de la distance, comme cerné par un double exil : il n'est pas Grec, à la manière et avec les poncifs d'un autochtone mais, me semble-t-il, Grec par passion, par nostalgie, par désir d'être honnête avec lui-même ; il a vu le jour en France et y a passé pratiquement son enfance et son adolescence avant d'appréhender à la fois le mythe et le réel de la part grecque en lui.
Une situation duelle est, par excellence, un matériau romanesque.
Les épreuves du corps et de l'âme oeuvrent à une restitution forcément décalée d'une mémoire plus ancienne et nourrissent ce qu'elle veut bien rendre au mémorialiste ; le voici plus mûr pour évoquer les autres hommes, leurs tourments et leurs naïvetés et nous voici, du coup, récompensés de cet effort, puisque le livre a gagné en maturité et en universalité.
S'il ne s'était agi que de nous raconter le pittoresque de la caserne, le manuscrit de Tsovilis eût été retourné sans autre forme de procès. Il a été retenu parce que la pudeur du narrateur, son monde intérieur et le métier d'écrire s'y sont révélés justes ; parce qu'enfin le lecteur s'y est trouvé mêlé en fin de compte : il est dit, dans ce livre qu'exister est une aventure quotidienne, qu'aimer se heurte à tout ce qui fuit, mais aussi à tout ce qui se conjugue au mode de l'attente.
Et puis, la lumière de la Grèce est là, resplendissante, attendrissante, rédemptrice quasiment. Pourquoi cela nous émeut-il ? C'est que le livre est porté, nourri, et s'offre en partage : loin des sophistications de l'oeuvre expérimentale, celle dont il est question, ce soir, s'adresse avec finesse à ce qui nous réunit : des êtres passant par les conciliations de la cité afin que, mutatis mutandis, l'inhumain en nous soit sinon circonscrit, en tout cas visé. En ce sens, nous dirons d'un mot, désormais désuet, dans le vocabulaire contemporain : les Carnets de garde sont un livre humaniste."

Daniel Cohen

ALLOCUTION D'OUVERTURE DE DANIEL COHEN À LA COMMUNAUTÉ HELLÉNIQUE DE PARIS LE 13 NOVEMBRE 2009, novembre 2009

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