Critiques

Le pays de demain

Michel Bernardot Le pays de demain

Il y des gens qui écrivent et il y a des écrivains. Michel Bernardot est de ceux-là, qu'on reconnait à son style, à la vigueur du récit, à l'identité affirmée de ses personnages,aux interruptions où il vit son livre autant que son livre le révèle. Son écriture a de quoi surprendre, émaillée, certains diront de tics, voire de TOCS, de ces mots d'un autre âge et qui semblent d'une autre langue, qui le sont parfois, anglicistes ou algonquins, dont je sais, parce que j'ai pratiqué plusieurs de ses publications, qu'ils sont tellement polis, usés par le temps, oubliés dans l'usage, qu'il faut retrouver leur saveur. On peut user d'internet, avec un soupçon de honte, quand on n'a pas sous la main le Littré ou le Furetière, des lexiques de patois, le Bailly pour le grec et le Gaffiot pour le latin, et constater, un exemple parmi tant d'autres, que le mot "clinton" nous éclaire inutilement sur Bill ou Hillary mais nous renvoie aussi à un cépage ancien qui, sous la plume d'un vigneron cévenol, aboutit à "un vin bon à rétamer les cuivres". Bref, ce vocabulaire pousse à des exercices distrayants et enrichissants, d'autant plus qu'il enjolive une histoire racontée en français "classique", au bon sens du terme, et qui se passe au siècle des lumières en des contrées, tant rurales qu'exotiques, ravagées par cette guerre multi-continentale, dite de Sept ans qui s'assoupit en 1763.
Les héros du roman sont quasiment tous positifs, bons, serviables, dynamiques. Comme ce Tubeuf, un vrai renifleur de filons d'anthracite, depuis les mines d'Alais(Alès) jusqu'à celles du versant ouest des Appalaches. Comme ce Jean-Jacques ancestral épris de ce pays de demain, le Kentucky, du nom mélodieux des rivières qui roulent sur les galets, la Shenandoah ou la Rappahannok. Comme cette Sophie, une Chloé initiatrice de son Daphnis, véritable exaltée qui fait de Jean-Jacques sa proie en le menant par le bon bout, avant que Nell ne prenne le bâton-témoin du relais. Nelle, sœur des jumeaux Mélungeons, ces métis de blancs, de peaux rouges et de bois d'ébène, qui pousseront jusqu'à l'incommensurable Middle West, l'espace des rêves du héros et des lectures de l'auteur, peuplé de cervidés, de canidés, hanté par le grizzly (un bear- ursusarctos horribilis, griffu et droit-dressé), parcouru par le galop tonitruant des régiments de bisons de prairie (bison-bison-bison !), où rampe le crotale sourd au cliquetis de sa cascabelle mais décisif par le venin hémotoxique injecté par ses crochets qui assure une mort lente et douloureuse, la belle Nell en sait quelque chose. Au soir d'une existence pleinement aventurheureuse, Jean-Jacques rentrera, plein d'usage et raison vivre entre ses parents -disparus- le reste de son âge.
Et l'Algérie dira-t-on. Une brève allusion à un séjour de deux ans dans la demeure ombreuse proche d'Oran d'un grand-père arracheur de dents diplômé… Mais, s'il ne m'est pas interdit de transposer. l'Algérie n'a-t-elle pas aussi été pour de doux rêveurs ou des esprits exaltés, un pays de demain, de grands espaces, de fauves, et du souvenir d'un pays d'hier. Sic transit gloria mundi.

Y.S.

X, avril 2020

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