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Une amitié algérienne

Les pénates, c'est surtout la dimension humaine
Cela se passe à Oran et dans un village de maraîchers et de pêcheurs à la fin de la guerre de libération, précisément en 1961-1962. Dans ce climat de guerre, d'attentats et de meurtres, une amitié se noue entre deux instituteurs, Esquirol, un "spagnouli", ou comme dirait l'autre, "gaouri ou roumi", un pied-noir, et Noureddine Khaled, qui activait aussi dans un réseau local de la révolution.
Esquirol passe par plusieurs phases d'opinion ou de conviction, il a cru à la pacification de de Gaulle, à "l'Algérie française", puis finira, en côtoyant les "indigènes" du village, - "une société qui lui avait été tenue invisible jusque-là, avec sa culture, son histoire, ses contradictions propres" -, par carrément aider la révolution. Pour eux, c'est une quête d'identité dans un moment tragique. Pour le "spagnouli", une prise de conscience logique dans le sens où il est épris de justice et de liberté. Tous deux le sont, aussi se sont-ils compris et aimés. L'auteur fera dire, par exemple, à son personnage principal cela : "Les miens ne sont pas arrivés dans ce pays par esprit de conquête. Le colonialisme, tout ce qu'on en dit, ils n'en avaient pas la moindre idée. Ils crevaient de faim chez eux, on sait bien qu'ils sont venus pour ça. Cette foutue guerre n'a pas arrangé les choses."
Son ami Khaled réplique : "Je serais assez de ton avis, je fais la différence entre la responsabilité du régime colonial indéfendable et celle des hommes pris dans ses filets par les infortunes de la vie ou les hasards de l'histoire. Ils ne sont pas responsables d'être nés sur cette terre, même si je ne les exonère pas de responsabilité individuelle. Un jour, peut-être, nous pourrons faire notre histoire ensemble et nous rendrons à chacun ce qui lui revient." Tout est là, n'est-ce pas ?
"Paradis perdu"
Bernard Zimmermann parle joliment de ses pénates, peint de belles pages, pas avec des pleurs nostalgiques sur "le paradis perdu", - comme certains, et ils sont nombreux -, mais parle aussi ou surtout de l'autre, cet "étranger" dans son propre pays, de l'ennemi en somme, qui est son collègue et ami. L'auteur a évité un écueil important, en sachant montrer que les pénates, le bercail, ce n'est pas seulement le lieu où on est né et où l'on a grandi, c'est surtout la dimension humaine. Le roman, Une amitié algérienne, n'est pas linéaire, il s'ouvre sur le recueillement d'Esquirol en juillet 2001 sur la tombe de Noureddine Khaled, et se ferme sur l'annonce de sa mort (de ce dernier) en janvier de la même année.
La trame entre les deux est, outre l'évolution des personnages, étoffée d'analyses politiques et de poésie consignées dans des cahiers de Noureddine Khaled laissés à Esquirol. Ce qui donne une vraisemblance certaine à l'histoire de cette amitié née dans la tourmente. Un livre qui doit sûrement beaucoup au vécu de l'auteur qui est né à Oran et qui y a travaillé en tant qu'enseignant jusqu'en 1966. Un livre qui a sa place dans la bibliothèque de tout homme "citoyen de Beauté", comme dirait Jean Senac. Vivement le deuxième roman !
Une amitié algérienne de Bernard Zimmermann, Editions L'Harmattan, 175 pages, 2011.

Abdelwahab Boumaza

Abdelwahab Boumaza

EL WATAN, LE 04 AOÛT 2011, août 2011

http://www.elwatan.com/culture/les-penates-c-es...

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