Conférence-signature

"Des volcans malgaches aux oueds algériens"

Présentation du livre "Des volcans malgaches aux oueds algériens" le samedi 8 octobre 2011, prononcée par Monsieur Martial Robillard, secrétaire de l'Association, en introduction à la conférence faite par Jacques Arrignon sur "Les Îles Éparses de l'Océan Indien", sous l'égide de l'Association ABC (Les Amis des Bibliophiles de Compiègne).



Monsieur, Arrignon

Dans sa préface de votre ouvrage "Des volcans malgaches aux oueds algériens", le préfet Jean Rigotard, membre comme vous de l'Académie des Sciences d'Outremer, décrit votre "longue et belle carrière". J'avais noté qu'il disait que vous parliez des difficultés, sinon des dangers que vous aviez connus avec "objectivité et un brin d'humour".

En parcourant le récit passionnant de votre vie de "pionnier", j'ai retenu quelques preuves de cet humour, que ce soit lors de votre installation sur les plateaux de Madagascar ou dans l'Algérie en guerre.

Il faut d'abord savoir que vous êtes arrivé à Madagascar âgé de 23 ans, ingénieur des Eaux et Forêts, avec votre jeune épousée enceinte, et que, pendant les trois premiers mois vous ne recevrez aucun salaire (pour une histoire de document perdu entre la Métropole et la Grande Île) ; bref, vous viviez sur vos économies. C'était en 1952, cinq ans après la rébellion qui a ensanglanté Madagascar.

Votre tâche était, sur un territoire grand comme trois départements, de créer des pépinières, de reboiser, de délivrer des permis de coupe forestière, de réprimer les délits, de lutter contre les incendies et la déforestation, de fabriquer des protections contre l'érosion et, très important, de produire des truites pour les sociétés de pêche. Les véhicules qui vous ont été affectés étaient, disons, très fatigués et, cependant, en dehors de leur utilisation sur les pistes de brousse, il fallait penser aux déplacements jusqu'à un hôpital de la future maman dont l'état devenait critique.

Votre état de santé, lui aussi, se dégradait. En fait, vous et votre femme, aviez été tout simplement empoisonnés. Pourquoi ? Parce qu'il y avait eu avant votre arrivée des détournements de truites (détournements très lucratifs, dites-vous), des trafics de charbon de bois, contre lesquels vous aviez à lutter. Et que votre prédécesseur avait dressé sa chienne Rita à n'attaquer que les voleurs de truites malgaches, et que vous aviez hérité de cette chienne. Et aussi parce que vous aviez brisé des grèves de main d'œuvre. Enfin, vous avez souffert de pas mal de vicissitudes, à tel point que vous faisiez savoir que votre femme s'entraînait au pistolet.

Vous avez guéri, votre femme aussi, et, pour rassurer tout le monde, après Luc, vous avez eu un 2ème fils, Marc, enfants "zanatany", c'est à dire nés sur la terre malgache.

Vous avez eu heureusement quelques très bons éléments dans votre personnel. Par exemple cet employé qui dressait les états de salaires où figuraient (je cite) :
"Rita, chienne gardienne piscicultrice, tant de jours à tant de francs, total tant, ne sait ni lire ni écrire, signé pour elle ".

Pareil pour le cheval Upsal, ce qui assurait la pâtée et le picotin pour le mois à venir.

Votre mode de vie, au début quelque peu spartiate, s'est amélioré. Votre mère vous avait offert une cocotte-minute, cocotte dont les sifflements terrorisaient le boy-cuisinier ; "Y en a trop la prission", disait-il, caché sous l'évier.

Vous racontez qu'en 1998 vous avez revu cet endroit. La maison était fermée et inoccupée. Vous avez parlé des gardes et de leurs familles qui avaient travaillé là 50 ans auparavant. Vous avez appris que l'ancien pisciculteur vivait encore, âgé de 101 ans. Vous avez été dans sa case et le vieillard vous dit : "Je me souviens, patron, vous êtes le "Vazaha" (étranger) qui avait une femme vazaha et deux zazakely (petits enfants)". Et vous lui avez remis devant tout le village un tee-shirt d'honneur blanc, avec une truite bleue sur le devant, en déclarant qu'il avait bien mérité de la pisciculture malgache.

Les Malgaches sont coutumiers de pratiques d'envoûtement. Un sorcier avait "fanafodé" un de vos amis, mais vous vous êtes occupé auprès d'un chef de village (grâce au cadeau d'une bouteille de cognac) pour qu'un sorcier encore plus puissant désenvoûte votre ami, et c'est le premier sorcier qui mourût….

Plus loin, après de multiples aventures, vous affirmez que les rats sont une vraie calamité où le seul moyen de les contrôler serait d'avoir des chats….si les Malgaches n'aimaient pas manger du chat.

Et l'histoire du vol du tabac ! Dans une maison avec un personnel nombreux, un distributeur de cigarettes s'épuise trop rapidement. On interroge tout le monde sans succès. Un boy disparaît. C'était donc lui, car les cigarettes ne disparaissent plus. Plusieurs mois après, on fait des travaux dans la maison et on découvre une galerie de rats aboutissant à une niche garnie de tabac blond. La ratte avait compris le mécanisme d'ouverture du distributeur et, toutes les nuits, avait approvisionné le nid où ses petits dormirent dans un tabac odorant. Le boy ne fut pas retrouvé pour être dédommagé de l'injustice dont il avait souffert.

Une journée longue et dure avec une ambiance humide, où vous êtes tombé dans une rizière avec des porteurs, se termine mieux. J'ai aimé votre comparaison avec un damier : "à une case noire succède une case blanche". Ce soir-là, un chef de canton vous a invité à dîner chez lui. Sa femme a préparé un "Roa mazafa", un ragoût de bœuf avec des brèdes (qu'est-ce que c'est ?) et du cresson, plus ou moins pimenté, accompagné de riz.

Je n'oublie pas les descriptions de paysages, la recherche d'un avion qui s'est crashé dans les montagnes, et les récits de vos travaux. Vous avez raison d'être fier de vos réalisations en voyant longtemps après les terrains reboisés, les stations de pisciculture en fonction, etc….

Je crois que je suis trop long et je me limite à la partie de votre livre concernant Madagascar. Toutefois, je voudrais, mais je n'ose pas - ou plutôt, je ne sais pas comment, résumer ce qui a pu se passer dans une case d'un haut personnage du clergé, un soir d'une grande foire dans un important chef -lieu, surtout que l'on doit se montrer discret quand il s'agit de la femme d'un fonctionnaire.

Toujours est-il que, lors d'une autre fête, ce prélat avait porté un toast en latin au chef de district :

"Bonum vinum laetificat cor hominis, mi filii."

et l'administrateur lui a répondu :

"Mulieres quoque, Padre, mulieres quoque !"

("Le bon vin réjouit le cœur de l'homme, mon fils"
"les femmes aussi, Padre, les femmes aussi")

J'aurais bien aimé aussi parler de la 2ème partie de ce livre, où de 1959 à 1962, vous avez séjourné en Algérie. Mais l'aventure très dramatique que vous avez vécue lors de votre capture par les fellaghas compte déjà plus de sept pages et mériterait d'être cité in extenso. Disons que vous auriez pu être fusillé et que vous vous en êtes sorti par votre sang-froid. Comme l'a dit votre compagnon dans cette mésaventure : "Vous avez eu une veine de cocus".

Si vous êtes intéressés par cet ouvrage, il est paru sous le titre "Des volcans malgaches aux oueds algériens" aux éditions L'Harmattan.

Merci de votre écoute.

Martial Robillard

ABC, octobre 2011

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