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Les confusions de la participation médiologique

Quel que soit le devenir de ce cas qui s’installe dans notre système médiologique, le principal intérêt du phénomène « Royal » n’a que peu à voir finalement avec l’idée d’un projet pour la France qui serait soumis au suffrage universel d’un peuple souverain. Cet intérêt, puisqu’il existe cependant, paraît avant tout de caractère sociologique. Le phénomène permet de saisir et de comprendre une forme (enfin) aboutie de « démocratie d’opinion ». Au moins trois raisons permettent d’expliquer ce prodige médiologique, comme elles peuvent en fournir les bases d’un salutaire décryptage.

La première tient à l’économie générale de la « sphère médiologique » contemporaine. Si les médias « n’inventent » pas l’évènement, ils lui fournissent une rhétorique qui peut se substituer insidieusement en lieu et place de l’évènement lui-même. Une présence sur quelques plateaux télévisés particulièrement bien exposés, couplée à l’impact des principales couvertures de news magazines, alimente à l’évidence la caverne médiologique. Les prétendus critiques y retrouvant alors leurs semblables, dans l’ombre des vérités contingentes et incertaines. Alors qu’il s’agirait plutôt d’aller rencontrer ceux qui demeurent en dehors de cette caverne, autant dire les « gens de peu », comme aurait dit Pierre Sansot.

La seconde raison tient à ce que le philosophe Jacques Rancière analyse comme l’achèvement d’un système de gouvernement politique et l’obsolescence de ses procédures, incarnées dans les institutions de la Ve République. L’épisode, tout à la fois grotesque et tragique du CPE, illustre assez brutalement ce constat : plus que vraisemblablement, nos modes de gouvernement et les procédures qui les outillent ne sont plus à même de répondre aux évolutions de la société française. Cette impossibilité momentanée crée un espace vide, un espace véritablement de transition qui nécessite de penser une nouvelle mécanique politique et institutionnelle. Mais devant l’effort à réaliser pour y arriver, nous cédons à l’enfant qui ne nous a jamais quittés tout à fait en jouissant de cette régression réconfortante consistant à croire celle qui, comme dans les jeux de notre enfance, affirme que ce « n’est pas pour du beurre ! ».

« Ce n’est pas pour du beurre, vous allez (enfin) participer ! » L’affirmation de cette « marque de fabrique » de la candidate Ségolène Royal constitue la troisième explication de ce prodige médiologique. Un prodige réalisé cependant au prix d’une confusion manifestement entretenue entre diagnostic et solutions ! Certes, le diagnostic de la candidate est juste si l’on considère que l’évolution de notre société nécessite d’intégrer dans nos modes de gouvernement contemporains le fait que les citoyens sont aussi des « experts » des questions qui leur sont posées. Mais les méthodes qu’elle suggère ne sont pas à la hauteur de l’ambition du constat. Une méthode qui consiste à collecter des opinions, comme au travers de ce qui est réalisé dans le site desirsdavenir.com, ne peut pas véritablement rendre pensable un nouvel espace politique de nouveau cohérent avec les réalités et l’état de maturité politique des citoyens. A contrario, cette approche ne fait qu’approfondir la confusion, si souvent proposée en matière de participation des citoyens, entre outil de communication simulant l’horizontalité entre tous et de véritables espaces publics de délibération. Car c’est à l’invention de tels nouveaux espaces qu’il s’agit de travailler, des espaces à même de répondre à cette demande de politique des citoyens qui ne trouve que trop souvent la rue pour s’évacuer dans un flux puissant, mais dominé par un ressentiment qui affaiblit parfois le désir.

Cette confusion entre « expression d’opinions » (comme les sondages du même nom) et « processus de délibération », aussi astucieusement entretenue soit-elle, ne peut durablement dissimuler la nécessité de l’effort qu’il reste à produire afin de penser, puis mettre en oeuvre réellement des méthodes de coopérat

JOURNAL L'HUMANITÉ. RUBRIQUE POLITIQUE, avril 2006

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