Extraits

Raison et déraison dans le récit fantastique

La Lentille de diamant (extrait)

Un chercheur perfectionne son microscope et, au prix d'un travail acharné, met au point une lentille de diamant qui surpasse en précision et en puissance tout ce que l'on a pu imaginer jusque là. Cet appareil extraordinaire lui permet de découvrir un être microscopique. C'est aussi une femme merveilleuse, et il en tombe follement amoureux. Seulement, la lamelle se dessèche et Animula meurt -- au grand désespoir de son découvreur. Ici le microscope ne fait que montrer, à l'inverse de ce qu'on en attendrait, le désir du chercheur à l'œuvre dans la création d'une illusion : on ne trouve que ce que l'on cherche, ou encore ce que l'on cherche vraiment n'est peut-être pas forcément la vérité scientifique. Le récit fantastique met en lumière, bien avant Freud, la sublimation dans le travail du scientifique.

L'optique apparaît à travers ces contes comme la promesse de mondes nouveaux, comme une astronomie à l'envers, qui viendrait compenser la frustration qu'infligent à l'imagination du public les planètes inhabitées. Encore que le fou décrit par Maupassant dans L'Homme de Mars (1889) ne désespère pas d'y trouver des habitants. Son assurance repose sur des bases scientifiques : il cite Schiaparelli , les canaux, découverts seulement cinq ans plus tôt, parle en connaisseur de la densité du sol de la planète rouge, de son atmosphère, de la pesanteur.

L'optique porte cette promesse de mondes merveilleux, dont la représentation fantastique montre bien que ce que le lecteur attend de la science, c'est bien moins un savoir qu'une jouissance. C'est cela, la récompense du savant. Cette science-là a donc bien à voir avec le désir inconscient. D'où les sacrifices énormes que consentent ces pionniers d'une science appelée à combler non seulement le désir de savoir, mais le désir tout court. Ainsi Tribulat Bonhomet, le personnage de Villiers, s'est ruiné pour la science :
" J'ai dévoré, pour subvenir aux nécessités de mes profondes études, le patrimoine énorme que m'avaient légué mes ancêtres. Oui, j'ai consacré les fruits mûrs de leurs sueurs séculaires à l'achat des lentilles et des appareils qui mettent à nu les arcanes d'un monde momentanément invisible. "

Et le personnage de The Diamond Lens n'hésitera pas à tuer son ami pour se procurer la lentille de diamant nécessaire à ses recherches.

Jean Le Guennec

RAISON ET DÉRAISON DANS LE RÉCIT FANTASTIQUE (L'HARMATTAN, 2003)