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Des Torrents de sang et d'argent Le mediaa

NOTE DE L'AUTEUR
Il aura fallu plus d'un long siècle pour que la cruauté coloniale du IIe Reich soit enfin
reconnue pour ce qu'elle est. Le 28 mai 2021 le ministre allemand des affaires étrangères déclare :
"Nous qualifierons maintenant officiellement ces événements pour ce qu'ils sont du point
de vue d'aujourd'hui : un génocide".
En dépit de la violente limpidité du dernier mot, cette reconnaissance contient une
formulation aussi timorée qu'ambiguë. Que signifie donc ce "du point de vue d'aujourd'hui" ?
Sans doute n'y a-t-il dans ce pauvre complément circonstanciel qu'une de ces petites lâchetés
rhétoriques tellement ordinaires dans le discours récurrent de la repentance politicienne. En amont
de cet aveu tardif, il convient ici de rendre hommage aux historiens et aux descendants de ces
peuples qui bataillent encore pour que la mémoire de cette ébauche du III Reich soit dévoilée,
exposée, enseignée et transmise. Pour la délicate question de la réparation du crime colonial,
l'Allemagne ne répond qu'en termes de financements et d'aides au développement. Dans la mesure
où cette pratique rappelle les anciennes indulgences chrétiennes, on réalise à quel point "le point de
vue d'aujourd'hui" reste emprisonné dans une spirale séculaire et malsaine.
La Namibie devient indépendante en 1990. Elle est le dernier pays d'Afrique à renaître après
la colonisation allemande et l'annexion par la République d'Afrique du Sud. Le régime d'apartheid
couvrira longtemps le génocide d'autant plus aisément que les peuples herero et nama sont
désormais minoritaires, dépossédés d'un territoire toujours aux mains des descendants de colons et
maintenus dans des townships. Mais la misère a bonne mémoire et sa voix affirme le caractère
explicite de l'ordre d'extermination signé de la main du général Lothar von Trotha, elle rappelle le
rôle de l'anthropologue eugéniste Eugen Fischer, inspirateur d'Hitler et dont le plus célèbre étudiant
sera Josef Mengele, mais au-delà de ces éclairages historiques, cette voix raconte les souffrances
personnelles, l'enchaînement des assassinats et enfin pose des noms et des prénoms sur les
additions macabres et les querelles de chiffres.
Sans doute la raison fondamentale susceptible d'éclairer ce si long silence se trouve dans un
passage crucial du Discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire :
"Ce nazisme-là, on l'a supporté avant de le subir, on l'a absous, on a fermé l'œil
là-dessus, on l'a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s'était appliqué qu'à des peuples non
européens ; que ce nazisme-là, on l'a cultivé, on en est responsable, et qu'il sourd, qu'il
perce, qu'il goutte, avant de l'engloutir dans ses eaux rougies, de toutes les fissures de la
civilisation occidentale et chrétienne. Oui, il vaudrait la peine d'étudier, cliniquement,
dans le détail, les démarches d'Hitler et de l'hitlérisme et de révéler au très distingué, très
humaniste, très chrétien bourgeois du xxe siècle qu'il porte en lui un Hitler qui s'ignore,
qu'Hitler l'habite, qu'Hitler est son démon, que s'il le vitupère, c'est par manque de
logique, et qu'au fond, ce qu'il ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le
crime contre l'homme, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre
l'homme blanc, c'est l'humiliation de l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des
procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les coolies de
l'Inde et les nègres d'Afrique."
février 2022

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