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Un pays comme le nôtre

Charles-Edouard Leroux Un pays comme le nôtre

Mon livre, UN PAYS COMME LE NÔTRE n'est pas un livre nationaliste ni un essai sur le nationalisme français. Ce n'est pas non plus un chant d'amour - car l'amour est aveugle - à une "France éternelle" qui n'a d'ailleurs jamais existé (j'ai abordé cette question dans mes quatre livres précédents). Quand mon éditeur, L'Harmattan, a placé mon essai dans une collection dédiée aux travaux historiques, j'ai réalisé avoir suivi une démarche objective (ou en tout cas à visée objective). Et, de fait, ma réflexion (car j'espère qu'il y en a une) s'est construite sur plusieurs années au fil de nombreuses lectures d'ouvrages de toutes disciplines consacrés à la France.

J'ignore si j'apporte quelque chose de plus, et ce n'est d'ailleurs pas mon ambition qui est d'abord, comme pour chacun de mes livres précédents, de mettre en ordre mes idées et de vérifier mes convictions, en commençant par les clarifier pour en assurer la consistance.

Cela s'appelle la réflexion, réflexion sur la France, sur ma France (telle que je l'éprouve), et sur la France que nous sommes censés partager.

Je demeure donc surpris, et même un peu flatté, que les directeurs de cette collection intitulée HISTORIQUES aient placé mon livre dans une série "ouverte aux études respectant une démarche scientifique" (sic).

C'est que j'ai le sentiment d'écrire en simple citoyen qui s'efforce de regarder le monde dans lequel il vit avec l'acuité que lui apporte le regard sur le passé. Et si je suis un peu philosophe - notamment puisque c'est mon métier d'enseigner la philosophie -, c'est pour avoir été habité très tôt par ce que j'ai fini par appeler LA QUESTION MEMORIELLE (titre mon livre de 2019). Et je crois de plus en plus fortement que MEMOIRE ou CULTURE, c'est la même idée qui dit qu'on ne construit pas un présent sans reprise, sans transmission, sans une patiente prise en compte des pensées et des émotions et actions de ceux qui sont nés avant nous.

Et sur ce point, je rends hommage régulièrement au livre d'une écrivaine qui compte beaucoup pour moi, Danièle Sallenave, qui a publié en 1991 un magnifique essai sur la littérature intitulé LE DON DES MORTS. Un livre simple, profond, éclairant, de ces livres qui aident le lecteur à donner sens à sa vie.
Et le grand mot qui surgit à la source de mon essai intitulé UN PAYS COMME LE NÔTRE, c'est le mot DETTE.
Là où il y a le DON (le don des morts), il y a la DETTE, notre dette à nous, les vivants.

On parle beaucoup de la dette aujourd'hui, mais c'est le plus souvent pour évoquer de façon un peu répétitive, si ce n'est obsessionnelle, la dette publique, qui a son importance. Il y a pourtant au cœur de nos soucis actuels une autre dette, ample et profonde, qui est un enjeu de civilisation, le monde et le pays que nous devons à nos enfants relativement au monde que nous avons reçu de ceux qui sont aujourd'hui nos morts (et j'écris ceci un 11 novembre).
C'est de cette préoccupation, probablement, qu'est né ce livre, UN PAYS COMME LE NÔTRE, et dans une situation (ce terme sartrien est très important), une situation particulière qui est le souci majeur de mes précédents livres, à savoir la crise permanente de la démocratie.

Je ne vais pas m'engager ici dans une analyse historique, politique et sociologique qui constitue l'arrière-plan de mon livre, raison pour laquelle il a pour sous-titre FRANCE 1870-2020. Je suis entré à mon corps défendant dans ce qui deviendra UN PAYS COMME LE NÔTRE après avoir exploré la France des années 1914-1918 à l'occasion de mes conférences données au Mémorial de Caen à l'occasion du Centenaire de la Grande-guerre. On m'a proposé de donner une suite à cette exploration, et la patiente lecture du beau livre de Nicolas Beaupré, Les grandes guerres (1914-1945), m'a lancé dans l'exploration des décennies suivantes pour insister sur cet élan qui anime ce qu'on peut appeler la "civilisation française", élan que caractérise une certaine constance que je crois encore à l'œuvre actuellement et dont mon livre s'efforce de témoigner.

Ce n'est pas en historien, ni même en sociologue que j'écris, mais en philosophe, un terme qui désigne à mes yeux quelque chose de très simple : un esprit qui observe la vie et qui s'interroge. Et j'y ai repéré dans la durée un élan démocratique qui déborde largement la seule sphère de la politique et qui constitue à mes yeux l'identité française, c'est-à-dire sa constance. J'ai distribué une première partie de ce livre, intitulée ASPECTS DE LA FRANCE (certains saisiront l'allusion) en quatre chapitres consacrés successivement au peuplement de la France, à l'émergence du féminisme, à l'avènement du loisir et à la naissance de ce qui est devenu un emblème national : l'exception culturelle.

Pour parler du peuplement de la France et sortir de l'enlisement idéologique auquel a conduit le mauvais débat autour de l'identité française au cours des années 2010, j'ai tenté de rendre compte de la singularité française en matière de peuplement, et de la façon originale dont les Français se sont constitués en nation, au fil des siècles, à partir d'une étonnante diversité d'appartenances.

En matière de féminisme, mot dont l'usage est entré dans la langue française en… 1837, je me suis appliqué à décrire ce qui constitue à mes yeux une parfaite illustration de l'élan démocratique qui anime le peuple français depuis la Révolution, en insistant sur la constance avec laquelle les femmes se sont infatigablement opposées aux patriarcats, monarchiste puis républicain, pour la conquête d'une égalité à laquelle le séisme de la Guerre de 14-18 a ouvert des voies nouvelles. J'ai ensuite consacré un chapitre à la manière dont la période de l'entre-deux guerres, dite les Années folles, a inauguré la société de loisirs, qui constitue un tournant de civilisation probablement irréversible, et par ailleurs sans précédent. Autre aspect de la France, et non des moindres, cette constante et certaine "idée de la culture" qui traverse notre histoire, et dont a émergé récemment, au cœur de la mondialisation, l'idée d'exception culturelle, devenu un concept juridique internationalement reconnu, notamment auprès de l'Organisation Mondiale du Commerce.

Et j'ai consacré la seconde partie du livre à une réflexion plus ouvertement philosophique, et que j'estime urgente, à ce que j'appelle L'ESPRIT PERDU DE LA REPUBLIQUE. Comme nombre d'entre nous, je crains que ne s'estompe, et peut-être finisse par disparaître ce qui a maintenu notre unité nationale en dépit des revers et des tragédies de notre siècle et demi de République, ce qu'on appelle l'esprit républicain, dont j'ai tâché de redéfinir les caractéristiques pour découvrir que cet élan démocratique dont je parlais plus haut était loin d'être épuisé. Il s'agit ici de savoir, ou de réapprendre à savoir de quoi l'on parle lorsque l'on évoque les valeurs républicaines, la laïcité, ou la fraternité, des mots-clés de l'esprit républicain que l'Etat, devenu Etat-gérant au fil des Trente Glorieuses, semble perdre de vue, et, sans un soin extrême apporté à leur préservation et à leur mise en œuvre, le tournant de civilisation auquel nous sommes confrontés pourrait tourner au cauchemar.

Et puisque je parle de tournant de civilisation - qui sera peut-être le titre d'un prochain livre -, je tiens à mentionner l'importance du chapitre que j'ai intitulé LE FEMININ AU CHEVET DE LA REPUBLIQUE. Mon livre de donne pas de recettes ni de solutions toutes faites aux problèmes que nous vivons actuellement. Sauf pour ce qui a trait à ce que je tiens pour une véritable révolution en marche : l'abolition du patriarcat, œuvre de longue haleine, probablement, mais qui a la même importance, dans l'ordre de l'esprit, que la question écologique dans notre manière d'habiter la planète.

Parce que je demeure convaincu que ce n'est pas d'abord ni seulement dans les solutions économiques, mais du côté de l'esprit, dont résulte un état d'esprit, que se situe plus que jamais notre destin collectif.

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Charles-Edouard Leroux : Un pays comme le nôtre. L'Harmattan, Coll. Historiques, 2022.
Danièle Sallenave: Le don des morts. Gallimard, 1991.
Nicolas Beaupré: Les grandes guerres (1914-1945). Tome 12 de l'Histoire de France sous la direction de Joël Cornette, Editions Belin, 2010. Réédition en Poche Folio, 2022.

C-E Leroux

BLOG LESDIALOGIQUES.COM N°71 - 24 OCTOBRE 2022, octobre 2022

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