Compléments d'ouvrage

luc estang romancier

QUELQUES REPERES DE L'ITINERAIRE DE L'ECRIVAIN

Luc Estang (pseudonyme de Lucien Bastard) est né le 12 novembre 1911 à Paris d'un père breton et d'une mère bordelaise. Ce "breton mâtiné de gascon", pour reprendre les termes de Pierre de Boisdeffre, a été élevé dans les collèges du nord de la France et de la Belgique. Il n'a pas connu le Petit Séminaire, comme Bernanos, mais le collège mixte qui dispensait cependant la même formation. Il revint à Paris en 1929 et dut passer par de "petits apprentissages" avant d'entrer à La Croix en 1934. Il dirigera la page littéraire de ce journal de 1940 à 1955.
Son premier essai, Le Passage du Seigneur (1936) est dédié à deux écrivains émérites:
• G. Duhamel, célèbre grâce à sa Vie des Martyrs (1917), et à son écrit intitulé Civilisation primé au Goncourt en 1918. Il est également l'auteur de romans cycles (Vie et Aventures de Salavin 1930-1932,5 volumes; La Chronique des Pasquier 1933-1944, 10 volumes). Secrétaire perpétuel de l'Académie française et Grand officier de la Légion d'honneur.
• F. Mauriac, célèbre homme de lettres, notoriété du monde de la culture, il a reçu le grand prix du roman de l'Académie française pour le Désert de l'Amour (1925). Il est avec Bernanos et J. Green l'un des maîtres du roman de spiritualité dans la premiére moitié du XXè siècle. Président de la Société des Gens de Lettres (1932), il est membre de l'Académie française en 1933 et Prix Nobel en 1952. Grand Croix de la Légion d'honneur (1958), il a été tour à tour éditorialiste du Figaro et de l'Express.
Il a consacré en 1947 un autre essai à Bernanos dont il se disait un admirateur fervent mais pas un disciple. Une "amitié brûlante" liait les deux hommes a affirmé P. de Boisdeffre. Pendant les derniers moments du célèbre écivain, Luc Estang alerté, appelle à son chevet l'abbé Pézeril. Celui-ci relate d'ailleurs les faits dans un ouvrage publié au Seuil en 1949 (G. Bernanos P. 341-358).
Luc Estang est à la fois poète, essayiste, critique littéraire et romancier. Ses premiers poèmes datent d'avant la Grande Guerre (Au-delà de moi-même 1938; Transhumance 1939) Il continuera à produire des recueils de poèmes jusqu'en 1982 (Corps à coeur, Gallimard). Il a publié également de nombreux essais (Invitation à la Poésie, R. Laffont; Saint-Exupéry par lui-même, Seuil; Ce que je crois, Grsset).Ses nombreux articles critiques produits lors de son passage à La Croix ne sont pas encore rassemblés dans un recueil unique.
Son oeuvre romanesque fascine par son ampleur et sa diversité et révèle une grande maîtrise technique. Parmi les réussites on pourrait citer Les Stigmates (1949), L'Horloger du Cherche - Midi, (1959), L'Apostat (1968).
Il accède aux honneurs en 1950 avec le Grand Prix de la Société des Gens de Lettres pour son livre Les Stigmates. Mais il n'obtiendra deux ans plus tard que trois voix au Goncourt pour le second roman de sa trilogie Charges d'Ames (Cherchant qui dévorer, 1951).
Il obtient également le Grand Prix de Littérature de l'Académie française et c'est Maurice Genevoix, Secrétaire perpétuel de l'auguste institution qui prononce le discours sur les prix littéraires, à la séance publique annuelle du 20 décembre 1962. En 1968 le Prix Guillaume Apollinaire lui revient pour l'ensemble de son oeuvre poétique.

LES AVATARS DE SA PENSEE

L'œuvre romanesque de Luc Estang débute par Temps d'Amour (1947) un récit classique qui n'était au fond qu'une "gamme préparatoire".C'est la trilogie Charges d'Ames (Les Stigmates 1949 ; Cherchant qui dévorer 1951 ; Les Fontaines du grand Abîme 1954) qui lui ouvre véritablement la voie du succès. Puis se sont succédé L'Interrogatoire (1957), L'Horloger du Cherche-Midi (1959), Le Bonheur et le Salut (1961), Que ces mots répondent (1964) et L'Apostat (1968) qui assurent d'un point de vue esthétique une continuité logique et d'un point de vue thématique une même unité de pensée.
Après L'Apostat Estang semble s'orienter vers d'autres préoccupations. Et sa production romanesque reflète bien le contexte général de tarissement de l'inspiration chrétienne. L'auteur s'efforce en effet de donner des formes profanes à ses représentations sur l'Amour, la Charité, la Vocation. Les personnages ne sont plus reliés à leur histoire surnaturelle mais à leur "équation personnelle". En fait la religion cesse d'être la référence. Elle est remplacée par une éthique de l'amour heureux fondée sur les convenances personnelles (La fille à l'Oursin, 1971 ; Le Loup meurt en silence, 1984).
L'histoire des peuples et des grands hommes n'est plus placée sous l'éclairage de la miséricorde divine. L'auteur tire admirablement parti des faits du passé et l'histoire factuelle, sous sa plume, se présente comme une histoire hypothétique revue par l'imagination du créateur de fiction. La révolution de 1789 et les conquêtes napoléoniennes (Il était un p'tit homme, 1975), la résistance au nazisme conquérant, la guerre d'Algérie (Les Déicides, 1980), les desseins hitlériens et les visées du tyran sur l'Europe (Les Femmes de M. Legouvé, 1983), vont constituer la toile de fond de ses romans. Le Démon de Pitié (1987) introduit des questions de psychologie clinique. Le dernier roman de Luc Estang, Celle qui venait du rêve (1989) renoue avec l'inspiration chrétienne tout en évoquant un mysticisme d'essence profane.

SON PROJET EDUCATIF

Luc Estang et Bernanos, se retrouvent dans la vision catholique d'une "enfance souillée", d'un jeune âge qui n'est pas forcément l'innocence. Cela montre la place occupée par l'enfance dans leurs romans. Estang, pour sa part, s'est efforcé de peindre, dans son projet les prêtres éducateurs sous des traits qui n'ont plu ni aux prêtres eux-mêmes, ni au Saint - office. Il a dénoncé le tripotage de conscience, la méchanceté et le fanatisme de certains, mais surtout une pédagogie souvent mal inspirée. Il a par conséquent invité à réfléchir sur les méthodes mises en oeuvre et l'action déployée pour inculquer la peur du péché et prémunir les âmes contre les chocs de l'existence.
L'auteur de l'Interrogatoire (1957) s'est également intéressé au problème de l'éducation des masses, de leur formation idéologique, plus exactement de leur endoctrinement sous les régimes totalitaires. L'idéologie est d'abord le socialisme scientifique tel qu'il a été appliqué à l'Est, sous Staline. C'est - à - dire sous la forme d'une pratique qui autorise la subordination de l'homme à des ambitions terrestres et qui légitime le meurtre, la falsification de l'histoire, la substitution des principes de la Révolution à ceux de l'ordre apporté par le Christ. La fiction littéraire d'Estang prend également en charge l'idéologie nazie qui est à la base d'un ordre de terreur et de soumission aveugle à un tyran.
Mais l'écrivain Estang est catholique et son oeuvre exprime principalement la vision du monde du catholicisme. L'ancien pensionnaire des internats religieux a l'âme d'un prêtre. Il se souvient d'avoir servi, jadis, quatre ou cinq fois la messe dans un couvent de clarisse. Et plus tard, le chroniqueur littéraire du journal La Croix qu'il deviendra pourra affirmer au cours de l'interview qu'il accordera à G. d'Aubarède dans les Nouvelles littéraires du 3 juin 1954:
"Le public de La Croix n'est pas un public de classe, c'est le public "catholique" dans toute la force du terme. J'ai tâché de lui faire assimiler progressivement certaines conceptions littéraires. Cela, bien entendu, sans m'écarter de la ligne chrétienne".
Son univers romanesque permet d'observer deux camps: celui de l'enfance ou des destins naissants qui pourront racheter ou continuer des existences chrétiennement perdues; et celui des destins accomplis ou d'individus sauvés ou damnés. Ses personnages sont devant une double postulation pour les choix terrestres ou pour les lois célestes, pour le désordre ou pour les bonnes moeurs. Mais son inspirateur est moins le poète Charles Beaudelaire que le philosophe danois Kierkegaard qui considère qu'on passe d'un stade jouisseur, puis à un stade moral, et à un stade religieux ou inversement.

OUVRAGES D'ESTANG PUBLIES APRES 1968

Trois figures marquantes émergent dans la production de cette époque: celles du jouisseur, de "l'intello" et du parasite. Mais Estang continue d'illustrer ses thèmes favoris.

LA FILLE A L'OURSIN (1971)

Un bâtard élevé dans un orphelinat devient l'amant de sa marraine avant d'aller mener une vie de gigolo sans fortune. Voué au plaisir des dames, il est accueilli par une riche demoiselle, Isabelle Maisonobe qui ne se soucie pas de l'opinion de son milieu et décide de l'épouser. Mais elle ignore, du reste comme lui, que des relations antérieures du jeune homme avec Josette "un beau cadeau de l'été", allait naître un enfant.
L"Amazone" trouve pour Angelo de Angelis du travail dans la fabrique paternelle à Roubaix, en attendant les épousailles. Survient un matin la fille à l'oursin qui lui apprend son aventure avec l' "ange". Isabelle excédée congédie le jeune homme comme naguère Mme Danfroy. Angelo retourne alors à sa première vocation d'animateur des loisirs, mais il n'a plus le coeur à la tâche. Il songe à voir l'enfant. Avec la complicité de Julie, la femme de l'oncle de la jeune fille, il enlève Josette. Ensemble ils iront à Cannes, puis n'importe où, pourvu qu'ils réalisent l'amour heureux.

IL ETAIT UN P'TIT HOMME (1975) - 2 Tomes

Guillaume Horoët, fils de paysan, aime Aurélie de Tremeheuc, sa sœur de lait. Pour l'épouser il va tenter sa chance à Paris. L'ancien "petit chouan" devient commis chez les germains de sa mère à la "Maison de commerce et de Banque Pontlevé Frères".Le destin met à cette époque, sur son chemin, trois personnages : Charles de Jailly rédacteur au Journal de Paris, Mlle Sophie Armand - Faveyre une dame fortunée et l'horloger Frédéric Méheut un républicain avec qui il se lie d'amitié. Les fonds de Sophie l'aident à créer son propre établissement. Puis failli, menacé de contrainte par corps, il quitte la France, sous un faux passeport établi au nom du fils d'un serviteur de Made Jailly, emportant une recommendation du prince de Rohan à Bàle.
Au temps où ses affaires étaient florissantes, il avait invité Aurrélie à déjeuner. C'est cette liaison qui sera la cause des malheurs de celle qui deviendra la Comtesse de Kerlanmeur. Car une fille s'était annoncée, "en avance sur la nuit de noces". Et à la naissance de l'enfant, Aurélie va vivre sous la terreur d'un mari jaloux.
Guillaume revient enfin incognito, tue le Comte de Kerlanmeur en duel et enlève la Comtesse et sa fille. La famille Boislevent s'installe à Heidelberg ou Guillaume agent royaliste, entreprend des études universitaires. Puis il accompagne l'Empereur Alexandre Ier et se retrouve à Saint - Petersbourg où il abandonne "l'uniforme pour la robe professorale". On apprendra que sa famille a été décimée par une épidémie de choléra et que lui - même mourra d'un mal qu'il n'avait jamais révélé.

LES FEMMES DE M. LEGOUVE (1983)

Paulin Legouvé s'éprend de Laure de Faulnes une ancienne proche amie de Julie Legouvé sa mère. Ses études supérieures terminées, il s'acquitte de son service militaire, puis il devient vice-consul à Munich. Il peut voir la jeunesse embrigadée et entendre les "discours pleins de bruits et de fureur du Führer". Accusé par les autorités allemandes d'être allé enquêter à Dachau, il est rappelé à Paris.
Paulin retrouve une vieille connaissance Solange Hautbourg - l'Enseigne dont il épouse la cousine germaine Monique. Mais la guerre éclate. Et après une mission périlleuse qui le conduit en Angleterre, il revient à Paris auprès de sa bien - aimée. Démobilisé à la suite de l'armistice, il s'installe avec Monique dans un village voisin de Vichy. De son poste aux Affaires étrangères il participe à la résistance en livrant des "renseignements pratiques". Arrêté par la police allemande, sa femme dans le désarroi fait appel à Laure, l'amante délaissée. Celle - ci sollicite le Capitaine Karl Von Lenning, ami de collège de Paulin, qui travaille contre la Gestapo, de l'intérieur. En sacrifice pour son ami Laure se fait arrêter. Karl va tenter de les sauver, tous les deux, grâce à une action de commando. Mais l'opération est découverte la veille de son exécution. Sur le quai de la gare Monique apprend la nouvelle du suicide de Karl. Elle s'évanouit pendant que les portes du wagon se ferment sur l'image de Paulin et de Laure souriante, en route vers les camps de la mort, en Allemagne.

LE DEMON DE PITIE(1987)

Le personnage central du roman, Léonce Plantain est un homme de cinquante sept ans. Docteur ès Lettres, enseignant dans des institutions privées, il est d'abord répétiteur de la fille de Gaston Sautour - un photographe d'art qui trouve du goût aux "échanges de haute intellectualité" - puis, il devient courtier en publicité. Au bout de vingt années il revient chez les Sautour. Et ce n'est point, Gaston mort, pour se mettre de nouveau à leur service, mais plutôt pour demander l'hospitalité. Il l'obtient de Lise son ancienne élève et en abuse.
Léonce est marié à Mathilde qui lui a donné deux enfants. Mais il est terriblement marqué par des complexes, au sens psychanalytique du terme. En effet, il est "onaniste sodomite" et croit que l'explication se trouverait dans son enfance. Seulement, Plantain n'est pas seul à souffrir de son passé. Lise Sautour et son cousin Henry devenu médecin sont marqués par leurs relations antérieures avec l'ancien répétiteur. De même, Corinne, fonctionnaire de la police et elle - même épouse du policier amant de Lise, est névropathe ; et elle vit son drame jusque dans la pratique de son métier. N'a-t- elle pas sciemment négligé les nombreuses plaintes déposées par Mathilde contre Léonce ? Elle s'est en fait "appropriée" le dossier Plantain. Et cela devrait lui permettre d' "emmerder la fille de Sautour, veuve Lécuyer, qui lui avait chipé son mari", Oliver.
Dans cet univers, les mystères sont élucidés par des moyens profanes : la filature et l'enquête policière. La confession est reçue par un "prêtre", à la fois responsable de l'âme et du corps : le médecin ; et la médecine devient une forme élevée du sacerdoce. Lorsque Plantain retrouve les siens avant de mourir et qu'il se réconcilie avec eux, il n'est nullement question de grâce, ni de miséricorde, pas même de sacrement. Le vice s'assimile dans ce cas à une affection psychosomatique et la pitié prend la place de la charité. Il faut croire dans ce roman à une sorte de "confiscation" de l'espérance par la science.

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