Critiques

Notes critiques

Ce travail de recherche de Marc Loison, publié aux éditions L’Harmattan, est un condensé d'une thèse soutenue à l'Université de Lille III, en 1997, sous le titre: «Facteurs d'alphabétisation et de scolarisation dans l'Arrageois au XIXe siècle». La recherche se fonde sur l'analyse d'un échantillon de 18000 signatures enregistrées à partir des dépouillements effectués dans les registres de mariages de plus de 70 communes de l'arrondissement d'Arras. Traditionnellement, le taux d'alphabétisation est calculé à partir du comptage des signatures des mariés en opposant ceux qui savent signer et ceux qui ne savent pas signer. Reconsidérant la méthodologie permettant de déterminer les niveaux d'alphabétisation au XIXe siècle, la recherche de M. Loison tend à démontrer que, contrairement aux études habituellement citées comme des références irréfutables, le niveau d'instruction des populations rurales est nettement moins élevé que les statistiques officielles ne l'ont souvent affirmé.
Dès le début de son ouvrage, suivant les recommandations d'Antoine Prost qui prônait de faire «une histoire par en bas». M. Loison précise l'objectif de ses recherches qu'il limite à l'étude de l'alphabétisation dans les campagnes d'un arrondissement du Pas-de-Calais, celui d'Arras, en menant une enquête au plus près des réalités vécues dans le monde rural au XlXe siècle. Sa première partie affronte l'épineux problème de l'évaluation de l'alphabétisation. Il présente sa méthode tout en critiquant les travaux antérieurs comme ceux de François Furet et Jacques Ozouf considérés comme la référence en matière d'histoire de l'alphabétisation. Dans le droit fil des recherches menées par Jean Quéniart sur les villes de l'Ouest, et surtout par René Grevet dans sa thèse publiée sous le titre École, pouvoirs et société (fin XVIIe siècle-1815), Artois, Boulonnais/Pas-de-Calais , M. Loison procède à une évaluation beaucoup plus fine que celle qui consistait, en suivant les préceptes de la méthode de Maggiolo, à distinguer ceux qui savent signer et ceux qui ne savent pas. Comme J. Quéniart qui avait analysé les apprentissages de l'écriture dans les écoles des années 1970, il a mis à contribution plus de deux cents instituteurs et leurs 4000 élèves afin de participer, à sa demande, à une enquête originale sur les paramètres de l'acte graphique: «utilisation de l'écriture scripte, cursive ou mélange des deux; présence ou non des majuscules ». Cette enquête lui a permis de constater les liens manifestes et l'interaction entre lecture et écriture: les élèves qui mêlent écriture scripte et écriture cursive ont souvent des difficultés de lecture; ceux qui n'utilisent que la cursive seraient aussi majoritairement dans ce cas; quant aux élèves qui ne font pas un usage pertinent des majuscules, ils liraient mal pour la plupart.
Partant de ces indicateurs graphiques qui peuvent être analysés en observant une signature, M. Loison distingue différents niveaux d'alphabétisation qu'il répartit en quatre catégories: les analphabètes, les illettrés, les alphabétisés aisés et les alphabétisés très aisés. Le lien entre les difficultés à lire et à écrire est particulièrement bien mis en évidence par son enquête, menée en 1996. Les résultats de celle-ci, tout autant que son expérience d'enseignement à l'école primaire, l'ont conduit à rejeter l'idée, souvent avancée, d'une antériorité des apprentissages de la lecture sur ceux de l'écriture. Sur ce point, et cela reste marginal par rapport au travail présenté, je n'ai pas été convaincu par ses explications méthodologiques, tant elles me sont apparues superficielles et trop rapidement menées. Des doutes ont surgi, par exemple, lorsque M. Loison prend les dires de Levasseur, le rapporteur de la commission sur la Statistique de 1880, pour argent comptant, en prétendant qu'un marié peut apprendre à «tracer les lettres de son nom» et en conclut «qu'il est plus facile de signer que de lire». Par expérience, cette éventualité me paraît tout à<

Guy Astoul

HISTOIRE DE L’ÉDUCATION 105, 2005, P. 80-83, juin 2005


Cet ouvrage démontre de façon magistrale que l'alphabétisation au début du XXe siècle était loin d'être achevée dans un arrondissement comme celui d'Arras. Il remet en cause une historiographie républicaine complaisante qui a toujours mis en avant une réussite triomphante des lois Ferry dans la scolarisation de tous les enfants.