Débat

ÉDUCATION ET TERRORISME III

Pour finir, abordons la question non économique, non chiffrable, la plus cruciale à mes yeux et à ceux de la plupart de mes concitoyens. Le coût humain des retards pris dans la mise en œuvre de politiques réellement éducatives adaptées à notre époque est effroyable.
Je ne comptabiliserai pas ici l'épouvantable coût culturel, humain, politique, artistique du massacre des iconoclastes talentueux et chaleureux de Charlie. En effet, si les carences éducatives des frères Kouachi sont indéniables, leur dérive meurtrière ne peut être imputée à la seule institution scolaire. Par contre, l'école doit prendre sa part de responsabilité lorsque de très nombreux élèves approuvent en classe ces assassins. Elle doit aussi regarder en face ses carences lorsque la France n'a pas réussi à offrir aux "enfants perdus de la République" d'autre perspective et d'autre projet que celui de quitter le pays pour aller tuer des musulmans et se faire tuer en tant que musulman dans le désert. On ne peut plus accepter une école qui produit à un extrême des fous sanguinaires et à l'autre des bêtes à concours. Et même si ce n'est pas d'une actualité brûlante, n'oublions pas non plus les violences qui trop souvent envahissent la classe et l'école, et qu'on ne doit pas passer sous silence, même lorsqu'il s'agit de violences tournées contre soi-même.
Trop souvent lorsque l'on dit cela, nos collègues engagés chaque jour dans l'action croient que nous les mettons en accusation. Rien n'est plus faux. C'est l'institution que nous mettons en cause bien davantage que ses acteurs. C'est de la cécité des décideurs, de leur incapacité à comprendre les résistances du système au changement, de leurs erreurs de représentation (2) de l'organisation et de l'état de l'école dont nous parlons.
Les enseignants, impliqués personnellement souvent jusqu'à la limite du burn-out payent personnellement le prix le plus lourd. Voici plus de quinze ans, Madame Royal lançait avec raison une grande lutte contre le bizutage. Il était temps de s'occuper sérieusement de ces violences, mais pourquoi rester encore aveugle aux violences institutionnelles dont les personnels éducatifs sont les victimes ? Le système éducatif produit chaque année un affreux bizutage des jeunes enseignants en les envoyant, peu ou pas formés, sur les terrains les plus difficiles, voire les plus dangereux. Peu en ressortiront indemnes, et la plupart auront acquis une armure d'amertume et de méfiance envers l'autorité de tutelle et tout ce qui en provient.
Le changement dans l'école, c'est maintenant, et c'est déjà bien tard. Il faut écouter les outils de pensée proposés par Edgar Morin qui publie sur ce sujet depuis quinze ans (3) dans l'indifférence générale en France alors que ses travaux suscitent le plus grand intérêt à l'Unesco et dans de nombreux pays d'Amérique. Il faut ressortir de l'oubli les nombreux ouvrages de son ami André de Peretti (par exemple son fameux : "Organiser des formations"), ouvrir les portes des lieux de formation aux mouvements pédagogiques et d'éducation populaire, aux innovateurs du public et du privé. La dernière fois qu'un vent éducatif de liberté, d'ouverture, d'innovation, de réelle transformation a soufflé sur l'école, c'était lors du trop court ministère d'Alain Savary, de 1981 à 1984, au siècle dernier et à l'ère pré-numérique. Il n'est que trop temps de reprendre une telle dynamique, et de la baser à présent sur les deux priorités que nous proposent André de Peretti et Edgar Morin : éduquer à la résistance, et éduquer à la reliance (4). Le peuple de France qui s'est levé dimanche dernier l'approuvera. La situation sociale, politique et sécuritaire du pays l'exige.

2- Voir mon dernier article paru : "Erreurs de représentation dans le secteur de l'éducation", in L'erreur humaine, modèles et représentations, sous la dir. de Gilles Teneau, janvier 2015, L'Harmattan, Paris.
J'y montre quelques-unes des erreurs de représentation du système éducatif qui en rendent quasiment impossible le pilotage, et j'y esquisse au moins une piste sérieuse pour y remédier.
3- Dernier ouvrage paru : Enseigner à vivre. Manifeste pour changer l'éducation, Actes Sud, coédition Play Bac Éditions, 2014.
4- Voir respectivement la préface et la postface de mes deux derniers ouvrages.

Jean-Marc Fert, le 16 janvier 2015.

Auteur concerné