Compléments d'ouvrage

Présentation du roman par Jean-Pierre Orban au "Grand parloir des lettres congolaises"

Ah ! Mbongo, roman social d'un auteur libre
Bruxelles, 12 octobre 2007

Bonjour,

Je vous remercie de votre intérêt pour Paul Lomami Tchibamba et d'accueillir, en quelque sorte, sa mémoire, lui qui aurait certainement aimé être ici pour fêter les lettres congolaises dont il était un des pères, un des "papas" comme l'on dit de Matadi à Bunia et de Lubumbashi à Libenge.
Avant qu'Eliane Tchibamba et José Tchibamba (qui nous arrive tout droit de Kinshasa, ce matin même) ne la rappellent, cette mémoire, celle de leur père, en présence de Mme Likuma Mosa'Olongo, veuve de l'écrivain, je voudrais souligner deux ou trois points, qui m'apparaissent importants, concernant Ah ! Mbongo et son auteur.
Tout d'abord, je voudrais insister sur la dimension de roman de Ah ! Mbongo. Il est certes difficile, surtout aujourd'hui que la définition a éclaté, de circonscrire ce qu'est un roman, mais personne ne niera qu'Ah ! Mbongo présente toutes les caractéristiques du genre, dans la tradition de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle. Boniface Mongo-Mboussa, auteur congolais de la rive brazzavilloise du fleuve, faisait le parallèle, sur une chaîne de télévision française, avec le roman de Zola, L'Argent. Il n'y a pas que le titre qui soit commun. Il y a, dans les deux ouvrages - tout relativisme, notamment culturel et financier, posé - la peinture d'une société durant une phase de son histoire, à travers une narration pour l'essentiel réaliste (hormis, dans Ah ! Mbongo, quelques passages merveilleux ou picaresques), à travers des personnages qui incarnent cette société. Ah ! Mbongo est un long roman, découpé en grandes séquences, sinon en épisodes, et menant ses protagonistes d'un moment - la fuite de la société traditionnelle - à un autre - leur chute au cœur de la modernité qui, pour l'auteur, détruit leurs valeurs.
Oui, Ah ! Mbongo est un roman social d'ampleur. Un roman qui trace un long travelling (et, à ce propos, j'invite les gens du cinéma à se pencher sur ce roman qui ferait un excellent film) de la vie à Kinshasa dans les années 20, mais des années qui semblent avoir prolongé leur emprise jusqu'à la fin de la colonisation. Une peinture qui n'est pas uniquement celle d'une ville et de sa population dans ses rapports colonisé-colonisateur. Puis-je insister là-dessus : si j'ai aimé et tenu à publier ce livre, c'est, outre sa valeur historico-littéraire, parce qu'il dépeint de l'intérieur la vie à la Cité dite indigène, les rapports enter Africains, leurs débats, leurs palabres, leurs rires, leurs paradoxes et leurs travers, notamment dans leurs relations avec, précisément, l'argent, avec cette tendance qu'ont certains à considérer cet argent comme collectif quand cela arrange leurs intérêts individuels…
Un roman aussi, où le métissage des langues est significatif et précurseur. Il était courant, des années 50 jusqu'aux années 70, de faire étalage, pour un écrivain congolais, de sa maîtrise de la langue française, jusqu'à l'excès, jusqu'à alambiquer ses phrases et enfiler les adjectifs comme des perles. Lomami Tchibamba n'échappe pas à ce travers et, en même temps, il y excelle. Mais aussi, et surtout, il prend la liberté de mêler à cette langue française une multitude de mots et d'expressions de plusieurs langues africaines et de rendre justice à l'argot kinois, si riche, si savoureux et si métissé lui-même. En ce sens, Lomami témoigne d'une avance audacieuse sur ce que sera plus tard dans la littérature cette réappropriation de la langue française par des auteurs non français. Et cela est particulièrement précieux quand on songe aux débats actuels sur la place de la dite francophonie par apport à la France.
Pour tous ces aspects, Ah ! Mbongo est une œuvre importante. Angulaire dans la littérature congolaise. Personne ne niera la valeur de Ngando, du même Lomami Tchibamba, publié en 1949. Certains pourront même le préférer pour le merveilleux qu'il porte. Son influence fut considérable sur les écrivains congolais des deux r

Jean-Pierre Orban
octobre 2007

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