Compléments d'ouvrage

Hommage de Lomomba Emongo a Paul Lomami Tchibamba au "grand parloir des lettres congolaises"

Il doit être dit, rien de moins, au moment de rendre hommage à Paul Lomami Tshibamba, que les mots, c'est certain et c'est ainsi, ne seront jamais à la mesure de l'événement. Qu'il me soit pardonné d'avance, de ne pouvoir m'acquitter correctement de mon devoir.
Voici, pour commencer, comment se fit notre rencontre. Ce fut en 1984. Décembre tirait à sa fin, Kinshasa bruissait des airs de fêtes proches, je venais de remporter le grand prix littéraire au concours du Prix Interalliance franco-zaïroise pour mon roman L'instant d'un soupir. Je devais interviewer Lomami Tshibamba dans le cadre de la recherche sur le thème "Tango ya ba noko", initiée conjointement par le Laboratoire d'Analyses Sociales de Kinshasa (LASK) et la Coopération par l'Éducation et la Culture (CEC) de Bruxelles. Donner la parole à Lomami Tchibamba sur la perception congolaise du colonisateur belge, il ne pouvait y avoir mieux pour provoquer un véritable procès d'une époque - comme de la suivante, d'ailleurs - chez un homme blessé mais ô combien réfléchi, malgré tout. Je voulais un témoignage, un regard congolais sur les temps coloniaux ; j'eus droit à du Lomami pur jus, un homme dont j'avais à peine entendu parlé à 20 ans révolus, un écrivain de toute première force que je connaissais pourtant par un seul écrit, Ngando.
Ce fut la rencontre, somme toute, de deux époques - je suis né en 1960, lui en 1914. La rencontre, également, de deux horizons traversés par la même ligne : l'écriture romanesque attachée aux choses vécues avant comme après l'indépendance. Bref, notre rencontre fut le lieu d'un dialogue possible entre le Congo Belge et le Zaïre également hantés par les mêmes démons de la conquête, de la domination, de l'exploitation, de la dictature, de la complicité par les pouvoirs impériaux occidentaux et ceux auxiliaires locaux.
Or, je venais, dans mon idée, à la rencontre d'un mythe qui avait croisé mon chemin peu auparavant sous le signe d'une œuvre que je ne devais plus oublier par la suite. Au moment de convertir une saynète en nouvelle, je réalisai que je pouvais me risquer plus avant et, probablement, m'essayer à l'écriture d'un roman. Surgit le besoin d'apprendre comment s'écrit un roman, justement. Victor Hugo que j'aimais tant en ce temps ne me suffit pas. Je voulus lire également un Congolais, entendre une voix bien du terroir. Par hasard, sur les rayons d'une des rares bibliothèques viables de la ville, je tombai sur Ngando de Lomami Tchibamba que je dévorai avec délectation. Un disciple était né, mais un disciple indiscipliné, peu enclin en tout cas à suivre le maître dans une certaine exigence de tout traduire en français, de le dire de façon aussi rigoureuse que possible. Quoi qu'il en soit, le nom de Paul Lomami Tchibamba résonnera désormais dans ma tête comme celui d'une légende vivante ; d'où le frémissement intérieur qui me saisit de pouvoir rencontrer, en chair et en os, un si grand homme !
Un si grand homme, parlons-en. Je découvris un homme de caractère qui, par exemple, me donna une unique chance : réaliser son interview le 31 décembre ou rien du tout. Nous dûmes finalement la réaliser en deux temps, le 31 décembre et le 2 janvier. Jamais auparavant, en ces temps de parti-État, il ne m'était donné d'entendre quelqu'un d'aussi indépendant, d'aussi libre de pensée et de propos, en fait un homme comme il se doit, insoumis aux aléas de la conjoncture politique ou autre, économique. Affaibli par l'âge (j'en avais 24, il en avait plus de 70) Lomami Tchibamba l'était également par la maladie ; pour ne rien dire du dénuement qui affligeait son existence. Mais quel homme digne, que celui-là, le verbe alerte, acerbe comme je m'en rendrai compte jusque dans notre ultime rencontre à cette clinique de la Gombe où il sera interné peu après, peu avant son transfert en Europe. Déçu par la colonisation au moins autant que par l'après-indépendance, voilà un homme au bord de l'aigreur. Et que d'amertume dans sa voix, lorsqu'il évoqua la réception de

Lomomba Emongo
octobre 2007


Intervention de Lomomba Emongo, écrivain, professeur à l'université de Montréal et à l'Université du Québec à Montréal, lors de l'hommage rendu à Paul Lomai Tchibamba lors du "Grand parloir des lettres congolaises" le 12 octobre 2007 à la Maison de la Bellone à Bruxelles, dans le cadre du programme Yambi.

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