Articles de presse

Chronique de Paul Herman

Aujourd'hui, il y a un théâtre à Bruxelles qui reçoit des critiques, peut-être des menaces, parce que à l'affiche, bientôt, une pièce parlera de Léopold II, du Congo, de la colonisation.
Le théâtre de la Place des Martyrs — pardon, c'est bien son nom — entreprend de monter "Le Soliloque du Roi Léopold", une satire provocatrice que Mark Twain avait écrite en 1904 et sur laquelle notre mémoire a longtemps fait l'impasse : ce livre n'a été publié en Belgique qu'en 1987. Et pourtant, tout de même, c'était Mark Twain, cet écrivain américain qui a écrit aussi Tom Sawyer. Et qui faisait partie avec d'autres intellectuels anglo-saxons comme Conan Doyle — oui, l'auteur de Sherlock Holmes — des gens qui portaient leur plume dans la plaie congolaise. Et qui n'épargnaient pas Léopold, la chicotte, les mains coupées, tout ce qui fait encore discuter les historiens aujourd'hui.
Et voilà que des anciens colons voudraient que cette pièce ne se joue pas. Elle n'est pas encore à l'affiche qu'on veut l'en retirer. Au prétexte que s'en prendre à Léopold, c'est attenter à l'unité de la Belgique. C'est drôle: si aujourd'hui le président congolais salue le rôle civilisateur des "missionnaires et des fonctionnaires", c'est précisément au nom de l'unité territoriale. On reconnaît au roi colon la fixation des frontières du pays et on se félicite qu'il l'ait dessiné si grand, si beau et si riche, ce Congo.
Ce qu'il resterait de la colonisation, c'est un territoire à préserver de l'appétit des voisins. Mais nous savons aussi qu'il peut rester d'autres choses. Des gens aujourd'hui, écrivent qu'il y a eu d'abord la colonisation, puis la guerre de 14 puis Auschwitz. Que quelque chose aurait passé. Une des choses que nous avons laissée, par exemple, nous, c'est la carte d'identité ethnique n'est-ce pas. Celle qui permet d'aller plus vite, d'accélérer les génocides.
De se dire : "Tiens, un Hutu, tiens un Tutsi, c'est marqué sur sa carte". Alors oui, il faut que les théâtres jouent. Que ces questions là soient posées encore une fois. Il faut laisser aller la mémoire. Il faut l'exercer. Même s'il y aura toujours des gens qui voudront couper quelque chose. Hier, c'était peut-être des mains. Aujourd'hui, pourquoi pas la parole.

Paul Herman

RADIO BELGE FRANCOPHONE, février 2005