Critiques

Un témoignage sur l'écriture congolaise de la première génération

Ce roman francophone congolais est la version retravaillée en 2000 par son auteur qui avait été publiée en 1965 à Londres sous le même titre. Thomas Kanza (1933-2004), qui fut en 1952 le premier étudiant congolais laïc envoyé étudier en Belgique, resta au cœur de la vie politique complexe de son pays durant 40 années. Entre l'exil en 1964, son retour à Kinshasa en 1997 et sa disparition, il évolua dans son analyse des relations entre "colons blancs et colonisés noirs" (83), passant de l'assimilation aux luttes politiques puis au questionnement éthique. Ce roman, en décrivant la condition des Congolais dans leur pays comme à l'université belge dans les années 1950, analyse les liens entre les hommes, la place de l'Eglise catholique, le poids des systèmes et, dans chaque situation personnelle, la puissance du pardon. Le narrateur Kabuku, est, dans la première partie, secrétaire de l'administrateur belge donc "Noir évolué" (73). Fils d'un chef traditionnel du pays bakongo qui défend l'honneur des siens, il décrit les humiliations et les injustices dont il est le spectateur et la victime puisque sa sœur est arbitrairement arrêtée et qu'un jeune Blanc tue son père. Celui-ci, figure du sage africain autant que du chrétien, meurt dans une scène pathétique et centrale avec le mot "sans rancune" comme dernier message. Dans la seconde partie, Kabuku étudie en Belgique, en proie aux défis de "la dette morale et patriotique" envers une Afrique qui "pèse sur les épaules" (162), aux tentations de se conformer à l'Europe frivole. Retrouvant le coupable du meurtre de son père en une ultime face-à-face où celui-ci enterre le sien, il lui accorde en réponse à son aveu un pardon qui le libère et répond à la question ouverte à son départ du pays : "il était possible de pardonner, mais que faire pour oublier ?" (118). Le dénouement met en scène les deux hommes se serrant la main "sans rancune" (179). Outre ce thème central de l'oubli et du pardon des exactions coloniales, le texte décrit de façon assez conventionnelle les traits saillants d'une Afrique vivante et dominée : marché, vieillards en palabres, portraits de colons, place intermédiaire mais centrale du prêtre catholique belge, description de pistes poussiéreuses puis d'une Belgique raciste au confort néanmoins tentant. Le grand intérêt de ce texte réside dans la place qu'il tient dans l'histoire du roman congolais et dans le travail de réécriture effectué par l'auteur, tous éléments développés dans le riche et indispensable appareil critique. Le contexte sociopolitique complexe du Congo est clairement présenté dans l'introduction de Herbert Weiss et une minutieuse comparaison entre les textes de 1964 et 2000 est développée par Mukala Kadima-Nzuji et Jean-Pierre Orban qui voient dans les transformations romanesques (ajouts des toponymes et de faits précis au lieu de simples allusions) la marque de l'approfondissement de la réflexion sur la mémoire et une certaine libération de celle-ci ("le Blanc était synonyme de l'Autorité", 106). Nous avons donc, grâce à cette édition, à la fois un témoignage sur l'écriture congolaise de la première génération et le signe que la fiction peut être modulée selon les époques et la force des idéologies de celles-ci.

Dominique Ranaivoson

BULLETIN CRITIQUE DU LIVRE FRANÇAIS, octobre 2006


Lectures complémentaires :
Mukala Kadima-Nzuji, La littérature zaïroise de langue française, Paris, Karthala, 1984.
Silvia Riva, Nouvelle histoire de la littérature du Congo-Kinshasa, Milan, 2000, Paris, L'Harmattan, 2006.

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