Critiques

Recension par Pierre Halen

La publication, plus de quarante ans après l'originale, de cette "version inédite" de Sans rancune est à saluer. Thomas Kanza, né en 1933, décédé en 2004 en Suède où il était ambassadeur, est le fils de Daniel Kanza, l'un des leaders politiques Bakongo des années 50. Il a été en 1956 le premier universitaire de son pays (le premier "laïc" en tout cas, puisque le premier prêtre congolais avait été ordonné en 1917). Ministre de Lumumba en 1960, plus tard membre de la rébellion (1964-66), il était revenu aux affaires en 1997 sous Kabila père, après avoir été longtemps enseignant en Amérique du Nord.
T. Kanza a surtout laissé des essais politiques, publiés en français et en anglais. On nous apprend ici que Sans rancune, son seul roman, fut vraisemblablement imprimé en 1965, aux frais d'un ami nommé Hugh Scotland, ce qui explique que ce dernier nom figure à bon droit dans les bibliographies sans pour autant désigner un véritable éditeur. Il s'agit d'une fiction largement autobiographique, du moins pour ce qui est de la trajectoire scolaire et universitaire d'un jeune homme doué, fils d'une autorité congolaise, qui réussit à obtenir, grâce au soutien des réseaux missionnaires, une bourse pour l'Université de Louvain. La part de fiction, peu développée dans la seconde partie du récit où le narrateur n'approfondit guère une histoire d'amour mixte qui a surtout valeur de symbole, est plus importante dans la partie "congolaise" de cette histoire. Les personnages fonctionnent comme des allégories, sans recevoir beaucoup d'épaisseur psychologique, mais leur organisation est très significative de la société congolaise du temps. On y trouve deux administrateurs coloniaux de tempérament opposé, un bon et un mauvais, un personnage de missionnaire jouant les intermédiaires politiques, un personnage de chef congolais, sage et digne, figure du Père jusque dans la mort. Le narrateur, son fils, est un jeune Congolais scolarisé, qui incarne les espoirs de la collectivité. En somme, une radioscopie du Congo urbain, dans l'ère coloniale finissante.
C'est ce contexte que rappelle l'introduction historique d'Herbert Weiss, très claire synthèse qui, me semble-t-il, minimise toutefois une donnée essentielle du temps, à savoir la tentation séparatiste bakongo (p.13), et avance que Stefano Kaoze, pourtant né dans les Marungus, au Katanga, aurait été lui aussi originaire de cette région (p.9). On trouvera dans cette introduction de longs extraits d'une conférence tenue par Kanza, avec une nouvelle analyse des erreurs commises par Lumumba en 1960. Quant aux deux auteurs de la "Lecture", ils évoquent les convictions politiques de l'écrivain, qu'ils situent dans la proximité de celles de Lumumba première manière, souscrivant à l'idée d'une pacifique communauté belgo-congolaise. Vivre sans rancune, tel est bien le conseil du père mourant à son fils. Cela suppose de pardonner, mais non certes d' "oublier".
Le texte publié ici est celui d'une deuxième version du roman, à laquelle Kanza travaillait semble-t-il depuis 1999, mais qu'il n'a pas eu le temps de mener à bonne fin lui-même. Il n'est pas aisé de savoir qui est intervenu pour faire quoi dans l'établissement de ce texte, où l'on a redressé des "erreurs grammaticales" et clarifié des phrases (note p.39). Cette seconde version diffère en outre de la première, d'abord par une plus grande précision dans les référents géographiques, ensuite par différents ajouts concernant les personnages. A noter, en particulier, l'apparition des deux Verbeken, père et fils, qui font pencher la balance, a posteriori, du côté haïssable de la colonisation : le père du héros, Mabwaka, davantage valorisé que dans la première version, a été tué involontairement par le fils Verbeken, qui conduisait en état d'ébriété. Un chapitre complet a été ajouté au cours duquel le narrateur assiste à l'enterrement de Verbeken père, en Belgique ; au sortir de la messe, le fils Verbeken demande alors pardon au fils de Mabwaka… Cette addition com

Pierre Halen

ÉTUDES LITTÉRAIRES AFRICAINES, N° 22, décembre 2006

Livre associé