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Mark Twain était un anticolonialiste

La pièce "King Leopold II" par laquelle le scandale arrive est une adaptation d'un pamphlet écrit en 1904 par Mark Twain, "Le soliloque du roi Léopold : une défense de son règne sur le Congo". Surtout connu pour ses romans "Tom Sawyer" et "Huckelberry Finn", l'écrivain américain est également l'auteur, vers la fin de sa vie, d'oeuvres plus sombres, plus critiques, dénonçant notamment le pouvoir de l'argent et l'impérialisme américain.
Edmund Dene Morel, de l'English Congo Reform Association, qui menait une campagne de sensibilisation dénonçant les atrocités commises au Congo, telles les mains coupées, était venu demander l'aide de Twain. Il s'agissait de mobiliser en faveur de la création d'une section américaine de cette organisation. Mark Twain a donc rédigé ce texte virulent… que son éditeur, Harper & Brothers, a refusé. Twain, qui était lié à cette maison par un contrat d'exclusivité, a donc dû attendre son autorisation avant de voir, en 1905, son texte publié par l'association de Morel.
Mark Twain avait des convictions anticolonialistes, détaille Jean-Luc Vellut, historien, professeur émérite à l'UCL. Il a notamment dénoncé la conquête des Philippines par les Etats-Unis, qui s'est accompagnée de nombreuses pertes humaines dues à une répression très dure. Comme d'autres intellectuels de l'époque, il a ensuite dénoncé les abus commis au Congo sous l'autorité de Léopold II avec une imagination aussi vive que morbide. Le monde anglo-saxon était très virulent contre le roi, mais la polémique faisait rage aussi en Belgique à cette époque. L'opinion était divisée sur le sujet.
Si le souvenir des abus commis à l'époque de Léopold II au Congo a été entretenu dans le monde anglosaxon, la Belgique semble redécouvrir cet aspect de la colonisation, ainsi que la polémique qui l'accompagne.

L'Union royale belge pour les pays d'outre-mer (Urome), qui regroupe les anciens coloniaux, a ainsi demandé l'annulation des représentations. Est-ce très adroit ?, se demande Jean-Luc Vellut. Il s'agit de personnes qui, deux ou trois générations après les contemporains de Léopold II, ont travaillé au Congo et qui craignent d'être confondues avec ces aventuriers du caoutchouc.
Ils ont l'impression qu'on veut les accabler avec des responsabilités qui ne sont pas les leurs et réagissent donc de façon sentimentale.
Le texte de Mark Twain est un pamphlet,
précise l'historien. Comme une caricature, il dresse une image excessive de la situation qu'il ne connaissait d'ailleurs que par ce qu'en disait Morel.
Si on ne peut évidemment pas nier les atrocités qui ont été commises à cette époque, il est faux et irritant de réduire toute l'histoire de la colonisation belge au Congo à ces seuls faits. Ce serait comme si, aujourd'hui, on réduisait la vie de l'Afrique aux seules horreurs qui y sont commises

Veronique Kiesel

LE SOIR, février 2005


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