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Je danserai pour toi ce soir, note de lecture

Lottin WEKAPE fait partie de la nouvelle génération de romanciers qui tiennent haut le flambeau de la créativité littéraire au Cameroun. Je danserai pour toi ce soir est son septième roman dans lequel il procède à un véritable renouvellement esthétique, comparativement à ses six précédents, mais avec une thématique qui demeure axée sur la question identitaire.

A travers les 214 pages qui constituent ce volume, l'auteur balade le lecteur dans un ensemble de récits enchâssés ayant pour fil conducteur la dramatique histoire de Usha-Maude Paquin-Balachandran, l'héroïne du roman, jeune étudiante en quête de ses repères identitaires en vue d'un meilleur repositionnement dans le monde.

En effet, alors qu'elle ne s'est pas encore remise de la douleur subie à la suite de sa rupture brusque avec Maxi Lopèz son tout premier amour (p. 41), elle écoute discrètement une conversation portant sur ses véritables origines, entre son père et sa mère (Denis Paquin et Uma Balachandran) qu'elle avait toujours considérés comme ses parents biologiques. C'est alors qu'elle apprendra qu'elle est issue d'une relation incestueuse entre Barthelemy Kuzuh, Sénateur-Député-Maire dans une République imaginaire nommée "la République de la banane" et sa propre fille aînée qu'il abusait sexuellement. (p. 90) Au cours de cette même conversation, elle apprendra qu'à sa naissance, son monstre de père avait "ordonné à ses gardes d'aller la jeter dans le fleuve du village. Epouvanté au bord du cours d'eau par les pleurs de l'enfant, le garde l'a abandonné dans les buissons" (p. 90). C'est ainsi qu'elle fut transportée par Marguerite, la domestique, auprès de ses patrons, un jeune couple sans enfant qui décida de l'adopter discrètement afin de préserver la vie des gardes qui n'avaient pas exécuté la mission à eux confiée. Quelques mois plus-tard le couple s'installa à Montréal, gardant jalousement ce secret jusqu'au jour où il a été involontairement porté à la connaissance de la jeune fille (p. 90). Cette vérité fatale viendra alors plonger l'héroïne dans un véritable trouble qui s'ajoutait à la douleur de la déception amoureuse qu'elle supportait déjà avec trop de peine (p. 41)

Dès lors, Usha sombre dans une tristesse profonde qu'elle exprime en ces termes :

"Je ne serais plus la fille enjouée pleine d'optimisme qui affichait un visage radieux en pensant à l'avenir. Jamais plus, le mot bonheur, que j'avais tant de fois chanté, n'aurait la même saveur sur mes lèvres. Jamais plus, je ne serais amoureuse de cette magnifique silhouette que me renvoyait mon miroir. Usha venait de mourir, laissant place à une fille quelconque, en pleine interrogation identitaire, en pleine composition et recomposition dans une société qui n'avait pas cessé de l'étonner". (p. 92)

Pour se guérir de ce double malaise psychologique, elle va entreprendre de se lancer dans l'écriture espérant par cette activité opérer une sorte de cure de l'âme afin de se soulager de la douleur de la séparation d'avec Maxi Lopès et se tuer pour renaître afin de se laver de toutes les souillures identitaires. Deux entreprises bien périlleuses compte tenu de la profondeur du malaise qu'elle vit :

"Jai beau écrire, j'ai beau pleurer et prier, rien n'y fait, je reste la même : un vulgaire objet terriblement détruit de l'intérieur qui n'exhibe que sa carapace pour paraître aux yeux des humains. J'ai beau présenter le masque grimaçant des hommes comédiens, mon âme, mon cœur et mon esprit en lambeaux n'ont de cesse de me rappeler : "c'est grave, Usha ! Très grave :" Comme ce serait beau de disparaître pour renaître ! Je laisserais alors mes vêtements d'emprunt et mes peurs et mes cris, et toutes mes hontes bues et mes plaies, en héritage au passé, pour renaître à la vie, la vraie, vidée de toutes meurtrissure, récurée de ma gadoue nauséabonde, neuve surtout et innocente dans ce monde fou" (p. 103), affirme t-elle.

"Se tuer pour renaître", expression philosophique pleine de sens. Convaincue que "C'est le mal qui soigne le mal, il n'y a aucun doute,[affirme l'héroïne,] il soignera bientôt mon mal […] Mourir pour renaître, passe par un voyage en République de la banane" (p. 120) "aller au cœur de la source du mal […] en finir une fois pour toutes avec l'énigme de mon identité" (p. 127)

A l'insu de ses parents, qui par ailleurs ne savaient pas qu'elle était déjà au courant de la sombre vérité, Usha entreprend donc le projet d'effectuer ce voyage initiatique dans son pays d'origine pour toucher du doigt la source de son mal, rencontrer en face son monstre de père et grand-père afin de prendre sa revenge. Courageusement, elle se lance dans cette aventure à l'issue incertaine et découvre son pays natal, la "République bananoise", "ancienne colonie française" (p. 131) dirigée par une gérontocratie (p.153) corrompue qui s'est accaparée de la richesse nationale qu'elle dilapide sans vergogne.

Pour atteindre son but, l'héroïne va se livrer à un jeu très dangereux, se servant de sa beauté pour pénétrer le cercle très fermé appelé le "club des quinze" qui se réunit tous les vendredis soir à partir de vingt-deux heures à l'Hôtel des épis d'or, le plus grand du pays. C'est "un cercle de débauche, une association de barbons noceurs, friands de femmes et de bon vin. […] les membres de ce club s'y retrouvent, mangent et boivent toute la soirée et se choisissent les plus jeunes et belles filles de la Banane, triées chaque semaine sur le volet, qui leur sont proposées. Ils se retirent donc dans leur chambre au petit matin, pour déguster les plaisirs d'une fin de semaine riche en sensations fortes" (p. 152)

Usha mettra en évidence sa beauté exotique et ses charmes, telle une star bollywoodienne pour se faire sélectionner pour le "festin des sens" (p. 167), sous le pseudonyme de Lune indienne. Elle choisira comme partenaire de la soirée son père et grand-père le Sénateur-député-maire Barthelemy Kuzuh qu'elle va savamment aguicher, en lui promettant d'exécuter pour lui ce soir une danse exceptionnelle :

Un peu de patience, je danserai pour vous ce soir, amant d'une nuit, amant d'une vie, amant d'une éternité. Je danserai pour vous ce soir, homme de mon commencement et homme de ma fin, homme de ma vie et homme de ma mort… (p. 173)

Animé par la joie d'avoir décroché la lune en cette soirée exceptionnelle et curieux surtout de vivre cette expérience inédite, le sexagénaire et homme fort de la République bananoise se laissera faire. Usha va mettre en œuvre des stratagèmes dignes d' "une machine distributrice de plaisir" (p. 175) habituée de ces jeux lascifs, pour ligoter et bâillonner son père et grand-père avant de lui dévoiler son identité. Elle se servira d'un couteau très tranchant acheté plus tôt pour lui sectionner le sexe (p. 180), objet avec lequel il a fait et continue de faire de nombreuses victimes sexuelles, et l'abandonnera là, évanoui de douleur dans cette chambre maudite qu'il tient depuis vingt-deux ans, recevant une à deux fillettes pas semaine (p. 176)

Quelques jours après son retour à Montréal, elle affrontera ses parents adoptifs qui avaient déjà percé le mystère de son voyage en République bananoise. Un article du Journal bananois "Le perroquet d'Afrique" publié sur internet, avait déjà annoncé la mort mystérieuse du célèbre Sénateur-Député-Maire, le grand décideur de la République qui avait pourtant pris la peine avant de mourir de disculper la jeune femme :

"Tandis que les pistes des enquêtes menaient vers une jeune étrangère nommée Lune indienne, le défunt a tenu à démentir cette source pour reconnaître que la jeune fille de vingt-quatre ans, n'y était pour rien. Il est émasculé pour rendre justice à toutes les pauvres victimes dont il a ruiné l'avenir toute sa vie et à qui a demandé pardon avant d'expirer". (p. 191)

Loin de provoquer le courroux de ses parents adoptifs, ceux-ci se réjouiront de ce dénouement car pendant de longues années, ils avaient manqué de courage et de tact pour révéler à leur fille adoptive cette vérité qu'ils portaient sur la conscience comme un lourd fardeau. (p. 84) Ils lui avoueront simplement : "tu viens de faire l'histoire, tu es une héroïne" (p. 193)

A cette histoire principale, viennent se greffer plusieurs histoires secondaires qu'on peut appeler ici des métarécits, pour emprunter à la terminologie de Roland Bourneuf et Real Ouellet[1] :

- L'idylle entre les deux chats narrateurs, Mia et Ou qui vivent un amour vrai, sincère et qui ont juré de vivre ensemble pour le meilleur et pour le pire. (p. 10-14)

- Le récit de la première vie conjugale orageuse de Stephane Castonguay, Professeur de littérature dans un Cégep de Montréal et Maria Kirilov. (p. 48-50),

-Le récit des quatre années de mariage infernal de Uma Balachandran d'origine indienne, mère adoptive de l'héroïne, à l'âge de seize ans suite à un arrangement parental, (p. 69-70),

-Le récit des activités de Mama Africa la vendeuse d'identité africaine en terre canadienne (p. 15-17), qui à la fin du roman se reconvertit en vendeuse d'intégration québécoise (p. 183)

-Les frasques de Daniel Wombowo, le guide de Uhsa Maude en République de la banane (p.139) et Malaïka une employée de l'Hôtel des épis d'or. C'est à travers la vie de ces deux personnages que l'auteur passe au scanner la société bananoise.

Une de couverture du livre "Je danserai pour toi ce soir" de Lottin Wekape | © L'Harmattan
Une de couverture du livre "Je danserai pour toi ce soir" de Lottin Wekape | © L'Harmattan

Tous ces métarécits, dans une parfaite symbiose assurent l'unité fonctionnelle de ce roman.

Au plan purement formel et esthétique, ce qui frappe d'entrée de jeu le lecteur est la figuration faunesque opérée par l'auteur c'est-à-dire l'inscription des bêtes dans la diégèse du récit. On distingue plusieurs instances narratives qui sont alternativement prises en charge par des chats et par des humains. Mia et Ou, les deux chats narrateurs follement amoureux l'un de l'autre vivent avec leurs maîtres dans une parfaite harmonie. Mia la chatte qui se dit "philosophe pacifiste" (p. 42) se présente comme la protectrice et la consolatrice de sa maîtresse pendant ses moments de tristesse : "Je continuais de veiller sur ma maîtresse que je couvrais d'affection toutes les fois où elle était en proie au vague à l'âme" (p. 45)

Cette figuration faunesque peut être lue comme une remise en question de "l'humanité" de l'homme et par conséquent celle de son autorité sur la bête. On dirait que les bêtes sont devenues des humains et les humains résolument bêtes. Le bon exemple vient des animaux et le mauvais de l'homme : "Promets que tu ne te comporteras pas comme ces inhumains humains dont le succès consiste à collectionner, à longueur de journée, des partenaires pervers comme on collectionne des timbres-poste" (p. 23) exige Ou à sa dulcinée.

Les relations amoureuses entre les humains se soldent dans le texte par un échec alors que celles des animaux connaissent du succès. Nous pouvons citer quelques illustrations: Le premier mariage de Uma Balachandran s'achève de manière catastrophique, la première aventure amoureuse de Usha et Max Lopèz connaît une triste fin, de même pour l'union de Stephane Castonguay et Maria Kirilov. Alors que les deux chats amoureux mènent une vie affective plutôt épanouie, dans la sincérité et la fidélité. Si la relation entre Stéphane et Usha à la fin du roman semble prometteuse, c'est bien parce que Ou a pris l'initiative de briser le silence en allant donner à Usha le journal intime de Stéphane dans lequel il exprime secrètement son amour pour sa belle voisine depuis des mois sans oser le lui révéler en face.



Enfin, au plan thématique, la question identitaire qui parcourt l'ensemble de cette fiction romanesque se reflète également au niveau de l'écriture. L'auteur nous livre une écriture elle-même hybride comme la plupart des personnages du roman. C'est une écriture qui se situe à la jonction de plusieurs formes scripturales, mêlant à la fois des formes telles que le journal intime (p. 57, 113, 159) le genre épistolaire (50-52) le roman classique auxquels s'ajoute des extrait de journaux (p. 191-193)

Je danserai pour toi ce soir est un roman très intéressant qui offre de nombreuses pistes de recherche sur une thématique actuelle, celle de l'identité qui préoccupe les chercheurs dans des domaines aussi variés que la sociologie, l'anthropologie, la psychologie.

Par Jules MAMBI MAGNACK

Docteur en Littérature africaine

Lottin WEKAPE

Je danserai pour toi ce soir

Paris

l'Harmattan

[1] Roland Bourneuf et Real Ouellet, L'univers du roman, Paris, Puf, 1972.

Jules Mambi

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