Entretien avec l'auteur

Entretien avec Cristina Castello

Cristina Castello, écrivain, journaliste (avec plus de 3.500 entrevues à des personnalités de la vie politique et culturelle du monde entier, présentatrice d’émissions à la télévision argentine), s’est engagée dans la lutte contre les injustices sociales et politiques de son pays,mais surtout il s’agit d’une femme passionnée de littérature. Je propose donc ici une sorte de présentation générale, suivie d’un questionnaire qui puisse situer ses expériences, ses chemins, visibles au cœur culturel de son peuple et aux regards de ceux qui de partout ailleurs l’admirent et la célèbrent [R.D.]

RD : Vous avez toujours en considération l’ensemble des aspirations et déceptions de tous
( de toutes les histoires que vous avez vécues). Quel est votre projet idéologique ?

CC : Aujourd’hui les viscères du monde hurlent et je sens cela dans l’os de l’âme. Mais je suis encore impregnée, et pour toujours, des concepts du penseur argentin José Ingenieros, que j’ai lu à l’âge de onze ans. Par exemple, lorsqu’on jette des regards visionnaires sur une étoile et qu’on tend vers une très haute élévation impossible à atteindre, avide de perfection et rebelle à la médiocrité, c’est qu’on possède l’inexplicable élan d’un idéal. Ce sont des mots qui m’imprègnent telle la persistance des plantes grimpantes et qui palpitent encore en moi, à la manière de cette étoile. C’est ainsi que je n’adhère à aucun « isme » et j’abhorre ceux-là –la majorité parmis eux- sans soutien axiologique, et de caractère purement instrumental. Je n’ai rien à voir avec les droites, certes, mais je répudie de même tout dogmatisme qui emprisonne l’âme ou la lucidité. Je suis une libre penseuse, un franc-tireur d’idées, de sentiments et de semences. Je défends des valeurs. Je fais germer la bonté, la justice, la liberté, l’égalité… La beauté, en somme, qui embrasse l’éthique et l’esthétique. On pourrait dire en termes non conventionnels –puisque je ne le suis pas– que la mienne est une idéologie de mains ouvertes. Pour donner. Ce qui signifie marcher à cœur ouvert et la conscience éveillée ; et avoir aussi exposé le corps et la vie –et ce n’est pas une métaphore– pour défendre la vie de « mes » prochains. Rappelez-vous ce que dit John Donne… « La mort de tout homme me fait souffrir, parce que je suis solidaire du genre humain»,c’est dont il s’agit.

RD : Oui… vous avez écrit « cette odeur à prison, cette odeur. Cella-là ». Quelle a été votre expérience par rapport à cela ?

CC : Heureusement j’ai vécu de ce côté-ci des grilles –en liberté– mais j’ai été menacée de mort et « interdite » comme journaliste, et –par un mandat intérieur inexplicable– j’ai converti ma vie en une lutte en paix et sans trêve en défense des êtres humains emprisonnés, torturés et portés disparus. Ce fut pendant le génocide qui eut lieu en Argentine entre 1976-1983 et dont les responsables furent les criminels –appelés ainsi également par la justice, lorsque celle-ci était encore digne de ce nom– commandés par Jorge Rafael Videla, président de facto, Eduardo Emilio Massera y Orlando Ramón Agosti ; c’est curieux… tous utilisaient deux prénoms… pour renforcer la puissance de leur cruauté ? Bon, tout au long de notre vie, nous avons tous, une ou plusieurs zones de fracture, un point culminant. Cela peut se passer à partir des choses belles ou horribles, mais –dans n’importe quel cas– ces circonstances divisent notre vie en un avant et un après. On ne s’en sort jamais de la même façon, mais meilleure ou pire personne, et cela dépend du matériau que l’on trouve à l’ « intérieur » de chacun. Le matin du 24 mars 1976, aussitôt que le coup d’état, meurtrier et tortionnaire, fut déclaré dans mon pays, et que la mort fit son apparition brutale, commença l’une de deux étapes qui convertirent mes jours en un avant et un après. Ce n’est que pour un mandat intérieur ou pour un destin qui criait Humanité, que j’ai consacré ces années-là de ma presque adolescence à la défense de ceux que souffraient. Pour m

Interviewée par Rodica Draghincescu pour Stuttgart (Allemagne)

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