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De la puissante douceur d'Un amour tissé dans la tourmente

De la puissante douceur d'Un amour tissé dans la tourmente
Emilie Thomas Mansour

C'est avec une certaine émotion et une certaine pudeur que je rentre dans le dernier livre d'Evelyne Accad. Je ne sais pas vraiment à quoi m'en tenir car je connais très peu sa vie privée. Ses livres, oui, ses idées, ses analyses, ses combats. Je connais Evelyne pour sa grande générosité, sa douceur, son accueil, ses conseils, sa beauté intérieure et extérieure, sa musique, ses voix… De son histoire d'amour, je ne connais rien, je n'ai jamais osé demander. Au fil de nos rencontres et de nos discussions, parfois un indice. Un grand homme. Un hommage. Mais surtout une femme qui aime fondamentalement. Au-delà de la mort. J'ai connu Evelyne quelques années après le décès de Paul Vieille. Et j'ai senti en elle la présence très particulière de cet Aimé, sans vraiment pouvoir y mettre des mots. Comme une force dans la douceur, ou une douceur dans la force. Et c'est justement cela qui ressort du dernier livre d'Evelyne Accad. Cet amour tissé dans la tourmente. Voilà ce qui l'élève au niveau de l'Universel. Effectivement, elle se demande "Comment élever leur belle histoire au niveau de l'Universel ?" Mais y-a-t-il besoin de l'élever ? N'y est-elle pas déjà ? Ne l'est-elle pas déjà, Universelle, dans sa définition même ?

Cette histoire n'est pas seulement universelle parce qu'elle ouvre le regard vers tout un monde, à la fois intellectuel, politique, historique, féministe, mémoriel, poétique, mais parce qu'elle dévoile ce monde tissé dans une intimité "du jusqu'au bout". Jusqu'au bout de la vie, de l'amour, de la maladie, de la distance, de la fusion amoureuse, de la passion, de la quête intellectuelle et créatrice. Je ne vais pas redire ce qu'a si bien décrit Roula Zoubiane dans son avant-propos, car effectivement, le texte d'Evelyne nous invite à voir un monde de plus en plus éclaté et chaotique. Toutefois, plus que voir, Evelyne Accad nous invite à l'accueillir dans la tendresse. Pas l'accueillir pour l'accepter, mais pour l'embrasser, et par là j'entends, le prendre dans ses bras, le réconforter, lui faire du bien. Accueillir avec un regard bienveillant, sans colère. Et ce monde est tout autant le Monde avec un grand M, que cet Aimé qui souffre et qu'elle réconforte jusqu'à son dernier sourire, d'une sérénité qui aurait été déconcertante si l'on n'avait pas accompagné cet amour au fil des pages et compris son universalité et sa permanence. Comme la Lune qui finalement n'a jamais cessé d'éclairer leur histoire et l'éclaire encore de son halo bienveillant.

Et c'est ce halo bienveillant qu'Evelyne Accad propose à ce monde en tourment, depuis toujours, la tendresse à la place de la violence sexuelle pour enclencher une révolution politique parce qu'aussi liée à la sexualité. Dans Sexuality and War. Literary Masks of the Middle East, elle propose :
"Developing an exchange of love, tenderness, equal sharing, and recognition among people would create a more secure and solid basis for change in other spheres of life - political, economic, social, religious, and national - for these are often characterized by similar rapports of domination."

La tendresse et le don de soi à la place de la rage de tuer. Comme ce milicien qui donne sa vie dans Coquelicot du massacre, pour aider Nour et son fils Raja à traverser la ligne de démarcation :
"Il leur fait un mur de son corps, un paravent des balles de sa mitrailleuse, un nuage de tendresse tissé de luttes et d'attente d'un monde meilleur."

Ce message, égrené au fil des livres d'Evelyne Accad, est plus que jamais pertinent aujourd'hui alors que les Libanais finalement se lèvent contre ce Liban dans lequel ils ne se reconnaissent plus :
"Besoins immenses au Liban, surtout matériels […] Les politiciens, les religieux, les hommes en général se gargarisaient de mots pour oublier et faire oublier les injustices flagrantes. Ils se donnaient de l'importance, se remplissaient les poches à la moindre occasion. C'était le moteur qui les faisait fonctionner. Hommes se donnant de l'importance dans une société patriarcale à l'extrême. Femmes l'acceptant sans se révolter, perpétuant le système dans leur manière d'élever les fils, se cachant derrière le voile pour certaines au lieu de faire face à toutes les injustices les entourant.
Il aurait fallu tout transformer, se révolter, se soulever contre tout ce système."

Les mots d'Evelyne semblent enfin avoir été entendus, car les Libanais, les femmes en première ligne, nous montrent à quel point la douceur, la joie, peuvent aller au-delà de toutes les haines, peuvent rassembler. Elles et ils nous montrent que la force ne vient pas du pouvoir mais de la puissance. La puissance de la douceur qu'Evelyne a toujours prôné et incarné :
"A quand une politique de neutralité réelle au Liban ? A quand des chefs de file pensant au bien du Liban avant leurs propres intérêts et agendas politiques ? Et pourquoi pas une femme, des femmes, pour apporter un souffle nouveau à ce patriarcat se prenant pour Dieu ? A quand une femme douce et forte prenant la tête de ce pays écorché vif, pour panser ses blessures et lui redonner vie ? Un exemple unique pour cette société ancrée dans des valeurs traditionnelles périmées l'entraînant à sa perte. Un symbole de transformation réelle pour un monde qui en avait tant besoin."

Un amour tissé dans la tourmente est pour moi un des textes les plus puissants d'Evelyne Accad car il embrasse ce tout dans un lieu/livre de tous les lieux et de tous les temps. Le cercle et le point de la création. Elle nous rappelle que la création transcende. Elle est mouvement. Comme ce mouvement tourbillonnant entre ces trois voix qui ne sont finalement qu'une seule et même voix, celle d'une femme dans toute sa puissance féminine et féministe, qui embrasse l'Aimée et l'Aimé et tous le reste et qui nous dit d'aimer un monde même lorsqu'il est malade, et peut-être encore plus parce qu'il souffre. Non ce livre ne se lit pas avec la tête, mais avec le cœur, cet organe insondable qui, certes, peut cesser de battre mais ne s'arrête jamais d'aimer, lorsqu'il le décide…

Emilie Thomas Mansour

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