Compléments d'ouvrage

Musica Multiplex : dialogique du simple et du complexe en musique contemporaine

Extrait de l'avant-propos

Louis Aragon déclarait que " le moderne est le point névralgique de la conscience d'une époque : c'est là qu'il faut frapper " … Dans ce cas, on peut dire qu'Arvo Pärt a bien réussi son coup ! Il frappe au cœur des " avant-gardes " ; son syle tintinnabulesque apprécié du grand public constitue la pierre d'achoppement de la musique " contemporaine ". Contre lui se concentre la haine du simplisme new age. En réponse, le compositeur se plaît à citer le proverbe russe :
Là où règne la simplicité, il y a des centaines d'anges.
Là où règne la complexité, il n'y en a aucun.

A l'opposé, Karheinz Stockhausen affirme en 2003 que " la complexité en musique est une valeur en soi ". La vie n'est-elle pas une consécration de la complexité ? La musique doit être à l'image de l'univers et sa beauté est irréductible :
Une bonne œuvre doit toujours donner l'impression d'arriver à un résultat qui corresponde à toutes ses données, comme un corps humain ou une plante. Beaucoup de rythmes, dans un corps, ont une pulsation simultanée. Peut-on tous les percevoir ? Notre cerveau ne suffit même pas pour interpréter la complexité d'une plante.

La fin du XXe siècle a vu naître deux écoles musicales parfaitement antinomiques, la Neue Einfachheit (Nouvelle Simplicité) et la New Complexity (Nouvelle Complexité).
Par ses black scores légendaires, Brian Ferneyhough s'est imposé aux yeux du grand public comme le champion de la musique absconse, compliquée, embrouillée, incompréhensible et injouable. François Nicolas remarquait en 1987 : " Il n'est pas aujourd'hui de compositeur plus vilipendé que Brian Ferneyhough. " (Eloge de la complexité) Comment ce siècle a-t-il pu produire un tel complexisme et des adversaires aussi farouches ?
Avec amusement, le compositeur a expliqué que, dans sa jeunesse, un professeur lui avait demandé de s'essayer à une pièce simple. Mal lui en prit ! Quand il lui montra le résultat, le professeur rendit la partition avec ce commentaire : " Continuez à écrire de la musique complexe ! "

De l'autre côté du Channel, sur les bords du Rhin, une dizaine d'années plus tard, un bouillonnant compositeur d'à peine vingt ans devient le héros de la Nouvelle Simplicité. Il griffonne, pour une sorte de manifeste en faveur de la Jeune Avant-Garde dont il est devenu le héros, un credo au souffle hugolien : " N'être qu'une force, nue et non voilée. (…) Rien ne s'apparente davantage à une force et une énergie ressenties que la musique. "

Derrière les apparences, les stratégies stylistiques, socio-esthétiques et institutionnelles, n'existe-t-il pas quelque paradoxe inhérent à la complexité musicale où ces deux figures emblé-matiques se rejoignent ?

Ainsi tourne la dialogique du simple et du complexe, dans des joutes esthétiques (modernité vs postmodernité), à travers des croyances (religieux vs non-religieux), ou au sein de systèmes sonores (post-sérialisme vs néotonalisme)…
Ceux qui s'intéressent à la musique contemporaine mesurent l'importance de la réflexion philosophique chez les compositeurs, les interprètes, les musicologues. Certains concepts ont la part belle, même dans le cadre restreint des techniques d'écriture. Quand leur récurrence dépasse la musique pour couvrir l'ensemble du champ scientifique, social et esthétique, on peut dire que l'on se trouve face à un véritable problème contemporain.

La simplicité et la complexité constituent un problème esthétique à la fin du XXe siècle. Au-delà des écoles géographiquement situées de la Neue Einfachheit et de la New Complexity, nombre de compositeurs, de musicologues, de journalistes, de programmateurs, d'auditeurs réclament une " nouvelle simplicité " ou font de la complexité l'enjeu central d'un projet esthétique. C'est ce vaste corpus de préoccupations musicales que nous allons parcourir.

Chaos, textures, masses et densité précèdent, selon l'histoire de la musique de Schwartz et Godfrey (Music since 1945), l'actuelle " résurgence de

Nicolas Darbon
décembre 2006


« La pensée de Nicolas Darbon est forte et originale. Je trouve tout à fait remarquable et indispensable la relation à la fois dialogique et rotative de « complexité et simplicité » contenue dans Musica Multiplex. J'ai le sentiment que, dans un remarquable effort de pensée, Nicolas Darbon a élaboré une œuvre maîtresse. » (Edgar Morin, préface)

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