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Analyse de l'ouvrage "le Paratexte dans la littérature africaine francophone. Léopold Sédar Senghor et Henri Lopes"

Cet ouvrage offre une analyse très attentive du paratexte de la littérature africaine francophone, examinant le phénomène du pseudonyme, puis se livrant à l'étude d'un corpus de 105 textes liminaires d'œuvres africaines sans claires limites de dates, la plupart des textes datant cependant des années 1970. L'auteur fait remarquer que la littérature africaine "s'engendre en se regardant et en se commentant" (p. 9), si bien que les espaces paratextuels peuvent être vus comme des "micro-discours" ayant valeur programmatique (id.). À la suite des analyses de Bourdieu, il caractérise les préfaces comme des instances de légitimation littéraire et retient la typologie de Genette qui distingue la préface hétérographe, par laquelle l'auteur fait appel à un préfacier "dans un acte d'allégeance, d'élection et d'habilitation" (p. 54), de la préface autographe, "discours d'autorité" (p. 122) de l'auteur qui se pose ainsi en "autorité herméneutique" (p. 103) de son œuvre.

L'étude de l'utilisation du pseudonyme ouvre l'ouvrage avec l'analyse détaillée de la stratégie de Sylvain Bemba qui écrivit sous onze pseudonymes différents dans ce qui est désigné comme une "écriture du dédoublement". Sa position est considérée comme emblématique de l'écrivain congolais. Le corps de l'ouvrage propose ensuite une analyse des discours préfaciels dont les éléments récurrents sont le rappel de la fonction de l'auteur africain, presque toujours envisagée comme militante, ainsi que du contexte sociohistorique de l'œuvre, avec l'explicitation des sources et la mise en évidence d'une singularité au sein d'un "concert intertextuel" (p. 64). À l'issue de cette analyse, l'auteur souligne que ces préfaces, constamment soucieuses de défendre la vocation de l'écriture africaine (à l'exception notable de Sony Labou Tansi et Sembène Ousmane), n'abordent jamais les questions attendues par "une certaine critique et un certain lectorat éclairé" (p. 120), notamment le choix de la langue de création et le témoignage sur l'expérience personnelle de l'acte d'écriture. L'auteur discerne là un "clivage profond" entre une pratique et des attentes. Il montre ensuite qu'au-delà de la simple mise en valeur du texte qui la suit, la préface, utilisée comme tribune, permet au préfacier d'exposer ou d'induire sa propre poétique. Le critique peut donc utilement l'exploiter comme "voie d'accès" (p. 74) à l'œuvre.

C'est ce que fait l'auteur dans la dernière partie de l'ouvrage avec Senghor et Lopes. Alors que le premier, qui préface de très nombreux ouvrages à partir de 1955, cherche le mérite de l'écrivain africain dans "son rapport à la référence majeure de la Négritude" (p. 136), et donc s'inscrit dans une constante recherche de soi chez l'autre en vue d'une "auto-légitimation" (p. 136), le second s'est autant préfacé lui-même avec une "virtuosité polyphonique" (p. 140) sans doute en partie nécessitée par ses fonctions politiques, qu'il a préfacé, en se plaçant dans une perspective historiciste, des auteurs africains (J.-B. Bilombo-Samba, Sony Labou Tansi, M. N 'Debeka) dont il partageait le goût de l'imprécation. Ce travail de rapprochement entre des textes souvent considérés comme secondaires, souligne que si chaque texte pris isolément n'a guère qu'un sens éphémère, leur confrontation dessine en revanche une poétique de leur auteur et – c'est le sens de la démonstration – fait apparaître une attitude caractéristique des auteurs africains francophones. Ceux-ci – l'exemple des Congolais, développé en fin de volume, en témoigne – créent dans ces paratextes un réseau dense fait de dédicaces, de préfaces, d'épigraphes, de citations croisées qui permettraient de définir une littérature nationale congolaise.

L'auteur, enseignant à Brazzaville, offre ainsi un regard synthétique et distancié sur un corpus éparpillé et peu considéré (on parle de "parasitisme préfaciel", p. 82) qui permet autant de mettre en évidence des positions idéologiques et esthétiques récurrentes que de s'arrêter

Dominique Ranaivoson
décembre 2006


Bokiba (André-Patient), Le Paratexte dans la littérature africaine francophone. Léopold Sédar Senghor et Henri Lopes, Paris-Budapest-Kinshasa-Torino-Ouagadougou, L'Harmattan, 2006, 186 p., bibl. - ISBN 2-296-00977-8.