GÉRARD IMBERT
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Au nom du Fils (II) :

Extrait de l'œuvre 

 

 

Puer aeternus. L’enfant venu d’ailleurs. Angel, le Passeur.

 

 

            Dans son rêve à demi éveillé, ce blanc surexposé, c’était la lumière de San José, son ciel de plomb qui fondait en coulées de chaleur, glissait le long du corps, l’enveloppait dans sa moiteur. Dans cette lumière trop forte pour être réelle, le visage de Angel lui apparaît comme préservé des agressions du milieu – juste quelques perles de sueur à la racine des cheveux sous le grand chapeau de toile écrue –, d’un blancheur apaisante, comme épargné par les morsures du soleil ; une transparence dans le sourire, qu’il retient, une franchise dans la démarche, cette délicate maladresse dans le geste. Tout en lui dit l’innocence, exprime une certaine virginité.

            Angel est là, dans la lumière immaculée du Cortijo, près d’Almeria; autour de lui, les longs squelettes des fleurs d’agave au milieu des cailloux; rien d’autre alentour que quelques bouquets de palmiers parcimonieux; les rares maisons se perdent dans le paysage, camouflées entre les figuiers de barbarie, l’horizontalité des terrasses ajoutant à l’absence de relief, à la platitude des premiers plans; en fond, des alignements de hauteurs pelées. La terre offre ses entrailles au ciel, n’a que ça à montrer, une nudité absolue, belle dans son dépouillement. On dirait un film de Garrel. Il vit le paysage comme une cicatrice intérieure que lui seul voit, une écorchure vitale, quelque chose de viscéral qui le prend aux tripes et lui tient à coeur. Tout en Angel dit la vie. Elle n’en est que plus scandaleusement belle, neuve, indéfinie.

 

(…) Ce trajet qui n’en finissait plus le renvoyait en arrière, le projetait sur les routes du sud, dans cette interminable traversée des paysages qui l’avait conduit vers Angel. Il revoyait sa silhouette filiforme et un peu maladroite, presque pataude, d’adolescent de quatorze ans…

           

            Il y a quelque chose de lunaire en lui, une façon de flotter dans l’espace comme il flotte dans ses amples vêtements, qui accentue la minceur d’un corps en pleine transformation. Cette façon bien à lui de porter trop grand le vêtement, de froisser du tissu lorsqu’il se déplace, lui donne des allures de fantôme, et l’air de léviter un peu, d’être là sans trop y croire, de ne faire que passer pour aller toujours vers ailleurs, vers la prochaine découverte, vers quelque chose de mieux à faire…

L’enfance lui colle à la peau, le retient, l’empêche de franchir l’abîme qui le sépare encore de l’âge adulte; et pourtant, il y a dans son regard une immense sagesse, presque un peu triste, dans sa façon de parler une certaine raideur, quelque chose de trop mûr pour son âge, dans ses moindres remarques un côté réfléchi, une grande attention à l’autre, une façon de poser son regard sur l’adulte comme un père prévenant pose sa main sur l’épaule du fils inquiet, pour lui signifier sa présence.

Ce mélange d’enfance et de maturité aurait pu être inquiétant, presque monstrueux; il en est rassurant à force de quiétude : Angel est vierge de toute histoire, imperméable à toute contingence, il est ailleurs, vit dans un autre lieu, qui n’est pas celui du convenu, des discours tout faits et des formules apprises; le fait de ne pas dominer totalement le français ajoute à cette distance par rapport au monde des humains.

 

Cet enfant venait d’ailleurs, de la nuit des temps, de la profondeur des entrailles du paysage : il semblait surgi de « Nulle part », d’un pays qu’il s’était inventé et que l’adulte recherchait depuis longtemps. Il venait du plus loin de l’enfance, de là où les temps s’annulent et se rejoignent.

 

mini-sites © L'Harmattan 2005