GÉRARD IMBERT
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 Deo Gracias (III) :

Extrait de l'œuvre 

 

 

Madrid Movida

 

Les années 80 allaient débrider encore plus les humeurs et faire sauter les derniers tabous. Dans ce Madrid de la movida, tout était parodie, exagération, faussement grandiloquent, authentiquement baroque : les tenues, les parlers, les chansons et les esthétiques. Les mots-clés étaient : frivolité, éclectisme, post-modernité. C’est au Rastro, le marché aux puces de Madrid, que tout se jouait, qu’on venait distribuer ses fanzines, composer des looks romantico-décadents avec de la fripe et ajuster ses idées aux derniers courants post-tout…

La nuit, tous étaient autres, tout le monde avait l’air travesti, donnait l’impression d’avoir laissé au vestiaire les vêtements du jour, les rôles, les fonctions, les identités, les responsabilités et autres entités. On était soi, tout simplement, venu là pour prendre du bon temps, revêtir les habits de la nuit, en état de disponibilité totale, d’aptitude à la rencontre, de douce tendance à l’ébriété. Peut-être était-ce cela la movida, cette façon d’occuper le temps comme on occupe un espace, on investit une position; une manière de camper dans les lieux en faisant durer l’instant, de vivre le provisoire comme du définitif.

On passait son temps à transformer le temps en non temps, à l’annuler en quelque sorte, mais c’était pour mieux le savourer, jouir de son éphémérité même. C’était rien faire et faire de ce rien quelque chose qui remplissait l’être, redonnait du sens à l’insignifiance, se perdait dans les surfaces, leur redonnait du brillant, faisait reluire le quotidien, redorait la routine. Le shit pour la plupart, et la coke pour un certain nombre, aidaient à faire durer l’instant, à lui donner relief et couleur, à mieux habiter les lieux. On se retrouvait tous les soirs et tous les soirs c’était la même intensité, la différence dans le même.

(…) On aurait dit un film qui recommençait toujours, avec autant de brio, mais sans avoir de suite. Seul importait le démarrage, le souffle du début; à chacun de s’inventer une fin ou de trouver une suite en pointillés. On ne faisait rien d’extraordinaire mais c’était fort, c’était dense.

 

(…) Très vite la movida allait déborder, physiquement et artistiquement parlant. Le punk enterré, on allait passer du rock urbain à la chanson glamour, avec des resucées de pop ou de rock light, version mélodique. Mais si les genres s’édulcoraient, les adjuvants qui les accompagnaient se faisaient plus durs. Au shit, omniprésent, revendiqué comme un signe de libération, allait s’ajouter l’héroïne, puis la coke et, bientôt, les drogues de synthèse. L’alcool maintenait sa cote mais les combinaisons variaient à l’infini, des breuvages atypiques faisaient leur apparition, mélanges invraisemblables de potions diverses et spiritueux de toutes sortes, jusqu’au jour où les jeunes de la nouvelle génération, en mal de moyens, inventeraient l’innommable, le cocktail contre-nature : le calimocho, combiné de vin en tétrabrick et de coca-cola ! D’autres eaux avaient coulé sous les ponts de la movida…

Entre-temps, Almodovar avait fait son entrée sur scène. Son duo musical faisait les délices (et les délires) du Rock Ola, un ancien cinéma de quartier transformé en discothèque, où l’on pouvait voir aussi bien les diapo-parties du photographe Pablo Pérez Mínguez que le show d’un tout jeune Pedro Almodovar qui venait de réaliser son premier film. Ce dernier s’était acoquiné avec un autre chanteur (si tant est que lui-même le fût) – Fabio de Miguel, alias Fany Mac Namara – et c’était à qui se travestissait le plus, et de la façon la plus extravagante : maquillages délirants et pentys noirs, moulants au possible. Fabio était l’auteur d’une chanson qui, pour plus d’un, était devenue un hymne :

 

La coke me rend folle,

Les tripis sont pour les hippys,

Les pastilles pour les filles

 

Almodovar portait un blouson noir qui lui arrivait aux cuisses, les jambes nues sous des bas résilles, il arborait de fausses rouflaquettes d’un rose criard, une énorme boucle à l’oreille. Fabio était vêtu (autant dire dévêtu) de pans de tuniques, dont le décolleté à franges laissait voir un corps imberbe, gainé de collants serrés, qui accentuaient sa minceur ; une perruque afro surmontait le tout, qui ne passait pas inaperçu. La chanson non plus, encore que pratiquement inaudible en raison du vacarme qui accompagnait le show – sifflets d’admiration, hurlements de plaisir –, et dont le titre, Suck it to me, aux résonances hautement existentielles, ne faisait que corroborer le choix de l’accoutrement : « Qui suis-je, d’où est-ce que je viens, quel est mon destin ? », tout comme les réponses attendues : « Sexe, luxe et paranoïa, tel est mon destin »…

A leur façon, ils étaient les précurseurs des drags queens, qui feraient bientôt des ravages à Madrid; ils avaient inventé le travesti rock – comme Paco Clavel, plus tard, le cutre de lux, une esthétique pop-kitsch-crade –, avec des connotations vaguement sadomaso, en tout cas érotico décadentes. Dans le fond, ce n’était pas méchant mais ça faisait fureur; on se jouait de tout: des images toutes faites, des idées reçues et de soi-même, mais surtout des rôles, du sérieux, des obligations sociales, de « l’institution familiale ». On était iconoclaste ou on n’était rien du tout.

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