MICHEL LARROQUE
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Une interprétation philosophique de l'hypnose
 
Michel Larroque
 
                                                                                                                                                                                           
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                
 Résurgence de l'hypnose
                                                                                                                                                                                        
  Hypnose et suggestion peuvent, à première vue, sembler suspectes au philosophe. Le halo d’ésotérisme qui les accompagne évoque davantage les prestiges du music-hall qu’un thème sérieux de réflexion. Pourtant, avant la psychanalyse qui lui a substitué ses méthodes propres, l’hypnose constituait le principal procédé d’investigation des processus inconscients. Tous les maîtres de la psychologie avaient peu ou prou pratiqué l’hypnose. Et on assiste actuellement à un renouveau de l’hypnose après des décennies d’éclipse. Parfois cette renaissance des vieilles techniques hypnotiques semble honteuse de son ascendance et se masque sous des noms d’emprunt. Mais il n’est pas besoin de gratter beaucoup le vernis de modernité dont elles s’affublent pour retrouver sous les apparences les procédés ancestraux de la vieille hypnose. Ils inspirent l’actuelle sophrologie utilisée dans des domaines très divers allant de l’anesthésie médicodentaire à la préparation psychologique aux compétitions sportives. Le Training Autogène est une auto-hypnose ainsi que la Méditation Transcendentale qui en représente une version orientalisée.
  Toutefois, même en reconnaissant l’intérêt scientifique des faits de suggestion, le philosophe pourra refuser de les examiner. Il s’agit, dira-t-on, d’un problème relationnel qui relève de la psychologie et plus particulièrement de la psychanalyse. Dans leur spécificité, hypnose et suggestion ne constitueraient pas des objets de réflexion philosophique.
  Pourtant, à côté de l’hétéro-hypnose il existe, sous des étiquettes diverses, une auto-hypnose. Sans doute, l’appel à l’autre est-il plus efficace pour réaliser une expérience de suggestion au point que les termes d’hypnose et de suggestion évoquent spontanément le commerce de deux esprits. Mais cet aspect relationnel dont une théorie complète de l’hypnose doit préciser le rôle exact (1) n’est pas essentiel. En effet, qu’il s’agisse d’hypnose ou d’auto-hypnose, de suggestion ou d’auto-suggestion, le problème central est de déterminer la nature de la modification de conscience produite plus que le rôle plus ou moins important de l’autre dans ce changement. Comment concevoir le «vécu hypnotique » et en quoi diffère-t-il de la conscience normale ?
  L’hypothèse proposée sur cet « état de conscience modifié » devra s’accorder avec les effets classiquement reconnus de l’hypnose. Il faudra aussi en retrouver les traits essentiels dans le type psychologique naturellement perméable à la suggestion : la personnalité hystérique. Mais, auparavant, il importe de mettre en évidence le lien essentiel entre l’hypnose et les procédés mis en oeuvre pour la produire.
                                                                                                                  
Les procédés générateurs de l'hypnose
                                                                                                                                           
  Ils ont été codifiés par les premiers expérimentateurs ; ils n’ont guère été modifiés par la suite et, comme le note Chertok, « les principes n’ont pas changé depuis quatre-vingts ans » (2) C’est là un point qui ne semble pas avoir frappé la plupart des théoriciens de l’hypnose. Les explications qu’ils nous proposent du phénomène sont souvent sans lien manifeste avec la technique partout et toujours utilisée pour le produire. Nous voudrions au contraire partir de ces procédés mêmes, et nous poserons en principe, que les moyens pour produire l’hypnose ne sauraient être étrangers au résultat qu’ils provoquent. En interrogeant convenablement ces moyens, l’essence de l’hypnose peut nous être révélée.
  Le dénominateur commun des techniques utilisées semble être une consigne de renonciation à l’effort, une invitation à l’abandon. Le candidat à l’hypnose est généralement couché ou du moins confortablement installé dans un fauteuil. On lui prescrit de se laisser aller, de se détendre. Et les premières suggestions de l’hypnotiseur évoquent directement ou indirectement l’expérience du sommeil. Sans doute, comme le montre la comparaison des tracés électro-encéphalographiques, le sommeil hypnotique est différent du sommeil naturel. Mais l’important est moins de savoir dans quelle mesure le sujet hypnotisé approche du sommeil, objectivement défini, que de repérer l’attitude de conscience induite chez lui par cette invitation au sommeil. Sous l’effet des suggestions de l’hypnotiseur, le patient réalise l’idée qu’il se fait du sommeil ; peu importe pour notre propos que cette idée soit ou non conforme au sommeil authentique. Or, ainsi entendue, la consigne de sommeil suggérée par l’hypnotiseur à son patient a une signification claire dormir, c’est suspendre tout effort, toute activité c’est accepter d’être passif.
  Ce constat permet de préciser les données du problème : puisque c’est la détente du vouloir qui permet l’émergence de l’état hypnotique, il faut bien que quelque activité soit en jeu dans la conscience normale. Nous devons essayer d’en déterminer les effets. Cet examen devrait éclairer, par contraste, la nature du vécu hypnotique.
                                                                                                                   
Conscience et effort
                                                                                                                                         
  Maine de Biran a bien mis en évidence le lien entre la conscience et l’effort. Un sujet disposant d’organes des sens intacts, mais totalement passif, aurait des sensations. Mais identifié aux modifications qui l’affectent, il ne les connaîtrait pas. C’est la « simplicité native » où l’être « sent sans se savoir sentant comme il vit sans se savoir vivant ». Elle caractérise l’existence animale. Pour prendre conscience des sensations, l’être doit exercer une activité sur cette matière sensible : l’effort engendre la conscience. Ainsi, je n’ai habituellement pas conscience des sensations tactiles produites par les habits que je porte. Par contre, je discrimine avec précision les degrés de dureté et de mollesse des corps que je palpe puisque les variations de sensations sont corrélatives des mouvements que je produis. Et même naïvement j’ai tendance à réaliser l’effort conférant le statut de qualités en soi au rapport de mon activité à la résistance qu’elle rencontre: il faut réfléchir pour comprendre que la «dureté en soi » est un non sens et que les impressions de dureté et de mollesse enveloppent des degrés d’effort.
  On voit que le résultat de l’activité constitutive de la conscience est la création de l’objet. Toute conscience est, comme on l’a répété, conscience d’objet. Or la notion d’objet enveloppe une opposition (l’objet c’est l’obstacle atténué, intellectualisé), une mise à distance, une affirmation d’altérité. On le vérifie pour l’objet perceptif qui, bien que constitué à partir d’états de conscience, comme l’idéalisme l’a montré, est posé dans l’espace, schème de l’altérité comme distinct du sujet qui l’appréhende. Mais cela reste vrai de notre vie intérieure. Lorsque nous réfléchissons sur nous pour nous connaître, nous nous séparons de nous-mêmes et c’est en quelque sorte un étranger que notre regard introspectif découvre.
  On peut donc conjecturer que dans l’hypnose, l’être, totalement passif, se rapproche de la simplicité native définie par Maine de Biran. Il est affecté sans connaître les modifications qu’il subit puisqu’il ne se les oppose pas par l’effort. Il a des sensations inconscientes. Sans doute ne s’agit-il là que d’une limite théorique : la « vie animale » comme coïncidence parfaite de l’être avec ses impressions suppose l’abolition totale de l’effort. Cette limite est probablement rarement atteinte par l’homme même dans les conditions expérimentales adéquates. Elle présente cependant l’intérêt d’indiquer dans quelle direction la vie psychique se modifie à l’occasion des états de suggestion. (3)
C’est pourquoi le sujet hypnotisé, dans la mesure où il est passif, est moins conscient des impressions qui l’affectent. Il sent ; mais il n’objective pas ses états et faute de recul il ne les connaît pas : il ne se sait pas sentant. C’est un être unifié, tout d’une pièce, identifié aux modifications qu’il subit.
                                                                                                                 
Conscience et temps
                                                                                                                                        
  Si Pour préciser cette opposition entre le vécu hypnotique et l’état vigile, il convient d’examiner le rapport de la conscience du temps. Notre vie en effet se déroule dans le temps. Quelle que soit, par ailleurs, leur diversité, les états psychologiques ont tous un point commun ils durent. Le temps est, comme l’a montré Kant, la «forme du sens interne ». C’est donc surtout et en premier lieu le vécu temporel que doit affecter l’abolition de l’activité où nous avons vu l’essence de l’hypnose. De quelle manière?
Pour préciser ce point essentiel, rappelons d’abord que tout état mental implique une synthèse du temps. Un esprit dont. le passé tomberait au fur et à mesure dans le néant ne connaîtrait rien, ne sentirait rien. L’audition d’une simple note de musique suppose la synthèse spontanée des vibrations qui la constituent. Un être qui ne parviendrait pas à réunir à son présent son passé, au moins immédiat, ne pourrait même pas être conscient de la plus élémentaire sensation : l’audition d’un son, la vision d’une couleur. En effet, il mourrait et renaîtrait à chaque instant : hypothèse absurde car cet instant n’ayant pas d’épaisseur, cette prétendue conscience s’abolirait au moment même de sa naissance. La matière, affirmait Leibniz, est « un esprit instantané ». Ce qui revient à dire qu’on entre dans le domaine de l’esprit lorsque notre mémoire nous arrache à l’évanescence de l’instant en globalisant la durée.
  Or il y a deux synthèses possibles du temps, d’inégale envergure selon que nous sommes passifs ou actifs. L’une s’opère naturellement ; elle ne suppose aucun acte de volonté : il suffit pour qu’elle s’exerce que notre moi se laisse vivre. Le sujet, alors, vit dans le temps sans prendre conscience de sa temporalité. Il reste spontané, unifié. La synthèse spontanée a été décrite par Bergson sous le nom de durée. (4) Sans que nous fassions effort pour cela, notre passé se prolonge dans le présent pour constituer une sorte de bloc qualitatif unifié. Lorsque nous entendons les dernières notes d’une phrase musicale, le souvenir des premières notes n’est pas aboli. Bien au contraire, notre conscience les présentifie au moment même où la phrase musicale s’achève, et c’est pourquoi celle-ci est appréhendée comme l’unité organique d’un être vivant. Ce passé immédiat n’est donc pas saisi hors du présent et distinct de lui comme un point sur une droite est séparé d’un autre point, mais constitutif de ce présent même.
  Le passé est présentifié mais n’est pas visé par la conscience comme passé et projeté à ce titre dans un en-deçà du présent. Au contraire il s’y mêle, se fond en lui. Sans quoi nous n’appréhenderions plus l’unité mélodique de la phrase musicale mais un simple égrènement de notes. Bref, l’intuition nous montre à l’évidence que notre passé est présentifié bien que l’intelligence qui linéarise le temps voit là une contradiction.
Or ce qui est vrai de la note, de la phrase musicale l’est aussi, en droit, de toute la symphonie et même de notre vie entière. Si l’on admet en effet que notre passé se prolonge dans le présent pour une courte période de durée, il faut étendre le processus à la durée totale de notre existence. Sinon à partir de quelle portion de temps la thèse jusqu’alors évidente cessera-t-elle d’être vraie ? En fonction de quel critère déterminera-t-on des « atomes » de durée ? L’hypothèse d’une structure en quelque sorte granulaire de notre durée intérieure est un artifice insoutenable. S’il en est ainsi, c’est avec raison que Bergson soutient que tout notre passé se conserve, accroché au présent comme la totalité de la phrase musicale l’est aux dernières notes.
Mais, bien que la synthèse spontanée s’étende à la vie entière, nous n’en saisissons qu’une fraction restreinte. Il est vrai que j’appréhende la phrase musicale comme un bloc qualitatif. Mais en est-il de même pour la symphonie entière ? Probablement pas, sauf pour le mélomane exercé. La mémoire spontanée, théoriquement illimitée, a en fait une étendue assez étroite. La mémoire réfléchie prend le relais de la mémoire spontanée. Elle opère une synthèse du temps toute différente de la durée. Cette synthèse est le fruit d’un effort. C’est le temps de la volonté.
  Il est bien différent de l’expérience spontanée de la durée et nous retrouvons à son propos les traits caractéristiques de la conscience en général altérité, distanciation, clivage de la personne. Le sujet en effet pour se donner une vue d’ensemble de sa durée ne doit plus coïncider avec sa mouvance. Il prend un recul à l’égard du déroulement de sa vie et la considère comme un autre, comme n’ importe quel autre pourrait l’appréhender. C’est en ce sens qu’on a pu dire que la mémoire humaine (celle qui naît du vouloir) était toujours sociale : je me souviens pour autrui, dans la perspective d’autrui.
  A l’occasion de ce recul, j’objective ma durée je découvre l’ordre causal des événements qui la constituent. Cet ordre fonde un discours cohérent car il exprime les relations logiques d’antériorité temporelle qui structurent mon vécu. C’est pourquoi Pierre Janet a soutenu que la mémoire est un récit et qu’elle a commencé à se former lorsque la sentinelle a dû rendre compte de sa mission au chef.
  La pensée d’un ordre accessible à tous implique aussi des repères objectifs.
C’est la société qui nous les fournit. Ce sont, outre les dates du calendrier, les événements sociaux importants qui peuvent jalonner une vie humaine : le baccalauréat, les cycles universitaires, le premier poste, le mariage, la retraite, etc. Grâce à eux, notre vie s’insère dans un cadre universel. Je mesure le temps parcouru, j’évalue le temps qui me reste comme je le ferais pour un autre. Bref, je projette ma temporalité au-delà de moi, comme un objet pour la penser. La synthèse spontanée est le vécu temporel de l’hypnose. Dans la synthèse réfléchie, le sujet non seulement vit mais se pense dans le temps. Cette objectivation de la durée est le fruit d’un effort   et s’abolit donc dans l’hypnose lorsque l’être devient passif.
  Cette différence d’envergure entre les deux synthèses du temps fonde l’explication que Pierre Janet propose de la suggestion. Il remarque chez le sujet perméable à la suggestion un rétrécissement du champ de conscience grâce auquel celle-ci peut se développer. Une patiente hystérique à laquelle il a suggéré qu’un tigre d’abord, puis un éléphant, entraient dans la pièce croit voir ces ani-maux. Elle est épouvantée par le premier, admire la taille du second. Braquée sur la suggestion reçue, elle a oublié tout le contexte qui pourrait s’y opposer et la détruire : elle se trouve dans un hôpital où il est peu vraisemblable de rencontrer des fauves en liberté ; le tigre et l’éléphant ne s’y trouvaient pas quelques instants auparavant ; le dernier n’aurait pas pu pénétrer dans la pièce par la porte trop exiguë, etc. Son esprit est impuissant à rassembler toutes ces données. Son champ de conscience est comparable à celui que produit un acte d’attention (5) : l’objet de l’attention apparaît plus nettement, mais le reste s’efface. Seulement dans la suggestion, ce privilège accordé à un groupe restreint d’idées ou d’images ne procède pas d’un choix volontaire : c’est un processus naturel. Complètement absorbé dans la représentation du moment, le sujet ne la situe pas dans la totalité de sa durée et c’est pourquoi il est fasciné par l’image suggérée. Ainsi la suggestion est corrélative d’une distraction et d’une amnésie. (6)
Ce serait comprendre bien superficiellement la thèse de Pierre Janet que de comparer l’étendue du champ de conscience dans la suggestion et le comportement normal d’un simple point de vue quantitatif. En vérité, qu’il y ait ou non suggestion, la portion de durée que nous synthétisons spontanément est toujours fort restreinte. Si, contrairement à l’hystérique hypnotisé, une personne normale, dans des conditions normales, embrasse en même temps un plus grand nombre de représentations, c’est qu’elle a pris à l’égard de la durée où elles se succèdent un recul suffisant. Elle est dédoublée, sa spontanéité est brisée et elle accède ainsi à la conscience réfléchie de son être temporel. Il y a là avec les sujets observés par Janet plus qu’une différence de degrés: il s’agit d’une attitude mentale radicalement différente, d’un véritable saut qualitatif. A distance de son vécu, la personne peut en comparer les éléments, les situer les uns par rapport aux autres, les ordonner, bref les juger. Mais le jugement que nous portons sur notre vie implique qu’on s’en détache pour la dominer par la pensée. Le regard que nous portons sur nos représentations n’est pas lui-même une représentation.
  Récapitulons pour terminer les caractères essentiels du changement mental produit par l’hypnose. Le sujet hypnotisé est passif. Si l’effort crée la conscience, il est donc inconscient ou moins conscient que dans la veille. Toute conscience pose un objet à l’égard duquel elle introduit une distance. La conscience de soi enveloppe donc une objectivation de soi et un recul : elle clive l’unité personnelle entre une nature déterminée et l’esprit qui la contemple et la juge. Dans l’hypnose au contraire, le sujet coïncide avec ses impressions ; il sent mais ne se connaît pas sentant. Il est absorbé dans la nature et unifié. Puisque notre vie se déroule dans le temps, toute modification structurelle du psychisme retentira sur le vécu temporel. Dans l’état vigile, le sujet se connaît comme un être temporel ; il faut pour cela qu’il objective sa durée, qu’il la considère comme autrui pourrait le faire afin de situer son présent sur la ligne du temps. La conscience de la temporalité a pour conséquence un dédoublement de la personne et une spatialisation du temps. Dans l’état hypnotique, le sujet dure sans se savoir temporel ; il ne se donne pas une vue d’ensemble du déroulement de sa vie. Son vécu temporel, étranger à l’espace, est en quelque sorte musical. Faute de recul, il ne synthétise qu’une petite fraction de sa durée et son champ de conscience est par conséquent réduit. Puisque tous ces caractères de la conscience, objectivation, séparation, clivage, spatialisation sont des conséquences de l’effort on a pu logiquement déduire les traits inverses de l’abolition de toute activité. Notre hypothèse sur l’état mental hypnotique peut donc d’abord se justifier comme une implication des méthodes d’induction qui, toutes, avons-nous vu, ont pour but de produire la passivité. Il faut voir maintenant dans quelle mesure elle permet d’éclairer quelques-uns des effets objectivement observables des faits de suggestion.
                                                                                                                
Les effets de l'hypnose
                                                                                                                     
  L’amnésie post-hypnotique a été considérée par de nombreux chercheurs comme un caractère essentiel de l’hypnose. Certains d’entre eux comme Bernheim et Dynes en ont même fait le critère de son existence. Mais des recherches plus précises peuvent conduire à mettre en doute ce point de vue. On s’est demandé jusqu’à quel point l’amnésie post-hypnotique est réelle, la seule affirmation par le sujet qu’il ne se souvient de rien n’étant pas tenue pour une preuve suffisante. Les chercheurs ont été ainsi conduits à déterminer objectivement l’importance de cet oubli. Il dépendrait du type de matériel qui doit être oublié, ou plutôt, du type de réponse associée au rappel. Le rappel symbolique est le plus affecté (100 % d’amnésie) et, en général, l’effet de l’amnésie posthypnotique décroît dans la mesure où la réponse de rappel se rapproche d’un simple réflexe naturel. Au contraire, plus le cortex est en jeu, plus forte est l’amnésie. (7)
  Si tout notre passé est conservé par la synthèse spontanée de la durée, l’amnésie post-hypnotique, ainsi d’ailleurs que toute amnésie, doit se comprendre comme une simple incapacité de rappel puisque le souvenir n’est pas détruit. Pourquoi donc le souvenir de l’expérience hypnotique est-il difficilement évoqué ? Parce que au moment même de cette expérience, il n’y a pas eu de prise de conscience temporelle puisque le sujet hypnotisé était passif.
  Un être passif en effet coïncide avec les modifications qui l’affectent. Il ne les connaît pas puisque il ne les projette pas à distance comme un objet. Ainsi il dure mais il ne se sait pas durer. Pour prendre conscience du caractère temporel de mon existence, je dois situer mon présent sur la ligne du temps par rapport à un passé révolu et à un avenir à naître. Je cesse alors de m’identifier avec la mouvance du présent ; j’ai pris à son égard un recul afin de le comparer aux autres dimensions du temps. Mais cette objectivation de ma durée implique un effort incompatible avec la passivité hypnotique. Un être purement passif au contraire vit son présent mais ne le pense pas. Il ne sait pas que son présent est un présent, il ignore la temporalité de son existence. Comment pourrait-on situer dans le temps lors du rappel du souvenir une expérience vécue sur un mode atemporel ?
 Le rappel en effet implique le plus souvent une reconstitution logique et une orientation à travers les cadres sociaux de la mémoire. Ce travail mental, souvent rapide et inconscient, conditionne la localisation du souvenir. On évoque devant moi le nom d’un auteur que j’ai lu autrefois. C’est un philosophe et je n’ai accédé à la philosophie qu’à tel âge, dans tel cycle d’études. Par la suite, ma vie intellectuelle, professionnelle, m’a détourné de préoccupations métaphysiques : je commence donc à situer le souvenir dans le panorama de ma vie, mais il a fallu pour cela faire l’effort de l’objectiver, de dégager la trame logique des événements qui la composent, de l’insérer dans des cadres sociaux qui jalonnent le temps universel et sont pour moi d’indispensables points de repère. Bref, le souvenir que je récupère est lourd d’investigation logique et de décentration sociale. Or comment localiser dans l’enchaînement objectif des causes et des effets une expérience vécue étrangère à l’ordre du temps et à sa formulation sociale. Le sujet hypnotisé fait corps avec la suggestion, mais ne la pense pas c’est à dire ne la situe pas dans le contexte de sa vie. C’est ce dont témoigne l’observation suivante de Pierre Janet :
  « Berthe caresse son petit chien Finaud qu’elle croit sur ses genoux ; elle paraît avoir le même état de conscience qu’à l’ordinaire, elle parle à son chien, et semble avoir une certaine activité de pensée. Mais ce n’est là qu’une illusion : si on l’examine on remarque d’abord qu’elle n’a plus un état de sensibilité normale, au lieu d’être seulement anesthésique du côté gauche, elle est devenue anesthésique totale, ses yeux semblent ne point voir car elle ne distingue aucun objet placé devant elle ; ses oreilles semblent ne point entendre car les personnes qui lui parlent ne parviennent pas à obtenir de réponse. J’arrive un peu moi-même, et non sans difficulté, à me faire écouter, peut-être parce qu’ayant donné la suggestion je fais jusqu’à un certain point partie de son rêve. Mais j’obtiens des réponses bizarres, incohérentes : Berthe ne peut plus me dire son nom, ni son âge, ni son costume ; elle ne sait plus où elle est, elle ne se souvient de rien, en un mot l’ensemble des sensations et des souvenirs qui constituent sa personnalité semblent disparus ou plutôt il semble qu’il n’y ait plus là de personnalité. Il n’y a plus dans cet esprit qu’une seule chose, l’idée envahissante du petit chien Finaud qui se développe complètement et isolément. Je ne serais pas surpris si tout à l’heure Berthe n’a aucun souvenir de ce rêve, puisque en réalité elle n’y a pas assisté ». (8)
  C’est donc parce que l’expérience hypnotique s’est déroulée dans ce que nous avons désigné comme une synthèse spontanée du temps qu’elle ne peut être volontairement rappelée ; c’est au contraire parce qu’ils se rapportent à des événements autrefois situés dans une synthèse réfléchie du temps que nous évoquons sans peine les souvenirs de notre vie consciente. Dans cette perspective s’éclairent les observations des expérimentateurs sur l’amnésie post-hypnotique. Il n’est pas surprenant que le rappel symbolique soit le plus affecté. Parler en effet, c’est toujours parler pour autrui. Or, comment objectiver le souvenir d’une expérience qui se situe aux antipodes de l’objectivité. L’acquisition d’un réflexe n’exige au contraire aucune décentration. Le lien entre l’excitant et la réponse ne doit pas être pensé ; il suffit que le conditionnement soit établi par les procédures convenables. Il est donc normal qu’un apprentissage de ce type en état d’hypnose puisse être conservé au réveil. Ainsi les observations relatives à l’amnésie post-hypnotique peuvent se déduire d’une définition de l’hypnose comme passivité. On peut interpréter dans la même perspective les régressions.
  Dans la régression, la personne en état d’hypnose échange sa personnalité actuelle avec une personnalité qu’elle avait lorsqu’elle était plus jeune, généralement une personnalité de son enfance. L’authenticité de cette expérience pourra être mesurée en soumettant le sujet à divers tests d’intelligence, d’association de mots, de dessin, au Rorschach, etc. Les chercheurs ont souvent remarqué à l’occasion de ces contrôles une intervention de la personnalité adulte comme si le sujet, sans véritablement régresser à l’enfance, jouait le rôle d’un enfant. Mais il y aurait, à côté de ces comédies de l’enfance jouées par l’adulte, d’authentiques régressions attestées par l’observation chez le patient de réactions physiologiques analogues à celles qu’il avait à l’âge de la régression. En fait, la plupart des expériences de régression, sinon toutes, ressortissent à la fois à ces deux schémas explicatifs. Lorsqu’en effet l’adulte pour obéir à la suggestion joue le rôle de l’enfant qu’il était autrefois, il fait appel à des bribes de son passé, souvenirs revenus au hasard qu’il combine entre eux et complète par une affabulation appropriée. Inversement, une régression absolument authentique serait à la limite contradictoire puisqu’elle impliquerait l’abolition de toute influence des événements postérieurs à la période où le sujet régresse et par conséquent de l’état hypnotique et de la suggestion de l’hypnotiseur. La plupart des expériences de régressions seraient donc des mixtes où « le comportement total du sujet sera déterminé en partie par le «rôle à jouer» et en partie par un mouvement vers un état psychophysiologique antérieur ». (9)
  Ces observations peuvent être éclairées par notre définition générale de l’hypnose. Remarquons d’abord que si tout notre passé se conserve, la régression est théoriquement possible. Sans doute, quand nous évoquons une période de notre vie, nous ne nous imaginons pas la revivre. Nous la situons sur la ligne du temps à distance de notre présent dans un ordre logico-social d’événements. Mais cette reconstruction intellectuelle du passé suppose une matière sous-jacente: si le passé ne se conservait pas, il ne serait pas possible de reconstituer ensuite la trame ordonnée de notre vie. Peut-être même, est-ce l’activité propre à la pensée réfléchie du temps qui refoule l’émergence du souvenir brut tel que l’événement fut autrefois vécu. Certains malades revivent hallucinatoirement des scènes qu’ils sont incapables d’évoquer volontairement. Guéris, ils retrouvent leur possibilité de rappel, mais les hallucinations disparaissent. (10) Dans des expériences de mémoire affective on revit au présent comme dans un rêve éveillé des états éprouvés autrefois. En suspendant l’activité mentale, l’hypnose abolit la distanciation critique et la mise en ordre des souvenirs qui caractérisent la pensée réfléchie du temps. Elle instaure la coïncidence du sujet avec sa durée. Or, avons-nous vu, sur le plan de la durée vécue, le passé n’est pas projeté à distance du présent mais fait bloc avec lui comme en témoignent certaines expériences limites dans lesquelles le sujet se donne en un très bref moment une sorte de vision panoramique de sa vie entière. Dans la régression authentique, le sujet revit son existence au lieu de la penser dans le temps parce qu’il est devenu passif.
  Mais l’abolition de l’effort explique aussi le succès de ce jeu de rôle que l’hypnotisé entreprend pour obéir à la suggestion. Sans doute, un acteur entre-t-il jusqu’à un certain point dans la peau de son personnage et commence-t-il, par la magie de l’image, à en éprouver les émotions. Mais il conserve toujours à son égard assez de distance critique pour éviter toute confusion. Il sait qu’il joue, que ce jeu a un temps, qu’il se situe dans un projet qui l’englobe et le relativise. Bref, il pense ce jeu dans sa vie et sa vie dans le temps et il échappe par là à la fascination de l’image pourtant renforcée par les gestes exécutés ou perçus, les paroles proférées ou entendues. L’image en effet tend naturellement à se constituer en perception, mais elle est repoussée sur le plan de l’irréel par l’activité critique de la veille. Puisque cette activité est abolie dans l’hypnose, on peut comprendre que le sujet hypnotisé ait tendance à croire en la réalité des images. Tendance d’autant plus puissante que l’image n’est pas ici une fiction à construire de toutes pièces mais une expérience antérieure, virtuellement présente en lui et dont sans doute des bribes restent encore vivantes dans sa mémoire.
  Ainsi, la suppression de l’effort nous permet-elle de rendre compte non seulement d’une vraie régression ou du moins de ce qu’il y a de «revivification » (11) dans toute régression, mais aussi de la croyance du sujet hypnotisé au rôle d’enfant qu’il joue pour obéir à la suggestion. En effet la distinction entre le présent et le passé, le réel et l’imaginaire suppose une activité mentale, une objectivation de la durée vécue, un clivage de la personne que le sommeil hypnotique abolit. Dans cette perspective les expériences de régression exprimeraient moins un pouvoir réel et positif de l’hypnose que la conséquence de l’abolition d’une fonction supérieure. C’est dans une perspective identique que doivent être étudiés les changements de personnalité.
  Chacun porte en lui des tendances multiples, souvent contradictoires. L’ascète n’ignore pas les tentations du jouisseur et celui-ci peut regretter parfois un idéal de vie et en assumer, en rêve, les contraintes. L’évocation de la plupart des vertus et des vices éveille en nous un écho car elle réactive quelque aspiration mort-née ou quelque désir assoupi. Bref tout homme, comme on l’a dit, a en lui la forme entière de l’humaine condition. Parmi ces traits multiples, il opère un choix sous l’influence de l’éducation, des circonstances, de la réflexion personnelle. Une personnalité est donc l’actualisation de quelques possibles seulement dans un éventail plus large. Ceux qui n’ont pas été choisis n’en sont pas pour autant anéantis. Lorsqu’ils n’ont pas été refoulés, ils sont repoussés au loin dans un au-delà de rêve. L’homme normal et conscient en effet prend une distance à l’égard de ses tendances afin de les peser et construit une vie à peu près cohérente en fonction du poids accordé à chacune d’entre elles. A l’occasion de ce recul, il les ratifie ou les écarte, leur confère le statut d’espérance, de tentation ou de folie. La personnalité vigile est donc un choix qui résulte d’un effort de synthèse et d’objectivation : je cesse de coïncider avec le tumulte des désirs, des élans, des craintes afin de m’en donner une vue d’ensemble ; je pourrai alors, dans la perspective de mon projet, en assumer certains et les hiérarchiser dans une conduite. Il s’agit là, bien entendu, d’une limite idéale. Mais tous, plus ou moins, y tendent au moins sous la pression des exigences sociales, à tel point que cet effort pour situer l’élément dans un ensemble peut être tenu pour critère de normalité. En supprimant l’effort, l’hypnose abolit ce recul et par là même l’appréhension globale de l’existence qu’il autorise. Dans cet état, la suggestion de quelqu’une des personnalités virtuelles qu’il porte en lui développe chez l’hypnotisé tous ses effets car ils ne sont pas confrontés aux autres tendances et inhibés par la considération de l’ensemble. Un romancier actualise à travers le personnage qu’il crée un éventail de possibles qui sommeillaient en lui. Mais il sait qu’il n’y a là qu’une fiction car il conserve à l’égard des émotions et des images qu’il développe assez de distanciation critique pour leur conférer leur juste place dans l’ensemble de sa vie. C’est ce recul que supprime l’hypnose et c’est pourquoi le sujet hypnotisé s’identifie au personnage suggéré.
  Ainsi, chacun des effets de l’hypnose se rattache-t-il à une même cause, l’abolition de l’effort. L’activité mentale, avons-nous vu, instaure une distance entre la personne et son vécu. Elle clive l’être. A l’occasion de ce dédoublement, les états mentaux sont objectivés. Puisque le temps est la forme générale de toute vie psychique, cette objectivation de la vie mentale revêtira d’abord l’aspect d’une objectivation du temps. La personne se donne une vision panoramique et ordonnée de son existence dans laquelle elle pense son présent. La suppression de l’effort entraîne celle de ses effets. Passif, le sujet hypnotisé coïncide avec son vécu : il ne peut l’objectiver ni par conséquent le penser. Il est donc incapable de se représenter son existence dans le temps. Il vit dans l’instant ou plutôt, puisque l’instant n’est qu’une fiction, il reste au niveau d’une synthèse spontanée du temps : il n’appréhende donc consciemment qu’une part restreinte de sa durée. Les hallucinations et leur accompagnement somatique, l’amnésie post-hypnotique, les régressions, les personnalités diverses jouées par l’hypnotisé sous l’influence de la suggestion sont des conséquences de ce changement essentiel.
  Dans cette perspective, l’hypnose ne crée pas à proprement parler une structure mentale nouvelle. Ou du moins, l’état psychologique différent de la normalité qu’elle instaure naît de l’abolition d’une fonction supérieure et du cortège d’inhibitions qu’elle commande. Elle constitue, en ce sens, une illustration de la loi de dissolution formulée par Hughlings Jakson.
  Cette fonction supérieure est, avons-nous vu, une fonction d’objectivité. C’est parce que les paroles de l’hypnotiseur cessent d’être reçues comme moyen de dénomination révélant un ordre de réalités pensable par tous qu’elles peuvent éveiller, par réflexe conditionné, l’image des choses auxquelles le mot fut jadis associé. L’abolition de sa fonction objectivante ramène le langage à sa source primitive et réactive un pouvoir évocateur du mot habituellement tenu en lisière. De même l’image ne développe ses virtualités et ne se transforme en sensation que dans la mesure où s’estompe le processus critique qui la compare au monde perçu. (12) L’amnésie post-hypnotique, les régressions, la création de personnalités fictives impliquent comme on l’a vu l’effacement de la pensée d’un ordre logique des événements dans un temps universel où la personne situe son présent. Bref l’hypnose supprime la vision objective du monde et de soi-même.
                                                                                                                
L'état mental hystérique et l'hypnose
                                                                                                                             
Il nous reste, pour confirmer notre hypothèse, à examiner le rapport du vécu hypnotique avec l’hystérie. Sans doute, si l’on réduit la suggestion à la seule hétéro-suggestion, les observations peuvent apparaître contradictoires et les conclusions sur la personnalité la plus sensible à la suggestion divergentes. (13) En effet l’hystérique, parfois saturé par ses propres fantasmes, peut rester imperméable aux suggestions d’un hypnotiseur étranger à son monde intérieur. Mais, en réalité, le problème a été mal posé.
Rappelons en effet qu’il faut distinguer dans l’hypnose un processus essentiel et un procédé simplement commode pour le produire. L’essence du phénomène, c’est le pouvoir d’une pensée qui se transforme en sensation et finit par entraîner des modifications importantes dans la personnalité et sur le plan somatique. Le procédé consiste à faire appel à l’autre pour concilier l’abolition de l’effort avec la concentration sur une seule idée. Ces deux aspects ne sont pas nécessairement liés comme en témoigne l’existence d’une autosuggestion. Mais comme l’hétéro-suggestion est plus facile et généralement réussit mieux que l’autosuggestion, elle a été plus utilisée et considérée à tort comme l’essence du phénomène. Il y a là une confusion qui fausse d’emblée la position du problème des rapports de la suggestion avec l’hystérie.
Si nous nous en tenons à l’essence de la suggestion, puissance d’une pensée qui envahit l’esprit et finit par se somatiser, il est indubitable que l’hystérie en constitue le plus parfait exemple. Babinsky, après avoir soumis à la critique les prétendus symptômes organiques par lesquels on cherchait à caractériser cette névrose, les rejette tous. Le domaine de l’hystérie étant ainsi déblayé, il montra toute la valeur, dans la genèse des accidents hystériques, du rôle de la suggestion et de la suggestion seule qu’il s’agisse d’autosuggestion, d’hétéro-suggestion ou même de suggestion médicale. D’où le nom de Pithiatisme qu’il attribue à la «grande névrose ». Janet montre que lorsque le malade s’améliore, la suggestibilité diminue. On a même pu soutenir qu’il n’y avait pas de suggestion authentique possible hors d’un terrain hystérique. D’ailleurs, la conversion somatique est la caractéristique essentielle de l’hystérie. Elle implique bien une aptitude exceptionnelle à la suggestion puisque ici l’idée non seulement devient croyance mais parvient à s’incarner. Une pensée inconsciente peut produire chez l’hystérique une paralysie, une douleur dont on vérifie aisément l’origine mentale puisque les zones anatomiques qu’elles concernent relèvent de centres nerveux disparates. Bref, l’hystérie constitue un état de suggestibilité en quelque sorte naturel.
Or, la description que donne Pierre Janet de l’état mental des hystériques (14) coïncide exactement avec les traits du vécu hypnotique.
L’hystérique est moins capable qu’un autre de fixer son attention sur une tâche un peu longue : la lecture et la compréhension d’un texte, par exemple. Un rien peut le distraire du travail entrepris. Et pourtant, ce distrait pathologique peut être absorbé par une représentation, au point que tout le contexte lui devienne inconscient. Pierre Janet cite le cas d’une malade qui présente des points corporels hyperesthésiés (15) : le simple frôlement de ces points provoque chez elle la douleur. Or, quand elle est occupée par un travail, ou une simple conversation, la malade, en quelque sorte fascinée par l’intérêt, oublie tout le reste, au point que le psychiatre peut pincer brutalement les points sensibles sans parvenir à la distraire. L’hystérique s’absorbe dans la représentation actuelle ; ne prenant à son égard aucune sorte de recul, il ne la situe pas dans un contexte plus large. Quand Berthe « ... pense à la Salpêtrière, elle prétend y avoir été toute sa vie et oublie les rues de Paris. Quand elle rêve aux rues de Paris, elle ne connaît plus la Salpêtrière et ne sait plus s’y diriger. Maria se fixe si bien sur une idée qu’elle devient incapable de sentir aucune impression extérieure; on peut la soulever et la porter d’une chambre dans une autre sans qu’elle s’en aperçoive ». (16)
Janet raconte que la même Berthe fascinée par les boutons du corsage d’une dame se met à les arracher. Quand on l’arrête, elle avoue : «... un rien m’attire et j’oublie tout ». Bref, l’hystérique comme le dit fort bien l’une de ces malades « tombe dans une idée comme dans un précipice » (17) et remonte très difficilement la pente. La contradiction n’est qu’apparente. L’hystérique coïncide avec ses représentations, il ne prend à leur égard aucune sorte de recul. Par cette distance que l’homme normal prend à l’égard de sa représentation, il la situe dans un contexte et la met, en quelque sorte, en concurrence avec d’autres : si, par exemple, on lui présente une image, il sait que l’image montrée n’est qu’une image, qu’elle témoigne de l’intérêt qu’a pour lui celui qui la lui présente, qu’elle est plus ou moins ressemblante, qu’il perd son temps à la regarder, etc. L’hystérique au contraire adhère pleinement à sa perception, il est sa perception et rien d’autre. On comprend par là que le contexte lui devienne inconscient.
Mais on peut expliquer du même coup son impuissance à prêter attention à une tâche un peu complexe. Pour comprendre un texte par exemple, il faut replacer chacun des éléments qui le constituent dans un ensemble organique. Je dois cesser d’adhérer à telle formule frappante, à telle image évocatrice, pour la situer dans un sens général qu’elle contribue à préciser. Mais, bien évidemment, pour s’élever ainsi à la pensée de l’ensemble, il ne faut plus coïncider avec l’élément. Bref, toute tâche un peu complexe suppose la pensée d’un ordre temporel. Mais on ne pense le temps qu’à la condition de renoncer à le vivre. Or l’hystérique reste sur le plan du vécu. C’est ce que confirment les troubles de la mémoire, si fréquents dans cette névrose. Telle malade relit interminablement la même page d’un roman : (18) en effet, parvenue à la fin elle a oublié le début. Une autre ne peut répondre qu’à de courtes questions, sinon elle ne peut réaliser la synthèse de ce qu’on lui demande. (19) Une troisième oublie ses propres phrases et interroge ses interlocuteurs : « qu’est-ce que je disais ? » (20)
Pourtant, les souvenirs ne sont perdus qu’en apparence. En réalité, le malade en dispose pour modeler son comportement de telle ou telle manière. Célestine prétend avoir tout oublié de Janet et des faits ayant quelque rapport avec lui. Mais elle sélectionne très précisément ses oublis en fonction de ce critère : est oublié ce qui a rapport à Janet, et cela seulement. Le critère est inconscient mais agissant pour déterminer un choix aussi précis. De même, un autre malade qui dit ne plus se souvenir d’une pénible expérience, au cours de laquelle un chien enragé l’avait mordu, témoigne de la peur à l’égard des chiens rencontrés. (21) Bref, le souvenir est inconscient. Pourquoi ?
On a vu que Pierre Janet explique ces traits de l’hystérie par une incapacité à la synthèse, un rétrécissement pathologique chez le malade du champ de la conscience. On comprendrait par là son impuissance à se concentrer sur une tâche longue et complexe, l’oubli du début de la page, du roman ou de la question posée. Les anesthésies, autres stigmates de cette névrose, relèveraient d’une explication identique. La «griffe du diable » que l’on cherchait au Moyen Âge, chez les présumées sorcières, ne serait qu’une anesthésie par distraction, analogue à celle dont nous avons donné l’exemple plus haut. L’hystérique ne disposerait pas d’un faisceau de conscience suffisamment étendu pour appréhender la totalité de son corps. Et c’est pourquoi, les sensations qui ne tombent pas sous le faisceau étroit de son attention présente sont inconscientes. Comme l’animal dont parlait Biran, l’hystérique les sent « sans se savoir sentant ». Et Janet met en évidence que la sensation, bien qu’inconsciente comme le souvenir, a été enregistrée et reste parfois agissante.
La distinction que nous avons précédemment établie entre une synthèse spontanée et une synthèse réfléchie du temps éclaire ces observations. Bien évidemment l’hystérique comme chacun accède à la synthèse spontanée : s’il voit les couleurs, entend les sons comme l’homme normal, il faut bien qu’il globalise les vibrations qui les composent. Et sans doute, est-il lui aussi capable de saisir l’unité du langage parlé ou musical. Or, avons-nous vu, s’il y a une synthèse partielle, il faut admettre la synthèse totale. Chez lui comme chez tous, le passé se conserve donc et pourra influencer inconsciemment la conduite. Cependant, il ne présentifie spontanément qu’un étroit fragment de sa durée et en cela encore il est identique à l’homme normal. Mais, lorsqu’il s’agit d’embrasser une étendue plus large de passé, on sait que celui-ci en reconstruit le cours dans une aperception pensée et voulue. Cette synthèse réfléchie à cause du recul qu’elle implique est difficile à l’hystérique dont la vie se déploie sur le plan de la spontanéité. Il est donc réduit aux possibilités limitées de la synthèse naturelle.
Et c’est ce qui explique son incapacité à saisir, par exemple, l’unité organique d’un texte ou d’une consigne d’action un peu complexe. Bref, l’étroitesse du champ de conscience, soulignée à juste titre par Janet, témoigne de son impuissance à s’élever d’un plan à l’autre, à passer de la spontanéité à la réflexion. Les souvenirs lointains ne sont pas récupérés car ils ne sont pas dominés par la pensée, intégrés dans un ensemble que la personne ordonne et structure, car elle est à distance de lui. Mais ces souvenirs, non pensés, peuvent cependant modeler un comportement lorsque la situation présente les évoque par le jeu des lois de l’association. Ils sont inconscients, mais agissants.
Nous aboutirions à des conclusions analogues en étudiant l’aboulie, autre conséquence importante de l’hystérie. Les actes les plus simples posent aux malades un redoutable problème : Marcelle met deux minutes pour donner au médecin son crochet, un quart d’heure pour lui remettre un crayon. (22) Une autre malade ne parvient pas à prendre une aiguille et du fil et il faut fractionner l’acte en plusieurs jours. Pourtant, l’acte est effectué sans problème, si la malade n’en prend pas conscience. Tel sujet, incapable de placer consciemment un chapeau sur une patère, le fait très normalement en état d’hypnose. Mais si on l’arrête et si on l’interroge avant l’achèvement de l’acte, elle nie être en train d’exécuter l’acte commandé. Elle ne sait pas, note Janet, que c’est un chapeau, qu’il est à moi, qu’elle le prend pour me rendre service. Berthe, habile ouvrière, fait de fort jolies choses. Mais, dit-elle, «ce n’est plus moi qui travaille, ce sont mes mains. Elles n’exécutent pas trop mal mais sans que j’y sois pour rien. Quand c’est fini je ne reconnais pas du tout mon ouvrage, je constate que c’est bien, mais je me sens tout à fait incapable d’avoir fait cela... Si on me disait ce n’est pas toi qui l’as fait, je répondrais c’est vrai ce n’est pas moi... Quand je veux chanter, impossible, et d’autres fois j’écoute ma bouche qui chante très bien cette chanson…Ce n’est certainement pas moi qui marche, je suis comme un ballon qui rebondit tout seul... Quand je veux écrire je ne trouve rien du tout à dire, ma tête est vide, il faut que je laisse ma main écrire ce qu’elle voudra et alors, elle remplit quatre pages, tant pis si c’est absurde... Quand je compte j’écris le résultat mais je sais bien que je ne l’ai pas trouvé... Je ne comprends plus rien à mes idées, elles tombent toutes seules, on dirait qu’elles sont écrites sur un grand rouleau qui se déroule devant moi... Je ne suis plus rien qu’un polichinelle dont quelqu’un tient la ficelle, tout s’éloigne de moi, je ne suis plus là que pour représenter ». (23)
Bref, le malade réussit parfaitement une tâche même complexe à la condition d’être si totalement engagé dans l’action qu’il fait corps avec elle. Exactement identifié à l’acte qu’il effectue il ne dispose plus du recul nécessaire pour juger que c’est tel comportement qu’il accomplit et non tel autre, que c’est lui qui agit. Il perd corrélativement la conscience de son identité personnelle et de l’œuvre à exécuter. La distinction du sujet et de l’objet s’abolit au profit d’une unité dynamique, sans aucune faille.
Dans cette perspective s’éclairent les nombreuses observations des psychiatres sur les conditions de réussite d’un acte par l’hystérique. Telle malade quasi impotente danse, ou nage, en état de somnambulisme. Telle autre qui fait un score dérisoire au dynamomètre (effort conscient pour obéir au psychiatre) est capable dans le feu de l’action (sans y penser explicitement) de réaliser des prouesses physiques : elle soulève des fauteuils avec aisance pour faire le ménage, rosse sous l’effet de la colère des hommes vigoureux. (24) Des temps de réaction de ces malades, démesurément longs, sont très diminués s’ils ne prêtent pas attention à l’acte effectué. (25) Toujours on note que l’efficacité est inversement proportionnelle à l’effort déployé et à la conscience de l’acte (et nous savons que l’effort et la conscience sont corrélatifs).
Parfois, le malade est le premier surpris de cette constatation ; il perçoit bien que le succès de ses tentatives est lié à une dépersonnalisation. Aussi pourra-t-il attribuer à quelques forces étrangères les effets heureux d’une activité, qu’il n’a pas expressément voulue et maîtrisée. Ainsi, telle malade, dont Janet étudie les temps de réaction par un dispositif expérimental, a une crise d’extase mystique. Les temps de réaction deviennent alors très courts, bien que l’expérimentateur fasse tout son possible pour la distraire. Après l’expérience elle dira : « Je crois avoir toujours appuyé sur l’appareil comme vous me le demandiez. Le Bon Dieu a dû diriger ma main pour qu’elle puisse vous obéir car pour moi je ne pouvais plus y faire attention. » (26)
Tous ces faits manifestent que la vie de l’hystérique ne peut se déployer avec quelque efficacité que sur le plan de la spontanéité. Son incapacité à fixer l’attention sur une tâche complexe, son absorption dans une représentation qui le fascine, son impuissance à évoquer consciemment des souvenirs qui pourtant influencent son comportement, l’étroitesse de son champ de conscience, son égocentrisme, la forme très particulière de son aboulie qui lui interdit l’accomplissement volontaire et conscient d’actes parfaitement réussis lorsqu’il ne pense pas à leur exécution, bref chacun des traits que Pierre Janet reconnaît aux hystériques s’inscrit dans un vécu temporel spécifique. L’hystérique coïncide avec la mouvance de la durée mais il ne s’en distancie pas pour s’en donner une vue d’ensemble. Il vit dans le temps mais ne pense pas le temps et ne se pense pas dans le temps. Sans doute réalise-t-il naturellement cette expérience de la durée pure que Bergson a cherché à définir, et si difficile à éprouver pour celui qu’une longue habitude a engagé bien avant dans les voies de l’effort, de la réflexivité et de la conscience de soi.
On voit donc que le principe explicatif par lequel nous avons cherché à rendre compte des effets de la suggestion et de l’hypnose éclaire bien l’hystérie dans ce qu’elle a de spécifique dans le champ des névroses. Cela ne doit pas nous surprendre puisque l’hystérie constitue un terrain particulièrement propice à la suggestion. Si l’on s’en tient à l’aspect de la névrose que nous avons souligné, on peut dire que l’hystérie réalise un état naturel de suggestion ou que la suggestion produit une structure hystérique artificielle et momentanée. (27)
L’hypnose n’est donc pas un phénomène isolé relevant d’une explication autonome. Elle est au contraire indissociable des lois générales du psychisme. Elle n’a pu apparaître comme un mystère que dans la mesure où l’on n’a pas rattaché cette conséquence aux prémisses qui la fondent et l’éclairent. Une théorie de l’hypnose dépasse donc la simple explication d’un fait rare et quelque peu marginal ; elle enveloppe une interrogation plus ample sur la nature de la conscience et les conditions de son émergence. L’hypnose est un retour à la simplicité native dont l’effort nous avait éloigné.
Le but commun des procédés de suggestion est de retrouver la vie dont la pensée nous a progressivement détaché. L’homme qui réfléchit (et toute conscience implique réflexion), devient peu à peu étranger à la nature qu’il porte en lui. Pourtant, sa conscience qui la juge ne saurait complètement s’en séparer. Il est à la fois conscience et nature. C’est « l’animal malade » dont parlait Hegel. La suggestion endort la conscience pour retrouver la nature. Ainsi comprise, elle n’est pas un pouvoir artificiel acquis à la faveur de quelque gymnastique mentale, mais un retour aux sources.
 
Article publié dans L'ENSEIGNEMENT PHILOSOPHIQUE, mars-avril 1995. (L'ENSEIGNEMENT PHILOSOPHIQUE autorise la reproduction de ses articles à la condition que la référence d'origine soit indiquée. )
 
(1). Nous avons tenté, ailleurs, de déterminer la nature, l’importance et les limites de l’intervention de l’autre dans la suggestion. Cf. Michel Larroque Hypnose. suggestion et autosuggestion, Editions L’Harmattan, 1993.
(2). L. Chertok, L’hypnose. Ed. Masson et Cie. 3e édition. Paris 1963. p. 140.
(3). Pour Pierre Janet, la description que donne Maine de Biran de la vie animale correspond à l’état cataleptique. Cf. L’Automatisme psychologique. Chapitre 1, paragraphe 4, p. 62
(4). Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, Chapitre 2.
(5). L’Automatisme psychologique. Première partie. Chapitre 3, paragraphe 4. L ‘amnésie et la distraction.
(6). Ibid.
7. A Weitzenhoffer, Hypnose et suggestion, traduction Métadier, Ed. Payot, Paris 1967, ch. 13, p. 174.
(8). P Janet, L’Etat mental des hystériques, 1ère partie, 2ème section. « Les accidents mentaux des hystériques ».Ch 1, paragraphe 2, p. 214.
(9). Weitzenhoffer. Ibid, Chapitre XIV, p. 189.
(10). Voir le cas Irène. étudié par Janet. Cf. Pierre Janet, L’évo1ution de la mémoire et la notion du temps, Boivin, Paris 1928, tome Il. chapitre 2, Le Récit, p. 203.
(11). Ce terme a été forgé par Erickson et Kubie pour designer la régression authentique dans laquelle le sujet retourne à l’état psychologique qui fut le sien à l’âge de la régression avec, en même temps, une suppression réversible de tous les événements postérieurs à l’âge de la régression. Cf. Erickson M.H. et Kubie L. S. : «The successful treatment of a case of acute hysterical depression by a return under hypnosis to a critical phase of childhood. » Psychoanal. Quart.. 1941. 10, p. 529-609.
(12). Sur les hallucinations provoquées par l’hypnose et leur accompagnement somatique, cf. Michel Larroque Hypnose, suggestion et autosuggestion, éditions L’Harmattan. 1993.
13. Charcot, Janet rattachent directement l’hypnose à l’hystérie. Ce point de vue, déjà contesté à l’époque, est nuancé par Chertok.
(14). L’interprétation psychanalytique qui a quelque peu éclipsé l’œuvre du maître français, si elle apporte certes des éléments nouveaux, ne la rend nullement caduque. Les théories de Janet et de Freud ne sont pas contradictoires mais complémentaires.
(15). P. Janet, L’automatisme psychologique, Chapitre III, paragraphe 4, p. 190.
16. Janet, L état mental des hystériques. 2ème édition. Alcan, Paris 1911, 1ère partie, section 2, paragraphe 4, p. 235.
(17). Janet. Ibid. 1ère partie, section 2, paragraphe 4, p. 235.
(18). P. Janet, L’état mental des hystériques, 1ère partie,1ère section : « Les stigmates mentaux de I’hystérie » chapitre 2. paragraphe 1, p. 80.
(19). P. Janet, Ibid. 1ère partie, 1ère section, chapitre Il, paragraphe I. p. 80.
(20). P. Janet, L’état mental des hystériques, l ère partie, l ère section, chapitre Il, paragraphe 1, p. 80.
(21). Ibid. p. 88.
(22). P. Janet. Etat mental des hystériques, 1 ère partie, 1ère section, ch. III, par. 2. p. 122.
(23). Ibid., p.127-128.
(24). Ibid., chapitre 4, paragraphe 1, p. 143.
(25). P. Janet, Ibid., 1 ère partie, 1 ère section, chapitre 4, paragraphe 1, p. 138.
(26). P. Janet, Névrose et idée fixe, Alcan, Paris, 1898, tome I. chapitre 2, p. 99.
(27). L’examen de la structure obsessionnelle confirme indirectement notre thèse. L’opposition de l’hystérie et de la structure obsessionnelle est classique. L’obsessionnel se caractérise par des traits exactement contraires à ceux de l’hystérique : incapacité de coïncider avec le vécu actuel, effort démesuré pour embrasser par la pensée la totalité de l’existence, hyper-réflexivité, distance à soi pathologique. Or les praticiens sont unanimes pour affirmer que ce type de personnalité est très difficilement hypnotisable.

 

 

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