JACQUES GUIGOU
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POÉSIE
















POÉSIE COMPLÈTE

1980 - 2020





© Copyright 

L'impliqué, 2020

isbn 978-2-906623-38-5





L’INFUSÉ RADICAL

1980



Mon corps d’écriture jouit

Désir d’écrire  Désir écrit dans mon corps
    Mon corps t’écrit désir
Je fais corps avec la machine
    je suis un corps-machine-à-écrire
J’écris la jouissance de mon corps-machine
    machine à créer du désir
Toute la puissance de l’écriture rend
    mon désir éternel
Flux frémissants des mots écrits
    des sons frappés
    des cris marqués au noir
Énergie conçue et vécue à la fois
    mon corps d’écriture jouit
Plaisir insensé que mon espace scriptural
    répand dans tout l’univers
Caresses de la boule sur le duvet du papier
    le langage jaillit et mon corps éclate
Mes mille membres meurtris
    sortent de la matrice
Femmes et mots se mêlent    Se lovent
    J’écris des mots femelles
Mon corps d’écriture est un corps femelle
    Les femmes jouissent plus
Pages remplies d’organes    immobiles
    gorgées de sens  prêtes à être sucées
La musique bleutée de la machine précipite
    mon corps vers une extase multipliée
Où suis-je quand j’écris ?

Dans un espace-temps collectif fait de
    ventres et de seins
Lieu unique  pourtant traversé d’histoires
    de groupes  de visages
Je veux écrire ces histoires avec mes lèvres
    Je rêve de lèvres-clavier
La promenade des mes doigts sur les lèvres
    du clavier a le goût d’une
    immuable mobilité
Chaque lettre effacée, chaque mot transformé
    sont comme des blessures
    d’où s’écoulent les angoisses blanchies
    de ma vie oubliée
Texte abandonné au gré de mon plaisir
    tu rencontres des yeux de femmes
    et tu rugis  Regarde-les te menacer
    puis te communiquer leurs
    réponses inattendues
Être lu par des pubis rassemblés autour de
    mon corps d’écriture  recevoir la sauvage
    passion de leur légitime rage
    pour renaître à présent dans le fracas
    des luttes afin que tous s’approprient
    leur écriture
Cette machine écrit avec mon corps en transe


Saint-Égrève  12 février 1976






Fumées

Les fumées m’emportent dans
    leurs secrètes ténèbres et m’abolissent
Je suis dans ton sein noir comme un
    spasme naissant
    étourdi par la vie qui
    m’entraîne au-delà du plaisir
La matérialité de mon corps se dresse devant
    ton désir cosmique et tu ris
Ta cuisse glisse sur le coussin puis éclate et
    répand sur mes lèvres son
    duvet impatient
Des chocs arrondis bourdonnent
    aux franges de mes sens laminés
Je devine tes stratégies invisibles sans parvenir
    à les devancer comme s’il s’agissait
    d’une lutte à mort
Les communications établissent leurs
    sonorités dans le cercle blanchi
    de ton regard immense
La musique de ton souffle accomplit la
    lancinante métamorphose de
    mes territoires d’enfant
Comment multiplier tes mains qui
    me créent chaque fois différent et
    pourtant plus que moi-même ?



Rien n’est plus politique que ton étreinte
    J’aime la radicalité de tes gestes nus
    Ils ont comme un parfum de
    révolution sociale
Plus dur est le conflit de nos bouches plus
    aiguës sont les crises qui nous mutilent
Je danse pour toi une critique des
    bureaucraties réifiantes
Les choses de ton amour se déploient en
    moi dans un orgasme économique
La subversion de ta chair occupe tous
    mes espaces libérés
La guérilla que me livre ta libido bleutée
    submerge mes positions les plus
    inaccessibles
Mes barricades craquent comme
    des portes de prison
Et voici que les Cent fleurs de ta nuque
    brûlante s’épanouissent comme
    le prolétariat mondial
Quand je te sens proche
    les fumées disent plus que la
    vérité de notre histoire
    elles sont notre histoire toujours
    ouverte

Grenoble  4 septembre 1976






Fiévreuses traces

Tracé de toi
              Te tracer
                    Trace-moi
Espaces parcourus de ta jouissance épidémique
Fièvres étranges qui me prennent et
    m’emportent dans les vertes
    vibrations de tes flux effervescents
Tes éruptions me contaminent comme si leur
    contact endiablait mes sensitives nervures
Joies piquées d’écharpes étoilées
Transmutations crépusculaires
Les grêlons de tes pigmentations intimes
    me labourent les chairs
Tes confusions me comblent jusqu’à ces
    paroxysmes de l’instant où ton visage
    entrevu me transfigure
Figure-toi que là, je ne cède rien
    à ton attendrissante nudité qui
    pourtant me métabolise
Nos fièvres s’emmêlent comme des
    labyrinthes dont les sonorités mauves
    nous transfèrent leurs
    cosmiques harmonies
Oblations archaïques de nos corps vertement
    reconnus
Tu sais me découvrir de ton unique peau
    la précieuse passion


Je dirai nos tensions partagées
    et ce qui les balance
Devant leurs innombrables vérités nos
    justes gestes installent leur
    rauque mélodie
Les mouvances secrètes de ton
    mont de Vénus m’enivrent
Les regards malicieux de tes seins me jettent
    dans les plus insondables ferveurs
À chacune de tes inclinaisons vers moi
    je roule dans les combes de
    mes délicieuses perversions
À chacun de tes appels
    je succombe
    comme ces anémones de mer qui
    lascivement
    s’abandonnent aux ondes
    émeraudes des origines
Ta nuque nervurée irradie mes lèvres
    à la recherche de tes nids
Les surgissements subtils des galops
    de ta chevelure de feu déroulent leurs
    lobes flamboyants dans des sentiers
    de braise
Aucune halte dans mes parcours fiévreux
L’entrechoc des traitements viendrait-il
    augmenter le volume des noyaux en
    fusion de mes planètes intérieures ?





Script rock

La machine qui se mit en route malgré lui
laissa en blanc l’espace du titre et vint se placer
sur la marge de la première ligne
Il augmenta l’interligne comme pour se protéger
par avance de l’angoisse qui l’étreignait toujours
au premier tiers de la page   là où s’articulent si
douloureusement les pulsions de départ et les
eaux dormantes du second souffle qui tarde
d’arriver
Une faute de frappe (il préférait cette expression
faussement technique à celle plus culpabilisante
de faute d’orthographe) repérée trop tard lui fit
effacer deux mots interminablement longs et
ceci dès la troisième ligne de ce texte insensé
Il ne supportait pas  lorsqu’il se plongeait corps
et âme dans ces exercices scripturaires ( relatifs
aux Écritures sacrées lui renvoya le Larousse )
Il conserva le terme en y reliant tout ce que
l’écriture avait de sacré pour lui
Il ne supportait pas la moindre erreur de
dactylographie
La page   la ligne   le mot   la virgule devaient
sortir du métabolisme corps-machine tels qu’il
les voyait définitivement imprimés sur du papier
de luxe à des centaines de milliers ( avec ou
sans s  se demanda-t-il impatient de voir
cette phrase se terminer ) d’exemplaires


La parenthèse sur l’s de millier lui déplut sur le
le champ   Il dut faire un effort énorme pour
surmonter ce déplaisir et c’est seulement au
regard de la surface déjà tracée de sa première
page qu’il abandonna l’effort de recopier
la page entière
Pourtant cela lui était souvent indispensable
pour aller plus avant dans son désir d’écrire
Il lui arriva même de retaper deux ou trois pages
d’un texte écrit plusieurs années auparavant et
pour lequel il éprouvait encore un plaisir sensuel
avant de pouvoir commencer à créer
la moindre idée
Voilà qu’il entamait une seconde page et que la
machine ronronnait à vide depuis une bonne
dizaine de minutes
Inconsciemment il s’était levé et se retrouva
lorsqu’il revint à lui  en train de lire ( il n'y a pas
de hasard se répétait-il encore une fois sans se
convaincre totalement ) un de ces anti-auteurs
qui avaient partiellement accompli à ses yeux la
négation de la négation du style un
situationniste  Gianfranco Sanguinetti  et son
Véridique rapport sur les dernières chances de sauver
le capitalisme en Italie
Il se méprisait de fétichiser à ce point l’écriture
des situationnistes   mais summum jus summa
injuria   il rechercha en vain la formule qui lui
permettrait de rebondir et de tenir la distance
le nez au vent

Des picotements aigus s’installèrent dans son
œil gauche   Il tourna la tête vers le réveil
Une heure trente    Il se reprocha d’avoir
commencé à s’asseoir devant la machine trop
tardivement
Une nouvelle fois debout  il arpentait mainte-
nant la pièce à grandes enjambées (il s’étonna
de parvenir à écrire sans s’emmêler les doigts
sur le clavier ce terme de grandes enjambées
qu’il n’avait jamais dactylographié au cours de
ses plus de dix années de dactylographe amateur
mais contraint de l’être )  lorsqu’un flash
lui traversa le corps   script rock
Il tenait son titre  Il le cria plusieurs fois comme
une giclée d’air pur sur le béton du hlm
« Difficile à prononcer pensa-t-il  tant mieux »
De 21 à 22 heures  il avait écouté  au casque et
à pleine gomme le dernier disque de Neil Young
dans l’émission rock de France Inter
Allongé sur le tapis algérien  (c’était important
pour lui d’écrire algérien)  il s’était entendu et vu
en train de mettre en bande-son le « poème »
qu'il avait narcissiquement rédigé l’avant-
dernière nuit  Il ne put s’empêcher de le lire et
d’en citer un court extrait « Fulgurante pulsion
de ma négativité étoilée  nos sens en lutte
accomplissent leurs trajets aussi loin que les
porte l’énergie de nos regards complices



J’habite les sablonneuses mouvances de tes
terres centrales  les places dépavées de tes
métropoles un soir d’émeute  les faubourgs
obscurcis de tes capitales assiégées
Tous mes émois rivaux s’entrechoquent
éperdument jusqu’à recomposer d’identiques
images à ces mots solitaires »
Le rouleau-film de son hermès Ambassador
s’enraya à l’instant même où il commençait à
intercaler entre les deux dernières phrases de
son « poème » les figures les plus passionnées
d’une ancienne lettre d’amour dont il ne lui
restait plus que le manuscrit qu’il relut avec
une vive jouissance
Les flux d’écriture se bousculaient maintenant
jusqu’aux extrémités de ses jambes engourdies
Il injuria mentalement les Autorités qui lui
avaient interdit l’usage de cette ibm à boule et
à touche effaceuse dont il avait pris l’habitude
et qui lui permettait de transcrire plus
rapidement ces moments d’accélération
Il grimaça en soulevant davantage la règle
presse-papier du dessus du rouleau de la
machine  ce qui lui permis de relire plus com-
plètement sa dernière phrase  Il dut à nouveau
frapper le mot phrase dont il venait pourtant de
chercher un équivalent dans le Larousse
analogique  ce qui lui avait fait perdre au moins
trois idées impeccablement rédigées
dans son esprit

Avec une rage compulsive  il reprit le diction-
naire et relut rituellement les mêmes définitions
« phrase  voir langage  grammaire  style  parler »
Il savait que parfois cette pratique maniaco-
magique lui permet de retrouver les mots un
instant perdus  Aucun déclic de sa mémoire ne
se produisit ce soir-là   Sa tête était désormais
vide  son œil droit s’irritait aussi
Il eut encore beaucoup de mal à formuler les
dernières résonances qui s’assourdissaient nota-
blement  d’autant plus qu’il multipliait les
erreurs de frappe et que son dernier morceau
de papier effaceur venait de s’épuiser
Il mobilisa toute l’attention qui lui restait pour
frapper ces mots sans faute
Il alla boire un jus de fruit et à son retour
trouva con de terminer son opéra-script-rock
sur le mot faute   Des fantasmes sur son passé
scolaire et religieux le traversèrent  boy-scout
de l’écriture  fonctionnaire au rapport  rédacteur
professionnel  autant d'images de lui
qu’il repoussait violemment
Il trouva pourtant un certain apaisement  dans
la seconde moitié de cette page quatre  alors que
le sommeil le gagnait pour de bon cette fois
Ce qu’il aimait par-dessus tout
c’était de prolonger cette douce incertitude
sur l’inachèvement absolu de tous ses textes

Grenoble  8 septembre 1978






Agnostiques émois

La houle profonde de ta voix me submerge
    voluptueusement
Je respire tes mots bleuis par le bouillonnement
    d’une chute infinie
Errances impassibles  mon corps se noue dans
    les frissons d’une mortelle sécheresse
Au-delà  plus rien
La vivacité du mouvement de ses lèvres
    incandescentes surprit tous les
    observateurs encore une fois en
    retard d’une révolution
Subtile  la courbure de ses reins
    présentait une face nouvelle du devenir
    principal de la contradiction secondaire
Rien ne sera perdu de mes terreurs passées
Le peuple se souvient
La saveur ocre de ton souffle me conduit
    jusqu’au point le plus chaud
    de la crise institutionnelle généralisée
Trois fois le soleil du soir s’immobilisa sur
    sa chevelure calmement déployée sur
    le vieux bois ciré comme pour
    mieux lui signifier son impériale présence
Échec et mat à la séduction !
La pièce  quoique inachevée  se réduit à
    la dimension de mes larmes



Le sol s’affaisse sous mes pas
Je rêve que l’État s’effrite
    grignoté par la soudaine percée des
    maquisards de l’ombre
Fulgurante pulsion de ma négativité étoilée
    nos sens en lutte accomplissent leurs
    trajets aussi loin que les porte
    l’énergie secrète de nos
    regards complices
J’habite les sablonneuses mouvances de
    tes terres centrales
    les places dépavées de tes
    métropoles un soir d’émeute
    les faubourgs obscurcis de tes
    capitales assiégées
Tous mes émois rivaux s’entrechoquent
    éperdument     jusqu’à recomposer
    d’identiques images à ces mots solitaires

5 septembre 1978






Railways blues

T’avoir au toucher
    de tes mots sensuels et nomades
Te voir
    dans les miroirs bleutés
    de nos sonores étreintes
J’ouvre des yeux d’enfants sur tes célestes songes
Ta langue porte en moi les avides
    transformations de nos corps
    métabolisés    possédés
Les étourdissements de mes sens sollicités
    m’aspirent dans ta fugue en spirale
Nos peaux dilatées dessinent les nouveaux
    confins de tes territoires inexplorés
    de mes durées insoupçonnées
Parviendrai-je à dépasser mes peurs ?
Rencontres de nos voix portées au blanc par les
    embrasements de nos forges secrètes
J’entends tes cris blessés comme un noyau qui
    fait éclater son fruit
Ta main palpite sur mes symboles les
    plus singuliers comme pour
    déplacer leur univoque trace
L’intensité des senteurs de l’été
    t’anticipe
Le pays étatisé défile derrière ces
    carreaux ferroviaires
Peste bureaucratique
Quadrillage des mémoires paysannes surgelées

Terres chloroformées dans
    leur désir de différence
    je vous sais insurgées
    comme les émois de ta nuque
    sous mes lèvres
Les étranges familiarités de nos voyages
    confondus amplifient les échos
    de nos aires clandestines





Élans privés  divans publics

Les torpeurs qui l’envahissaient aux instants
les plus aigus de ses rencontres lui
interdisaient toute lucidité
Il s’efforçait pourtant de parcourir
    les voies obscures de ses désirs
    poussé par l’aveuglante confiance
    de ses sens en éveil
Ainsi se forgeait dans son esprit le projet de
    ce texte dans le texte
    de cette écriture sous la ligne
    à la fois image et signe
    raison et déraison
Il luttait contre lui-même pour ne pas
    assouvir ces pulsions contraires qui
    le traversaient douloureusement
Il cherchait à maintenir une certaine
    frustration    un manque


Compulsivement   il accumulait des séries de
traces possibles   de matériaux divers
susceptibles de lui permettre de construire
cette recherche dont il saisissait mal
encore l’impact objectif
Plongé jusqu’à s’en étourdir de fatigue dans
ses flux d’écriture     halluciné
il s’attachait à faire tenir ensemble
à faire se rencontrer les deux  extrémités de
cette chaîne associative et cognitive dont
il se sentait porteur
Pourquoi l’approfondissement d’une analyse
    institutionnelle des formes
    contemporaines des rencontres se
    présentait-il à lui de manière aussi
    impérativement vitale ?
Certes  il traversait une phase libidinale
            particulièrement dure
Blessures narcissiques    abandonnisme
    affects négatifs envers lui-même
    et sarcasmes exacerbés étaient son lot
    depuis quelques semaines
Pour l’instant il lisait furieusement tout ce
qui    dans sa bibliothèque    pouvait avoir une
relation même indirecte avec des expériences
ou des réflexions socio-historiques
et psychanalytiques sur les rencontres
Il dépouillait ainsi toutes ses collections de
revues à la recherche de récits de rencontres pures
de rencontres archétypales

c’est-à-dire de mouvements sociaux qui
s’accomplissent dans une utopie
communautaire faite réalité

Ses longs entretiens avec son éditeur sur
le mode de production communautaire conçu
comme le dépassement dialectique du
mode de production étatique aujourd’hui
dominant   l’avait mobilisé sur certains aspects
de ses études d’ethnologie qui refaisaient alors
surface

Les échanges du Kula des Trobiandais ou
du Potlatch des tribus amérindiennes
l’enchantaient    Il se promit d’y revenir
sérieusement mais non exclusivement
conscient des limites des recherches
anthropologiques dans ce domaine
En quoi ces références ou mieux ces repères
biobibliographiques l’éloignaient-ils de son projet
d’écriture impliquée dans l’écriture objectivée ?

Cela le conduit à reprendre certains fragments
d’une longue lettre qu’il s’écrivait à lui-même
régulièrement depuis quelques mois
Il décida des fragments ci-dessous
hypothétiquement choisis en rapport
avec ses projets théoriques actuels

« Dans mon économie pulsionnelle    je suis en
équilibre instable    en balancement entre une

pulsion de conservation maximum de l’amour
maternel et une pulsion de transformation de
cet amour possessif en élan vital et créateur
pour moi    créateur de moi
Je peux avoir un rire plein et chaud    ça m’a
été dit plusieurs fois   mais aussi un rire vide
et froid   Cette ambivalence de mon rire
( il m’enchante et me fait peur ) c’est aussi
l’ambivalence que j’éprouve à l’égard
de l'image de moi »

Son fétichisme de la rencontre lui paraissait
douteux et pourtant nécessaire pour comprendre
de l’intérieur les violentes secousses de ce
séisme social et corporel
Sur la fin de cette mise en train textuelle
il ne parvenait plus à distinguer ce qui était
du-dessous et ce qui était du-dessus de
la ligne de son écriture
Parvenu au terme de sa première partie il se mit
à prolonger ses élans initiaux sans se départir
des subtiles conduites selon lesquelles il se livrait
publiquement ou se retirait secrètement
Voila bien la manière qu’il avait d’agir dans
ses rencontres    Portées à leur plus haut point
d’incandescence elles lui apportaient toujours
plus d’ardeurs dont l’indécence le réjouissait

Entre ses élans privés et ses divans publics
il n’y avait que l’espace d’une lettre  aime





L’être-fusion  lettre aficion

Ton corps me parle et me submerge
J’étouffe dans ton ventre
    qui se tend sous mon désir
Ta langue sort de tes lèvres fiévreuses et me
    communique sa pulsion immodérée
Tous mes sens éclatent en toi comme si le
monde m’appartenait… Pleurs de plaisirs
Larmes de joie animale s’échappent de
nos visages transformés
Je te pénètre avec une volupté de femelle
    car c’est toi qui m’aspire
Ta gorge ronfle d’une passion infinie
Le temps s’est dissous
nous sommes comme ces figurines de bronze
    africaines soudés pour l’éternité
La fureur de mon orgasme s’amplifie dans le tien
Mes mains d’automate
    caressent tes seins veloutés
Nos cris entremêlent leurs doigts et nos souffles
rougissent    Les bleus de l’air nous enveloppent
comme dans un envol     Ton pubis palpite
jusqu’au tréfonds de mon âme
    Tu me possèdes et je jouis
Nos bouches convulsées parlent un langage
sans mot      Nous sommes au-delà du verbe
Les mouvements de tes reins m’entrainent sur
l’océan de mille formes assemblées autour de
mon plaisir unique

Je t’abandonne tout pour recevoir
    toute ton énergie
J’aime ce que tu me donnes
Tu es ma source
    et je te bois par tous mes orifices
Les images de tes soupirs
    se superposent maintenant
    dans mon regard ébloui
Nos temps de séparation salutaire préparent
    nos fusions futures
L’espace de la mort vient traverser nos corps
    et le ciel s’agrandit
Je t’ai déjà perdu pour mieux te découvrir
    te voir vivre et créer et jouir
Ta liberté m’enivre
    comme un champagne acide
Tes mains effleurent mon visage
    comme pour modeler les terres
    de mes émotions ignorées
Je distingue ta voix qui distille mon corps









Danse sur ton bon mot

Tu m’abondances
Je corne ta béance
Ah   bon   dansons maintenant !
Brassées de tes jeux d’esprit bleus qui
renversent de leurs singuliers parcours nos
    plénitudes croisées
Vastes chevauchées sur les kyrielles
    de nos sensualités sonores
À ces débordements gratuits de nos errances
    gravides    tu me convies
    visiteuse de mes extrémités secrètes
Et les prismes des dés jetés impriment à mes
    doigts comme des jaillissements de jade
    mêlés à la foi pulpée de tes lèvres séduites
Lorsque les rebondissements de nos analogies
    agissent dans l’instant de leur élan premier
    alors tu m’amplifies
    alors je te liquéfie
    alors l’univers s’abolit
    dans nos passions rieuses
Humoralement     j’anticipe tes amoralités
    je recherche tes esprits fous
    je devine tes tensions fluides
J’abonde à tes contacts fruités
    aux initiatives prestes de tes
    hanches qui jouent
À danser ainsi sur ton bon mot voici qu’advient
la lucide légèreté de nos orifices bondés

L’infusé radical

Retour à la machine     Retour à sa matrice
Les coins plissés de la housse de la machine dont
le plastic avait été ramolli par le soleil orageux
de cet après-midi de juin résistaient à
son geste fiévreux

À peine mis à nu   les caractères se bousculaient
dans l’étroitesse du guide  déposaient leurs traces
de sens et venaient se ranger docilement sur
l’énigmatique courbure des lettres sur leur châssis

Ce remplissage électro-mécanique de la page
blanche par les caractères qu’il impulsait
répondait-il à la vidange psychique de son
caractère qui infusait ?

Il écarta très vite les débuts de réponse à la
question   comme si elle était posée à l’Autre
plus qu’à lui- même

Plusieurs séries d’interprétations avaient déjà
échappé à la noire exécution du film de carbone
ce joyeux terroriste des signes qui s’accomplissent

Visiblement   il fuyait dans l’esthétisme des
demi-mots   les tensions qui l’avaient
irrésistiblement poussé vers sa machine
quelques instants auparavant

L’ardente et cruelle ambivalence dans laquelle
il flottait depuis plusieurs mois  le transportait
parfois  incognito  dans des états de conscience
altérée   qui cependant   l’alertaient sur son altérité

Dissociations   sécessions et succions
l’entraînaient à cette finitude de l’être qui
fusionne avec lui-même  
alors qu’il désirait tout donner à l’autre

Je ne vois pas de raison de mettre ce « tout »
en capitales ni entre guillemets. Ce/mon
caractère ne serait-il pas déjà assez visible ?

Piégé ? Suis-je piégé ? Mais où ai-je les pieds ?
se demandait-il symboliquement

Symboliquement   comme pour rire de ces
effusions qu’il s’administrait à haute dose
Il avait pourtant horreur des tisanes  ça le faisait
pisser la nuit  Pisser la nuit  des tas de copies
comme celle-ci et bien d’autres aussi

Hémorragie du sens qui me met à mort/phose
Rage des sens illuminés de rire
J’enrage ton amour   j’amourache ta rage

Dès la fin de la première page     il s’aperçut
qu’il allait mieux et que du « il » schizoïde  
j’en venais à écrire à la première personne
Cela ne lui interdisait pas pour autant l’accès
à ce registre sonore des tonalités subaiguës
de la troisième personne

Un éclair le traversa   pouvait-il écrire « elle » ?
Je crois que oui   me répondis-je sur le champ
avec une grimace savoureuse et chaude



Cette séquence inspectroscopique s’achève
provisoirement  par un tendre abandon dans
mon image solaire que me renvoie cette partie
de fenêtre transformée en miroir par
le volet à demi tiré

Le plan suivant
une nature morte représentant une tisane
fumante servie pour cinq personnes se perd
dans un fondu déchaîné

Pourquoi les fondus ne se libéreraient-ils pas
aussi de leurs chaînes ?
Fondus de tous les pays   unissez-vous
Fondus    c’est ainsi que dans les villages du
Languedoc méditerranéen on désigne les jeunes
lorsqu’ils expriment un peu de leur folie
Ne fais pas le fondu au volant   me disait
ma mère lorsque je partais    sans permis
de conduire   sur les chemins de traverse
rejoindre mes amis du village voisin

Beaucoup plus tard   à la suite d’un conflit
institutionnel dans lequel j’avais été
singulièrement impliqué   l’autorité goguenarde
m’interpella   Et vous   Monsieur Guigou
êtes-vous demandeur ?
Moi   demandeur ? Dans ce genre d’affaires
jamais    Sachez qu’en l’occurrence   ici   
je suis demandé



Et lorsque je ne suis pas demandé   je prends
aurais-je souhaité ajouter si mon sens ( trop
lent ) de la répartie s’était accéléré ce jour-là

Ce qui infuse en moi   ce sont mes racines
Ce qui râle en moi   ce sont mes confusions
Ce qui diffuse en moi  ce sont mes publications

Être radical
    c’est prendre les choses à la racine
Inutile de relire Marx pour poser mon énigme
il suffit de vivre ceci
comment prendre des choses de mes racines
    et les faire me propulser ?
Stratégie de la prise qui me défrise
    et me laisse flottant
Stratégie de la crise
    qui me décrispe et me laisse rampant
Stratégie de la brise
    qui me dégrise et me laisse rêvant

Du pratique ! Du pratique ! Du pratique ! réclamait la galerie
En voici
Lorsque je vous sers mes infusions pourquoi
ces regards sceptiques sur la couleur du liquide alors que c’est de la température de la mixture dont je voudrais vous entretenir   (b)voire
vous entre/prendre ?
À la tienne !
                     ma sœur
                                      messagère des dieux













ACTIVES AZEROLES

1981




Érotiques métamorphoses

De toutes tes manières de me pratiquer
    c’est ta buccale qui m’emballe
Lorsque  dans le mouvement de ton corps
    courbé par le désir
    tu respires ma vibrante vitalité
    j’ondule
    halluciné sur tes flots d’émeraudes
Tu sors transfigurée de nos enlacements éternels
Le souffle odorant de tous tes orifices dilatés
    m’aspire
Je chemine
enchanté par les découvertes de tes terroirs
humides   encouragé par tes envies les plus
secrètes   par tes sursauts les plus sensuels
Je jalouse
jusqu’à en mourir tes mains quand elles dorment
comme si mes duvets impatients jaunissaient
dans l’attente de leur réveil…
Je m’allaite à tes haleines de volupté sucrée
Tu sais me dire de tes humeurs rentrées
    la fulmineuse trace
Entends-tu la poussée de tes sens tournoyants ?
Tes musiques insolites    m’inspirent
Placé derrière toi comme pour t’aimanter
les picotements des pores de ton dos
électrisent mes lobes



À la rencontre de nos courants privés nos
jambes se déploient sur leur princière couche
Nous nous aimons debout  
En vérité dressés   implantés   unifiés
Le cycle renaissant de nos spasmes révoltés
    nous signifie   à vif
    les implosions de ses remue-ménages
    symboliques
Quoi de plus vivifiant
    que nos étreintes jubilatoires ?
Quoi de plus énergétisant
    que nos fredaines masticatoires ?
Quoi de plus tonifiant
    que nos enceintes déambulatoires ?
Au contact des utopies de ta gorge enflammée
    je dissous mes plus lointaines limites
Plus tard quand dans tes raies j’irradie mes rayons
nos êtres se convulsent nos aires se confondent
Éclatants   nos raptus se ressemblent
Nos réversibilités nous unissent comme les
noyaux jumeaux des azeroles de mon enfance
La douce fertilité de ton amande émondée
    ensemence mes sols les plus arides
Les failles archaïques de mes roches
métamorphiques bouillonnent sous la minérale
pression de ton Éros métaphorique
Tout ça aussi pour nous
                       à course déliée
                                     à bourse que veux-tu






Place   ma faux lie

Déplacement des sens débridés sur
mon chemin de midi
Trouvailles translucides jaillissant aux rythmes
de mes époumonements
Tes époques ondoyantes me sédimentent
comme ces affleurements de craies vives qui
surgissent aux crêtes des terres de vignobles
Paradoxes furtifs que l’immanence pratique
de tes ligaments me procure
Rester dans ce mouvement pour y affiner
mon âme
Puis   délier mes doigts aux battements de
tes cils    aux arcs de tes pommettes
aux arpèges de tes lèvres
Oscillations secrètes et incantations subtiles
se succèdent sans autre succédané
que ton souffle syncopé
À quoi rêve une faux qui déplace son ombre
au sein de ces ronciers lacustres ?
À quoi rêve une femme qui déplace son sein
à l’ombre de ces peupliers si rustres ?
Délivrance    Errance    Séquence
forment des gerbes à ma folie
J’aime les germinations de mes liaisons estivales
à l’image de ces reptiles aux mues
régénératrices elles me laissent glisser
au-delà de mes plus sensitives peaux


Mutant qui met tes chairs à la place de
tes mots    explore au creux de toi la
dialectique sucrée de tes faux mouvements
Investis les espaces infinis de tes
    interstices stellaires
Éclate en mille émois jusque-là étouffés
Savoure tes étrangetés nocturnes
Vacille aux instants chauds
    des rencontres partagées
Brise les boules de cristal des
    projections de tes silhouettes ternies
Fais taire tes terreurs
    arrête le deuil de tes gamineries
Au lieu de tes faux-fuyants
installe une éolienne nomade et
pompes-y tes ressources
Dans les poches telluriques de tes
vagissements je puise à poignée tes
orges incandescentes
    à verse    elles ruissellent à la noria de
mes soleils ancestraux dénoués
Maïs ! Annuaire marqué de tes délices offerts
Andante molto vivace
Et le cycle des labours d’octobre allie
    la terre et l’eau

juillet 80







Devant mon né

Trajets chthoniens
            Transes vertigineuses…
Mon anima s’élève de la cendrée ardente vers
    ta présence perçue
La rencontre de mes sens s’établit
Luminescence
    sortie criée au point de non retour
De mes retournements abdominaux contre
le bloc de l’immobilité meurtrière j'aspire à
    pleins poumons les ondes de la vie
Que je naisse toujours
Que jeunesse dorée  mais créant  ne passe pas
De ma germination je deviens le passeur
torsadé par l’effroi des stases mortifères
exalté par les flux abondants des plaisirs infinis
Les éclairs froids de mon altérité m’offusquent
Au fond de mes étouffements noirs roulent
    les plus obscures colères
Vagissements de l’âme et plissements du nez
    me renvoient mon image renversée
Ratages et décalages   ces deux mamelles
offertes à ma rage   m’épuisent
Lente levée des confusions primordiales
Grâces accordées aux effusions néo-natales
Étrange   dans ce retard à naître   ma manière
de me guider dans l’être     de m’absenter
aux instants les plus décisifs    de m’anéantir
sur les crêtes écarlates de mes silences

Singuliers effluves maternels qui m’enveloppez
de vos passions nocturnes   je vous
retiens  captives odorantes   tenaces à jamais
Au seuil de mes demeures   aux antres de mes
vitalités   j’hésite encore à abandonner
    mes moteurs auxiliaires
Alliances pesantes
douteuses connaissances
compromis intérieurs
autant de prothèses douloureuses sur
l’apparat de mon corps transmué
La jaune giclée libératrice s’écoula sur
les hommes en blanc ébahis
Genèse ruisselante de suavité glauque
Verseaux énigmatiques qui m’impulsez aux
    confins de Vierges rayonnantes et de
    Gémeaux cosmiques
De mon chaos initial
    j’éprouve l’angoissante actualité
De mon concert primal
    je retrouve l’affolante sensualité
Planète aventurière  avant-garde de mes lignées
    je m’enlace à toi   voluptueusement
Des pieds de mon minéral
    à la tête de mon végétal
    je trace fébrilement
    mes sentiers organiques
Les mille tours que je joue
    dans mon sac placentaire
    tiennent mon vieux à distance

Enfin appropriée   mon œuvre ovoïde s’étire
S’extraire du Nirvana
S’abstraire du Magma compact
Quitter mes berges aqueuses et mes
muqueuses en feu afin d’advenir   sein perdu
sans collier dans une lente opération sur
    mon langage
Au oui redécouvert   j’attribue tous mes noms
    Jacqueries séculaires
    Pléiade de prénoms
    Voyages anonymes
Et quand ce Jacques-là deviendrait-il son maître
tu le verrais aussi dans ses lots de terreur
morceler sans répit son altière nacelle
comme pour préfacer ses
collections d’identités douteuses
méticuleusement rangées dans des albums épars
Dès ma coquille cassée   à califourchon
    je m’élance vers mes territoires nus
Ma bile se libère
Mes ancrages se multiplient
Mes propriétés m’autorisent à me délivrer
pour rejoindre ton berceau
dans l’incestueuse jubilation de nos gémellités
Devant mon né
    j’y vois plus loin que le bout de ce monde

2 et 3 mai 1980







Guidance mirifique   mi-raison

Dérision de mes mots meurtris
Je meurs aussi dans mes essais
    pour guérir mes mots
Ton rire m’écoute et je me perds dans tes
divagations dont la légèreté active
    tous mes fluides
Le passage soudain de l’étrange uniforme du
contrôleur ne réveillerait-il plus les nébuleuses
bouffées de mes terreurs lointaines ?
Suis-je plus confiant ?
Quoi ?
S’agit-il de confidences
    sur ton autoguidance   Guigou ?
Te livrerais-tu à livres que veux-tu ?
Non pas ! Il suffit de se dévêtir de sa livrée
et je m’y adonne sans fausse honte
Les souffles bleutés de tes plénitudes donnent
à ta présence les traits précieux de mon éternité
Sous les mauves justement composés de ta tenue
bouffante   je découvre les vertiges oscillants
de tes pistils offerts   Les poses de tes mains
épousent mes poreuses pulsations
Quand tu parles mon nom   basculent toutes
mes effigies forgées en carton pâte
Le Guru dit houx dans sa gigue
    jusqu’au sommet de sa natale demeure
Le vent du nord soufflait alors au plus fort
de ses blanches intensités

Il se blottit au cœur de tes mousses caressantes
Les voix en expansion de la mer toute proche
orchestraient les symboles marron
    de sa toute-puissance
Il est vrai qu’il s’exaltait parfois en solitaire
sur les cimes flexibles des arbustes en fleur







Va-t’emps

        Colchiques dans les prés
        c’est la fin de l’été…
        Et ton chant dans mon cœur
        murmure…murmure…


Murmur…
Les murmures joyeux de ma fille
    océane passante   m’étalent
Ces temps m’étalent.           M’établirais-je ?
Mortelles institutions aux plissures cadavériques
    Immobile durée
    Coupures imaginairement données
    Pétrifications mycéniennes
Mes midis me médiocrisent
Ineffables Médicis    Florence reprogravée
Journées à demi éprouvées   vous m’emportez
pédestre voyageur vers de troubles infortunes
De mes balancements véhéments
    j’aspire à plus de vérité


Les flux venimeux de mes rêvasseries élevées
virevoltent sur mes tempes sans les blanchir
Instants éternels aux arbres suspendus
je me niche sur vous à la recherche d’un
surcroît de vitesse pure
L’aspérité du bois fendu occulte mes
    moments les plus tendres
Si le thermomètre dépasse les trente-huit degrés
c’est que je me surprends à le désordonner
Les messages archaïques des
chronologies creuses me terrorisent
    Généalogies suspectes
    Barrages d’éther et de taches de temps
    Opacités vermeilles
De mes endormissements   j’effleure
    tes sèves couleur de miel
Je parsème de coulures irisées tes actualités
    à jamais fixées au clou de mes années
Chaloupe d’histoire renversée
    à son point d’incandescence
Mouvements déferlants de durées nourrissantes
Vagues de feu transies de mes plus vives agonies
    Mortelles médiocrités
    Maternelles errances
Sautes de vent au-dessus des murailles
    pérennes du rupestre chemin
Respiration bloquée sur mes silences de stylet


Le jet de sang gicla   en toute gloire   comme
pour sceller le sanquet promptement préparé
Coquillages énamourés gisant sur les
sols dessalés comme si tous vos sillons
se perdaient dans mes salpêtres durcis
    Saillies tristes
    Sordides ébats
    Heures inavouées
Horloges timorées de quais de gare froids
Trépas anticipé sur mes moroses amertumes
Les circularités confuses des magnétismes aériens
m’enlacent à l’écorce de mes troncs palpitants
Toutes mes voies s’obscurcissent
    au contact de mon passé verdâtre
Récurrences abhorrées   curetages esthétiques
Cette époque nous perce   nous corrode
    nous carotte d’obliques puits de mine
Mine de rien   elle nous lime   nous enlumine
    aux versants de ses occidents décadents
De ses cadences infernales   nous en sortons
    courbés   laminés   muselés
    dantesquement baisés
Les métaphoriques vêpres des couchants
flamboyants se répandent en écho sur
    les toits aux tuiles atterrées

Étrange tremblement des noires vocalises
Estivales pinèdes aux caves sablonneuses vous
me rétablissez dans mes accueils pratiques
Assidument   je me souviens de ces carpes en
couvade dont les flancs gonflés de leur ponte
mordorée attendaient éveillées que s’accomplit
enfin le cours des ères biologiques

Carpe diem








Hargne d’absence écrite

L’orage gronde
mon être se vide
sous les frondaisons de ta présence vive
je m’obscurcis soudain de mille voix rentrées
La tourmente m’emporte au-delà des nuées
pourtant apprivoisées
À la pointe de laquelle de mes torsions
tracerons-nous une pétulante transition ?
Au fil de celle qui sème peur
et au ventre et au front ?
À la griffe de celle qui commande
à mes voûtes de se raidir
à mes veines de se durcir
à mes lèvres de bleuir ?
J’écris avec mes tourments
avec mes tours de main
avec mes coups de dents
avec m’écoutes-tu ?

Parasites délicats   j’entends les craquements
de ton guet de bois qui me réfléchissent
Quant à nos gués   ils ne passent pas
car c’est de l’eau-de-vie qui remonte à sa source
« Tu écris avec ta hargne »
m’a dit le frétillant professeur
— Diable ! oui »
glissa subrepticement le rutilant chercheur
C’est dans les états d’absence que l’écrit
s’engouffre prétend Marguerite qui
ces jours-ci   enchante le monde de
ses mémoires au regard vert
Que dans ma présente écriture
    la hargne s’absente
oui   j’y souscris   j’y aime (le) transcris
Car si mon ire grince dans ces temps incertains
sur son axe tragique
c’est que la connaissance un moment
rencontrée poursuit seule sa marche au long
des chemins noirs
Alors l’orage gronde et mon être se vide
Le tiers   angoissé   se tait
L’autre   égrillard   m’étrille
Maintenir le malentendu
comme un poisson à quai
qui expire    apeuré
loin des volumes aqueux
Puis   mes nasses vaincues   
s’élancer en riant    vers la belle échappée


Belle Échappée de ta trappe dorée
je hume ta présence   j’exhume ma licence
Alourdi de lectures toutes phosphorescentes
mon corps s’étire jusqu’aux aurores glauques
Ce glaucome hideux
le vois-tu parvenir aux pires bastions
de tes sibylles peines ?
Toi que le globe irrite
Toi dont la peau implose en eczéma lépreux
voici venu le temps de la mouvante catharsis
Moments hors de l’espoir des colères salubres
qui transfèrent Amour et Terreur conciliés
sur les voies incandescentes
des Nous paroxystiques

29 août 1980









Choc aux mots

De vos mots asservis     je refuse le pli
Sur mes élans meurtris
vous bâtissez vos souverainetés
Vos gloses embastillées ne règnent
que sur les plus bétonnés de
mes espaces glaireux
Mots étouffoirs
Mots matelas
Mots enlisant
En vous lisant    canailles
mes fleuves se tarissent
mes déserts me paralysent
mes herbages s’immobilisent
mes langues de Babel
deviennent soudain mutiques

À vos nomenclatures d’anesthésiste
j’oppose nos généalogies de radiesthésiste
Contre vos électrochocs terminologiques
j’insuffle nos radicaux anamorphiques
Mots garages
Mots sans rage
Mots voies ferrées
Vos manières de prendre garde aux mots
vous disqualifient pour la guerre des mots
Monstrueuse guerre des mots
Massacres d’innocents


Mots raccourcis  stoppés  recourbés  torsadés
au plus vif de leurs étincelantes trajectoires
Pourtant    Alors   Toujours…
Présence de mots faits de folles intensités
traduction absolue de nos susurrements
Mots explétifs fourrés comme ces moments
où ton être me transfigure
Chair de poule de mes demi-mots
Mots abolissant l’échange
et réhabilitant leur usage autonome
Mots pleins       nourrissants
fracassants dès leur mise à feu
totalement découverts
sans défense et pourtant invulnérables
Mots réveil
Mots genèse
J’aspire à vous atteindre
Je cherche vos couvées
Je me fais dénicheur de vos contacts
les plus duveteux
de vos lapsus pourvoyeurs d’ailes
Mots morsures
Sus aux mots
Motus
Mots de ta voix blanche
Mots qui me font la nique
Mots qui te font pudique
Mots qui t’anticipent
Mots qui mendient ta verve


Car ton verbe m’ennoblit
m’alanguit    m’avertit
me rend à mes mots d’enfant à mes mots verts
à mes Vauvert
Dans ma quête infinie de toi
il est un mot que je maudis    absence
Rayé du statut lexical   Brûlé du dictionnaire
J’enflamme sur le champ le volume un de cette
encyclopédie qui le contient   qui le maintient
qui le conserve textuellement intact
lui et son contexte de fuite
lui et son complexe de rites
lui et son prétexte de rides
lui et son hémorragie d’être
De la toute puissance de mes mots
je nais à ta rencontre
Rencontre
Mot mouvance
Mot transmis par les découvreurs
Mot cueilli chez les émouveurs
Mot recouvert par tous les éboueurs
au langage totalitaire
Mot banni par tous les torpilleurs
des cercles de liberté
Mot dissolvant mes prêches torpides
Mot abreuvant à tes abords torrides
Mot combattant pour tes morts ignorées




Avancer sans le support
de la mémoire de tes mots
m’angoisse
Les hémisphériques sonorités de tes
désignations    m’harmonisent
De tes motiles joies   je propage des heurts
Avec des mots-jonctions   je franchis à l’envie
tous nos éloignements
Avec des mots-succion j’avive de bon cœur
tous nos déplacements
Avec des mots-fiction j’écris   la bouche bée
tous nos ravissements
Le choc des mots m’agit
comme un bonheur son cours

24 octobre 1980









Blanc-seing de peur

La métaphysique blancheur de mon bermuda
    m’interroge sur ma tenue
Pourquoi tenir ma voie à la manière
    des lavandières ?
Que manque-t-il ce soir au sortir
    de cette méticuleuse lessive ?
Mon corps amidonné hésite à s’absenter
Les marbrures de mon index se fissurent
    et j’en blêmis
Sur mon vivant de craie
    je plante un pampre noir
Du fond de mes nuits blanches
    j’atteins à mon isolé
Si mon Iseut est là  pourquoi ne pas l’étreindre ?
Pour les blanchisseries de l’âme
    voir plus haut   à gauche
Ici   c’est la banque des os frappeurs
    des vilains riens   des toros ternes
Là   cette surgissante terreur me plonge
    dans d’interminables atermoiements
Ailleurs me laisse sur ma faim d’hermine
Cet écrit d’ermite me fait transiter
    par les termitières glacées
    qui mènent aux aubes glauques
À n’en plus finir
    je me signe des chèques en blanc
    comme pour créditer mon
    compte d’innocence

    Échéancier abject
    Arcanes facturiers
    Ristournes avariées
Laisser-là ces valeurs de guichetier
    pour me faire voleur de billets doux
    escroc de journaux intimes
    receleur des plus frivoles frasques
    faussaire de mots de passe
    vers l’accès aux caresses
    racketteur de procès-verbaux
    pour excès de tendresse
De tant d’oubli du blanc de tes seins
    ton corsage malicieusement me nargue
Les tumultueuses suffocations
    de mon désir intact
    font mon livide effet
Et l’encre se dissout en apposant mon seing
    sous tes voluptueuses volontés
In hoc signum vingt sexes

26 octobre 80







Proche des surgeons

Mes proches événements sensuels
se précipitent   se superposent   s’irradient
    s’infiltrent
Les épineuses sentes de ces basses Cévennes
délivrées de leurs nuées humides m’assouvissent
Pierreuses randonnées
    immanentes contrées
    lignes de fuite ventées sur tes horizons
    irremplacés
Les féodales courbures des oliviers gelés
    laissent croître pourtant
    leurs surgeons d’avant-gardes
Rejets étincelants
    bondissements de mes verdeurs
    granuleux ombilics aux mille marches
    gravies avec fougue
Ici aboutissent mes Moyens Âges torves
Ici blanchissent mes parrainages indifférents
Ici crépitent mes générations de silex
    mes aberrations de spontex
    mes aqua/bon/simplex
Ici transpirent mes identifications impubères
Ici s’inscrivent et s’entremettent
Mes élongations humorales
Mes textures archaïques
Vers où me transplanter
pour que se dévident sans peine
    mes elliptiques mots ?

Pourquoi me transporter
    aux lointains de mes peaux
    si doivent se répéter sans haine
    mes tropicales plaintes ?
Tes infinis m’atteignent
    comme une grève son levant
Tes conclusions me plongent dans le trouble
    comme une insurrection l’État
Tes inclinaisons me propulsent vers mes preuves
    comme une règle son exception
Tes libres réversions innervent mon soma
    comme une insoumission
    son peuple en mouvement

Au fil des rires surjetés
au plat des ires échancrées
au plein des spires en progrès
je me greffe aux surgeons de tes vertiges
je m’allie aux bourgeons de tes altières tiges

Que viennent les fébriles proximités
de l’été prophétique des Grands Protestataires
Que surgisse l’époque des entrecroisements
Que s’approchent les aubes où chaque instant
est une nouvelle naissance

Vierges matins jaillissant
sous les troncs caverneux
vous nous rendez présent ce monde
    d’un seul jet

10 novembre 80








Tumultes

Tumultes intérieurs et effervescences extérieures
    se mêlent
Les aubes du collectif pointent sur les noirceurs
    du ghetto des groupes

    Tornades accueillies
    Tremblements des visages

Mugissements des vents au vif de notre lutte
Ondes scintillantes des tourbillons du rock
Grèves submergées par les éclats de lune
Contact des mains offertes à la
    recherche de leur véridique volupté
Fluidité de nos émerveillements
Cristaux de mes sens conjointement tournés
    vers l’absolu de toi
Pourquoi toi ? Pourquoi moi ?
Moment de moi   Moment de toi

Nos humeurs exaltées   fondent
    au mouvement fusionnel
    du cercle musical
Nos fureurs révulsées
    tombent aux effleurements sensuels
    du débat convivial
Puis
    toute rage reconnue
    le balancement de nos corps s’élève
    alors le monde se renverse
    alors l’abondance nous berce

Déjà légères
    mes limites deviennent aussi ténues
    que les duvets de ta nuque mise à nue
Subtils étourdissements et singuliers ravissements
    portent tous deux le deuil de ta
    juste colère

    Étrange indécision
    Altérité naissante
    Histoire incandescente
    Instants imprescriptibles
    Courson en devenir

Soudain
    les séditions se liguent
    les émotions se socialisent
    les séparations s’abolissent

De nouveaux cours de vie
    se lèvent dans le Sud

28-11-80








Retombées idioactives

Quoi ! Déjà  vous voilà  mes reculs redoutés ?
Mes rases-mottes atterrées sur le quotidien zoné ?
Morbides raisonneurs
qui montez la pression de vos rauques
    ronronnements
Aujourd’hui n’a pas eu de matin
L’incessante instabilité de mon impuissance
    m’irrite
Grincements morbides incrustés de soleil noirs
    Immobilisations glacées
    Saccades convulsives
    Commencements meurtris
Élancements stoppés avant qu’ils n’osent naître
Turpitudes plébéiennes de mes prisons plombées
    Ratures inamovibles
Moutures imputrescibles d’œuvres rabougries
    desséchées  amoindries par les
    songes putrides
    du politique qui n’en finit pas de périr
Les retombées invisibles de l’époque
enfournent dans nos corps leurs containers
de déchets étatiques
    Misérables servitudes introjectées
    Complaisances inavouables
    Capitulations carcellaires
    Intolérables aubades gâteuses
    Outrageantes gambades miteuses
de l’air ! de l’air !

Ce protocole de proscrit me chagrine la peau
Nos livides illusions sur les nous en devenir
se durcissent au point d’occuper de leur surface
bétonnée tous nos choix électifs
    Ellipses sans espoir de sortie
    Vibrations dégradées
Axiomes déclinant la permanence de l’identique
Répétition inscrite dans les accumulations
des nullités incontournables
Monticules de blêmes retenues
Édicules des rêves détenus

    Sol vide
    Monde cassant

Voici les prophétiques Cassandre
de l’apocalypse de la tendresse
qui surgissent agrippés aux arêtes
des tours haineuses dominant les mégapoles
    de la nécessité
Elles proclament la fin des hasards de la
    rencontre
Ce soir   disent-elles
    les égocentrismes élégamment répartis
    enfantent des collectifs d’angoisse
    aux sonorités creuses
Ce soir apporte l’échouage des vaisseaux tristes
    sur les sables souillés
Ce soir affiche l’étendage des lingeries fripées
    sur les filins rouillés


    Déclins des mouvements
    Chutes emblématiques
    Défaites emphatiques
    Enlisements merdiques
    Présence en différé

Ce soir
    le rétrécissement des issues
    l’éloignement de l’être ensemble
    la fausse conscience du groupe intériorisé
    rendent mes sens indifférents
Ce soir
    dans ma dérive où la durée se rue
    les éteigneurs d’espoirs peuplent
    à eux seuls les rues
Ce soir-là
voici que les voix jaunes des Cassandres par lui
    convoquées
    finirent enfin par être recouvertes
De bien plus hautes assonances
    jaillissaient par saccades vomitives
    des détroits encombrés de ses
    mots impétueux

Halte-là !
    Graphomane intempestif
Hèle-la !
    Mythomane en quête de fantasques climax




Elle là ?
Nymphomane attendue
    avant sa préhistoire
Tope là
    compagnon des longs parcours
    de mes plaines intérieures

Stoppez-le
    la pente s’accentue et les
    chutes s’aggravent

Voûtes d’ignominies
    floraisons incestueuses
    radiations alourdissantes
    laissez libres nos palais
    et rejoignez vos rives sans rire de
    mes rimes

Dans ce voyage obscur au milieu des damnés
il m’a plu en sortant de gommer du
portail infernal l’antique avertissement
du Florentin au cœur gentil
Lasciate ogne speranza
Voi ch’intrate


8-18/12/80








Instants de solstice d’hiver solarien

L’élan projeté de ma nuque endolorie
    m’alerte sur l’étrangeté de l’instant
Avidement
    je m’alimente au rouge vif de cette bâtisse
    incarnée
Futilement
    je me recharge de blanches feuilles
    aux ver(tes)tiges

Permanence séculaire du cyprès
    qui à peine sorti de terre
    en tire à l’infini toutes les conséquences
    et se sépare en deux troncs jumeaux

Les scintillements solaires des silex de la colline
    m’aspergent de leurs durées essentielles
À ce carburant de l’époque
    qui sur mon âge s’accomplit
    je me propulse dans l’existence

Assomption de matériaux vitaux
Présomption de viscéraux tréteaux
Séduction de mégalo rivaux

L’avancée de cette lettre
    se veut sans orientation autre
    que celle de mon inclinaison conjuguée
    sur celle du système astral



L’incalculable jonction de l’univers
    dans mon ego irisé m’extrapole
L’incomparable absorption du mouvement
    génésique du solstice d’hiver me
    planétarise

Cet an-là
    au solstice de cet hiver
    il était seul
    seul à rien qu’à s’immoler de mots
Cet an-là
    Phébus avait mis Noël à l’envers
    comme pour débaucher son printemps
    avant l’heure

Irradiations énigmatiques
Miroitements du paradigme de ma mémoire
    bleuissant
Charnellement vibrant
    l’arc chinois de mon corps
    éprouve avec la voûte céleste
    d’époustouflantes épousailles

Voici les chaudes résurgences
    de la saison des feux magnétiques
    ou le retour du journalier voit son
    cercle brisé
Au lieu du passage mortel
    cette terre rebelle
    refuse l’anéantissement



Emportée sur les gracieuses volutes
    du séisme surgissant
    l’immobilisation ne peut opérer

L’allongement ne peut procéder
    à son œuvre fatale

Bondissant au-delà du refroidissement
    comme une baigneuse nue
    sur les vagues de mes remords
    l’instant me déplace
    l’heure me trouve ailleurs

L’ici annule la permanence
    le maintenant s’en remet au fugace

Interrompu par les élans fougueux
    des vents méridionaux
    le cycle temporel de nos aînés
    s’involutionne

Les rythmes récurrents
    de mes deux langues qui chavirent
    cèdent à l’instant présent
    d’inédits héritages









Mémoire déliée

Mon désir délié étire ses ligaments
À fleur de peau
    se vendangent nos grappes d’innocence
Comme un dessert primeur
    amplifie tous les goûts
    je savoure à loisir nos futurs entremets
À l’écoute de tous ces réseaux
    vivifiés par le terroir neigeux
    du versant est de ma mémoire
    je vagabonde vers toi
Nos espacements m’initient
    à d’autres hermétismes
Nos élancements m’humilient
    pour d’autres érotismes

Nos enlacements m’irradient
    jusque dans l’interdit du rêve
Partage
Partage consanguin du lien nommé absence
Un rien de ce partage m’indifférait-il ?
Non         Aucun rien
    car un homme partagé en vaut deux

L’insurrection de mes humeurs animales
    parsème ses lointains grésils
    sur mes capitelles glacées





    Tournez vieux oripeaux
    Hurlez vastes colères
    Gonflez hideuses glèbes

Les censeurs assidus de ces temps rétrécis
    buteront sur nos mots gardés intacts
Les questeurs parvenus
    des divans insalubres
    s’éreinteront en vain
    sous nos lots stockés sans trac
    dans les hangars miteux d’usines enrayées
Les rhéteurs rabougris
    des médias de la médiocrité
    se casseront les dents
    sur les sucs langagiers
    sur mes secrets discours
    sur nos si purs discords

Au présent accord
    ma mémoire d’elle y est

13-01-81








Ballants énigmatiques

Dérisoire summum de l’œuvre picorée
Faire le turbulent
    pour que passe à jamais
    le temps de la dernière main
La secrète pétulance de ce qui s’écrit là
    s'interpose
    entre ce qui est jeu
    et ce qui est tu
À quatre pas d’ici
    mon sphinx dispose ses rébus
Au-dehors
    le monde ruse en vert et noir
Au-dedans
    le bonze fuse en pâtissant
Au mitan
    le moule rugit son fauve caramel
Alors ce gâteau prend
    ton battement de cœur
Alors la pâte se délie
    et tes serres se font caresseuses
Alors le balancier
    sa course suspendue à mon souffle coupé
    atteint son apogée
Époque apoplectique
    où tout s’éloigne
    où tous prennent leurs distances de zèbres



L’asthmatique épouvante des dirigeants de choc
    sodomise sans soin les têtes dirigées
Alerte aux nouveaux croisés
    des cités cadavérisées
Exercices préventifs
Exaucements explosifs
Hé quoi !
Exerce ta sagacité
    sur les balancements de ces
    verbes cramoisis

J’y vais
    car ta rencontre m’institue   autre

1-2-81













CONTRE TOUTE ATTENTE
LE MOMENT COMBAT

1983








Correspondance à l’œil nu

1
Échapper à la chape de plomb qui nous
oppresse  sans aller à la pêche  voilà  Oreste
le chemin qui nous reste à parcourir

2
Depuis qu’il attendait  son désir s’immolait
Depuis qu’il bredouillait  son plaisir s’inversait
Alors il inscrivit sur le bloc cramoisi
« Contre toute attente   le moment combat »

3
Il semble que nous ne soyons pas allés assez
loin dans l’absence de contenu pour que les
contenus de l’absence se manifestent

4
L’équivalent s’est généralisé jusqu’à recouvrir
aussi ce qui l’était déjà   au point que nous
y trouvons maintenant du différent
Ainsi du travail comme rapport social et du
non-travail comme son double nécessaire
Ou encore du sexuel comme marchandise
et du plaisir comme mouvement de l’être






5
À lécher du regard les bords de l’enveloppe
il s’y colla les paupières  À lisser d’un tel soin
les rabats du pli une fois cacheté
il y fixa des larmes.
À affranchir au-dessus du tarif en vigueur
il n’y  vit que du feu  À glisser son humeur avec
l’envoi postal  il y égara ses lentilles oculaires
Était-ce une lettre écrite à l’aveuglette ?

6
Soudain son espace de naissance lui sauta
aux yeux  De son écriture verte  il en recouvrit
l’envers de la carte  Puis, illico  il flécha
l’immeuble qu’un obus ennemi avait alors
marqué  sans autre gravité que celle qu’il reçut
par la voix maternelle

7
Les pèse-lettres manquent d’esprit
À vouloir mesurer le juste poids des mots
on y perd leurs senteurs

8
Les boites aux lettres semblent sourire une fois
mises au pluriel  Peignons-les au présent le plus
vif  Remplissez-les singulièrement de vos
typogrammes mauves




9
De la télécommunication
à la sociomanipulation
il n’y a que l’espace d’un clavier à
déprogrammer l’État

10
Ces chaînes de cartes postales que les enfants
s’adressent et qui doivent se multiplier vers
l’infini à condition de ne pas rompre le lien
m’ont toujours fasciné
Affaire de libres réseaux
Affaires de tendres échos
Versez-y un zeste de qualitatif
et le monde
s’en trouve étrangement soulevé













Cordes

Hausse sur les ego
    à la bourse des valeurs morales
Exposition du Moi
    sous les chapiteaux de l’hygiène mentale
Visiblement
l’inflation d’existence aliénées
    accélère ses courbes
La hargne sèche produit sa plus-value
    à des cadences infernales

Soudain surgissent des lointains
ces venteux après-midi des dimanches de février
Sur cette terre des Costières
il s’y effectuait de drôles de réjouissances
    populaires
Les sorties du taureau à la corde
Tracté par la fête païenne
il me plaisait aussi d’y jouer certains liens
J’ignorais tout de ce que ça tendait pour moi
sur ce territoire confus
Lien du village
en quête de sa noire doublure
Inversion des idoles
Lien avec ma peur
Mistral de mes terreurs
Froid solaire du troisième décan
Glacis énamourés
La corde se distant

Les garçons s’y agrippent
La lourdeur du cordage fait beugler
    la bête blessée
Le rituel mortel de la passion s’assouvissant
    met mon âme au cordeau
Courses
cheveux au vent jusque dans les recoins
    des hauts portails de bois
Dévalant les ruelles de Posquières
je te cherchais déjà valeureuse amazone

    Y vais-je vers ce contact
    où mes sens uniques s’assemblent ?
    Le feu a pris sur les roseaux de l’étang
    comme ton souffle sur mes rives

Dessins immédiats
Coutures de l’ennui
Reprises élastiques
Éternuements de stentor
    de la couseuse enjouée
Enlacements de ténors
    sur mes limites endiablées

La corde traîne à terre
et le biou efflanqué
répand son immense résistance
Le garçon gai l’envie
d’une secrète connivence



Ouvre à l’halluciné

Écrire sous la délicieuse pression
de tes effets en moi
Élargissement de tous mes sens
ouvertures     ouvertures

Épisode de la béance non représentée
Instant qui porte au sommet
toute notre actualité

T’écrire sous l’immanente impression
de ne pas t’avoir quitté
Ton appel m’affranchit
m’élance      me liquéfie

Les déchainements des essors de ton corps
m’hallucinent
Offrandes étoilées
Vertigineuses percées de nos regards captés
Voluptueuse conjonction
des sillages de nos météores

Les ravinements tumultueux
des crues de ta passion
m’emportent      m’élèvent
recouvrent mes sillons
débordent mes retenues






Tu brises mes rituels
Tu épures mes stagnations
Tu nervures mes contradictions
À ton impossible imprécation
je réponds
« Voilà  ce que dans un moment commun
nous avons fait
Voilà  ce que dans un projet commun
nous allons faire »

Quand l’utopie pratique de notre amour
déferle sur le monde
des multitudes d’êtres qui nous ressemblent
et jusque-là mis aux fers
écartent leurs anneaux
rencontrent leurs égaux
et s’établissent libres
dans leurs nouveaux territoires

Louve affamée
d’une pléiade de Rome autogérées
tu rends instables mes occidents
tu donnes lieu à mes levants

Nomade sur mes déserts inertes
tu désensables mes minéraux les plus précieux

Dualités incestueuses
Frugalité abandonnée sur les parvis
des cathédrales de l’austérité noire
Ressources infinies de la gratuité de ton désir

Récoltes sans labeur
Recettes de fêtes insolvables
Regain de qualité
pour nos plus lointaines espérances
Parcours luminescents
Caresses sous le vent

Ivresse
avec pour seul excitant
les mouvements placentaires
de ton ventre enfiévré

Indicible durée
où nos éclatements toujours plus reculés
font naître d’inédites intensités

Processus plasmatique
Balancements nourriciers
Bercements pacifiants

Écrire
pour que la destruction brute
des appareils en nous
cesse son œuvre de réclusion









Hurlements
en faveur de ton mouvement


Hurlements en faveur du mouvement
jaillissant du cœur de ma cousine
Œuvre de l’offre en moi
Parure du don sur moi
Peintures des noces de nos corps
aux couleurs de tes pommettes ardentes

Hurlements en faveur des langages partisans
de tes tissages aériens
brodés aux brises de tes brunes aspirations
Hurlements en faveur des utopies
de Dame Primevère
        de vos Cités du soleil
        de vos galaxies parousiques
        de vos Communes de caresses
        de vos océans d’allégresse

Hurlements en faveur des scintillements
de tes émois qui se mutinent
Lorsque les flammèches de tes
    braséros m’atteignent
mes plaines s’incendient
mes laines se dévident
ma gêne se dissipe
moi j’aime tes issues




Hurlements en faveur
de vos droites déterminations
adorations de vos terminaisons luxurieuses
plantations de vos vitales végétations
sur mes landes et mes lagunes

Hurlements en faveur
de vos accostages coralliens
de vos marées qui me submergent
de vos acmés qui me déversent

Hurlements en faveur de vos canicules
    hors saison
de vos ferveurs exaltées
de vos senteurs torrides

Dans une débauche d’alanguissements
vous réveillez mes rythmes jadis dissociés
Vers une pléthore d’enivrements
vous déployez mes plus séditieuses simagrées

    Hauteurs de nos brûlures
    Candeurs de mes rubans zélés

Hurlements en faveur de vos étoiles
    avant-courrières
Hurlements en faveur
    des hallucinantes témérités
    de Milady
car    je t’aime irritée
tu confonds tous mes noms
tu ennoblis mes dispositions


Hurlements en faveur des érotiques hébétudes
    de la Dame à l’étoile
    pyromane de mes maquis reculés
    escaladeuse de mes contreforts escarpés

Hurlements en faveur de la Rebelle
    de la Frondeuse
    de celle dont l’appel
    défie toutes mes prises
    de celle dont le sel
    met tous mes sens en crise

Hurlements en faveur de ton libre mouvement

Hurlements en faveur de nos présents
    inachèvements
    pour que ces mondes entendent
    et que les Palais brûlent
    pour que l’enfant cruel écoute
    et que sa hargne il nous inocule

Pour qu’à l’insu de ses sinistres surveillants
    tes hurlements
    cousine
    fassent des gens
    un peuple sur les dents









Au soleil de tes yeux

Soulevés
par la multitude de nos commencements
il en est un qui nous illumine soudain
Tous nos efforts s’orientent vers lui
C’est comme un sens que tu m’indiques
une vision à conquérir
un nouveau regard sur le monde
une hauteur invisible à l’œil nu

S’élargissent alors nos mouvements
l’un par l’autre multipliés
comme des galaxies
qui feraient les yeux doux
à l’infini du cosmos

En nos intérieurs innocents
dans l’absolu de sa liberté
le plaisir s’intensifie
À l’endroit de leur rencontre
nos regards
porteurs de la totalité des éclats de
cette entrevue s’éblouissent
se reconnaissent
se baptisent
Ma joie devient larme
Mon arme devient ta joie

Les dilatations noires de ta rétine
qui s’abandonne accroissent ma possession


Quand l’Unique apparaît
c’est par tes yeux qu’il crie
Mon corps n’est plus qu’yeux pour toi
Ta vue est corps pour moi

Au cœur de ton soleil
j’écarquille ma vie
Au sein de tes splendeurs
mon âme se réveille

Je vois notre invisible dédoublement
s’unifier aux flots de tes regards éperdus
Être pris sur mes faits
par tes hallucinations étincelantes
voilà mon seul désir
Au jeu toujours naissant
de tes prunelles d’or
je flambe toutes mes mises

Le cercle de la fête
englobe maintenant
mes immobilités myopes

Mes œillères s’arrachent
mes orbites éclatent
j’approche ton soleil

L’éclair noir de nos tirs
incruste sur ton sol
son sillon en relief

ovation pour ton oblation






Collectif nul
Scènes d’éducation-fiction


« Nous ne sommes pas là
pour former un collectif »
s’exclama le professeur excédé
poussé dans ses défenses les plus retranchées
« Vous vous gargarisez du mot responsable »
lui signifia crûment l’élève en jetant
tout son corps dans l’engagement

Confrontation pugnace
Irritation tenace
Notation impasse

Exemption d’atomisés qui pourtant ne le
souhaitaient pas   Rédemption promise pour
ceux qui se soumettraient au fétiche du code vide
« Le test ne doit pas être trop sélectif
le Grand Ordinateur l’a dit 
Il ne s’agit d’ailleurs que d’une simple
sensibilisation à la pensée réflexive
Comme les Autorités nous l’ont demandé
nous ferons preuve de la plus grande clémence
à condition que soient respectées
les règles universelles »

Le sourd débat piétinait
dans la plus chaude des immobilités




L’accusé   au deuxième degré    s’expliquait
relevait les acquiescements
modérait ses emballements
L’inépuisable vigueur de cet analyseur
ne l’épargnait pas non plus
Il dut choisir son camp
Certains    refusant de s’impliquer
en suivistes   de fait   le choisissaient aussi

D’autres s’étaient reculés   pour voir
en spectateurs   l’événement   qui au centre
agissait   galopait   désignait le caché
bien au-delà de la volonté de quiconque
« L’intelligence de la situation
— Mais pensez donc —  il s’agit d’abord de
les éloigner de cette tentation   Rendre l’épreuve
la plus abstraite possible   Regardez-les
ils sont suffisamment tendus
dans ces moments-là ! »

Les copies confisquées
mises sous scellés
en attendant les artificiers
pour les désamorcer

Pour être validé   le récit n’a pas cours
seule la réflexion peut être récitée
et de manière aseptisée
Quant à l’analyse de la situation qui nous occupe
c’est là œuvre diabolique   au sens propre
et qui ne mérite que le bûcher

« Nous en ferons un grand feu sur le campus ! »
imaginait en jubilant à voix haute
le cher collègue en mal d’autodafé


Voilà ce que nous avons fait

Voilà ce que nous en pensons

Voilà ce que nous souhaitons

Quand la philosophie (de l’éducation) devient
pratique   elle réconcilie la connaissance et
l’action (éducative)
Quand la philosophie s’applique à la situation
présente commune   elle s’auto-dissout comme
philosophie séparée
Quand la philosophie s’expose au soleil subversif
des heures chômées   alors qu’elle devrait faire
des exposés dans des salles isolées   soudain
les apprentis philosophes exultent corps et âmes
L’apprentissage tend à devenir contemporain
de la création des connaissances partagées

Alors l'histoire s’accélère
les rapports se réchauffent
les contremaîtres sidérés fulminent

Le téléphone sonne ses rappels à l’ordre
à l’animatrice ravie de cette animation sauvage

Connivences vibratoires
Affranchissement
des survivances étriquées


Nous sommes en liaison permanente avec
les nous prochains

Vos terminaux ne nous atteindront plus
Nos initiaux sont d’une tout autre logique
ils disent cette liberté
dont les cônes s’inversent
ils préparent cette réalité
dont les pôles s’aimantent

Avec eux
nous sortons de la fausse conscience
Nos imprimantes désirantes
crépitent
dans les matins bleutés du monde

Dépasser la série

Déloger le non-dit

Déroger à l’interdit

Interpellé   le représentant professionnel du
corps enseignant cherchait le compromis
distribuait ses avis   pratiquait l’entrevue au
sommet dans le secret noir des
cabinets autocrates
« Certes, l’Organisation vous soutient   Mais il
faut être réaliste et faire preuve de modération
dans vos décisions »
Le soleil approchait de son zénith   lorsque
dans la chambre haute   le vote public et massif
confirmait l’élan originel

« Vous ne facilitez pas la tâche de l’Organisation
mais soyez persuadés que nous sommes toujours
avec vous » souligna sans desserrer les mâchoires
le professionnel de la représentation

Échéance repoussée

Dispersions vacancières

Temporisation morne

En matière d’évaluation   on aboutit toujours
à toujours plus rationaliser le contrôle du temps
En matière d’évaluation   lorsque les dernières
cartouches sont en train d’être tirées et que
l’enjeu devient visible pour tous
le temps constitue l’ultime cible
Il s’agit alors de rendre neutre et froid du temps
collectif vivant et chaud

Temps mort

Temps réfrigéré

Votre unité de formation repose dans les
frigidaires des places fortes du
Savoir Académique

Ne varietur

Les bureaucrates doivent maintenir les rapports
sociaux dans les établissements aux températures
les plus basses   Tous les préposés à la régulation
par le froid s’affairent en silence à la ventilation
de la machine normalisatrice qui surchauffe


Plus tard   cet hiver   pendant les gelées   on
mesurera   on classera   on étalonnera   on testera
on délibérera    on ratissera   on appréciera
on validera   on sanctionnera

Justement
de la sanction
de toute part
comme un rempart
les bétonneurs du collectif en sécrètent

La veille de son départ   mis au rancart par le
Nouveau Régime   le Rectifieur principal
achevait ses basses besognes
« Il faut que tout soit en ordre à mon départ
marmonna-t-il à son chef de cabinet contrit
qui s’époumonait à remplir des cartons
— D’ailleurs   je veux réduire ma dose de
somnifères pendant mes vacances »

Le Haut Commandement de la Correction
Nationale   sur rapport circonstancié de ses
moyens chefs   prenait les mesures qui
conviennent contre le Perturbateur
mal intentionné
« Vous devez avoir un comportement conforme
avec vos obligations de service » ordonnait-il
à l’initiateur du sujet incongru

Le sujet en question
n’était-il pas suffisamment obligé


Le Troisième sujet   devenu objet de litige   était-il
trop collectif pour entrer dans le Code du Haut
Commandement de la Correction Nationale

Lorsque de nouveaux possibles de l'éducation
surgissent
lorsque percent les premiers mouvements
d’un collectif indépendant
dans la situation ainsi créée
chacun devient alors sujet de son histoire

Mais quel rapport
avec l’histoire du Troisième sujet

En vérité
seule Raison (d’État) dans l’histoire

Faussement silencieuse dernière ses capitons
verdâtres   l’Alma Mater se taisait   No disturb
Ne serait-elle plus qu’une boîte aux lettres
un sage agent de liaison des directives
du Haut Commandement

les feuilles mortes de l’autonomie
se ramassent à la pelle

Combats épistolaires   vigoureuse poignée
pétitionnaire et la Grâce d’État répand
sa clémence
Sanction levée   mais conduite désapprouvée
Stop   Ne plus recommencer   Stop


Devant l’inédit   les bureaucraties convertissent
les nous en neutres normatifs
On doit tenir son rôle
Voici l’ère des on-instituteurs

Devant du collectif qui cherche à se lever
les bureaucrates conjuguent à l’infini la règle
absolue du réalisme pédagogique
séparer pour apprendre
diviser pour noter

Pourtant c'est de cette séparation toujours plus
élargie   que renaît le besoin de l’instituant
que se créent les jonctions les plus novatrices
que s’affranchissent dans le réel les rêves
les plus fous   que se forment les rencontres
transformatrices de l’époque


Et que le temps prenne au creux de ce vase
sa racine  et envoie sa feuille ès autres
ceci  ormais  te peut être visible


Jason de Posquières






Sur format d’édition

Sur ce format d’édition  je porte avec jubilation
l’élan de ton œuvre en moi  Tension des volontés
au vif de leur lignée   mes ancrages virevoltent
mes eaux douces se font lasses

Comme dans la fable   le petit moulin à sel
de tes mers intérieures diffuse ses subtiles saveurs
jusque dans les plus polaires de mes océans

En bonds de libellule   tes lèvres nervurent mes
ligaments   Mes distances noircies s’operculent
au blanc de tes corolles

Oui   les colonnes de l’impériale fixité
triomphatrices d’une journée   s’abattent sur
les pavés bleutés des places en liesse

Allégresses festives

Paroxismiquement vôtre   j’étreins le moi de
votre seigneurie au plus près de mes sens

Votre vibrante voix d’été me chavire la tête

Nos nacelles se soudent
et dans un mouvement
d’ondulations marines
notre coquillage ainsi complètement formé
nous emporte vers les grands fonds libidinaux



Voici qu’un autre chapitre se donne à être écrit
Folio de ma folie  je vous dédie ces mots chargés
ces flots légers

Figures incrustées de mes monstres épars
jusques à quand m’épouvanterez-vous

Néant travesti d’ombres  Liant qui ne prend plus
Selle sans cavalier   Nos rires s’irradient à tous
les temps du verbe être   Très près  le feu
de ton été strident me grillonne l’ouïe

Au seuil de ta demeure   je grave la mémoire
de nos espiègleries
Au ciel de ton pays   je parsème mes signes
par poignées   j’en étoile tes épaules

Au zénith de mes territoires
j’absorbe lentement
tes mouvements solaires
semblables à cette heure
d’immanente rencontre
qu’ensemble nous dansions









Verse   eau de Corse

Corps inassouvi
assujetti
et qui rocheusement gémi

Tu surgis entaillée
des rousses instillations magmatiques

Sur tes cothurnes juchée
tu lèves le voile tragique
des plus incestueux
de mes abris marins

Frontons farouches
Vivacité noire
Luttes écartelantes de tes sentes odorantes

Aux ouvertures palatales
de mes insulaires silences
répondent vos mordantes insurrections
contre les séculaires envahisseurs
toujours intolérés

À l’aube de ce temps
miroitent vos maquis mauves
Quelle issue à ce sang
où se chargent vos affronts fratricides

« Contrastez les effets »
soudain la netteté délicate
de vos brises méridionales
soulève mes archaïques archipels d’émois


« Constatez les méfaits »
alors la fluidité suave
de vos souffles vespéraux
obscurcit l’objectif de ma texture immédiate

Incomparable grain
Doublon parabolique
Instant métasensible

La vibrante résistance de tes genévriers
inscrit sa fibreuse malice
sur mes territoires épidermiques

Me démultiplier
sur les terres affranchies
de tes Communes insoumises

Devenir maquisard
sur les sols ardents de tes allures en flèche

Me faire intransigeant
comme dans les percées
de ces fourmillements de l’être
qui déchirent vos granits

Verseau du corps qui m’initie

L’Erbagiù 12-09-81








L’extrême de la césure

Au maximum de l’écart
pointent les picotements
des premiers cris de l’aube

L’enlisement kaki
lâche ses temples tropicaux

Les poussées préhistoriques
prennent possession
de la devanture dégarnie

Le don redevient-il possible
Le non adviendrait-il enfin

L’amère cuirasse d’ombre
tout de gris nervurée
se dissipe

En tandem
la structure du sujet métallique
s’oxyde

En tricycle
elle me dialectise

Ah  Temps
que me veux-tu

Attends
je n’y suis plus

Temps compagnon de route
à tant maugréer contre toi
que j’y perds la voix

que j’y perdure
que j’y touche à la césure
Cet espace insoumis
tout de thym gribouillé
aux mouvements des origines
fleurettement m’unit

À pas glissés
j'avance sans retenue
sur vos aires instantanées

À sauts de chèvre
je cherche les secrets apoplectiques
de vos pierrailles

Vaille que vaille
toutes vos époques
en un bloc sédimenté
s’équivalent ici
dans la tendre garenne

Tant va l’histoire à l'eau
qu’au fond elle se brise

À cette heure occipitale
l’essence du double
s’extasie

L’un entre dans la stase
du zéro tout s’enfuit

De mon corps encarté
je dépasse la mise
vers les points cardinaux
de mes univers en expansion

Dans l’éveil de vos hautes tenues

Si de l’être intervient dans mes intermittences
c’est qu’à osciller ainsi
je trouve de vives acuités

Porphyres mal polis de l’intention timide
Anfractuosités blanches du manque

Étouffé par tant d’inertes trivialités
je m’enroule dans les durées
comme un lierre jauni
autour d’un tronc de saule creux

Aveuglé par tant d’ineptes linéarités
je m’abrite sous les murets
comme un busard blessé à l’œil
alors qu'il s’élevait

Au plus bas du sillon
la motte se renverse

À l’insu des sujets
le monde devient caresse

Ce réel s’affranchit de ses plates écailles
L’ellipse soudain s’ouvre
et s’étonne du jour

Les sinistres évitements
redressent leurs courbures grises

Réjouies
dans l’éveil de vos hautes tenues
mes ellipses se font spirales

Surgissement d’ursus au sommet

Nous ne dirons rien sur la Pologne puisqu’une fois encore les mots y perdent leur sens et que la recherche du réel y serait désormais totalement accomplie par le réalisme de « l’État de guerre »


été 80, gdansk est proche
gdansk est possible
gdansk est déjà l’avenir


Ils disent « Aussi loin que je m’en souvienne c’est la première fois que cette certitude  cette volonté inébranlable se sont manifestées avec une telle force, justement pendant ces journées d’août  C’est que dans notre pays un fleuve s’est mis à couler  qui change le paysage et le climat du pays »
(Revue Kultura  sept. 80)

les tanks
Il dit :
« Ce conseil militaire était la dernière chance
avant la chute de l’État »    (Jaruzelski  13 déc. 81)


Les tanks pour saccager l’autonomie ouvrière
Les tanks pour quadriller les villes
                et les campagnes
Les tanks pour contrôler le travail obligatoire
Les tanks pour annuler l’autogestion généralisée
Les tanks pour massacrer l’autodéfense
                    populaire
Les tanks pour pourchasser l’esprit qui, là
            collectivement se libérait
Les tanks pour interdire aux vivants de s’unir

la résistance à la guerre d’État

Elle dit : « Ne vous laissez pas terroriser
La grève se poursuit et s’élargit Il n’y a pas
d’instructions car chacun sait ce qu’il a à faire »

( Madame Walentynowicz
Chantiers de Gdansk, 14 déc. 81 )

Nous avons tout dit sur la Pologne  sur le surgissement mondial du silence de l’usine de tracteurs d’ursus  L’élan de leur mou-vement œuvre aussi en nous  Demain nous serons jeunes








Ancrages

Une fois de plus
et de manière toujours
plus passionnée
les ancrages merveilleusement disposés de
nos rencontres
manifestent leur somptueuse réalité

Voilà qui m’ouvre en ces temps occlusifs
Théoriser comme un jeu nos associations
m’érotise absolument

Car ce sont des théories de jouissance que
distille votre bouche que je recherche
Car ce sont des théories de plaisir que
m’offrent vos esprits sensibles que je désire

Vos piques adroitement lancées
redoublent mes avances
À ces mouvements primordiaux
de ta connaissance inépuisable
je m’abandonne dans la surprise

Les soubresauts bienveillants qui précèdent
l’aurore déplissent leurs calicots
Déjà les franges de la nuit
laissent deviner leur vibrant point du jour

Broderies inédites à Modes et Travaux
Flâneries pathétiques à travers vos ego chômeurs


Charme...
        Charme...

Écart absolu du charme de vos levants
Emploi dissolu des parmes de vos divans

Spasmes…
        Spasmes…

Spasmes à la recherche de fauves égratignures

L’instant ardent approche de l’harmonisation
Constellations intimes
Proches respirations cosmiques
Fourmillements exquis
vous êtes convoqués à l’assemblée générale
de l’excessivement












Graphopathies chroniques

1
Les eaux dormantes de l’entre-deux
ressemblent à ces mi-journées indécises
où le vent du nord ne se lève qu’après midi

2
Dès la première cuisson
sous les bouillonnements veloutés
de mes confitures d’orange
le temps s’étrangle

3
À Mardi gras les cris les chats grasseyent
le mercredi ils perdent tous leur gris

4
Héraclite périclite dans cette époque
adialectique


5
du génital
de la veineuse souche s’écorçait
comme une nuée tourbillonnante d’étourneaux
mouvemente soudain les lagunaires rougeurs
des automnes de la Basse-Costière





6
la vie des mots est semblable à celle
d’un chewing-gum
à trop les ruminer
ils perdent les crissements subtils
des commencements
s’abstenir de mastiquer
pour laisser venir l’alloplastique

7
la psychanalyse
la psychanalyse
ça caramélise la libido
après on peut en répandre
sur toutes les pâtisseries familiales
au dessert
elle se donne des airs de viennoiseries
mais c’est de Californie qu’elle nous vient
sous cellophane

8
Ras-le-bol
des métabolismes bidon
que nous affichent
les preneurs de sang du social
Ils s’autoproclament progressistes
car ils n’ont pas de prise
sur le présent



9
Dans le faisceau du luminaire
la face aiguë du graphiste projetait son ombre
comme un angle mort sur l’image publicitaire
Pris de doutes
il hachura de noir le message à traiter
Comme un événement
le double de son sens apparu contrasté
la Gauche autogère son ombre






















Engendré d’équivoques

Les certitudes remplissent les mots
comme ces automobilistes moites
font le plein de carburant
sans penser que c’est l’autoroute
qui va les dévorer

*

Les sens uniques
ça use
ça use
les sens uniques
ça use les idées
Les sens obligatoires
ça vidange
ça vidange
les sens obligatoires
ça vidange les sentiments
À pas comptés
elles s’engagèrent en ondoyant
dans le sens giratoire
qui sous l’effet des tourbillons de brise
fit de la place un carrousel d’alter ego
et de leurs rires
une gerbe de pensées sauvages

*


Nos moi
ressemblent à ces mosaïques romaines
qui colorent les visages des esclaves
au revers des saisons

*

Acrobate de la mine de plomb
tu abandonneras tes glissements de sens
au plaisir univoque
du génital qui t’a guéri ta toux

*

Les gendres ont toujours manqué de tact
en présence des deux dames
ils lassent l’une
à ne pas enlacer l’autre

*

Écrire à un mètre quatre-vingt-trois
de mon identité diaphane
voilà le juste écart
d’avec mes états de sevrage

*

« Le temps est un enfant qui pousse des pions »
dit Héraclite
L’enjeu serait-il alors de pousser son enfance
au-delà du damier

*


Ce dimanche matin du Pliocène moyen
détendu
tous ses stades normalement franchis
le petit d’homme
sortit en souriant de l’isoloir
et
déchirant son bulletin de vote
devant le scrutateur ébahi
s’écria
« À quoi bon si l’amour n’est pas éligible ? »

21-03-82

















En cours

1

Tracer de la pensée courante
avant que le lit ne soit fait
avant que les ongles ne soient taillés
avant que l’ordre ne recouvre de son ombre
tout le vif mouvement du matin

2

De la main familière
de l’Opposante en fleur
qui parcourt mes sites désertés
du cristallin se détache

3

Plongé dans ses eaux dormantes
l’exploration sémantique du mot cours
lui embruma les yeux

4

La courante
la courante
quel joli nom
pour un État qui se dissout !




5

Cherchant l’immense immeuble au sept
du cours de la Libération
afin d’y déposer ses cercles cardinaux
il finit par les faire tous entrer dans le cinq

6

Le moteur poursuivait sa montée en puissance
« le rythme n’attend pas »
lâcha-t-il en crachant son chewing-gum
privée de ses ersatz
la charge un instant s’immobilisa
puis répandit ses parfums suaves
sur les garçons de courses en grève

7

Glisser sur la main courante
de l’elliptique songe        où illico
m’apparut le carreau mortel et froid
de ma chute sans recours
Choc au réel
Tombée à mi-rampe du nid sans échelle
toupie enivrée d’espaces sidérants
Déplacements hors champ
des pesanteurs scalaires
Plus enfant que mes plaisirs de huit ans
j’y trouve aujourd’hui sujet
à récurrence hors pair



8

Comme deux corps dans l’attente
se reconnaissent à nu
restituons de la pratique d’écriture
pour disperser
ces grises médiations
conséquentes et lénifiantes
qui corsètent le vivant

9

Offre de ces lettres
bouquet de jasmin
billet bleu sans retour
pour un embarquement immédiat

10

Hébété
la voix cassée par tant d’indifférence molle
le professeur interrompit son cours
« Participez    Participez    
c’est le gage d’une note convenable
Votre classement dépend
de votre enthousiasme
à concourir au consensus »
Un cours    Un cours
drôle de nom pour une histoire
qui n’a jamais bougé



11

Accours
ami     accours
la nuit se fait chevêtre
car les temps magnifient
sa cape aux traits brunâtres

Ni toi
ni moi
n’avons de remontrance
Diable

À chacun de nos pas
un olivier s’implante
comme si advenir dans la fête du jour
nous donnait la poussée
pour la cueillette en cours

30-03-82









Cyprès

1 (et non 1)

Installé dans son cérémonial d’écriture  
il comprit que son corps n’avait tendu qu’à cela
tout au long de cette chaude journée
Comme dans l’amour   comme dans l’analyse
les préliminaires à l’écrire condensaient ses gestes
sur le charme toujours plus étrange de
ce rituel inédit et pourtant si familier

2

Pourquoi ce Deux ?
    Dualité, que me veux-tu
            Tensions extrêmes…

3

Et si nous revenions à mes cyprès
M’interdirais-je longtemps ici ce
glissement de sens délicieux cette
association facile mais terriblement vibrante
Abandon
Abandon aux préludes rieurs du si près

4

Vais-je bientôt finir par en finir avec ces
ces numéros de scolies  avec ces nombres ronds
d’écoliers du verbe  avec ces chiffres à franchir
les torrents à gué  avec ces quantièmes à passer
au bleu les intersections les plus dangereuses
pour ma plume ?

Infinitus

L’ombre alanguie du cyprès du haut du champ
marque l’heure légère
où nos regards se captent

Expectatives

Vingt-cinq minutes plus tard  plasmatiquement
immobile sur ce lit-matelas de campagne à même
le sol de grés  il attendait serein que ses pensées
en fusion forment l’arc qui rejoindrait
les cimes disponibles des deux cyprès

Incalculable

Tout reprendre à zéro
       pour que ma prise tienne autour(e)

Illimité

de l’arbre-abri j’approche de plain-pied
de l’arbre-vie j’inspire les grands souffles
de l’arbre-lien je trace le réseau
de l’arbre-appui je sculpte l’insubordonné
de l’arbre-azur je disculpe l’excès
de l’arbre-transplanté je partage l’effroi
de l’arbre-aligné je dérange les ordres
de l’arbre-élan j’anticipe le but
de l’arbre-arbre je ne sais trop que faire
de l’arbre-main je prolonge l’influx
de l’arbre-sans-prénom je suis le vagabond

La Cardonille 11-04-82

Écarts

Entre l’agir et le faire
il y a autant d’écart que du
bleu-de-chauffe-ouvrier au
noir-redingote-bourgeois
Question de coûts
Le premier œuvre la couleur
le second la vernit

*
* *

Même en bluejean la plus-value s’extorque
À force de croire et de faire croire au nivellement
social et au consensus politique  les classes
moyennes au pouvoir assimilent la lutte
des classes à une affaire de marque
commerciale   Ou encore  comment
la Cité des Ego devient un produit sélectionné
pour un public ciblé

*
* *

Les jeunes landais qui s’élancent vers la vache
le savent   leur plaisir sera d’autant plus vif
que l’écart se fait proche du choc
En irait-il ainsi de nos rencontres
pour lesquelles nous prenons
nos plus lointaines marques


À tous égards  j’opte pour le Grand Écart
de la morale et de la sensualité
Les derniers gestes d’une morale de l’écart
étant ceux du pervers   il ne nous reste plus
qu’à réinventer les premiers
Par exemple le détournement par caresses
interposées ou encore le déplacement
par paresse aéroportée

*
* *

Tout se passe comme si ses efforts
à mettre les écarts en ligne
se convertissaient sur le champ
en autant d’écrans lui interdisant
de relier son départ à l’écart

*
* *

Il suffit parfois d’un écart
de la longueur d’un cil
pour que le baiser glisse
du feu orange
au vert profond







De cet écart
Madame
tirons-en tout l’effet
et qu’alors de nos gorges
un moment séparées
nos voix fusionnent édéniquement

*
* *

Liberté
             Écarlité
                           Fratricité

*
* *

Salut au plus célèbre des écartelés
Ravaillac
avant-garde des régicides
rendu quadrivalent
par quatre chevaux d’État

*
* *

Avant l’écart
le départ s’impose
après l’écart
le fêtard pâtit








Brève suite aux oiseaux

À lire sur le ton léger de la comptine
contrepèterie exclue

Comme ils sont doux
ces suçons d’oiseaux
dont les lèvres remplacent les becs
sur mon sein offert

Tout danger écarté
toute battue abolie
tout soleil reconquis
les baisers des macreuses
me figurent Léda

Si les seins avaient des plumes
je serais l’oiseleur
de vos duvets nacrés

Lait c’est venir à moi
l’envie à hauteur de poitrine
En sa tenue superbe
le rouge-gorge allaite
à pleines bouchées
nos oreilles trop longtemps insensibles
à ses musiques natives


Plissements du col trop nourri
du nez trop serré
des voies vitales obstruées
à l’endroit où
libre
court le souffle

Resserrements
        encagements
                égosillements
jusqu’à faire taire les gazouillis
du colibri en quête de son serein

Pourtant la glotte s’ouvre
aux envols des mésanges
À mots huant
nos éclosions jumellent









Pierrefeu

Mas des cailloux ronds
des roches cramoisies
à force de solaires immobilités

Mas qui ouvre sur les lagunes
sur les touches célestes
des méditerranées aux présences en bleu

Pierrefeu
t’ai-je visité sous la pluie ?
Pierrefeu sous la pluie
quelle drôle d’image
pour un hommage
Les seuls souvenirs humides
qui montent de tes coteaux
me déplacent
à travers ces vivaces jets de vignes engrappées
me déambulent
chaotique et filial
dans tes lignées de Chasselas
secouant leurs gouttes après l’orage
Respiration d’une terre de tisons
au contact de l’ondée si longtemps attendue
qu'elle en devient prophétique
d’une récolte qui
elle
devient fable


Contrastes fructueux
vendanges de lumières
Engendrements fulgurants des silex
sur mes juvéniles lisières
Lueurs ventées des couchants corallins

Mas des Costières
privées de leur légende
préhistoire enfouie
de mes pulsions de vie

Mas sobre
où le vin n’est pas à boire
comme l’aire n’est pas à battre
ni le figuier à cultiver

Ici
l’espace ne se laisse apprivoiser
qu’à l’instant hivernal
du remplacement des manques


Opération aventurière
à la rencontre du désir plein
opération sur les frontières
où le cep absent fait signe
au cœur du vigneron
où le père absent fait vrille
au corps du robinson

Pierrefeu
mas des limites ignorées
mas des lignes de fuite ancestrales
où les énigmes s’élucident
à la cueillette des muscats

Au blanc des jours d’été
lorsque le temps hésite
les éclats des grains mûrs
embrasent les silex

Alors la terre chante
aux allégresses imminentes

20 mai 1982








Étranges bavures en copeaux

Les bois d’œuvre assombris
par l’humide crainte expulsée
s’amassent

En vrac
les concrétions crissent
sur leurs charnières descellées

Mis à l’équerre
les juvéniles corps
s’enquièrent
des alternatives rotondités de l’utopie

Sollicité sans vue
au temps des tropicales végétations
l’Autre se dissimule maintenant
derrière son établi

Apprivoisé sans risque
à même les sols marqués d’urbanité marchande
l’inédit se faufile
au travers des carreaux

Telles des scies sauteuses
qui traceraient à vide
le présent se refend
en bruissements d’insomnie




Séparations impavides du minéral
Distillations occlusives du viscéral
Hypertensions favorites du temporal

En un mot
comme en mille
sputation sur la rime

« Logique
lui souffla Pinocchio à l’oreille
tu n’as pas relevé son numéro
d’immatriculation
d’où cette identité
à demi dévoilée »

Pour en venir à bout
l’injure ad hominem
s’offre luxuriante
à mes voix grasseyantes

Mais l’ire se retire
et laisse place
à la panacée
aux odeurs de menthe
et de thé glacé

Frémissant aux élans
des vents grecs accourus
les copeaux ce soir-là
s’assemblèrent avec jubilation
pour former la chevelure du dieu Pan


Tout de go l’époque

Inassouvissements et: inachèvements sont
les deux mamelles des actuelles opérations
de ravalement des valeurs fripées

*

À la poubelle la jeunesse des jours non gardés
des petits coups fourrés
des petits fours gobés
des mille-feuilles plastifiés à force d’être
                    publicités
À la poubelle la jeunesse des nuits au sirop
des alanguissements à rallonges
des étourdissements en syncopes

*

Arrêt sur image : bas-fonds
        traits-noirs
        trois-siphons-de-cale
        neuf-inclinaisons-du-bas-ventre
        quelques hauts-le-cœur
Le tout dans des tons violacés vifs

*

Passages
    passages ébruités
            passages laminés
Hors des passages patinés   sables mouvants


À trop vouloir être fiables
nos passages nous figent
et nous voila piégés
dans les passes alourdies
de la stabilité d’État
Gare aux métastases

*

Compacte au creux du gosier
l’époque nous enserre
de ses longs fichus moirés
Courbures expiatoires en direction des falaises
Rainures conjuratoires à vocation de fadaises
Incipit
« que nous vaut ta venue
dans ce mot vert si cru »
Première lettre à détacher
et à orner d’oriflammes ferventes

*

Il
Ne
Connu l’
Impertinente fête d’août que
Pour
Initier son jeune esprit à la
Transe textuelle

14-06-82









À
                        Rebours
                    De
               Clavier


Déchiré
            le feuillet du bloc compact
    se trouva décentré et comme honteux
sur le rouleau morne
de la machine
à écriture
électro-
féérique

Tout le poids
            du Logos occidental
        empêchait les translations
    vers la gauche
d’opérer le rebours

V’là
                    qu’la vie
            est à r'tourner
    versus nullus
recto d’la gauch’

Debout
                les senteurs idoines
        du moteur calligraphe
    poussent la transe de l’auteur
    jusqu’à de noires
interférences

Ah
                    les connivences vertes
                de l’écran magnétique
          Quelle induction
    de millenium
      un monde
  en cou-
ches
Diable

Les mains
        pourtant rendues équivalentes
    par l’instrument
    n’impulsaient pas
le même élan
au sens désobligatoire
            qui ce soir-là
    montrait le couchant
leste

À n’en plus
                   finir de puiser
        tel un Sisyphe des plaines
ses ressources aqueuses
le claviste zélé
    liquéfia ses caractères résurgents 










Diatonique songe

Croches rapides pour l’attaque
Noires impavides sur la rambarde
Blanches translucides en gelée
Bougé   Bougé
sonnaille le disc jockey
sous le sillon rayé


Largo
Largo
Largo
Largo
Largo fut l’exécution au bandonéon
sous le pont romain
du livret soyeux
à quatre mains
Pianissimo ma mémoire maugrée
Fortissimo mes notes survoltent le registre
Legato mon contre-chant tergiverse
telle hors d’usage une herse retournée
aimante les étoiles
Crescendo mes vocales syncopent
l’intermédiaire
jusqu’à s’en rendre aphone







J’amplement

Amplifié par les
Merveilleuses canicules du
Popocatepetl
L’indien faussement
Éducable à force d’être accablé
Unit son ultime colère aux
Résistances désagrégeantes du
Simulacre

Plus au nord
sur les rives du Potomac
aux eaux sans issue
les lueurs du couchant
assourdissaient sans honte
l’œuvre du collectif
en quête de son heure

Capitale de la douceur
Paris irise ses toits frisants
Paris édite ses mois de verve
le fleuve rougeoyant
élargit sa rétine
et les barges à quai
s’ouvrent talentueuses
à la charge des sables

Ample       Temple       Enfle
crie la lettre d’Isis aux disciples d’Isou                       







Canicules au carré

Fils d’or
de nos blanches et hautes tenues
Chaux vives
Sommités torrides
de mondes bienvenus
Inversion au solstice
Faux plis de sueurs rêches
Mesures d’austérité à Messidor anesthésié
Avis aux chercheurs d’eau
le chien n’obéit plus
La bonbonne sous vide
hydratera-t-elle autant
les peaux rougies du nourrisson
Les ministres de gauche
misent sur l’État des rigueurs de l’été
Chaleureux le climat s’insubordonne
à leurs vénales économies
Saigné à blanc
l’encadrement grille au rodéo social
Désossés
les appareils carbonisent
Au barbecue électoral
les classes moyennes se brûlent le poil


Contorsionnistes sans esprit
les bureaucrates tournent avec
l’ombre du parasol
jusqu’à en ignorer la raison immanente

Piteusement
les gouvernants arrosent
des îlots de verdure mis en vedette
et les scribes du régime
huilent huilent
huilent huilent
et les plagistes du Parti
crèment crèment
crèment crèment

Tisonnements inespérés
ces canicules au carré
nous mettent l’âme aux abois

15-07-82








Bourres

Il est possible de s’immiscer
au travers du symptôme
sans dire un mot au passeur ébahi
tel un Narcisse qui aurait fait
de son lit un miroir
Il est possible de tresser
des signes-écheveau
sans agiter la moindre alêne
telle une imprimante sous influx
qui distribuerait tous ses textes en sautoir

Il est possible de déambuler
sur les landes arides
sans formuler la moindre objection
à la pensée captive qui chemine
tel un automate hétérogéré

Il est fossile de croire abreuver le monde
en le bourrant de galets secs
Civilisation du silex taillé
Pebble culture
un rien présente
dans le sillage
des hominiens
Pied de nez télématique
aux magmatiques origines



Rideau sur les récifs mal équarris
des pacifiques cérémonies posturales
Reprise du silence de maintenant
au dépli du feuillet

Les ennemis sauteurs
courent à la rescousse
car le cuir neuf ne cède que pour mieux
s’affermir
ils adressent fautifs
leurs passagers compliments
aux fameux bourrelets des duègnes
Bougre !









Déférence et prétérition

Ci-gisent les deux extrêmes de ma formule
ci-dessus l’intitulé propret
qui me mit au piquet de ma classe d’âge
au sommet de ma vacance d’être
au rondeau de mes hontes désopilantes

Ici-bas se baptisent mes illusions
ci-contre s’équationne mon feu intérieur

Telle une touffe d’herbes folles
qui resurgit vert tendre sous les chaumes
au terme d’un été torride
mes différences frôlent les fléaux singuliers
de ma déférence

Auteur encore un effort
pour t’émanciper du démon de ta soumission
Que multicolores      s’illuminent
sur les murailles de ta ville
les fresques de ce monde au présent
Elles disent
ce qui jadis fut supprimé dans le langage
ne le fut pas pour autant dans la vie

Feu
        Feu
                Feu à volonté
sur les verbes de bois qui nous tiennent
en deçà de notre allure

Mitraille répétée
sur le train-train des choses
Rituels flamboyants des ombres
en scéniques effervescences

Le duel fluvial de Dame Déférence
et de Sire Prétérition s’équilibrerait-il
Tragi-comédie philosophique à l’infusion
de pétales de roses passées

À quatre pas de là
l’orchestre hors du doute
flonflonne ses refrains
et l’espace d’un corps de charme
glisse du manque entre les danseurs

À fin inusitée on débute ravi













Décalogue éloquent

Un premier août domestico-campagnard

Deux gestes diurnes dédimanchés

Trois antagonismes de rêve attardé

Quatre voies au partage des eaux

Cinq conciliabules ès qualités

Six greffes d’hybrides manigances

Sept fourchettées de ronces aux noms d’étoiles

Huit flottilles de papillons aux errances herbeuses

Neuf idiomes de pur aloi

Dix intentions de voir les cigales prêcher

La Cardonille
1er août 1982









À Delphes

du momumental halluciné
du photomaton touristiqué
du plexus de Zeus introjecté

les coulées cosmiques du sacrifice suspendu
m’attardent
voici l’éboulement de l’énigme
jusqu’au sang

au son des trahisons
les hanches de la Pythie
enrôlent les pèlerins

dévot de la mesure
l’oracle d’Apollon
déclenche l’alarme générale
de la gestion des trésors de guerre
héros de l’accumulé
le démon de l’Attique
dévoile les secrets du Grand Livre des Comptes

à l’aplomb des hauts murs
du théâtre tragique
les danseurs de la nuit
s’offrent à Dionysos

à Delphes
à dire ce que me souffle mon double
à graver mes doigtés
de ces figues cueillies aux soleils oxydants







Ton monde immédiat

la lumière d’Ouest
rehausse en silence
les mousses du mélèze
je suis l’amant immédiat
de ton monde immédiat

passage des grains d’or
dans le blé sous le vent
mes humeurs s’adonnent
aux rives découvertes de tes pommettes
emportées

au-delà de nos seuils
coïncident nos songes

les rudes intercalaires
relâchent leur emprise

drainés à notre insu
de leurs méfiances de rocher
nos barrages béants
livrent leur cargaison

arrière ! mornes médiations
arrière ! entremetteurs glacés
arrière ! diplomates hors du contact



voici la place des récoltes unitaires
voici le geste des mains qui d’abord ensemencent
voici les hurlements des tambours mitoyens

nos étranges s’accouplent
à l’orée des futaies
de prompts événements
affectent les grands pins
des Liban de l’amour
s’installent sans répit
des Beyrouth de l’esprit
circulent dans nos veines

allons-nous dépasser
ce cap d’inanimé
qui fait de nos élans
les plus intransigeants
de sinistres bourbiers ?

quels efforts tout à coup pour sortir du ravin
illico l’heure est là
mes univers s’inversent
au toucher de ton buste bénéfique

sous nos pas indistincts
les mousses du mélèze
s’empourprent d’impatience

14-09-82



L’enfant au poisson

inconnu
sans naissance
à l’insu des regards
sorti des eaux saumâtres
maintenant trainé vif par l’enfant
le poisson s’alourdissait

gavé des sables grossiers et poussiéreux
                     du chemin
la gueule et l’anus pétris à éclater
le mal du poisson s’aggravait

guetté par un attroupement hostile
l’enfant méthodiquement
dut lui briser les vertèbres

rêve d’eaux suspendues
qui à l’envie s’élèveraient
rêve d’un poisson-jeu
d’un enfant-devanceur
rêve d’entre-deux-mers
dans ce contact nimbé
où les flots ensalés
pénètrent les étangs
où les mulets en banc
laissent apercevoir
leur origine hybride

…il sera poisson…









Vu sur l’âge d’homme

autogérer son âge d’homme
serait-ce la formule d’un élixir de pleine vie ?

*

après les masques bamilékés
du Musée de l’Homme
en ce dimanche gris
après les ateliers empreints de réalisme court
du Premier forum sur l’autogestion
après les traversées dans la Ville nimbée
après l’entrée active de mes yeux
dans L’âge d’homme de Michel Leiris
après les empêchements vers cette place
dont les damiers font mon énigme
postures endiablées     ex-voto qui s’animent
postulants réticents aux délimitations
les démangeaisons de ce monde m’effilent

*

ils étaient tant préoccupés à proclamer
l’instauration d’un âge de l’autogestion qu’ils
ne s’aperçurent même pas que l’époque avait
depuis un temps déjà discrédité tous ceux qui
ne s’étaient pas initiés à l’autogestion de leur âge

*

c'est tout vu            l’âge d’homme n’attend pas
mais tout moment est bon
pour la question qu’i(l) fait naître
car au centre tu danses sur un rien de partage











olympic village electronic tape memory olympic village élec

12 italico les surgissements subtils des galops de ta chevelure de feu  10 pica rien ne sera perdu de mes terreurs passées le peuple se souvient  15 mikron voila bien la manière qu’il avait d’agir dans ses rencontres  12 eletto ta gorge ronfle d’une passion infinie le temps s’est dissous ce qui râle en moi ce sont mes confusions  ps venezia la douce fertilité de ton amande émon-dée ensemence mes sols les plus arides oscil-lations sec

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rètes et incantations subséquentes  margin set  en haut et à gauche ton regard sur mes marges  margin clear  juste au-dessous la touche qui souli-gne les contours de tes joues car la saveur de mer est toujours sur nos lèvres  adjust de ce cla-vier hurlant j’élève mes brûlures stop trempez de poisons forts les cordes de vos cous right restent l’absinthe et ses hoquets paper feed colore peu à peu le temps recommencé stop les barques

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de neige se groupèrent sur les petits escaliers de son coeur  col layout cette espèce de vitalité ter-rifique et scindée en deux ça me neurasthénise  dec. tab j’avais rêvé la vie des marins ex. de sur

charge l’œil de Michaux  line form la préposition biffée opère une identification  page end veuillez trouver ci-joint un chèque d’un montant de …F correspondant à un acompte de 5% de l’option retenue  reloc il y a une cathédrale qui descend et

memory olympic village electronic tape memory olympic vi

il y a un lac qui monte  center la poésie doit être comprise en tant que communication immédiate dans le réel et modification réelle de ce réel  insert retrouver la poésie peut se confondre avec réinventer la révolution  print or qu’est ce que la poésie sinon le moment révolutionnaire du langage non séparable en tant que tel des moments révolutionnaires de l'histoire et de l’histoire de la vie personnelle  overlap ce bruit de vie occupant la poitrine  back space et les spirales des avoines lâchées vont à l’aventure

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reset elle se borna à cracher un peu de vapeur dé-daigneuse sur le sportsman essoufflé  repeat pier-res perdues laissées là-bas en pleine écume  tab set tout cet édifice assez merveilleux est d’ailleurs traversé par un autre mouvement de l’incons-cient (…) qui se nomme la catastrophe  memory read cet état est violent et ne peut pas durer toujours  tpwords, tu arrêtes cette eau d’un côté


olympic village electronic tape memory olympic village elec

elle pénètre de l’autre  pre.line s’assurer que l’on tient bien sa respiration par la bouche tout au long de l’exercice  kbII redresser les genoux jusqu’à ce que les muscles postérieurs des jarrets soient tendus  et 221 il y avait des joncs et il y avait des nids d’oiseaux de mer

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Sur pur chiffon d’édition

words
             words
                          words
vocables floqués de logis en soupente
découpe du stylet en deux fois vingt-neuf-
vingt-sept

couché
              nacré
                         vergé
à la face du papier
à la surprise muette
à la recherche éperdue
à la trace immédiate
à l’envie sur le champ


simili-Japon
                pur chiffon d’Asie
                                       vélin d’Arches toilé



le grain de ta peau m’hystérise
le tain de ton ire en ramette
me feuillette
le tanin de tes cuves ancestrales
me craquèle
le calque de tes presses qui gardent
me rend fibre

bouffant

                cristal

                             pelure

à suivre sur blanc raffiné Grand Raisin











Des grappillons pour en-tête

en position d’écrire
abeilles
              seuil
                        pause
                                     envol
en situation mise là
pour recevoir la lumière des ors d’octobre

élancées par l’été excessif
les poussées du végétal
surprirent les plus inconditionnels
de l’arrière-saison

haut lieu ouvert
des corrections d’épreuves
endroit déconstruit des passages
de l’instant du poème
endroit du dévers
où la ligne s’incline
où le signe s’incurve
où le muret lézardé laisse voir
son fondement de roc et d’argile mêlés

quel désir d’être là
et ailleurs à la fois



les regards innommables des
peupliers en émoi
innocentent le ciel

les ombres crénelées de la pente du toit
rencontrent la montée unique du cyprès
et s’y dissipent
incorrigibles
les génies infiltrés de ces terres insoumises
résistent au nivellement

ici le temps s’inscrit toujours debout
ici les espaces de vie se donnent
à même les eaux courantes
ici s’insurgent les âpres vérités
des buissons épineux
au cru des coloris du soir
qui s’apprête à couler
les corps offerts à nu
ajoutent leur mordant

au-delà des premiers abandons
d’autres présences se composent
déploiement des mouvements graphiques
errances déterminées
carrelages en ciselure
fendillements salutaires des lèvres muettes
sursautements binaires des mains en rage



trois traits en inclusion
pour ne pas en finir
avec l’élancement des mots

oui
cela réveille une sorte de douleur qui jubile
jusque dans les épaules vacantes

…et les oiseaux rieurs
se poursuivent à tire-cœurs…













Ton lire   ouvert

Magnificence de ton corps qui m’écrit
m’emplit
m’incite à ton envie
visite mon languir

Le désir de ton langage pour moi
éloigne mes repères
au point de me plonger dans
d’étranges aphasies

Ascension de nos savoirs intimes
Diffusion de nos leçons de choses communes
Partition presciente de nos rythmes initiaux
Lecture publique de nos feuillets assemblés
    enluminés
    dorés sur tranches de vie inédites

À ta manière d’exacerber l’attente
jusqu’à ce que son a
s’en détache
je sais que tu tends vers moi
tes plus délicats ligaments
Me recueillir dans la crypte
de ton script en réversion
puis profaner au rebours de son grain
l’image délavée de la retenue terne



Tu m’ouvres à ton présent
tu m’offres ton mitan

À l’orée de mes mains endiablées par tes stances
naissent les neuf paradoxes audacieux
de nos heures hors mécanisme

Je parcours ton vivant
en découvreur félin
en respir qui fait lien

Incrustons nos moments
sur reliure de peau
fait main









il arrive enfin — le malheureux ! à la plus grande

Pro fait tique ment vôtre…
lapidaire ce rictus du sacrificateur…
entonnons l’hymne

séparation sans détachement. Voyez les liens cachés dans  

qui affranchira nos doublures de notre fausse compagnie… anodins ces bréchets aux reliefs repassés…

lesquels votre cœur est pris. Cette terrible pensée de

en sermonneur reclus il culstylait son naître… la sœur serre le cœur du criseur… du côté du sanctu-

n’avoir rien qui nous contraigne. Dans cet enchaînement

aire un appel retentit assez fort pour dominer le tumulte… éternuer et y lire un signe d’os… ah ! Le ti-

infini de nos espérances trompeuses. L’on ne peut se

treur avide de pleins et de déliés… sous le porche rafraîchi par la brise marine il la

défaire du titre de poursuivant sans lequel on croirait

croisa dans une tension fauve qui fit encore accroître la fournaise de ce jours d’été tel qu’on en connut lors de la

n’être plus au monde. Le temps est court pour démêler




     dernière guerre… son ventre offert en arc appelait ses mains… ses mains
et son ventre s’œuvrèrent…

une affaire si enveloppée. C’est aux sujets à attendre et

… ébranlement des embryons du vent du nord… le subtil écoulement anatomique du temps nimbait les eaux

aux rois à agir. Toute la confusion se démêle et vous

étales de ses étangs intérieurs… voici les violents étirements placentaires… poteries encore chaudes

voyez paraître un visage. Et si vous savez rencontrer le

des ablutions de la parturiente… transe des fonds marins en gésine… cérémonies des pluriels absolus
point par où il faut regarder les choses. Loin de la

… fils de la vague… flots montants des gènes à logis… livres tirés à la courte paille dont la souscription surnage au-dessus des abysses grâce à leurs très fermes endossements…

réduire à notre mesure tâchons d’entrer dans son étendue






                      L’excen
                                   trique

          justifié à gauche
                    son texte
       se titrait tout seul

                intermittent
        jusqu’à l’absence
         l’enfant tournait
  autour de son centre
                             nié

       en face : du blanc
                    à devenir
    au centre : je-chatte

                                   et dans l’obtus sillon
                                   du toboggan matriciel
                                   le vivant retenu
                                   fit violence à son axe

                                   souvent depuis
                                   il fut dit exsangtrique
                                   du  manque à couler
                                   excède les mouvements
                                   encore chauds
                                   de mes eaux placentaires
                                    là au-dehors
                                    et ici au-dedans


                    césure
                     usure
                 blessure
                  perdure
                  serrure
                  mâture

                              ardeur
                              sauteur
                              moiteur
                              initiateur
                              unificateur
                              passeur

                              18-12-82












Pris de haut

Ris de Veau
Brie de Meaux
Tri de Gros
Cris de l’Eau

les fins allongements des lustrines à fleurs
ourlaient ingénument les draperies Empire

à en croire le diablotin
l’altercation fut brève et sèche

haut les cœurs
sur la main du prophète
haut-le-cœur
sur l’arête où je vais plein d’allant

la posture livrera encore de l’inédit
puisque l’écart se creuse
entre la base et le sommet








Lemme

lemme lemme
voici la levée du lemme avant le dit
lemme lemme
dit l’aime
Oh dilemme
Odile l’aime cru
échappera-t-il cette fois
à la remontrance dévote de l’aîné
qui estimait vains
ses entrechats verbaux
ses mises outrancières de joueur commençant
au Casino des mots ?
parure des porches granitiques
ce lemme tel un lierre
me ventouse à l’an neuf
polissage des seuils
jusqu’à l’empreinte primitive
au diable soit le dit
puisque ce lemme me vaut vertes lèvres
puisque s’ouvre un royaume
sous ce rameau d’or brandi

1-01-83






tant d’ombres de toutes parts
sur ce que l’éclat du monde voulait colorer


à jamais calcinées
toujours prêtes à rougir
les collines de rocs
ne parviennent même plus
à masquer leurs charniers végétaux

cette intime attache au plaisir sensible
qui pénètre la moelle de nos os

sur les hauteurs du col
parsemées de pensées spéculaires
nous vîmes ce double soleil consanguin
infléchir promptement nos assises

et cette joie dissolue qui se répand
dans les sens

la glabelle
point d’équilibre du haut du visage
situé entre les deux sourcils
nous appelle à de plus ascensionnelles
                                              émancipations
glabelle présente ici-bas
glabelle ne t’en vas pas
glabelle que ta prise perdure
elle alg
           arade nos hautes sphères en ébats


mais cette sueur inouïe
me découvre encore une autre mystère

pris de haut
à même les labeurs de la coulée native
pris de haut
car vive est la montée aux flancs des origines
pris de haut
pour induire un phylum au creux des océans










Croit-il qu’il suffit
de mettre le contact


  croit-il qu'il suffit de mettre le contact de la machine à transcrire
  croit-il qu’il suffit d’absorber les poussières magnétisées sur le clavier avec le chiffon anti-statique méticuleusement sorti de sa pochette de plastic transparent
  croit-il qu’il suffit de choisir le papier le plus contrastant et de le placer dans le groupe d’impression de manière à ce que se lise  en palimpseste  son origine noble
  croit-il qu’il suffit de corriger les a qui viennent se glisser, innocents errants, à la place des o
  croit-il qu’il suffit de rester paralysé une péri-ode non mesurable de temps par la double contrainte d’aller se laver les cheveux et de poursuivre sans but l’obscurcissement du feuillet qui se donne
  croit-il qu’il suffit de faire                 disparaître le début de l’antienne sur l’écran de contrôle
  croit-il qu’il suffit d’être péniblement confronté à sa croyance et à sa suffisance
  croit-il qu’il suffit de se laisser submerger par les plurielles nécessités de cette durée qui multi-plie du présent à force d’en supprimer la conscience

  croit-il qu'il suffit  debout  de dicter cette pres-sante ligne à la mémoire sans relief de la ma-chine sans à-coup
  croit-il qu’il suffit de reprendre  trois heures plus tard  ce texte pervertissant comme on ra-masse en automate du moyen standing une rognure d’ongle sur la moquette
  croit-il qu’il suffit d’apposer son empreinte sur le folio suivant sans trouver de suite à ce membre (nouveau) de ces phrases
  croit-il qu'il suffit de s’interroger sur les emplois du verbe suffire à l’indicatif et au subjonctif et de s’y décomposer
  croit-il qu’il suffit de savoir qu’Isidore Lucien Ducasse reste débiteur depuis l’été 1869 de la somme de 800 francs envers l’imprimeur La-croix de Bruxelles et que l’auteur des Chants de Maldoror ne reçut qu’une quinzaine d’exemplaires brochés de son ouvrage, lequel fut tiré mais non diffusé
  croit-il qu’il suffit de composer seul les épreuves sur papier blanc couché mat d’Arjomari en format quatorze sur vingt-deux centimètres
  croit-il qu'il suffit d’un titre dont le corps du caractère ne laisse pas apparaître le porte-à-faux
  croit-il qu’il suffit d’espérer pour l’apprendre   
  croit-il qu’il suffit de mettre les mots sous un tampon d’éther et tels des chatons nouveaux-né qu’on a asphyxiés s’en débarrasser dans les


remous des eaux du fleuve grossies par les crues du printemps
  croit-il qu’il suffit d’attendre les demi-teintes du crépuscule et que se manifestent les délicieuses inversions de la dyslexie
  croit-il qu’il suffit d’imaginer vos troubles du regard vos élans dans l’écart
  croit-il qu’il suffit de douter des indicibles terminaisons du verbe finir ce modèle de tempérance ?

31-01-83













Tous vents ouverts

cette fois
pourtant encore dans l’adolescence
les vents arrachaient déjà portes et fenêtres
parvenus à maturité
c'est le village entier qu’ils soulevèrent

transpercements et hurlements
conduisaient l’avancée protectrice du rêveur
dans les périls immédiats

les pointes du souffle paroxystique
pouvaient-elles encore s’accroître ?

quoi de plus aérien restait-il
à abattre ?
rien d’autre que du remplacement
des segments agnatiques

fou ventre offert
aux Sions effrénées
et la toiture glisse et fracasse l’oubli

étrange livraison de mots idiomatiques
oraisons de sibylles
qui s’ouvrent sans trembler
sur des harmoniques en feu




Ces doigts d’éther

S’approcher en curieux
de cette forte amplitude
des flâneries garçonnes
les dimanches après-midi de mars

le visage venté à l’unisson
les cycles empilés en hâte
sous les branches basses et rêches
des cyprès inclinés nord-sud

les premières cigarettes
avidement inhalées
sous le pont non localisable
de la voie ferrée à usage rare

et ces doigts d’éther
frissons avant-coureurs
des hardiesses printanières

puis le mouvement de ce plaisir inquiet
puis cette unité d’être
si pleine
qu’elle en supprime sa conscience
puis ce rondeau léger
si léger
qu’il en oublie le moment de la rentrée




et ces doigts d’éther
frissons avant-coureurs
des hardiesses printanières

alors fébriles
les mains se frottent
aux feuilles bienvenues
de la verveine tirée de son hivernage
alors boulimiques
les bouches se parfument aux tiges de menthe
à peine dégourdies des dernières gelées

et ces doigts d’éther
frissons avant-coureurs
des hardiesses printanières

6-03-83










À la bn

Ahenne
Béhenne
Géhenne

du bois dans tous ses états
se feuillette
se frotte
se lisse

les teints de cire
ne s’animent
qu’aux rayons étrangers

dans la crypte des catalogues
du dérivé en fiche
sillonne les auteurs anonymes
à la recherche des échancrures fécondes

où fuit-il ce regard
d’un Boccace enturbanné
qui s’enlace
dans les bronzes des doctes écritures ?

— « la côte  Monsieur
est à lire derrière le crochet »

strates de reliures
abandonnées aux plus lointaines envies
de mes mains qui divaguent


levée des colonnades ocre
telles des stylos d’éther
aux graphes en coupole

hyperbouillonnement des doigts
dans les cheveux emmêlés
de la salle commune

lectures ignorantes
de leurs brunes ascendances

dans ces impossibles silences
des corps en expansion
l’abstraction têtue
exige ses caresses

alors s’altère
l’immuable implantation de l’imprimé
aux flux montants
du silicium en émoi
à quoi l’instant suivant
ressuscite à foison
les larges unités
de l’enfance des œuvres

18-03-83















CE MONDE AU NID

1986







Flamme d’érythème

innommable morve
coulure de vide sans antécédent
au summum du grattage des rougeurs hostiles
s’immobilise le désert

meurtre sacramentel des croyances pour vagissant
atomisation blême autour du creux de l’aine
à l’aide !
les zones hystérogènes repoussent leurs
                    jouissances
les sinus maxillaires s’enlisent jusqu’au sang
neuvaine de suppliques closes
à son corps défendant

aux fluxions des humeurs s’enflent les insomnies
le monde devient honte
et le marquis de Sade rit
car le thème ne s’inscrit plus
dans les plissures des oriflammes cramoisies
à l’arrière des bâtiments de fer

ah ! ce symptôme incertain des horripilations
captives qui sécrète son dû dans la sueur des
                    viscères

dans d’étranges hémorragies conceptuelles
l’époque purulente
bubonne ses frayeurs


En quête des eaux d’adret

à nu de robe
se comble l’entretemps
oasis ailée aux muriers
dont les soies s’illuminent
    courants sans désinence observable
toutes les causes
sur l’instant convoquées
rehaussent les origines de ce lieu en débord
    dès les premières inscriptions
    des conjonctions tactiles
    s’offre le libre accès
    aux paradoxes stridents
alors le penser lisse son souffle contrasté
tel un sorcier douteur
en quête des eaux d’adret
alors s’accomplissent les divinations
des prêtresses impubères
alors se fuguent les farandoles matronymiques
    hypostase des territoires torrentueux
    gradient versant sud
surpris dans leur torpeur
les ceps s’immoralisent
tout enchevêtrement
autre que torride
lapiderait ces sols
jusqu’à faire surgir leur mémoire marine
Archeolocus


Cette lumière du monde à fleur d’ajoncs

voici l’heure de ouverture de l’être
voici l’heure du silence méridional de mi-journée
les surfaces lucides des sarments offrant encore
leurs grappillons d’octobre
respirent
les extrémités gravides du laurier rose
pointent leurs intentions
dans les linéaments du vers
et cette lumière du monde à fleur d’ajoncs

plus haut que la resserre
les tensions des sens par l’instant suspendues
laissent apercevoir d’autres eaux que stagnantes
familiers attracteurs des moineaux en vendanges
les faux raisins
distillent de la pensée en sucre
et cette lumière du monde à fleur d’ajoncs

privée de ses médiocres intensités
l’ombre lâche ses prises
le moi
chargé des mêmes images envieuses
contemple en absent
les tremblements frigides des feuillus





par-delà le front latin des tuiles du bûcher
l’âme des serpents d’eau s’avive
à l’immanence sans trouble du bassin en attente
et cette lumière du monde à fleur d’ajoncs

il habite et n’habite pas ce sol
fragile
ce sol réfractaire aux souverainetés
des centres de richesses immondes
à force du jeu des vents
à la place tenue et pourtant si mouvante
au coup de dé jeté sur le schiste des Réformés
le supposé sujet s’exfolie
et cette lumière de paix du monde à fleur d’ajoncs

Toussaints 1983















Télescopiques tropes

l’extrême sud du cercle ensoleillé
de la place du village
s’ouvre sur la mer

au pas blanc du silence d’été
l’enfant en costume de chef
conduit les sons publics
de la parade d’Orphée

    délivré des lourds instants
    de ses bacchanales oniriques
    le double de l’enfant
    observe fasciné
    les écartèlements de l’espace musical

soudain
abandonnant les candeurs orchestrales
la baguette du chef
découle ses anneaux
vers les hauteurs bleutées
des horizons marins

    juste ciel !
    intolérable l’éclat du médium du Père






à l’Autre de l’extrême du cercle
s’enlisent à l’envie
des mondes
des mondes gravides
des mondes gravides des chants orphiques de
                    l’enfant

    au Même de la proximité du cercle
    s’enlise l’immonde procession
    des maîtres qui déparlent

les ombres décussées des instruments à vent
stigmatisent le sol dans leurs éloignements

ô tropes !
toutes belles éclaireuses de mes voies d’approche
source numineuse d’immédiat

ô tropes !
télescopiques tropes
jusqu’où me tropicaliserez-vous ?

Pâques 1984









Épisode concupiscent


vous
    onaniser la chatte
    d’une main diable

et vous
    clitoriser le con
    d’un doigté d’ange

vous
    expanser le mamelon
    d’une lèvre d’hyménée

et vous
    nympher l’ombilic
    d’un gland de soie déganté

vous m’enthousiasmez l’âme
    vigilamment












Somme du désœuvré

sous les rangs de l’accumulation
des biens pris sans labeur
l’opération sur les possibles
pose sa retenue

travail perdu
à la recherche du temps nié

l’exposant du moment
du négatif de l’œuvre
s’ignore

avec superbe
le Calcul claque des dents réajustées
sur les abaques du chômage

aux tâches sans objet
aux besognes sans cause
aux ouvrages sans but
tous s’affairent sans faute

à leur corps (de métier) défendant
les organisateurs du bilan productif
s’ébarbent l’être
sur des établis privés de leur limaille






Moment d’hymne orphique

  Agenouillée dans cette pinède inentamée depuis les origines, tu respires ma virilité au plus haut des souffles de ta bouche ondoyante
Mon chant s’accorde au tien lorsque ta main s’allonge sur mon scrotum renflé Le va-et-vient de mon dard aussi subtilement sollicité épouse les courbures mystérieuses de ton palais offert
Ta langue s’associe à tes lèvres justement déliées pour honorer mon gland à chacun des passages extrêmes

  Les remous de ta chevelure que le soleil d’ou-est irradie de tons fauves  battent les plus sensi-tives nervures de mes cuisses arc-boutées.
Tu me prends
Tu me prends au plus vif de mon être
Je deviens l’un-tout-de-ma-bite-bandée-pour-toi. Le monde se renverse

   Déjà les premiers afflux du spasme se dilatent
Tes ardeurs souveraines font s’éployer d’envie
tous mes ligaments génitaux
O ! quel délice des dieux ! Quelle danse !
Quelle célébration bachique !





   Voilà ton orifice accueillant
porté par tout ton corps endiablé
comblé de mes visites en cascades
Nos rythmes déjà harmonisés atteignent leurs
fiévreuses expansions
Tes reprises de fée m’entraînent à ta gorge
Dans le déferlement de nos sangs accouplés
mes couilles flirtent avec tes seins déchaînés

   Ma jouissance roule au plus près de ton oralité
qui livre ses secrets  Chaque élan de mes reins
t’apporte sans pudeur son ensemencement

   Ah  oui ! J’aime te servir mon humidité vive
Oui  j’aime te serrer la glotte de plaisir
et ton mouvement m’absorbe
    vers tes profondeurs
et ton visage s’étoile de mes terminaisons
et tes cheveux mêlés retiennent de mon suc
    la mémoire d’aurore

Sic non transit gloria fellatio mundi










Écrit à vingt et une terminaisons en é
de lumière

la nappe teintée d’automne
            posée
l’eau-de-vie de vin dans le thé
            versée
les queues défeuillées de la vigne vierge
            débusquées
les doubles courbes de la génoise
            attirées
la verve du vol noir du bourdon
            dissipée
la branche sèche du rosier grimpant
            sa symphonie subsumée
les fils de fer de la tonnelle sur fond d’azur
            suppliciés
le montant du mur basaltique étant tenace
            et peu tourmenté
l’abandon de saison de la tige à la moelle
            rosie au-dehors intimidé
la saisissante présence de la lumière
            du jour festif inaliénée
la liaison possible du sol ouvert avec le peuplier
            impavide élevée
l’offertoire carmin de l’unique de la figue
            singularisé
la chute nécessaire de l’ombre des tilleuls
            dans la durée


les articles définis enfance des avenirs au massif
            de plumets implantés
le vibrato rageur des tronçonneuses des jeunes
            chênes devant être oublié
l’inscription subite des places fortes de l’instant
            désalignée
les agrégats subtils des frêles moucherons
            désillusionnés
la date de ce jour dédié aux impossibles saints de
            la mémoire enregistrée
la page impénétrable du livret sous le vent
            ardemment validée
l’accord du participe avec son aussi rare que
            lointain complément
            alors trouvé
les châtaignes patientes au dévers des terreaux
            décossées 

Saint-Félix-de-Pallières
le 1er novembre 1984










Sur l’orbe de ces févriers incarnats

Voyez        Ma Sœur

Voyez les vastes bouleversements des archipels

Voyez les sidérants déplacements du littoral

Voyez la Désirade
et voyez la Barbade
toutes ces îles océanes

Ô oui        Ma Dame

Voyez-les voguer vers nous
dans le ravissement bleuté de leurs sols
                immémoriaux


oint du bonheur de cette venue
élevé à la mesure de ces contacts
            intercontinentaux
je chante notre hymen
j’enlace votre élan
je farandole votre présence
autour de l’orbe retrouvé
de ces févriers incarnats






À feu l’europe attablée

I

dans l’horreur grasseyante
de la brasserie pourtant là
dans le cuivre impudent
mis en vue
qui repousse l’humain
dans l’ordre bref du chef
le regard introjecté sur la caisse gravide
dans l’ivresse noire du chant
de la guitariste ibère
dans l’aperçu lascif du garçon
le porte-carte déplié
sur l’image de son épousée
dans la distance extrême du spectacle
mis en abyme
dans le sable obscurci
du cendrier d’inox à refroidir les temps
dans cette retenue de l’été
de nos sens
dans cet attrait de joie
dans ce fournil d’icônes
je voue ce chant
à vos hauts cris





II

la division du travail hôtelier
mobilisait ses ultimes ressources mécaniques
à la fin d’assouvir
ses quatre-vingts-clients-à-l’heure

— « j’aurais voulu savoir ce que c’était
que la choucroute au poisson ?
— celui-ci lui plait
mais il n’y a pas d’oursins...
— alors nous disons
un Concarneau pour deux personnes… »

et les sons travestissants
de la vaisselle qui s’entremet
symphonisent l’attente

— « bien ! voici ! la moule !
c’est qui la moule ? »

et sous le double blanc
du nappé
du sélect
s’ouvre le monde obscur du mot
                débâillonné

dans la férocité requise
de la bise du dehors
s’ingénue prestement le doigté
du maître écailler qui s’affiche


Conium maculatum

à l’impossible commencement nul n’est tenu
par entregent
*

«  si la ciguë… » intitula-t-il
et il en resta là
pour cet instant sans tâche

*

demandez le programme ! demandez le programme ! sachez tout sur le spectacle ! tout sur les principaux épisodes ! en avant-première mondiale ; livré sur le vif ; en temps réel ; devant vos yeux ; le travail d’un professionnel du plus haut niveau ! l’aventure la plus exaltante et la plus inoubliable de l’époque
l’autoasphyxie du héros ego




les feux acidulés de ses lèvres gercées
ensanglantaient d’espoir
leurs ordalies intimes

*

les vidéomanes enveniment nos vies

*

Prescription homéopathique
contre la particularisation du présent

— satisfaction factice  5 CH  2 granules matin
        et soir  Prolonger la prise
        quelques jours encore après
        la disparition apparente du trouble

— servitude volontaire  7 CH  3 doses espacées
        d’une semaine  Prendre bien soin
        d’arrêter toute absorption de
        toxiques allopathiques tout au
        long du traitement  tels que
        soumission recherchée
        résignation autoproclamée
        renoncement extraverti
        ou pis encore
        introjection étatique





— fausse conscience du présent  9 CH
        3 granules le matin à jeun
        Il s’agit ici de respecter
        strictement les doses
        prescrites afin d’obtenir les
        meilleurs résultats dans l’effet
        homéopathique  Tout écart dans
        cette posologie conduirait
        à une hypereuphorie de la bonne
        conscience  à une sorte d’ivresse
        de l’actuel  à un oubli de l’histoire
        qui se fait

— communication sans contenu  7 CH
        2 granules tous les deux soirs
        Cette dilution pourra dans un
        proche avenir être préparée
        par le malade lui-même à partir
        d’une synthèse informatisée
        prélevée dans la mémoire
        de son ordinateur domestique

— égocentrisme grégaire  9 CH  3 granules
        toutes les deux heures pendant
        24 heures  Prise singulièrement
        recommandée à tous les praticiens
        du télésport  aux amateurs de
        self-service  aux usagers du casque
        à sons et aux fervents adorateurs
        de la carte bancaire à mémoire



— mystification verbeuse, 5 CH  une dose par
        semaine pendant un trimestre
        Le syndrome d’autonomie dans
        la dépendance étant maintenant
        passé du stade de l’épidémie à celui
        de fléau chronique  ce traitement
        couvre de nombreuses indications
        telles que  falsification légalisée
        imposture  dénégation  désaveu
        simulacre  dérision
        autointoxication  etc

*

cet attrait de la Grande Ciguë
pour les terrains incultes
et les aires de décombres
comme un signal de son vice
serait-ce un excès vertueux
dans l’univers du vénéneux ?

*

écrire
cette narcose
autoadministrée en l’absence de témoins
pourtant instamment recherchés

*



jusqu’où la métaphore médicale tapinera-t-elle
                le scripteur ?

*

en cas d’urgence ou d’accident grave
transporter directement la victime
chez l’éditeur de garde

*

depuis un temps déjà au fond de la corbeille
le feuillet infécond fébrilement froissé
se dilatait encore
avec des crissements qui plaidaient illico
sa totale réhabilitation

*

avec la persévérance d’un chartreux
tous les moyens matins
d’une envolée de vie
parfois portée jusqu’au rituel
il se mithridatisait le corps et l’âme
aux nuisances sifflantes de l’époque
tel un chat qui se purge
à l’encontre des vers






Coude à coude

sur les campagnes de la France centrale
les bans de brume d’hiver
se dissipent sans conviction

en-dehors des méandres englacés
du ruisseau rustique
s’accumulent
la volonté des blocs
de ne pas fondre
sans marque de souveraineté blême

occupant malgré tout
de sa place — inverse au sens
de la marche du train —
il s’abandonne à l’omniprésence
du scriptural

à cet instant précis
son voisin    leurs coudes coexistaient
avec malice sur l’appui-bras médian  
sort un stylo
et assouvit sa passion cruciverbiste
ce léger changement de posture
immobilise sa main alors qu’il
n’a pas opté pour l’adjectif
qualifiant la présence
de l’assertion prévalante


brouille
embrouille
brouillon
brouillard
resteront à jamais
asymptotiques
à cet inencastrable livre d’heures du réel

22 -01-85






















Ce monde au nid

et les trois voiles
privées d’image
signent leur route
aux types hors des bastingages

        *

cela lui survint en roulant
telle la mélopée
du macadam meurtri

        *

à ma main
la voûte inverse de vos reins
sillonne ma mémoire

        *

dans l’unification fervente
de nos appétits déliés
se niche un monde au génitif
dont l’absolu fait surface

        *

oui         sourdre à nouveau
sous les langues de l’ombilic
et y trouver l’Unique
à la membrane faste

        *

à Ratisbonne         ton sang frisonne
à Marigot        tu vois ton lot

Succube exquis

dès ce regard de vos yeux sur mes virilités
s’annoncent nos vigueurs
dès ce toucher de mes mains sur vos fesses
                    offertes

mitonnent nos envies

alors tremblent vos cuisses

et cédant leur pudeur à nos basculements
vos lèvres s’entremêlent à mon désir d’amant

ô l’émerveillement
de ton buste qui s’abandonne

au mitan de tes seins
ma bite sacrifie son rite priapique














Vos seins fleurent l’unique

vos seins fleurent l’unique
au charme de leurs dévers nacrés
mes lèvres se dédoublent

inscrite dans les soies de votre gorge allègre
ma lettre singulière
saigne son absence

la paix des mots se rompt
et cèdent les attaches

survient alors l’instant de la visitation
instant du Tout par-dessus le Tout
où l’appel sidéral
de mes paumes en feu
apparie vos présents

8-06-85











Là   ce chêne

nécessaire
donné sans quête à l’abord de ce territoire
désiré torride

là !
ce chêne
là !
cette inédite durée

ramures premières
d’avant les poussées de l’être
ombrages pointilleux
au gré du vent de mer
quadrilatère grec
en pays camisard

là !
ce chêne
là !
ces enflures d’Aphrodisies

le natif
l’enfant-père distillat de verbe consanguin
le trouveur appelé
depuis les temps de formation de ces grès
des Costières
passe


et les eaux nouveaux-nées
encore donnent leur apaisement
et les âges de l’arbre
de l’arbre dégagé des
dissimulations de son lierre
cependant accepté
de l’arbre aux feuilles sparses
dans ses plus latérales verdures
comme mis en échec par le charme du moment
s’abstiennent

là !
ce chêne
là !
ce sol souverain

dans les aigus comminatoires
du chant solaire des cigales
s’approche le sanglot blanc
à pas de Reine
s’offre l’irrévocable
instant qui fuse à force d’être franchi

parvenu au milieu du périple de vie
au vu et au su du fleuve deltaïque
sur ce bac bienvenu
occurrent
tout entier affrété pour son alternance



le passeur
partagé
ne voit de pont qu’en rêve

là !
ce chêne
là !
cette communauté méridienne

déjà le délai s’extrait de sa fange
de temps borné
l’heure végétale ne cède pas
aux cycles électroniques
la vérité des sèves s’inscrit dans l’imminent
car nos feux enfantins nous pourlèchent toujours

là !
ce chêne
là !
cette langue ouverte











À tout prendre

Porté sans connaissance à travers deux saisons
ce titre
s’attendait pourtant à être utilisé

Femmes
ô femmes
votre double M
me remue sang et eau

Ce soir
il tonne noir
et mon cœur n’y voit goutte

En exil sous les vents des ires
lire Saint-John Perse
et se sentir…léger…léger…

Ce que sa prise avait semé en silence
sa reprise le récolta rugissant  

Son
signe
sens  
ce ménage à trois du coucher par écrit





Péripéties pour la saillie du livre

nombre de malins se liguèrent
contre la saillie du livre

le malin domestique
allié au malin mondain
dans une vaste famille d’embarras
festoyèrent

le malin des arts électroniques
se délecta aux plaisirs de la panne
sept-mille-quatre-cent-vingt caractères
attendirent de longs mois
leur empreinte dernière

les anges de la dialectique
tirèrent pourtant à longue portée
dans une pléiade de pensées
leurs ovules abécédaires

l’affrontement principal
mit aux prises dans le Champ du Concept
les forces de Compréhension
aux forces d’Extension
ce fut Soupçon qui survécut





embusqué derrière Argument
le malin Confusion
piégea pernicieusement le texte
d’apories retard
et de tautologies frondeuses

dans une mêlée d’alcôve
sous les assauts ardents
de l’esprit Catharsis
le malin Immobilité gourde de la Structure
finit par rendre gorge

unique
chevauché par le dieu aux encres humides
oreille battue de l’oracle des Lettres
le livre désira son engendrement

en réponse aux feuillets
le feuillet s’affilia

matrice d’innommés
lexique immarcescible
tomaison somptueuse
la ménade Krisis
offrit sa mémoire de lyre

25-12-85




Avis d’échéance

        I

à l’approche de l’heure dite
au terme irréversible de la parole prise
son honneur s’enfiévra
et la bobinette chut

        II

j’oriente le temps
    vers une durée sans prélèvement

        III

joueur sauvage
roulant au-devant de la nécessité du dé
jusqu’où flamberas-tu
sa confiance hors-côte ?

        IV

se mettre en dettes avec soi le jour
puis régler d’une traite la nuit
ô sommeil ! étrange usurier de l’être

        V
fêtons
sans escompter sur les imminences de l’âge
nos fragrances mêlées
et nos troupeaux gravides

        VI

maudissons nos amnésies
sans espoir de réponse


Jamais   ce titre

jamais ce titre
sur vos portées de sang
n’annulera ma honte

jusques à quand la merci du sillon
couvrira-t-elle les marnes
de ce moment mis à nu ?

au risque de s’obscurcir
l’aube retient toujours
les plus belles lumières de Méridien

divisé
l’os rompu
ego marchande son tribut
blanches écailles de haine

de notre invisible présent
je porte l’impossible oubli

solitaire
soudain privé de nom d’auteur
le faux-titre prétendit défier la durée

laquelle
des belles pages de ce livret mutin
offrira-t-elle son ivoire
à mon encre de cendres ?

la seule raison d’un titre    faire silence


Jérusalem postiche

Arrête ta course
zombi de camarade
le vieux monde t’a passé son dossard

*

Arrête la télé
Adolphe
qu’enfin se délitent les bustes

*

Arrête le massage
larve d’Alice
les os reluisent et la peau crisse

*

Arrête le robot
Spartacus
des êtres en hémorragie rôdent

*

Arrête d’émettre
ombre de Job
tant de fumure pour si peu de germen






Arrête de travailler
faux compagnon      esclave d’Hiram
tes œuvres t’espèrent et perdent patience

*

Arrête de simuler
sous-histrion diplômé d’ennui
l’étreinte du banal
marque de suif
nos cous

*

Arrête la pilule
Yseult
le mot enfant coagule

16 et 17 mars 1986














Rythmes et lèvres si joints

encore une fois
le tempo blanc du réel inassouvi
entame son crescendo

   monôme               dis  continu
            des
            faces
            c
            o
            l
            l
            e
            c
            t
            i
            o
            n
            n
            é
            e
            s

encore
encore une fois l’appel pour la métamorphose
et que nos langues d’eau
lorsque sonne l’avers d’une Pâque sans ombre



dans leur limon meurtri
dépose le mot loi

oui
qu’unefoisencore
la durée sanguine de la page s’insurrectionne

qu’unefoisencore
l’être et son signe s’unifient

encore
ce bien nommé

encore
ces traversées de feu ouvrant sur l’Infini

Grenoble  mardi 25 mars 1986














Entre les lèvres du temps

entre tes lèvres le temps s’immole
à l’ouïr de ton entre
je suspends mon instant

ainsi font font font
nos copules sonnant leurs grands jeux diviseurs
ainsi font font font
les spasmes concomitants d’Alpha et d’Omega

là      cloués
là      fixés aux portes     hors destinée
épines courbées à déchirer les vents
les chardons
messagers des naissances qui tardent
se dépouillent      quiets
de leurs cœurs primitifs

les derniers tremblements du jour
accordent leur lueur
aux bouches impassibles de la nuit
plus avant
les injonctions furieuses de l’événement
altèrent même
l’universelle mémoire de la source

la coulure de l’heure
tire des quatre noms du même corps
le venin de nos noces



aux rugissements valvaires de l’injure
l’anéantissement interdit tout répit
Sa Seigneurie continue

_________________
              ô
                —————————

————————
            aum
                    ————————




















Les marbres négatifs

pulsées du moyeu d’or
ces notes ultra-chic
saxophonent l’enceinte

*

face à leurs sépulcres véreux de messages
les Sybarites de l’image
suçotent leur caténage

*

au plus fort du brasier
les flammes léchèrent le monument
et ses marbres s’émurent

*

enfin parvenu à même le monastère
les mille marches de la montée
apparaissent comme privées
de leurs meurtrissures
Immémorial
Amorgos
manifeste


*





Les journaux
un sacrifice humain
au bord du lac Titicaca (mars 1986)
Un paysan indien  Clemente Limanchi Sihuari
37 ans   a été tué — démembré à coups de hache —
et offert en sacrifice
pour apaiser la colère du lac Titicaca
Lui
depuis la fin des cataclysmes staliniens
et nazis   l’Europe   Dieu merci
ne pratique plus le sacrifice humain
notre civilisation sait désormais se satisfaire
de sacrifices symboliques
Elle
Diable ! Quelle civilisation ?
Cette symbolique de mercenaires pour masquer
votre impuissance à métamorphoser le réel ?
Au sacrifice absolu pour l’Économie
devrons-nous préférer l’économie de sacrifice
des paysans du lac Titicaca ?

*

conquise
parmi les jaspes du Janicule
l’écuelle d’Eros
nourrira nos sabbats





Endehors

pour Zo d’Axa

loin de s’encanailler ou de se masturber
les externes s’éreintent
à nier leur traite


sur les places grises
des nuisantes villes
ils se tétanisent
à savoir qu’ailleurs
vaut tous les meilleurs
viatiques du cœur


près des pôles de la nuit
tout près des sites obscurcis
les externes immergent
leurs radeaux d’utopies


jusque dans les chenils chatoyants
des établissements
où s’enchaînent massivement
les internés du salariat




l’endehors dévoile l’inasservi
l’endehors déparle les codes de l’ennui
l’endehors diffracte l’indubitable


en fête avec la vie
l’externe en nous
musarde


et lorsque le front ceint
des météores fauves de l’esprit
les détachés s’assemblent
au Grand Bal des Ardents
le genre chante ses aboutissements


qui dira le regard
de l’évadé repris ?
qui taira les sanglots
du novice entravé ?

1-8 mai 1986










































































































TEMPS TITRÉ

1988




















































Du temps se plisse sous nos assises
Du temps éloigne la tranchante étoile
    de nos noces
Du temps obscurcit nos passes inédites


Vers l’antre chthonien
Serions-nous entraînés ?


Pas à pas la durée vide son sac de verre
Les sels noirs des Noëls inengendrés
    rehaussent le rigide


Au fronton des autels
S’effrite le sang d’or
Des pierres profanées


Et
Lumière de crêpes délétères
La confiance de l’enfant
Se voit trois fois trahie







Nos griffes qui s’émoussent
À la passée des jours
Inscriront dans le roc
Leurs caresses sublimes


Du temps rit de nos colères tristes
Du temps bat les tambours de nos amours
Du temps exhale son silence
    sur nos ailes en léthargie


Échappés de ces temples
Où l’époque se ruine
Les orantes lassées de tant de cruauté
Décroisant sans délai
    leurs doigts délictueux
Voluptueusement
Se caressent les seins


Séparé de son devenir
L’esprit zébré d’absence
Occulte les lumières
Des demeures d’ici






Du temps écarte les lèvres du sexe recouvert
Du temps non suivi de verbe
    à la recherche de sa guerre
Du temps pour apaiser les blessures portées
    par les fers de l’attente


Je marque le tempo de la déconcrétion


L’éveil se reconnaît à ses insufflations
    de langues
Les accords du vivant
    sonorisent les voûtes désertées


Dans le noir de la chute
Du temps emprisonné empoisonne ce temps
Les meubles à crédit sauvent combien de vie ?


Halte-là ! crie le maître
    vos vers jacassent








Du temps pose ses lumières d’or
    sur ma ligne de vie
Du temps liquéfiant malaxe sans appel
    la pâte cendrée de l’ennui
Du temps crevasse les rêves abrupts de
    l’équivoque


    À ne pas effacer
Là où ego n’est pas nommé
La lettre de mon aînée s’élève


Ailleurs
Sur un rythme de tous les diables
L’ardeur insigne du seigneur baratte
    son successeur


L’œuf du regard du monde
    incube mon présent
Ce présent qui s’accroît
    aux souffles des vents chauds
Ce présent
    encore là lorsque l’heure le chasse
Ce présent
    mâtiné d’odor di femina




…Point d’orgue…
…Suivi de six blanches…
…Minutes-pertes…


Le désêtre a passé son trench-coat
Parcourt impatiemment le corridor
Et sort faire sa promenade
À son retour
Compte à rebours
L’être roule son dé
Sur le tapis troué


L’air du temps voyage
Vers le pays des errants
Déjà les losanges d’ébène
Se barrent de leurs oranges verticaux


Dehors
L’adossement des foules en deuil de liberté
Contre les murs amnésiques
Affiche la fusillade du présent







Divisé jusque dans l’acte qui l’unifie
Le devenir divague
Tel un littoral incertain de ses sables
Dans l’attente des grandes marées d’équinoxe


Et par-dessus tout ça
Sans flèche et sans bois
L’alliance expansée
De l’arc et de la cible


À l’instant vrai de son basculement
Lorsque illumine l’insaisissable
Le soleil vertueux de mes étés salés
Distille ses nostalgies


Prends ce qu’il te faut d’espoir
Aux lèvres avides du nourrisson


Oui
Vivante       Entière
Je t’incorpore
Ouverture pacifiante
Centre singulier de l’univers en gestation
Humanité dépossédée
Œuvrant pourtant l’humain


Du temps déshabille mes habitudes
Du temps me masque de ses fards tenaces
Du temps me cérémonise à blanc


L’ordalie matrimoniale s’égoutte
    de son droit divin
Sous les jets des amandes fécondes
Les unis jubilent d’imminentes nudités
Car ici le cortège s’enfrivole
Et plus loin débride son compassé


« Les portiers des sorties heureuses de l’histoire
    …s’impatientent »
Proclame le premier philosophe
Aux pensionnaires de l’édifice restauré
— Qu’ils battent la semelle
Le glacis social n’a pas encore atteint
Ses degrés les plus bas »
Réplique le second philosophe
En souliers vernis
Sourds aux imprécations
Les portiers en partant
Accrochèrent un panneau
À l’une des colonnes du temple plastifié
Sur lequel on lisait
Sortie encore condamnée
Issue en voie de reconnaissance


« Jamais de la vie ! »
Conclut le père dissolu
Comme s’il importait d’installer la durée
Au terme imaginaire de cette conversation
Faussement détachée


Du temps fracasse mes aubes lasses
Du temps inonde mes déserts pâles
Du temps déverse ses spasmes saccadés
    sur mes angoisses vespérales


Mon regard aiguise
L’angle variable de ton sein
Mes cernes te magnifient
Et mon prépuce replié
Prépare l’ordre de notre cérémonie


Ces minutes me tenaillent
Pourquoi soulignait-il ainsi
Ses densités en fuite ?








Alors qu’il transborde de périssables
    monotonies
L’ego parsème d’éternité
    ses portulans de fortune
Quel pêcheur le nourrissait-il donc
Dans ses pérégrinations portuaires ?


Les particularités de ma barbe durcie
Empourprent d’universel
Les pommettes enviées
De cette époque si peu singulière


Autour de l’automne qui hésite à s’établir
Les cinq sens de l’actualité
Tourbillonnent

Écrire le mot soi
L’imprimer illico
Et partir sans papier pour Ios


Et patati et patata
Le temps d’ici n’est déjà plus là






Permanence du papier de vie
Les temps de cette page
M’inscrivent en palimpseste


Faucons déliés de leurs poings de cuir
Ces nuages de Toussaint
Accompagnent en fugue
Les longues migrations au méridien


L’heure abolie sur ton visage offert
    réfracte mon horizon
Au contact de nos absences
    s’inscrit le signe d’Absalon
Alors ta voix incantatoire
    colore les portiques de mes prétentions


Porphyres !
Porphyres tirés au noir
    et adulés
Votre pourpre délaissée
Harangue ma solitude







À l’omnium de votre cycle menstruel
    j’étalonne mon éternité
Les batailles de nos baisers
    bouleversent de leur connivence
    tous les âges de l’univers


Je mâche le mot culotte
Jusqu’à son dernier suc
De surprise       indignée
Vous en retirez une révolution de nos sens


Vite
Vite
Le soleil s’éclipse
    sans s’inquiéter de mes contretemps
En mémoire de son aura
    je décline le verbe-terre


Je vous donne des nouvelles de nulle part
Je vois ces feux sur d’invisibles seuils
Je suis aggloméré
    mêlé au sang modéré de ce mouvement
De là
Notre musique devient éthique
J’entends croître les os
    d’un nouvel âge de la terre


Du temps    jailli des juvénats
    atterre les jean-foutre
Du temps en quête de sa justice de rebelle
Du temps de lycéennes
    pour libres traits d’une cité


Reins !
Ô ! Reins rieurs
Reins ceinturés de l’étoffe franche
    des révolutions
Reins     cause et moyen
Reins     rien ne niera ces reines


Sous les gravats des mots
Engrossés de dégoût
Germe l’hapax legomenon


Les ocres montrent aux vents entiers
La confuse beauté des pigments d’outre-terre
Soudain
Adressant ses sanguines
    au ciel d’abîme du comtat
Lacoste    souverain
    suborne nos pensées




Signe l’envol du flamant
Signe les basculements du pic vert
Signe les téguments du geai bleu
Signe
Signe de ta présence ailée
Un à un les instants de tes saisissements


Uniques
Émouvant la nuit ultime de l’année
Scansion de mer des amants
    venus aux factions
Les sirènes insurgées des cargos exigeants
    me communisent


Du temps pour naître le contemporain
    du coït géniteur
Du temps pour fêter la fève de la reine
Du temps pour tisonner le néo-verbe
    s’intromettre


L’utérus des baleines
Promène mes querelles
Et vante mes chimères
Vers les îles Kerguelen




Que l’heure m’enveloppe
Et me poste affranchi


« Il l’a traînée dans la boue… »
La voix sensuelle et rythmée
    de la narratrice
Accentua ces mots au point que le cours du récit
Pourtant déjà bouillonnant devint alors
Celui d’un maelström
Réalisant toute l’horreur de la scène
La fillette — si proche bien qu’étrangère
Ne saisissant pas la métaphore
Questionna
« Vraiment ? Traînée dans la boue ? »


Nuit
Ô ! Nuit tenace
Nuit tremblée au silence des sexes
Nuit cernante
Nuit tendue d’absolu
Pour le bien de quelle expérience
Maltraites-tu mes apparats ?


Attarde-toi sur les marches des muséums
Le temps s’y fait taxidermiste de tes rêves



Les flux laiteux de la vague
Avide de baiser le sable
Me littoralisent


La première trace de l’écriture humaine
Serait-elle recouverte ?
Non
Sous les orants d’Altamira
Sous les bisons du Mas d’Azil
Sous les chasseurs du Tassili
Sous les vénus stéatopyges
Sous cent mille ans de palimpsestes
Le verbe de l’homme aux hommes
S’écrit
Prier


La grève
Sorcière rousse nous a dit
L’eau de la nappe n’est pas tarie
Aux canicules attendues
Le puits donnera toute sa science


Ma langue sodomite
Se parchemine
Pour vos mots d’amante



Du temps pour tromper sa fidèle morsure
Du temps séparé de sa prochaine théorie
    physique
Du temps lié au terme de lumière


Je sais cet aiguillage surgelé
Gouverner mes entrées dans l’âge


Ralenti par la neige langagière
L’envol du rapace
Démérita de la métonymie


Tes doigts de lait
Dégantent mon gland gonflé
De sa gaine liminaire
Aux onguents de tes lèvres menstruelles
De livrer alors leurs soins ithyphalliques


Cette distance fauve
Entre trouble et trombe
Deux présences l’incubent
Sous leurs vocables en fa





À ces minutes volées à la tire
    des passants hivernaux
Ma mémoire des mousses noires
    se rétablit


Entre chien et loup
Se domestique son temps sauvage


Scinde
Scinde l’oubli en ses deux ventricules
Et vois chuter le droit
    sur le pays d’ici
Et vois glisser le gauche
    sur l’autre sol natif


Cette fois-là
L’appelant     enhardi
Orientant sa voix vers les dunes muettes
— Qui pourtant murmuraient l’éternité
    des sables —
Altéra pour toujours le leurre et son maître


Du temps absent au rendez-vous des subjonctifs
Du temps sans égal et hors parcimonie
Du temps découlant ses sueurs d’orgues


Au verso de ce blanc
S’efface le voir intransitif


Sous les orages exécutants
Tu pacifieras ma face saturnienne

Le chiasme noir de nos orifices
Exhale en liberté nos pensées impudentes


Tu es ici l’auteur de tes démons du cœur
Du cœur    du tronc    et des extrémités
Des hanches sans souci
    niant aux plus hautes heures de la nuit


Ravi des rires carmin du couchant
Le dauphin du futur
Offre son annulaire ferme
Aux haltes criardes des mouettes


Anéantis la nuit pour savourer le soir

Bleuies comme elle d’une sidération
Les lèvres de l’ouvreuse céleste
Maculent l’immodéré



Au fourreau de votre éternité
S’invaginent mes espérances


Jusqu’où épouserons-nous
Le consentement effarant
De nos corps d’infini ?


Prolongez le léché
Jusqu’à son élégie


Du temps excédant la durée
Du temps unificateur
Du temps tombant des nues


Inutile minute à chavirer l’ennui
Tu outrepasses mon futur


Marin que mer maquille
Entends l’éclat du temps
Monter des écoutilles






Parti de rien    le mot veut prendre date
        sur la page à demi tournée
        il hésite
        recto ? verso ?.
        solo ? Duo ? Trio ?
Parti de rien    le mot veut se manifester
        sur le fronton des monuments
            immatériels
parti de rien    le mot triomphe
        à l’instant éternel de sa perte
            définitive
Parti de rien    un mot suffit à m’ajourner
Parti de rien    le mot viole la mise au monde
Parti de rien    ton mot annule ton départ
Parti de rien    le mot ensemence l’incendie


Dans l’entrelacs de la chute d’un jour
Se damasse le délié du lendemain


Silencieux
Élans
Innommés des
Nuits
Sacrificielles





Émancipe-toi de la trace des initiales
À la kabbale du fleuve abandonne ton chiffre
Les eaux vives seront ton meilleur révulsif


Qu’il y mette        le nom écrit
Tenant lieu de l’absolu
Ou qu’il se démette


Ces jours-ci
Je me suis fait pyromane du temps


Ma maison divisée
Garde les incipit de sa maîtresse poutre


Du temps sourd aux appels à pouce
Du temps incisant l’espace
    au scarificateur
Du temps    rare    à l’odeur d’eucalyptus


À petits trots
Dents contre dents
Les travailleurs des marathons
Trimballent leur tristesse



Que l’alerte de nuit lâche son épouvante
Que demeurent unies la pierre et son eau
Que le fil d’insomnie
    échappe à sa pelote
Qu’alors la quatrième prophétie
    brise le chiffre du faux prophète


Ce par quoi le ciel chante
Ce par quoi l’enfant se livre à l’aïeul
Ce par quoi l’arbre repousse son parasite
Ce par quoi l’humeur du feu égare l’âge
    du soleil
Ce par quoi se marbre le mot loi
Ce par quoi capote la démonstration
Ce par quoi le cristal de l’utopie
    réfracte sa prétention
Ce par quoi les apocalypses de tes regards
    m’enlacent
Ce par quoi        ruisselle
Ce par quoi        ton chant
Ce par quoi        d’ivoire


À l’heure du don du nom
Les dieux brodent de sang
Nos draps procréateurs




De chaque être réduit à son média
La marchandise aussitôt s’en fait un zélateur


Creuse
À midi juste
La pensée défaussée issue des matinaux


Dites-moi la musique du Nord
Sous vos doigts d’infini


Ex abrupto
Le poème rend son météorite
Ex nihilo
Le poète ment sur son orbite


Partie de loin
La procession des sept vierges de l’avoir
S’avance vers le sanctuaire
Aux cœurs des annonceurs
Leur rythme les fait une
Parvenues sur le seuil du temple des images
Les sept filles du saint offrent leur ex-voto
La procession en cassette video




Du temps épelé
Du temps glorieux voguant à l’aveuglette
Du temps blanc


Qu’on érige un magnétoscope
Et c’est de l’autre mis à plat


            Sans
            Image
            De l’
            Ange
Ou bien encore
            Simple
            Illusion
            De l’
            Acte


Étranger
Va dire à Lacédémone
Que son identité
Altère notre temps







À pleins poumons
À belles dents
À bouche que veux-tu
À grandes brassées
L’instant des corps
Verse ses semaisons


Mis à part les profiteroles au chocolat
J’aime par-dessus tout
Vos idiomes servis très chauds


À l’époque des diligences
La marchandise sera marquise
De nos jours
Elle se veut souveraine
Demain
Elle n’était plus que domestique


Du temps de géante à la tenue grège
Du temps navigateur
Du temps déjà acquis aux insubordinations







Voici que s’invectivent
Les Grands Commençants
Des langues incommunicables
L’injure lutte contre sa chute
Il est toujours trop tôt
Pour se taire
Lorsque tonne la colère
    Ira    Ira
    Ira    Ira
    Ira    Ira
    Ira    Ira


Lignes assignantes d’envies
Lectures adultères
Plaines studieuses
Où l’œil s’aveugle
Sur la limite du livre


Soyez louée
Pour cette éternité de ma bouche
Désaltérant le soleil noir
De votre intimité







À l’heure de l’espérance
Les objets s’absentent
Alors l’esprit des nouveaux-nés
Insuffle ses impatiences
D’un ici sans économie


Démocratiquement
Les présents élurent à bulletins secrets
Leurs représentants
Démocratiquement élus
Les représentants votèrent
Le principe de l’élection
De leurs représentants
Démocratiquement
le représentant élu
Vota à l’unanimité
Le principe absolu de sa représentativité
Démocratiquement
Le représentant règne


Purulence


Impedimenta





Prends date pour ton drame
Car l’aube n’attend pas
Le réveil du songeur


Sais-tu que le dernier grain
    du sablier
Contient la vraie fureur qui inverse
    le vase ?


Ennuagé de mes boniments
Mon égal ne se mesure qu’à mon masque


Dans le luxe des atmosphères côtières
J’ai vu se faire du réel
Un rouleau de mer rattraper son devancier


L’approche irréversible de la gorge
Le tremblé impoli de l’hospitalière
L’imminence fauve de l’acte
L’avancée fabuleuse des bouches
L’abolition leste des amulettes
Soudain
Toi




« Écrire » me dites-vous
Et bien ! Soit
Autorisez-vous y
Certes
Il n’y va pas que d’une injonction
Aussi amicale soit-elle
Pourtant
    Dès lors qu’il vise la totalité
    De notre être dans le monde et de
    Notre singularité dans l’histoire
    Dès lors qu’il nous met en demeure
    D’être reconnu par la mort et de
    Reconnaître l’amour
    Dès lors qu’il nous jette dans cette
    Douce fureur pour nier l’existant
    Dès lors que sa fragilité absolue
    Se doublant d’une frivolité dans âge
    Nous possède et nous altère
L’acte d’écriture n’est-il surpassé que par bien peu
D’autres activités humaines libres
Écrivez    je vous lirai


Du temps rompu par son centre
Du temps devenu étranger
Du temps combattant l’ordinaire





Attise
Attise la durée qui refuse son eau
Même observé de près
L’écureuil poursuit ses orgueilleuses virevoltes


Dans le vin mis à mal
Je goûte
La chronique ignorée de la vigne


Déversés
Dans la touffeur de l’orage d’été
    qui confisque son eau
Ces mots muets
Ensemencent la cité


Ce jeudi vingt-trois juillet
Mille neuf cent quatre-vingt-sept
Les dessins d’André Masson
M’assomptionnent           En diable !


Du temps    hors bonheur         s’écoulant
Du temps appelé à la rescousse de son origine
Du temps délivré de son représentant




Que l’asymptote de cette eau
    rejoigne dès ici
    la droite de cette lumière
Que viennent tous les rires du genre
    excepté ceux de l’envisagé


Les pierres à faux pleurent
Et leur mélancolie
Malfaçonne les ego


Par la mer blanche de septembre
Par ces neutres connivences des rocs embrumés
Par ton sillage d’apothéose
Par notre été qui réfute sa fin
Par cette brise inaliénable
Par l’estuaire de mes envies
Par l’horizon des morts risibles
Par la saison mal traversée
Par nos démarches dans l’obscur
Par les nasses placées
    sur les hauts fonds de l’inimitié
Par le charme d’une préposition
Par le coup d’aile du rouet
    sur un monde manqué
Par le cri de guerre travesti
    des deux chats convoitant
    la familière du figuier


Par ce qui fut gravé à l’escale des Goudes
Par les seuls noms d’un tel sommeil de l’homme
Par votre ventre lexical
Par l’ultime masque de la presqu’île
Par le désordre blond du barreur ébloui
J’adviens


Le papier découvert
Se prête sans malheur
À la naissance des monstres


Oseras-tu
Résister
À la courbure des astres ?


Limpide
Je cours vers le fronton
De mon signe indubitable


Enferré aux fictions de son fief
Le mondain
Fait fiasco





Rouleurs
Faites vos jeux
Rien ne va plus


Énoncé sans quant-à-soi
Ce chant
Omet le sept


Tant de retenue
Honore
L’heure qui s’attarde


Chalute tes guérisons
Il s’y trouve
L’infigurable


C        S        N’        P
E        O        A        A
        R        B         S
        T        O
        I         I
        L         T
        È
        G
        E


Est-ce de chagrin
Que la cendre
Écume en son déclin ?


Le local assouvi
Lave d’espoir
L’ennui


Et
Possédée de réel
L’étreinte déjà cède
Dans la science de son lien dissipateur
L’être lègue son indolence


Un autre livre viendra
Recouvrir l’œuvre inquiète
De son maître

Au génome de nos sens
Se mêle le visage de l’incréé

Du temps façonné de la vulve d’alpha
Du temps mort de l’anus d’oméga
Du temps au-dehors des corps




Demande au temps
L’autorisation
De contempler sa copule

Y transpire ta lumière invisible


Poème vit se que poète écrira


À l’approche de l’essaim
Un mot corrompt l’esprit de la ruche
Roi
Du temps en froid avec son identité
Du temps avec pommade et du temps
                sans pommade
Du temps ami de son contenu


Ce dimanche de novembre
Les deux filles de mémoire
Sont montées par mon escalier
Sous les toits de la vieille ville
L’origine      alors
S’unifia






Disparaissez
Objets du seul échange
Votre matière
Perd son âge


À la coupure barrée de bleu
À cette nuit d’improbable présent
À la place de l’ancienne plaie
Au négatif de notre langue captive
À la haute condition des communs survenant
Au songe qui enserre les fruits de l’olivier
Les petits matins d’hiver
À la stupeur de l’enfant meurtrier
Au cap de l’attraction lorsque
L’esprit s’estompe
À portée de voix d’Empédocle et de Péret
Nous établirons la fable


Fraye ton presque rien
Jusqu’à son impalpable
Et dégrafes-y tes frêles digitales


Harasse ton lointain
Il t’offrira ce havre d’absolu
Abolisseur des longueurs de ta quête



Tant de coups d’aile
Contraires à ton imprimatur
Estompent mes épreuves


L’éclat ininterrompu
Des regards du Mistral
Irrigue nos utopies


Style
Annulé et affirmé
Ô masques en Méditerranée
Entonnez les regards des
Nacrées
Arapèdes


Saignées de contenu
Exemptées de grossesse
Leurs images
Massacrent les métamorphoses


Les blanches nécessités des sexes
Trempent nos langues et nos linceuls
Par là
Notre nom s’entrave ou s’élève



Nos lumières unies
Subsument la mesure
Que cet instant
Intervalle délaissant
Ne sépare pas les opus de la lyre


Étrenne sans crainte
Tes timidités de l’année
Ou bien
Donne ta langue au chat


Privés du temps à partager
Poussés aux rites des images sans projet
Parvenus aux ordres des particules
Prosternés aux pieds du Représentant
Ils colmatent l’horizon


Communauté
Ô communauté votive
De l’onde et du rocher








J’approche du cap indépassable
De ta parole pourtant navigable

Au métronome de l’obscur
S’accorde la matière de ce jour

Ma physique du temps
S’ancre dans les trous noirs

Du temps se plisse sous nos assises






















BLANCHES

1993







Au-delà de leurs singeries
lorsque l’heure garde les hauteurs
    aurore
et que nos mères font leurs eaux
les corps    alors
s’insurgeraient-ils ?



Don sidérant de vie
votre présence m’adamise



Ce matin
emparé du sang d’Apis
j’aime cette nécessité
qui m’installe dans l’acte
écris
ce matin
emparé



Même ce quart de rêve
mais l’unité du rêve
n’est déjà plus le rêve
manuscrit où le fils s’énonce père et fils
m’ensoleille les veines




Atteindre les lenteurs où l’ici devient
vrai
voilà un viatique à nos faux jours
pressés



D’autres disent l’objet
j’altère le sujet
disons leurs rencontres fécondes



Comme
le lissé bon enfant des bois nobles œuvrés
vieillirons-nous pour une seule forme ?



À peine l’instant suivant
eut-il touché nos nudités
de sa lumière irréprochable
que partout s’instilla
des lèvres    la caresse



Instruit par tes peaux de céruse
mon visage absolu
publie leur jouissance



Conscience altérée et tissé à ton
viens
mon répons alors devenu
nos orgues donnent leur chorus



Les hymnes du mot libre
s’écoutent assemblés
toutes oreilles nues



Bienvenu soit l’hiver
les stations balnéaires
n’injurient plus la mer



Dis
ces lames révulsées d’impatience
à force de ne pas déferler en commun



À voix blanche
les blocs de cette côte
psalmodient les jouissances souveraines
des eaux insatiables




Repoussée dans son apparence
la vague accomplit pourtant
son œuvre désagrégeante
au sommet de sa révolution
l’espérance d’une autre forme



À la satisfaction soldeuse de l’aveu
préfère l’abandon du teneur de silence



Entrant sur ce cri singulier      ton étoile
n’abandonne pas son sourire naufrageur
fort d’innocence flétrie      tu hésites
à célébrer l’origine ouverte pour son
nom        la
terre appartient à l’éclat de ton regard



Tu entendras la valeur
avancer sans visage       dès
la septième station du voyage nos
guildes survoltées lui
ont levé le voile




Pour que soient dites
les tensions du futur dans la montée
en blanc
encore faut-il que j’accueille
de mon passé l’actuelle présence
mais c’est en descendant
en bleu
que la nostalgie me prend
alors mes temps se réconcilient
et les couleurs du monde
abondent



Qu’au vu et au su
du voyageur de la nuit
de la nuit inattaquable
l’aube de l’arrivée
précède le voyage
et sa connaissance révulsant
l’ordre du jour
sera aussi vision



Saute
saute sans mesure
tes humeurs mobilières



Ces mots croisés de ma mère
mémoirent mes amarres



Du plus fragile de ton regard
là où l’heure se fige
compagne d’invertu
et sœur d’impatience
je cueille le blanc de nos alliances



L’accomplissement ultime
du poème
doit rendre la tâche
impossible
à l’historien de la poésie



Célèbre en silence la saison
qui enceint le poème
loin des forceps de la
critique



Impatient de tes yeux
j’admire l’assiduité lascive
des rapides du fleuve
à l’égard du regard d’un caillou



L’autre voix
celle de l’élan des doigts
dit l’imminence du chant
cette attente au présent
du chant imprononçable




Cette nuit
à Pékin
le sang des hommes libres
coule

Cette nuit
à Pékin
le clan de l’inhumain archaïque
tire à l’arme lourde
sur les insurgés de l’avenir

Cette nuit
dans le monde
la classe de l’inhumain moderne
avide de manifester sa supériorité dans
l’assassinat       sans décès immédiat
s’indigne devant la bestialité de ses ancêtres

Cette nuit
à Pékin comme dans le monde
l’être humain est notre seule communauté




Ailleurs
j’écris l’insubordination rieuse
de l’ici de vos seins
convoquant ma caresse



Que brûle
l’expérience d’apocalypse
dans son regard      initiateur



Du dessein de ta figue
oui    de ta figue offerte
à abolition de ma finitude
comme cet après-midi d’été
nous vit unis sous la pinède svelte
comme cette caresse intime
à l’arrière de l’autel de la chapelle haute
embrasant tous nos sens
comme cette étreinte triomphatrice
du temps
dans le compartiment squatté du contrôleur
patient
comme cette intromission au comble de la
stupeur
dans la rencontre de la combe de Belledonne
comme cette perte semblable
de la langue commune
lorsque la mer fœtale liquéfia
notre hymen
comme cette fois-là comme cette fois-ci
innuméralement



Voici que s’ouvrent
les meurtrières de mes
silences aux frontières




le livre     enfin
allaite
de ses lettres inséculaires
mes litiges à l’espèce
sans cesse inassouvis



De ce toit à la tuile absente
appel de mon élan oublieux d’adjectifs
l’araignée ingénue distingue
son ouvrage
sans se préoccuper de la cause du fil



Le manque est reconnu
les Blanches continuent



Comme le dirait L’Ange
en son titre total
impatienter le temps
mieux que de lui céder



Voir
que les clins d’œil
de la colle à bois trop baveuse
bravent fort hardiment
les masses ténébreuses du rustique
qui n’en demandait pas tant



Je m’adresse à l’individu combattant
son individualisation
je m’adresse à l’individu sans domicile
particulier
je m’adresse à l’individu tireur
d’idiotismes




L’arrivée nocturne des amants
près
de la résurgence aux rencontres
n’embarrasse les amoureux
que pour les unir mieux



L’exposant de nos corps
bien-fonde la douceur
douceur initiale
au chiffre diviseur d’identité



Audit d’homo sapiens
cent mille années d’acquis
vers la sortie de la nature
pour se réfléchir autre
et se savoir sapiens
valait-il le détour
à cause de l’amour
ou bien
pour le parcours ?





Vois
le sexe du temps féconder par deux fois
et les ondes et les flots


Vois
les seins de Gaïa
lourds        vers l’autre humanité
délivrée de la valeur


Vois
l’imminence du trauma


Vois
ce grain incertain de sa rencontre


Vois
l’arête monstrueuse du ventre
vouée à la continuité


Vois
dépouillé


Vois
rebutants résidus des visionnaires révélant


Vois
l’intérieur de l’acte d’y voir


Vois
ces manières lestes de l’abeille
d’aujourd’hui


Vois
promesse avenante à bouche de petit d’homme


Vois
par chant du basalte
qui a barre sur la lumière du jour d’un
midi d’août


Vois
avec trait d’union


Vois
une fin à virgule du moment traversé


Vois
notre arrivée aux noces de notre errance



Vois
mon idée de corps
dans le recouvrement soudain
de la cuisse de ma cousine
convoitée



Vois
naître l’ennemi du nuage



Vois
au suspend de la grappe turgescente
la présence éclatée de sa maturité



Vois
la saignée des rites
à l’avers du mot sœur



Vois
ta fenêtre par le monde



Vois
mammifèrement juste



Vois
L’Arlésienne sans royaume autre que
son regard



Vois
cramoisis les rossignols valides de l’utopie



Vois
ton vrai visage
après l’envol irréversible du merveilleux



Vois
geste public accomplissant ta faille
les paumes de tes mains
s’empresser sous ses reins



Vois
le verbe
parler hors le livre à parler



Vois
devenir bleu le silence souffert



Vois
avec l’initiative de l’index aduleur



Vois
dans le friselis sobre du roseau
l’au-delà insolent de ton immobilité



Vois
par la pointe du poème-Saint-Just
s’effectuer le rapt définitif d’une révolution
contre sa poésie



Vois
à la loi sans sel du stylo
s’opposer les épices du papier



Vois
Venise
et rends-la Blanche




Vois
et ne vois pas l’impatience du peuplier
à soutenir l’instant pour contempler



Vois
l’orifice sec de ton vagissement



Vois
ce que les yeux d’Œdipe durent cesser
de voir



Vois
la matière des hommes s’émietter
celle des femmes se métamorphoser malgré
les miettes



Vois
devenant proche du départ
tes odeurs de cyprès
dispersant ton livre d’heures



Vois
la vision moins l’image



Vois
sous son bras soulevé
les prélude des mouvements soyeux des
noires correspondances



Captons la théorie de paille
du poème     qui épuise sa forme
sur les restes enrubannés
de notre dernière période



Comme tel
l’été s’attarde
et se charge de garder nues
tes identités de la rentrée
comme l’autre
l’automne altère pourtant ton présent
tel quel
tu me diras les
traites déversantes de tes intersaisons





J’ai touché
d’un doigt frotté de gui
l’arrière-fond de l’orifice mammifère
arc tendu par nulle flèche
autre que celle de la sortie de l’espèce
courant venu des hautes vallées génératrices
passage de la lumière absorbant le passeur
langue perturbatrice à prendre toute bouche
veine du temps    surtout
du temps tenant séance
dans un soleil à faire se rencontrer cent vols
d’étourneaux en fête de migrer

j’ai touché devenir



Sonnera-t-il long dans le
visage assignant de la scansion ?




Qu’avec
un nom
en lieu et temps d’annonçants
naisse là
ta lumière       et que ton verbe
immédiat
nous désire devenant




Toutes terreurs surmontées
il advient alors
ce délicieux abandon
aux lèvres crues de mer
conjugaison du corps profond
aux faces anguilles des flots
nage à titre d’éternité négligée
tours en nuages
retournements en mode placentaire
liens d’un monde noué d’iode
oui
je suis de mer



Franchis le feu froid de la croyance
quelle terre         alors
ouvre à nos yeux de serpent
son silence ?



Rejoint dès l’origine
l’espoir de ma semence
allège ces ciels de leurs matières
inessentielles




Hors d’État
aux limites de cette lumière transmutante
mon œil sort de son œuf
et          pour rien au monde
ourle le relief de l’instant



Tu veux garder estime à
cette lenteur de jadis
lorsque    oubliant table mise
les commensaux te semblaient
savourer le monde
par des propos apparemment détachés
de leur appétit



Sous l’automne impotent du mot
démocratie
partout noircit l’hiver des hommes
sans raison
partout valeur sévit
partout croît le profit
être sera Cité et humain sa maison




Avec cette voix de naguère
regardante        en dedans
étrangère à son dire
    si retenue
tu endiguais l’appel
tu isolais les verbes de leur sol
    d’incertitude
tu apprenais les baisers bruns
    de l’aube
tu faisais se dérouler        hors d’elles
les lettres vers leur faille
avec cette voix
qui te vient        pour maintenant



Lorsque l’angoisse cède
à l’enjouement son heure
lorsque tu nais    soudain
non mutilé
au présent de ce monde
à qui diras-tu
l’autre alliance avec l’étrange ?



Cette teinte de bleu
des lointains de l’étang
aux soleils du matin
dément ma déshérence




N’accepte la fin du jour
qu’avec sa lumière adoptée
celle qui
laisse croître l’aube



Accorde tes pensées
aux lentes incrédulités
des éveilleurs d’aurore



Au moment annonciateur
de l’extase des nous
lorsque commencent les offrandes
montées à cru
et que souffle la levée
des cœurs
et que survient l’hommage
à nos doigts révulseurs
et que s’installent les troubles de notre
naissance sans territoire
et que l’insurrection rêveuse
de l’être
attise notre étreinte
à ce moment
te voir



Claquez
Claquez monts et vallons
carrière à ciel ouvert pour nos errances de
    volupté
claquez avec cette honte enfiévrée et
    cette ardeur libre
    de toute timidité
claquez l’intarissable
claquez au plus vif du
désir de votre claque
claquez le demeurant de l’espèce
    inaccomplie
claquez ici vos goûts de mon anatomie
puis claquez là son blanc
claquez de prédilection mes
    engourdissements
claquez du plat mordant de votre main
    devenue feu
    nos chairs oublieuses de la
    nécessité d’innocence
claquez l’espérance des eaux
    réconciliantes
claquez sous l’origine
    à la recherche du lieu même où
    le langage s’altère
claquez à notre rythme
    celui de l’envol du flamant
    celui de la mue du serpent
    celui des ébats de l’enfant
claquez siècles durant
    mieux encore
claquez durées de l’univers
claquez
claquez
claquez



Intrigue de la mer
de la mer    attendue
regard tourné au levant
visage d’un contemplant
cet être-là
donnant son amitié à ce qui
se dépose
d’immarcescible en lui
et hors de lui          dans sa
vague la plus proche
celle dont l’esprit des flots
n’a pu diviser l’unité
cette humanité-là de la mer
cette présence des verbes
se taisant
et d’œuvres livrant leur parole
nous tenant ici dans
l’attente bien formée
des cercles de silex
marqueurs de nos origines aqueuses
nous devenons sujet de nos divinations



Marcher avec la compagnie
non du recommencement
mais de l’origine unique
de cette mer
reconnue comme celle-là
même



marcher avec la mémoire
des écumes littorales de la terre
pour certitude



marcher avec l’odeur timbrée
de l’horizon troublant
ces eaux froissées par
la fausse enfance du monde


marcher avec plusieurs sortes d’ennemis
visibles
sur la gauche et sur la droite
êtres à prothèses
qui chassent l’humain jusqu’aux
lisières de leurs mœurs



marcher avec
le pas toilé de l’été
comme carte blanche pour une
errance



marcher avec mon majeur
en loge auprès de vos
enjouisseurs



marcher avec la ferveur
du vol divinatoire des migrateurs
au plus sonore effroi de leur passage



marcher avec l’amitié
de l’arbre aux mémoires
rouges          et aux rameaux
d’exil



marcher pour caresser
l’appel
de cette cédille qui
sait le sens de ma marche

sous ta lettre en nuage



marcher contre son cœur
en taisant les chaos
desséchant
de chacun de ses pas
alourdis aux pierres de
l’absence



marcher
avec ton regard mêlé à l’iris
de l’horizon



toi     ce marcheur
recouvert à l’envi des vêtures
d’un autre vivant
parviendras-tu non meurtri
    ni démenti
au temple de l’amicale des déserteurs ?



Dans le dépouillement solennel
de ma connaissance éperdue
sur les souffles de tes sens
je découvre l’accord
qui nous énigmatise





Ô lèvres soulevées
troublantes intumescences
seuils tissés aux senteurs de l’étreinte
ô lèvres en efflorescence
séismes qui glorifient l’orifice du monde
étoiles aux saveurs des naissances
ô lèvres dévisagées
sillons d’intempérances



Dans votre creux de l’entre-deux
    des cuisses
je m’émacille de sortilèges



Accédant aux douceurs ardentes
de votre vulve
mes êtres terrestres voyagent
au vertical de toute vie



Le chant
le chant primordial,
donne sa hauteur au silence
et sa liance aux amants




Agrégé jusqu’au dernier grain
de mémoire de ton corps
je relève de lui
ton corps    là
debout
tendu de présence et tout autant
délié
comme une aube sous mes doigts
dissipe ton absence






membra disjecta

Les apparats de Paris

Paris
au plein de ses apparats
voile la ville inévidente
qui pourtant continue toutes
veines dehors
des humains éloignés du bonheur
restent assignés au barbare
le dépossédant veille dans la cité
le puissant
incertain de sa guerre
tisse sa nouvelle alliance
seul avec son écho



Gonflés jusqu’à l’apoplexie
les ego dégoulinent
    à heures dites
    à tables serves
    à pas d’aveugles
    à bras fermés
    à langues mordues
    à vieux claviers
    à fausses feintes
mais le haut goût des liesses
est toujours sur nos lèvres



Lieux à la lettre


Langue hors ciel
Antienne voulue blanche


Danse minérale
Il a fallu trahir le regard fervent des premiers
Grecs sur ce libre élan de mer
Une longue nécessité
En faveur de l’échange


Darses docks et cargos sur ton interne domestiqué
Un lien s’éploie sur ton externe


Lumière
Avancée d’espoirs sous la
Rage des tempêtes
Guet du crabe qui rêve
Et des êtres qui voient loin







Accroissant


Cette combe
Aux meilleures effractions de son territoire
Rural
Demeure
Où la durée s’éprend
Nacelle naturante
Idiome d’été
Là fleure parfois
Les forces des
Élixirs du monde





De Caen


Tant et tant de mots
nous lient
que j’en pleure des lettres de feu


Jeunesse de l’être
tu chantes comme
seuls les enfants d’hommes peuvent
lorsqu’on sait les regarder sans
ne rien attendre d’eux
attester la jeunesse de l’être



À cause de cette grâce
je tremble d’espérance
pour notre espérance nommée



Ici
les pierres enfumées
demeurent
tout près
l’élévation fracturée
offre la souffrance de ses combats
contre les guerriers
à l’insigne gammé



L’alcool de l’Ouest
qui pourtant se mêle mal
au vin viné d’Andalousie
transmue l’instant
au cœur de nos extrêmes conjonctions



Plus tard
à l’hôtel Saint-Pierre
dans la chambre aux papiers fleurs d’opale
les villes du littoral
veillent sur l’engendrement
de nos corps gémellaires


Théorie du dessin

Le trait doit trouver
son unité
dans la réconciliation
avec son commencement











UNE AUBE SOUS LES DOIGTS

1994





M’éloignant maintenant des
eaux         majeures
celles qui s’affilient aux origines
tous mes sens comblés au goût
de ton ravissement
où irai-je douter
de la vie indivisée ?



Éloge de tes mains
de l’une de tes mains
soulevant mon désir
de l’autre de tes mains
exacerbant le tien



Louanges à tes lèvres
à celles qui m’absorbent
lorsque    leur temps venu
elles ne parlent plus que la langue
    souveraine
de l’espèce qui se nie
louanges à tes lèvres
à celles que je savoure
au livre des humides liturgies
de ta jouissance



Mémoire pour ton sein
pour la ronde tension de ton
sein sous mes doigts
pour cet instant d’ébranlement
    du monde
dans la brutale dissipation de tout
ce qui nous le rend étranger
et pour cette concentration
    du cosmos
au cœur de notre communauté



Gloire
à ce mouvement fastueux
des formes de tes arrières
celles qui conduisent ardemment
    mon regard
de ta nuque à tes cuisses
puis
lorsque les épousant de
    mon corps éperdu
je me confonds soudain
à tes substances bues





Abandonné tout entier
aux attirances de ton amour
j’initie mon silence
à faire un verbe du mot bon



Au toucher trompeur
de mes entours
dans cette maintenance spiralée
de temps opaque
à demi confiant
dans les manœuvres d’une
mémoire
    démembrée
emperlé d’inconstances et affublé
    d’hésitations
je me dérobe même à la plus
complexe de mes prises



Naissant de ce don du monde
à notre éveil commun
je cueille l’innocence émerveillée
du matin sur tes lèvres




À même ton corps
lorsqu’enfin notre étreinte rend
caduque ma croyance
    en son apparence
j’apprends par cœur
et sans médiation autre que les
mémoires de notre étreinte
ces histoires enchantées
des livres interdits



Me réveillant        transmué
navigateur ravi des erreurs de
    l’absence
guetteur comblé de la certitude
    de ta présence
de ta présence pourtant aujourd’hui
    séparée
par les portes acerbes du temps
combattant par nos sangs
ce silence des seuils
je dis nos doigts en dôme
et nos lèvres en lac





Bouleversant
ce mouvement vers l’avant du
plus intime de votre
jambe qui s’offre
dans les secondes sensuelles et
innocentes de sa manifestation
savez-vous que votre jambe
brise les horizons décharnés
de ce monde ?



Créature ravie de chacun
des règnes amoureux de ton regard
chaque rencontre de nos yeux
est mon retour d’exil



Ne cède au poème
que pour mieux être
    possédé
par la poésie       qui s’offre




Maintenant         s'attardant
de leurs manières si délicatement soutenues
sur le téton de ton sein
tes doigts    enfiévrés de leur don
ne s’étaient-ils pas auparavant
alanguis sur mes lèvres
ne venaient-ils pas d’endiabler
    mon désir
de leur juste douceur
ne s’étaient-ils pas ensuite
épris de la courbe naissante de mes fesses
n'avaient-ils pas encore présenté
les parfums de nos élans
à nos narines
n’avaient-ils pas aussi calligraphié
les verbes d’enfant de ma
    chevelure
et ne songeaient-ils pas déjà
à conduire ma main
vers l’aube de ton sexe ?




Sur la colère
de ton sang
j’ose soudain
apposer ma bouche





J’accompagne aux extrêmes
les lenteurs si subtiles
que ton éros instille




Il vente à faire s’anamorphoser vers le Sud
            les galets de La Crau
Nue
Tu dérives le couchant de sa course
Rendus alors au rêve           nos deux corps
Oublieux des reproches égratignants de la
    terre provençale
Inscrivent ici le cycle de
Tous nos préludes



Atteindre les inédites tensions
de l’entrée en conjonction
pour sillonner
nos durées abolies dans l'étreinte



Attrape le monde
là où une ancienne de tes prises
appelle la portée négative
de ta main



Trois bouches ferventes d'une langue
suffisent au sublime
l’une liante
l’autre lançante
l’autre louante



Cherche l’intimité la plus sensible
du mot
celle aux dépens de qui
le chant sera conquis



Natif des sources de
ton dire
fils de ta voix
autant que
père de ton cri
engendré chaque instant du
récit de ton sexe
je te parle




D’ici
je donne au ciel de Paris
la douce audace de ton sein
d’ici
je dégrafe le fleuve
dans l’espérance de tes fesses
d’ici
je dilate la ville
par la manifestation de ton nu
d’ici
je démens l’indolence des monuments
au seul passage de tes sens
d’ici
nous épousons l’espèce



Un monde à deviner
ce lissé alterné de ton
doigt effronté
sur ton sourcil séduit
par de si tendres enlacements




Je trouverai ce toucher délictueux
celui qui scande le passage
pour vos soupirs
celui qui compose le cérémonial
de vos dévoilements
celui qui harmonise le mouvement
évertué de mes doigts
avec le soulèvement du chorus
de votre vulve



Nous avons touché l’horizon
de toutes nos étreintes de l’été
nous devenons ce tressaillement même
du silence des lierres sur
    leurs pierres à feu
nous enlaçons l’instant au fil nu
de l’ombre et de la lumière
le seul qui limite les corps
sans
    enclore leur course



Étroite         puis sans soutien
l’heure livre
tremblée
sa fronde transitive


Les êtres de la mer
abandonnaient leurs maîtres
les enflures du flot
se faisaient amicales
ce poulpe    tout à coup
épouvantait l’amour



Sous les vents intouchables
de ta nature ouverte
ma nacelle s’élance
nous irons à Valparaiso



Immergé pour la cause
de ce moment
ce moment du temps fait
corps
celui d’où vient la lumière que
portent les cheveux de l’enfant
celui de la rencontre avec
les sables
    repoussant toutes sépultures
celui du silence du fils
envers les êtres qui déparlent
celui des nuits
étrangères aux remontrances



Étroites remontées vers
les origines
énigmatiques parcours sans le secours des
lieux
ni la croyance des saisons
patience
visiteur des humeurs de genèse
ton corps d’éther et ton regard des eaux
te conduisent d’abord
du côté des derniers débuts
ce clin d'œil        pour les premières fins




Vos deux neuves erres
vers le monde
me disent notre amour



La nuit n’acquiesce pas
à l’injure incarnate du couchant
verbe de sang inséminant
et de regard sans horizon
ne pas croire un tel ciel
seulement le laisser vaincre
l’obscurcissement




Désobturé
pour la cause de votre
sein
pour celui qui installe l’aube
au méridien de ma délivrance
là    je suis
sans espace pour lui
dès lors que son
intumescence s’offre aux
adorations de mes licences



S’étant mis dans
le tien
mon pas foule
les temps inemployés du verbe être



De mes mille mains déjà
surcouplées
par l’offense à vos fesses
je deviens le mainteneur
immédiat      du feu
de vos commotions




L’abord de ce ciel soulevé
d’or rouge
subtilise tes très anciens émois
    de mer
tu prolonges aujourd’hui
tes marches accordées
aux larges lagunes
aux courbures des courants marins
au vent de terre avant midi
autant de forces qui faisaient
    le littoral indécis
tu découvres
la seconde vie de la
rive du vieux phare
celle qui te semblait soumise
à la dictée du port



De ton arc
de volupté
serai-je ce soir
le passeur ?





Comment cela
mes amis ?
L’aurions-nous oublié ?
Nous sommes le
parti
de l’insatisfaction historique



Les huit cent soixante mille mètres
d’émois
qui me séparent de toi
hissent les baisers rouges
de notre histoire



Lorsque notre étreinte
atteint son temps
d’impunité
nous entrons          sans durée
dans l'ignorance des causes






Contre tes raisons d’enfant silencieux
devant l’offrande rouge
    de la mer
ce couchant te réconcilie
avec l’audace écarlate
    du soleil
celle-là même
qui te fait homme de février
contemplant les
meurtrissures du Mistral
sur la naissance de la nuit




À l’avers de cette ville
séparée de ses eaux
s’inscrivent les hasards
volontaires    d'une communauté
de corps
dans ce Vieux-Port de Marseille
un jour    en février
sans revers apparent
autre         que celui d’être
pourtant hors date





Sur l’aile de vos lents éveils
nous étreignons les
étangs révulsés de vos sondes
ceux que j’écoute
au littoral de vos lèvres
encore destinées aux
fièvres de la nuit



Ce soir         le sable doit
son avancée sur
le règne de la mer
à la seule douceur
pubienne     du crépuscule



Entrevue
épousée puis ravie par
l’entrée dans le cœur de la nuit
de cet été toujours
inachevé
l’adolescente à l’étoile
t’a     depuis lors
été donnée
la mémoire de son regard enchante
tes félicités d’adulte



À l’approche des
matinaux de notre longue veille
lorsque mes doigts
rencontrent les tiens          invitants
    et suaves
    au-dessous de ta hanche
alors commencent nos
instants d’insoumission
aux règles de l’existant



Accueille ce couchant
divulguant quelques ciels de tes
anciens avrils
cette heure qui a vu
s’unir           les regards amoureux
des êtres de l’origine
ce soleil qui a vu
s’élancer tes enfants
vers l’oiseau des mers franches
à son retour des îles





Il n’est pas une amarre
dans ce port des répits innocents
que la tempête ne
délaisse
sous ce vent            révélant
celui que les aînés
désirent taire après l’avoir tant nommé
les navires subissent
l’effort de la vague à
l’impudeur délicieusement
incessante



Bravons    amis        l’origine
Inconcevable du
Grondement cosmique    ce

Balbutiement de notre chant
À mots couverts et ce rire de
Notre incertitude qui
Grandit vers son enfance





Lagune     étangs
canal         mer étale
cette soirée de mai
abîme tout langage
qui tenterait de
l’approcher avec son voile
    d’aspérités

un soleil nimbé
celui des très hautes pressions
confisque les distinctions
du littoral s’instruisant

sans un mot
de l’horizon du monde
le vol sentencieux
    des flamants
lutte contre la nécessité de la durée
pourtant inscrite sur
la face accordée des peaux nouveau-né

l’odeur d’étreinte des
pêches de Méditerranée
empourpre la
première étoile






Je t’écris l’heure
des gestes de salut au-dessus
des pins et de leurs pierres
l’heure où nous
glorifions l’été de nos rencontres
celles qui prennent pour
demeure
les serres altérantes d’Éros



Soumises aux rythmes
    éminents
du vent de mer
ce soir
les eaux de la passe
remontent loin dans
les nasses de la lagune
au fil de son sillage
scandé par lents affleurements
le poisson des eaux saumâtres
signe les musiques de
nos immarcescibles liaisons






L’aile révulsée
de l’oiseau de mer
montrera-t-elle ce soir
le duvet incestueux
d’un passé absolu ?




Sur la rive étrangère
du port
les chalutiers des temps critiques
attendent
nos utopies




Ô
courbes édifiantes
Ô
formes offusquées
qui s’offrent à mes offenses





Elle n’acquiescera ici à aucun
autre verbe que celui
trouble et tremblé
    du temps
elle épousera le
silence des eaux
elle entendra le cri d’effroi
de l’homme aux confins de la terre
    détruisant ses amers
elle rythmera l’étirement insoumis
    des mots
elle transformera l’instant
en amour renaissant




Le chant et le moment
ces deux puissances exubérantes
qu’elle habitait
avec d’éclatantes intensités











ELLE ENTRE

1995






À l’entrée dans la nuit
de celle qui ne cachera plus son nom
à l’instant terrassant
où le collet nocif ne desserrera plus
son étreinte
elle donne à la mort
sa voix de petite fille



Qu’elle surgisse en étrange rousse
et pas un seul
de ses cheveux n’ose étrangler son souffle
face aux scellés de fer
posés ce soir d’un été
si noir



Interrompue
au cœur
elle laisse pourtant surgir
de cruciaux desseins
accordés aux mémoires de
sa musique





Tu dis que
son chant
ne peut plus être espéré
tu dis que
sa voix s’est brisée
avec l’égorgement des anciennes
    communautés
tu dis que
les chamans       les aèdes       les mages
ont maintenant été domestiqués
tu dis que
ciselée par le moderne
si rare dans le meilleur de ce qu’il fut
elle ne s’est pas rendue
    inconciliable
avec le règne mondain de l’individu
tu dis que
confondue dans les Lettres
elle n’affirme plus
ses paroles et ses danses
celles qui lorsque les temps
de sa lettre furent venus édifièrent sa cité
tu dis       encore       que
l’âge de l’enfance
lui a été prélevé
et tu l’entends pourtant
au détour d’un étal
aux halles
ce matin



Elle n’abolira
l’ordre doré des choses
elle n’entamera
les apparats du monde
elle n’embrasera l’aile
alourdie des filiations
que pour mieux énoncer
son émancipation



Elle tait son
malheur
d’avoir été séparée de sa
voix primordiale
aussi longtemps que ses contemporains
restent sourds
à son goût de vagir



Exposée hors de portée
des sièges et des temples
elle n’encourt
d’autre remontrance
que celle       qui sera
célébrée contre toute cause
    de son acte
baptiser la
discordance des temps



Convoqué par la douceur
iodée
de cette soirée d’automne
lavé des opprobres de
la signalisation
demeuré indifférent à
l’ignoble séduction des imageries
tu la rejoins sur
la grève
et tu l’aimes



Elle oriente le temps
comme l’amante attire
le regard de son amour
comme la couleur coupable
de la mer       rend
l’horizon inconciliable
comme les pas de
l’étrangère       conduisent
aux frontières du blanc
comme les devinettes des
enfants laissent les mots
hors de leur langue





Sur la dernière marche
de cet escalier séculaire
à même la pierre
couverte et découverte
par la querelle des
eaux de mer et des
eaux d’étang
tu la rencontres à nu et
tu trembles



Ce quai       soudain
ne contient plus
l’entaille du
passage du temps



Nous
anéantis sur son
sein     qui s’offre
elle engendre nos origines






Son chant
se confond avec celui
des êtres-chrysalides
ces criseurs de
la communauté de l’espèce
ces humains singuliers
à force d’être communs
ces danseurs de parole
en compagnie des aigles
ces diseurs d’idiomes
inconnus des dictionnaires
ces visionnaires des
arcs       portés sur les
dehors



Effleurée par
les alphabets des langues oubliées
et leurs cils invisibles
elle ouvre à ses
amants
son regard d’églantier



Pourquoi es-tu surpris
de la trouver blottie
sur les monts de Vénus
amassés in manus ?



Elle intime
à son amant       la commande
du temps
fais de toutes tes heures
un fleuve de commencements



À la question
pourquoi ton chant ?
Elle répond
pourquoi ta question ?
Je suis celle qui
réconcilie
le chant et sa question



À l’instant où
l’horizon accueille
les noces du soleil
et de la mer
tu te fais l’ensemenceur
de sa substance blanche
alors       en souriant
elle accompagne
ton acte



Te convoquerait-elle
si tu ne l’avais
déjà       en son absence
évoquée ?



Elle est là
car cette escorte comminatoire
des mouettes
quête son reste
auprès des hommes
du chalutier



Elle dissimule au soleil
les mains sentimentales
des marins-pêcheurs
celles qui secouent les
traînes obscures
de leur désespoir
sur le liseré d’albâtre
de ses sables fertiles
s’allieront
désormais d’autres mains
venues tard de la mer
pour dévoiler
le sexe du soleil



Qu’il soit sans phrase
et
un seul vers suffit
à insatisfaire sa langue
faite de brèves



Ses mains de sage-femme
délivre les poèmes
de leur prose du monde



À même les sables
ininscriptibles
ceux que l’aube orne de
bouches obsidiennes
ceux que la littérature
n’a pas pu domestiquer
à même les sables
insatiables
elle célèbre pour tous
son geste singulier




Que l’aile révulsée
de l’oiseau de mer
efface la dernière leçon
solaire du jour
suffit à sa naissance



Sa présence une fois
prélevée sur les parades
de l’actuel
tu décèles alors le soupir
amical
de sa mémoire des
avenirs



L’image ne lui dit
    rien
elle parle la langue du temps
l’au-delà du mouvement
l’utopie de son enfance
comment s’attarderait-elle
sur les lieux de
sa perte noire ?
Son époque ruine
l’intérieur du rêve
sans auteur       ni souverain
elle étire l’aurore
vers ses heures d’amour



Pour quelle descendance de
la parole
énoncerait-elle sa
généalogie des voix ennaturées
elle qui
n’a ni père ni mère
mais tant de berceuses
à chanter aux enfants ?



Que cette vague
    espérée
au rythme singulier de
nos yeux rassemblés
s’écourte
et la voilà qui
s’absente



Son timbre s’entend
aussi longtemps que durent
les sursauts du poisson
tiré des eaux métisses
et qui d’un élan survolté
réussit soudain
à rejoindre sa substance



Joyeuse nommeuse du monde
comment taire
un bonheur
telle est sa
fronde



Elle ne se soucie que
peu
de la place du poète
étant partout
elle lui fixe rendez-vous
nulle part
et le rencontre
ailleurs
sur les avancées du sable
un instant découvertes par
l’impudeur
silencieuse de la mer



Sur les cuisses solaires
des grèves de sable
    sans origine
à l’instant ouvert de
l’indécence des vagues
ses déverbaux déferlent



Lorsque la douceur littorale
du soir
rapproche les terres
de la mer
lorsque les mains des amants
se donnent l’union par-delà
cet horizon sensuel et incertain
celui qui célèbre leur initiation
lorsque l’opposition du ciel
à la servitude
de ses propres nuages
laisse la place à l’apaisement
elle confond le style
et lui conseille
de marcher pieds nus



Prise dans le passage
    esseulant
du temps inaccompli et
pourtant déjà comblé d’enfances
    et de mers
elle donne vie
à toutes ses connaissances
sans autre condition
que celle d’être là




Elle sourit
au silence des promesses
    d’avril
l’instant d’un coucher de soleil



Lorsque l’averse nostalgique du
    crépuscule
immacule l’union
de la mer et de sa langue
lorsque
le passé orphelin du port
absorbe et magnifie
    sa présence
elle nargue l’emprise charnelle
    du temps



Croyant découvrir
l’ultime délice de sa lettre
ils ne firent qu’agiter
les hochets du néant
combinatoires tristes
ouvroirs des procédés
elle les a quittés
depuis son flirt desséché avec
Mallarmé



Privée de sa spirale d’enfance
le mot        étouffé de honte
lui décline en sourdine
d’incommodes identités



Au milieu de l’après-midi
lors d’un été anticipé
les pétales du temps s’étant épanouis
et les tanches alanguies sous
    le fleuve
elle ne se dérobera pas à
    ses amateurs
qui l’attendent



Dans la proximité d’un
voyageur illocuteur
dans le regard qui luit d’une
voisine pérégrine
dans le sourire rocailleux d’une
femme élevée
au seuil de son infortune
elle taira
l’incertitude du monde




Pour tous les livres
de ses bibliothèques de l’espèce
une seule et sublime côte
celle de sa petite mort



Collecte-moi
collecte-moi
lui dit-elle
sertie d’émois




Son heure n’hérite pas
de l’impatience des
vents du Sud
porteurs d’espérance sans cause
et de déserts peuplés d’enfance
heure de son enfance
celle       qui
inquiète de sa naissance dans les sables
étonne par ses caresses
l’étreinte lunaire des fossiles





Une fois immergée
dans la communauté du mot
du mot
sorti des limons hostiles
puis cueillis sur les mers amicales
elle n’entendra plus
l’imminence bavarde
du monde



Du dehors
elle accourt sur les écumes
ventées des adverbes de temps
de toutes les provenances
    de sa terre
elle apporte l’anneau
à l’amant innommable
du dedans
elle insuffle
le double sauvage de sa voix





Lorsque ses pas descellent
les crêtes éphémères des dunes
déhanchées par les vents
du solstice d’été
lorsque sa langue
éprouve la tendresse des sables
elle célèbre son
séjour parmi le livre
aux signes des instants



Retrouvée       intacte
sur les lèvres nocturnes du littoral
celles qui donnent
à la rencontre l’éternité
dansante des éphémères
retrouvée       insoumise
elle voile son signe à
ceux qui la croient prise



Leste
ignorant les trembleurs de l’échange bref
et
les adeptes du contact
sans connaissance
elle échappe au néant
qui lui viole la voix



À l’équinoxe d’automne
elle ne célèbrera pas
les noces du temps et
de la grève chargée de ses reliefs
de ses reliefs exsangues
reçus en toute innocence
dans le chaos des flots



Elle salue
le tamaris timide
celui dont la chevelure teinte à l’éternité
retient
ses yeux rougis d’adolescence



Du temps a passé
sans elle       sur le sable
les empreintes du sourire des dames
offrent leurs muqueuses
aux lèvres impavides du littoral





Promesse de rencontre
plus que souvenir de désunion
elle disperse ses vœux
comme on cache aux enfants
des œufs de Pâques
dans les herbes



Son regard
ouvre le temps
une flamme s’écoule
le fleuve touche à l’embouchure
de son erre



Elle ne répète
ses épithètes
que pour mieux entonner
son unique diversité



Lorsqu’elle oublie
qu’elle est d’avant l’écrit
son chant s’éloigne
son dit s’absente
le cœur enseveli sous les cendres
du signe



Les langues de l’écume de mer
portées jusqu’à l’acmé
dans l’étreinte du rivage
laissent entendre
sa voix



La face meurtrie
par la double étrave du temps
l’une recouvrant d’évidences noires
le rayonnement inlassable
de l’autre
elle prend le parti
du navire qui passe



À l’entrée de l’hiver
de cet hiver
orienté vers l’amitié des mouettes
dans les bars des ports de pêche
les hommes bavardent
les femmes méditent
le monde trébuche
elle sifflote de concert
avec le masque d’Homère




Son moment
évite les regards plans
lorsque l’instant épuise
la ritournelle du même
elle survient à pas de loup
la vague s’inverse
les sables hurlent



Son dit n’est pas celui
de la célébration des reliques
ces reliques
dont le céleste tire
depuis leurs origines immobiles
vers le gris
du moisi




Les aiguilles des pins
ne psalmodieront plus
les mémoires de son passage
mêlées aux vents d’hiver
tant que l’arbre de la terre
restera l’ennemi
de ses écorces humaines




De qui tiendrait-elle son grain
son grain bleuté
son grain d’éternité
son grain gonflé de la discontinuité
de ce nuage emperlé de Méditerranée
si ce n’était de son espérance
sensible
d’une tout autre espèce ?




Son abandon
à la clémence de l’instant
ne peut que troubler
la cadence navigatrice
du tricot
des dames du pont tournant



Ouvreuse outrepassant
son journalier
elle enlace en riant
la valse de l’entrant




Elle accueille
cette lumière dévoilée
cette lumière médiane
atrophiant chaque nerfs
elle qui ne demeure
ni au-dehors ni au-dedans
et qui pourtant
invite les vivants
à illuminer la terre



Qui entend dans les vents
le sourire des cœurs
sait l’entendre épeler
le secret du passeur



Sur l’échancrure nervurée
de son chant
à l’instant où flotte son soliloque
surprise
elle abandonne au ciel et au sol
le sillage de ses mots




Lorsque retentit
sa lumière littorale
qui dira l’étendue égrainée
de sa double altérité ?



Son temps
orienté vers d’autres temps
sans discours et sans errance
brise la voix des plus décidés
tandis que les plus intimidés
recueillent son innocence



Dans les confusions lucides
des senteurs de l’enfance
lorsque la connaissance des sens
lui fut donnée
au sein de la ronde des hommes
    de parole
elle oublia son rang
puis répandit son chant












SON CHANT

1997






Sa lame
inciserait-elle à un tel point
    vital
la substance blanche de la langue
si l’origine de son geste
ne contenait déjà
la cène de ses promesses ?




Pourquoi scellerait-elle
ses mots
elle qui n’attend rien
de la certitude triste
des dictionnaires ?




Elle n’immobilise le temps
qu’une fois assurée de
l’amitié de la mer
son immixtion au sein
des tamaris tordus d’intimité
avec la continuité de cette mer
n’a alors de cesse
qu’avec l’arrivée des orages



Ici
son chant
puis là
sa vacance
bientôt venant comme vient
le rouge aux joues des adolescentes
elle se rit
de ses suiveurs




Ce qui abonde pour elle
des brumes sucrées d’octobre
retrouvera à son insu
le sillage de sa parole
d’union




Sous la frange       révulsée
où se mêlent sans se confondre
les eaux de terre et les eaux de mer
dans la compagnie émouvante
des bancs de nuages
balance
l’invariance de sa venue



Ouverte
ouverte sur l’instant
comme s’enchantent des enfants
en construisant
leur maison de branchages




Même venue de l’intérieur
d’un homme
sa parole n’égalera jamais
l’amitié libre
qu’offrent les touffes d’herbe
offusquées par le vent d’aujourd’hui
si vite installé au nord-ouest




Affiliée aux enfances
et à leurs certitudes qui tremblent
elle mordille ses lèvres
au souvenir bouillonnant
d’un baiser dans les vagues






Au fil de l’eau
sa vie
sa vie       patiente
et obstinée




Le souvenir défroissé
de son alliance avec
la mer
étire sans discontinuer
cette toile ajourée
teinte à l’encre sympathique




Confiant dans les mots
de son éternité immédiate
le poète doute       pourtant
de la portée devineresse
de sa voix





Lorsque tarde sa venue
et que les muges
remontent       désunis
le courant du canal royal
ici
émancipé du tracas des étangs
l’instant virevolte
le poète       alors
laisse filer sa confiance
dans la continuité du vent



Semblable à cette amarre
maintenant relâchée
mais prête à se nouer
dès sa prise en main par le navigant
elle tend le langage
elle écoute son coquillage



Vents apaisés
eaux retirées
les blessures muettes des sables
de la Méditerranée
subtilisent
la moindre trace de son passage



À trois pas de là
indifférente aux entrechats
des phraseurs de l’immédiat
son œuvre
parole qui magnifie
pleure à l’union des êtres




De sa main gauche
aux touchers huilés
de conversations hérétiques
elle conduit le poète
vers les êtres qui
s’oublient




Tu crois échapper
à son lien
elle qui est pourtant depuis toujours
déliante       jusque dans ce qui unit
et tu découvres alors
les déchirures contraires
de ton entrée dans l’âge




Compagne sensuelle de l’événement
sans cesse en éveil
dans l’ouverture de sa naissance
rebelle à
tout écrit domestiqué
elle laisse au roman
le soin de
ressasser l’expérience humaine



Rien ne lui échappe
des promesses du monde
et rien ne la distrait
de sa quête infinie
du chant unique
du chant devenu
unique       à force d’avoir été
partagé



Lorsque le ressac
chargé des algues du printemps
lui livre
les ritournelles de la mer
comment ne s’abandonnerait-elle pas
à l’extase des sens ?



Au moment absolu
de son intimité
toujours inattendue
et toujours incomplète
le poète       frémit
sous cette union toujours insatisfaite



Passante leste       à peine vêtue
de ce réel sans adjectif
de ce réel dont les étoffes s’offrent
au vent marin
que pour mieux dévoiler sa
présence éphémère
elle effacera là
l’errance de ses pas
car ceux qui la suivaient
prédisaient son trépas



De longue date
dans le procès de vie qui unit
les hommes
elle a choisi       l’amitié
de celles et de ceux qui
contre toute espérance
ne désespèrent pas de l’union



Dès le matin
sa main se fait servante
du mot tendu d’intimité
du mot abîmé        au sortir
des mailles d’une langue désœuvrée
du mot venu       lui seul
du livre qui n’a plus de fond
au matin
cet été
d’un seul mot
elle est chant



Éperdue dans
l’étreinte de l’arrière-saison
celle qui contient
avec une vive tendresse
les émotions intimes de l’été
elle extrait de la terre
les baisers de sa lettre
    retrouvée





Lorsque tu rencontres son regard
en train de caresser l’espérance
inscrite       comme à la plume
par les cyprès de Provence
lorsque tu n’ignores plus
l’instant de la levée de l’œuvre
à même l’ocre des sols antiques
lorsque l’œuf du monde
refuse ses secrets aux repus
des blanches innocences
lorsque les amants
abandonnés à leurs démons
découvrent       sidérés
au sortir d’une étreinte
que ce fut celle
de leur unité scellée
lorsque l’ombre de l’inquiétude
ne parvient plus à voiler
la lueur souriante
mais jusque-là insoupçonnée
sur le visage de l’aimée
lorsque les hommes de la terre
parlent entre eux le langage
des arbres
alors tu entends
son chant




De sa fréquentation automnale
des eaux littorales
elle ne tire aucune passion
    immédiate
seulement une mémoire
de la parole primordiale
celle qui unit
le pêcheur et la mouette




Dire à l’autre son chant
demande l’enthousiasme grave
    des amants
joint au juste mouvement
de la main du musicien




De quel horizon aussi
    tranché à vif
de quel horizon réconcilié avec la
    distance blanche de son origine
de quel horizon porteur
    d’union
son chant surgira-t-il ?



Ses amateurs
savent attendre
la montée aux cantiques
de sa seconde voix
celle qui surmonte
les désaccords initiaux
alors       ses amateurs
osent la pratiquer




elle est là
lorsque s’inverse
le vent du milieu du jour
et que s’installe sa joie
au travers de cette mer
    immuable






Les traits familiers de
son horizon
ont-ils à peine commencé à saisir
l’heure du rendez-vous avec
    ses voix
que chaque éclat de mer
rapproche les langues divisantes
    des humains



Tremblés
par les humeurs de la mer
des petits matins d’hiver
ses mots se dissimulent
dans les trouées des roches
de la jetée

ils jouissent en compagnie des
crabes



À l’instant même
où les doigts enfiévrés
des amants       enfin
se touchent
son chant soudain
guide le monde



Jamais de sa vie
elle n’a marchandé
sa foi
sa foi vierge de la valeur
sa foi couleur des feuilles d’olivier
fécondées par les vents d’hiver
sa foi       sans phrases
dans l’œuvre de parole
des humains



La main tenue
le corps tendrement tendu
vers toutes les mémoires
de sa rencontre
tu sais       maintenant
que ces sarments de vigne mis
à nu par l’hiver
inscriront son prénom
sur la page nocturne
arrachée aux nuées



Avant que les eaux
déposées jusqu’aux dunes
par les coups de mer de l’hiver
ne disparaissent dans les sables
et que
de cette douce fusion
surgisse le visage du rivage
pour une saison
tu es certain de sa présence
dans le cri tout proche des mouettes
pourtant étrangement dissimulées
par les épaisses brumes
de ce matin de printemps




L’ampleur de
son chant est toujours là
accordée à la fidélité saisonnière des
hautes eaux camarguaises
    elle te convie
à partager du temps
au plus près des barques de pêche
à demi immergées      tout offertes
à sa parole aussi longtemps que
s’écoulent ces mêmes hautes eaux
    la mer
ne supporte plus l’écume sombre
des sillons civilisateurs
    l’ancêtre
des maîtres chalutiers
dément le moindre mot
qui contrarie l’heure faste
de l’arrivée du bateau des fils
l’heure de l’union autour
des amas poissonneux que l’on trie
l’heure où les mots de l’amitié
du monde
émergent des coquillages





Brin d’amarre sans navire
brin d’aimance relié
aux divinations des osselets
jetés sur les sols soulevés de
l’enfance
elle inverse avec le sérieux d’une
pythonisse le cours
du canal royal


Elle établit ton présent
sans elle
tu ne t’inscris plus sur
le silence loquace des sables
de ces sables encore humides
des averses d’avril aussi brusques
que brèves
sans elle
ton regard des horizons s’enlise
tu sais que son nom
seul
porte au sommet l’aspiration
des hommes à la communauté
ici
dans sa présence sapide
ici
en compagnie d’Orphée
tu prends date pour d’autres
rencontres



Lorsque le souci
lâche prise
et que les pêcheurs étalent
sur le quai leurs filets
étoilés
des êtres de la mer
elle s’empare alors du monde
soudain
le temps frétille
le flan du thon entravé
scintille de son dernier éclat
la vie fait la roue



Par les grau ignorés
de son regard intérieur
les êtres des lagunes
se mêlent
aux visions survoltées
de cette mer offerte




Elle
si longtemps contenue
hors des Lettres et des Livres
elle
qui a su       d’abord
unir le dire et le faire des vivants
sans célébrer pourtant leur noce
dans une civilisation
elle
qui a si souvent laissé aux
besogneux de l’écriture
le salut risible des œuvres
elle
            elle
                        elle
sur le ponton du bar d’Angleterre




Avec l’araignée du matin
qui révulse l’ordinaire
    et son chagrin
elle détrousse lentement
l’intimité du mot
jusqu’à découvrir les sources
de son tremblement




Dans le passage âcre
de la lumière de juin
soumise à mi-journée
aux caprices du vent marin
elle se laisse seulement deviner
sur les sables intouchables
de l’autre rive





Avec elle
abandonnés à l’enfance
des mots indociles
des mots dessertis de toute syntaxe
par les syncopes de son chant
avec elle
abandonnés à l’enfance des mots
les amis       s’élancent





Son œuvre de cœur
c’est le discontinu
dans la fidélité
à son invariance




À peine les premières risées
de la brise du large
s’annoncent-elles au
midi de cette journée de juin
    déjà complice de l’été
que tu la reconnais
dans les yeux rieurs du garçon
              ravi d’être invité
à la table des hommes




Jetée sous le langage
mais toujours hors sujet
elle couvre et recouvre
à même le rivage
ses maximes de mer
incrustées en oblique
par les crabes carrés de roche




Ton littoral l’attend
la voulant       intense et quiète
ton littoral espère sa venue
puisque les eaux d’aujourd’hui
s’offrent       mêlées à
ses deux manières
    intenses et quiètes
de visiter ton littoral
Ton littoral l’attend
à tous les sens du verbe attendre
y compris au sens où le pratiquent
les amateurs de bouvine dans
les villages de La Petite Camargue
désignant par cette parole téméraire
    attendre le biou
le geste de celui qui
immobile au milieu de l’arène
faisant corps avec le trident
    pointé vers l’avant
cite le taureau pour provoquer sa
charge et porte alors le fer sur le
mufle du fauve       le déviant ainsi
vers l’entrée du toril






La communauté des sortilèges
    de l’été
attend son étreinte
l’instant de son étreinte
tout à la fois pratiquée
    et contemplée
soudain tu sais que
la communauté des sortilèges
    de l’été
copule son unité




Rencontrée sur les sables communs
allant son pas
allant sans autre don
que celui de faire l’union
des poissons-parleurs et des
       neptunes-rêveurs
elle disputera toujours
le dernier mot à la mort






Lestes et lents
accordés aux senteurs soufrées
de ses verbes d’origine
lestes et lents
ses gestes cannibales de
    mante religieuse
abolissent l’instant
qui n’ensemence pas




Lorsqu’elle donne de la voix
ce n’est pas
dans la langue des sages
son chant       pourtant
disperse la pensée des vivants
son chant       que les enfants
savent reconnaître à l’oreille
dans les coquillages












SABLES INTOUCHABLES

1999






Vol d’étourneaux
affranchis de Buffon
et de Lautréamont
son temps      ouvrant
lâche ses mots étranges
à la rencontre des migrateurs





Elle insoumet
les mots qui disent
la vie sur terre
aux errances du rien
autant
qu’aux terreurs du tout







Au tracé de son nom
sur les sables intumescents
sur les sables tuilés
d’avoir été si remués
par les hautes eaux de l’automne
au tracé de son nom
en présence du vol éphémère
des flamants
des êtres natifs prennent
langue





Tremble sa lettre
lorsqu’émergent
les filets inféconds
pourtant placés avec persévérance
sur les fonds de la maturité









Instiller au présent
la substance blanche de ses
mots à l’écorce fendue
ne lui a jamais suffit
il lui faut affronter
les verbes survoltés
il lui faut coïncider
avec le zénith
il lui faut éprouver l’apax
d’une danse avec la langue
il lui faut côtoyer en silence
l’espérance blessée du garçon
    solitaire
il lui faut sous les doigts
déchiffrer à l’aveugle
la lettre oraculaire des nacres
    finistères
il lui faut un littoral
    à féconder
il lui faut atteindre l’heure
de la rencontre
avec les voix qui flottent







Épousant la levée détrempée
de ce jour de déluge
lovée à l’abri des embruns
derrière les pierres priapiques
de l’ancien phare
elle se fait mouette parleuse
emportée par les rafales
du Marin blanc





À même les sables cuisants
ceux-là mêmes qui rendent interminables
les courses vertueuses des femmes
    et des hommes
    vers leur enfance
à même les sables cuisants
ceux qui acceptent seulement les pas
    de l’imminente
dans cet espace innocent
où le poète ne dit mot
à même les sables cuisants
elle inscrit son trait
    à blanc





Dans cet automne finissant
les hautes eaux étant
venues
les ventres des barques
s’offrent
à la caresse de ses phrases





Après le passage
des macreuses parleuses
dans l’angle ouvert
pour tous ceux qui
savent respirer le port
à la juste place de sa parole
qui subjugue
de sa parole imprévue
à la juste place
laissée libre par les amants

tu l’attends






Tu la devines
mêlée aux eaux grossies
par les pluies ininterrompues
de ce décembre gris
tu la désires        libre
œuvrant au-delà de l’échange
se donnant aux
puissances amicales du monde
tu acceptes
ses prophétiques certitudes
tu fais corps avec elle
dans chaque vie
qui commence





Par elle
à l’impossible tous sont tenus
oui tenus
mais tenus d’une main qui délie
tenus sans autre lien
que celui       unissant
ce nuage de sable
au vent de Narbonne
qui argente la grève




Dès ce matin
malgré la présence intense
    de la mer
elle refuse d’offrir ses mots
pourtant érodés par l’autorité
du rouleau puis de la déferlante
elle brise la continuité
de nos conversations avec
les poètes primordiaux
elle outrepasse nos séductions
    et nos suppliques
elle échappe à nos yeux
incapables d’épouser son cours
dès ce matin
malgré la présence intense
    de la mer
elle marque son écart



Aujourd’hui
la place est bonne
à la pointe jamais nommée
de sa parole païenne

au creux de l’heure et de sa
volée de poudre
tu guettes
ce qui rendra son chant
insoutenable



Signe avant-coureur
de son avènement
ce matin l’aube a rougi
le duvet rose des flamants
bientôt elle sera       pour toi
la verticale du soleil
de ta manière de la pratiquer
dépend la hauteur de sa venue




Elle n’oublie pas
l’instant révulsant
l’instant où se réconcilie
les tremblés inassouvis
des étés de ton enfance
et les visions réalisées
depuis ton entrée
dans l’âge d’homme






Que soit loué
son instant réconciliant
celui de l’amitié des ciels élevés
mais restés pourtant si proches
l’instant de l’étreinte
des sens par
le silence des sables





Cette année-là
les vents d’avril soulevaient déjà
    les sables
à la manière de ceux qui soufflent
au début de l’été
les ceps de vigne
s’alourdissaient de leurs grappes précoces
syllabes à la recherche de leur union
celle qui prononcera les mots de la
vendange et de son abondance




Rejoins
l’insurrection fleurie
des genêts sauvages
soulevés pour la cause
du ciel azuré de mai

elle délivre à ses partisans
l’innocente vérité
du jaune d’aujourd’hui





Tu la cherches à midi
à quatorze heures elle
surgit       mais
ne dit mot
jusqu’à l’escale de
Sacramento






Farouche comme ces
pierres que l’âge infini
de la terre
fait remonter du sol calcaire
elle cherche son
aire de battage des stances
auprès des sables du littoral
ces sables matriciels
eux seuls à même de
découvrir
l’origine des chants
remontés avec les pierres
du sol calcaire





Ses
derniers mots
tracés par l’orage d’hier
les nuages du large
oracles dissipés
apaisent les clameurs
des amants de la mer





Elle ouvre pour toi
le cercle des danses
en l’honneur des nouveaux nubiles
elle t’initie
à sa langue d’avant la ville
sa langue de terre et d’eau
enceinte d’espérance





L’étreinte lucide
de l’eau de mer de cette
cinquième matinée de septembre
supprime l’instant incertain
et pesant de sa convocation
d’emblée
tu es son vocatif
tous les corps du monde coïncident
adonné aux virevoltes
des flots restés enfant
tu lis son évidence
sur le palimpseste du sable
submergé






Ni magicienne
ni prophétesse
ni devineresse
simplement étincelle
qui trace l’autre ici
du temps




Avec elle
tu épouses tes pas d’enfant
inscrits au présent historique
sur les pontons du port
nulle répétition
dans cette festive coïncidence




Ni vue
ni connue
de sa venue
incongrue
seul le biju
s’est ému



À chaud
dans une rage de Ménade
elle égorge les mots
sous le porche du temps




Son vent
égrène sans appel
la parole serrée du sénevé
    et de la grenade





C’est aussi sur les lisières
que séjourne son lexique
mais sa matière
est de plein bois
comme son vers
est d’eau profonde





Ici même
à découvert d’infini
germée d’intimité
sa présence imprimée
sur la grève où tu lis
    ses bonnes veines
installe une vérité
dans un seul intervalle
    de vagues





À la façon de l’enfant
qui évide une tige de sureau
hâtivement taillée
sur les rives des vignes
pour s’en faire une clifoire
elle creuse ses strophes
dans la moelle de l’amour
à la dimension des micocoules







Emplie des temps
où elle s’absente
de la mémoire des hommes
la mer de ce
matin de novembre
laisse pourtant
respirer son chant
jusque sur la
courbure écaillée des dunes





Même recouvert
ou bien encore bousculé
chaque rocher
du môle de la rive droite
garde la rumeur
de sa venue
là       épousant
son pas d’adolescente
tu réconcilies
les heures déchirées
du rêve et du livre





Alors
elle regarde
l’antre archaïque du rocher méridien
ce creux offert
aux fables cruelles des flots
alors
elle confond la mer
et sa mémoire
alors
elle s’irise des verbes à l’impératif
alors
elle s’immisce par les voix du
monde nervuré
alors
elle s’unit avec le littoral




Éclat de vie
surgi ce matin-là
du reflet d’eau de mer
retenue dans un coquillage
émergé sur le banc de sable
ce matin-là
solidaire de la grève
jusqu’à son dernier sédiment
ce matin-là
elle égrena sa parole d’au-devant




À trois brasses
du rocher creusé aux splendeurs
de son dire
la sarcelle d’hiver s’applique
à sa plongée nourricière
soudain l’oiseau
émerge de son apnée féconde
s’ébroue
et
luisante des brisées de l’instant
la sarcelle d’hiver       alors
lui donne sa quiétude




Rehaussées d’espérance
leurs limons soulevés par les
vents marins de l’hiver
les eaux des étangs
contenues       et pourtant
s’écoulant
dispersent en franges révulsées
son heure inoubliée





Par la trouée
du ciel plombé de janvier
son verbe se résorbe
les houles de l’antiphrase
une fois affrontées
les filets sont calés
au large       ses mots
dérivent vers leur rendez-vous
avec les grands fonds

ils seront sans attente immolés
comme fut immolé
l’arbre du rivage
emporté par le Rhône




Trouve
trouve son cri
sur la côte cambrée
du golfe d’Aigues-Mortes
soulève son écaille
épouse ses couleurs d’eau
lorsqu’au milieu du jour
l’heure devient confuse
et que les saladelles
accueillent les confidences
de la dune




Aujourd’hui
tu étrennes le ciel
du littoral
les mouettes avides
t’initient à leurs limpides
    cérémonies
de leurs voltiges
tu tires de subtiles
leçons de vie
l’instant       soudain
devient infini
la dernière barque catalane
résiste aux entailles et
    aux altérations
    du flot saumâtre
quelques rares hirondelles
s’élèvent vers les nuées
pour y nouer l’éternité





À l’appel de la palme
    inséparable
voici qu’approche
l’heure douce de la coïncidence
celle qui désigne aux amants
la voie de leur couche de roche
disposée à l’écart
    sur la mer





Pourquoi l’herbe des sables
se détournerait-elle
du passé de la dune ?
Aux temps imminents
du renversement
leurs cours ne doivent-ils pas
se rencontrer ?
Rencontre de vie pour la terre
qu’elle prépare à présent





Au jeu des lettres
    et des portraits
elle passe son tour
sa place       libre
de toute possession
s’offre à la plus commune
    des paroles





Les hommes s’attardent
sur la rive ombrée du port
ceux de La Jeune Lance
et ceux de La Providence
assurés dans leur pas d’été
prennent langue
ils se disent les soucis du monde
accordés
pour la durée d’un cri de goéland
ils se taisent
tout près
captivé par la quiétude
de ces hommes qui s’attardent
le flot du canal frémit




Stylite des eaux lissées
celles de l’imminence
des premières risées de la brise
maintenant
le mât de l’antique barque catalane
marque l’alliance cachée
des regards de l’enfant
et des silences du gréement
    latin



Rien n’a changé
dans la cour d’oncle André
tout juste devenus plus noueux
les quatre rameaux du jujubier
se laissent secouer sans réserve
ils servent leur pluie
    de fruits matures au mitan
    des vendanges
elle a maintenant disparu
cette paille jadis répandue
à même le sol de terre battue
mais ta mémoire des chevaux
    endiablés
est toujours aussi vive
rien n’a changé
dans la cour d’oncle André



Sur les deux rives
du canal royal
un instant réunies
la face nocturne du monde
sourit

les rafales d’automne du Marin
maintenant apaisées
laissent libres les liaisons
sérieuses entre les quelques
vivants qui       ce soir
n’insultent pas le port

désétreintes
à la merci de la nécessité des sables
les eaux avancées au-delà de la grève
s’élèvent

l’heure hésite
son pas cherche
la marche amicale
d’un sol timide
que la mer aurait préparé pour elle

tardivement faufilé sur les
extrémités de la langue
le poème opère sa version
le défaut de la dune
ce soir
n’aura aucune conséquence
sur la course incarnée
du silence

trop longtemps contenu
entre la terre et l’eau
les mots forment alors
ce littoral sans nom
qui appelle la halte
des migrateurs








Affluent soudain
ces nuits d’été adolescentes
où l’attrait des sanglots
    des saxophones
rendait toutes les amours
possibles
et voici qu’à l’entour
du tamaris le plus effronté
    de la jetée
commence la danse
du sel et de la fleur




Lorsqu’elle élançait son regard
sur la mer
le bras droit relevé
pour ombrer son visage
et que le vent du large
instillait son passage
sur les boucles cuivrées
    de sa chevelure
sa parole       plaçait là
les origines à venir
sur l’instant
tu savais possible l’espoir
sans cause de la mer





Les proximités parfois frivoles
de l’été
une fois surmontées
rendus à leur étrangeté
    première
saisis par les douceurs diaprées
de l’arrière-saison
les femmes et les hommes
se parlent sur le port
ils résolvent       entre eux
les énigmes animales
gardées par les lagunes




Proche
si proche des yeux
pourquoi douterait-elle
de cette réalité de l’air d’octobre
aujourd’hui si clair
comme un mot
déposé sur les lèvres effilées
    du port
l’étoffe noire des flotteurs
    encore retenue
écrira
une fois les filets calés
sa lettre de constance
là-bas tressée d’écailles











ICI PRIMORDIAL


2001







En parole
son cycle n’est que commencement
d’emblée elle donne
matière à suivre sa conversation
parmi les vivants
sous ses mots inédits
l’humide vient aux lèvres
cruelle autant que vraie
la joute des verbes
pris à contre-temps
sacrifie ses meilleurs lutteurs




La voici à nouveau
découverte
tu devines son verbe
révulsé
à même les vulves offertes
des flots
et puisque la mort
de l’autre presque mère
t’a éloigné de ses mœurs
tu célèbres maintenant
sa course rouge de vie
dans la lumière des écumes de sel
sur la jetée où s’ouvre pour toi
le ciel
l’heure      soudain      s’altère



Les filets de la pêche au chalut
tendus de solitude
ne cachent plus leurs déchirures
de ses mains de tisserand
des mers
certain de son désir d’éternité
l’homme       alors
résorbe la béance
mais la pêche pourra-t-elle
se poursuivre
si le poisson et la poésie
bientôt       s’absentent ?





Poésie
tu habites les terres ocre
et caillouteuses de l’origine
tu mets en marche
l’enfant qui veut jouer
et qui       jouant
s’inquiète en découvrant
    la durée






Poésie
tu es présence
sur la voie des vivants
qui ne désavouent pas le terme
mais qui       sans attendre
s’unissent pour le bouleverser
Poésie
ils disent l’existant du monde
tu nous en donnes son tremblé



À point par elle
nommé
il faut que cesse
le vent de terre qui fraîchit
    la nuit
pour que l’aube d’avant le rouge
laisse deviner son jour
et ses douces occurrences
il lui faut ce passage
    au bleu
cette espérance de lumière
comme il fallut
cette nuit-là
pour le pêcheur du pont
    tournant
croire
à la luisante et belle vérité
de la prise du loup de l’aube



Abandonnées
à la cadence de leurs verbes
    de mer
les mains magiques du poème
avivent sa venue
ce midi de septembre
ouvre à sa providence
voici l’heure
où faillit l’artifice
celle où les mots
ne pèsent plus




Au plus fort
de la mise en fable
les êtres de son cru étant
    infigurés
elle donne aux animaux
leurs noms de cérémonie





Elle vient
soudain évasée
livre ouvert
sous les sables recouverts
par les eaux de l’automne
elle vient
ah ! pourquoi la croyaient-ils
tarie ?
elle vient
sur les lèvres nommeuses
de ce cuisinier singulier
elle vient
ensemencer l’écrit
de ses fautes fertiles
elle vient
sur le canal royal
car l’heure approche
    de la criée
elle vient
le patron du chalutier
déclame ses douze casiers
    d’espérance
elle vient
délestée du fatal
son verbe partagé
avec tous les vivants
porteurs de son passé
elle vient
lettre invisible
prononcée à la proue
du Marie-Jérémie





Aujourd’hui
la mer est d’huile
elle veut parler
de son passé
de son passé
et des tellines
qui laissent sourdre
leur amour
aujourd’hui
ton cœur épèle
les impatiences de la terre
celles des asphodèles
et celles des ferventes







Au-devant de sa voix
la lumière
de cette fin de l’été
étant maintenant
conviée à l’entendre
l’heure est bonne
pour se réunir
avec les chats malins
des marins-pêcheurs





Après trois jours de Marin blanc
lorsque les pierres disjointées
des demeures du quai
laissent passer
humeur et mémoire
après trois jours de Marin blanc
ses dires d’eau et de drames
préoccupent les mères
    des pêcheurs
après trois jours de Marin blanc
les basses terres
s’insoumettent
face
à l’unité dominante
du flot de l’étang
et du flot de la mer




À toute heure
en tout lieu
elle peut te donner
son jeu
mais à cinq heures
ce soir sur la jetée
où tes pas
dans ses pas
t’ont amené
elle refuse les strophes
qui profèrent
son rejouement



Elle te dit
le monde est là
et sa parole
te rapproche du pêcheur
qui peine à secouer
de son filet
les familières petites prises
les nécessaires petites prises
à son existence faite d’eau
et de sole-lumière
elle te dit
le monde est là
car la douceur du vent des Dames
donne aux étangs
ses inédits



Certes debout
mais la tête courbée
un homme marche sur la jetée
certes debout
mais la tête résorbée
il va porter un regard
pourtant confiant
sur l’horizon du jour
il va
et il revient
accompagné des prétentions
élevées des mouettes
nourries en cœur
à la passée du chalutier



Les nuits d’hiver
cette mer
devient dissemblable
du fond du temps
son récit intérieur
rend soudain présents
nos instants sidérants
ceux des rencontres
du chant et de la voix
lorsque nos êtres
tremblent
et que la nuit les envie




De ce frémissement
des lettres adolescentes
surgissent inaltérées
nos vagues hors du temps
bras-dessus
bras-dessous
ensemble elles rient
jusqu’aux rochers de la jetée

ouvertes sur l’horizon du monde
elles jouissent de
la conversation des oiseaux
de la mer





Sitôt installé
dans l’instant vespéral
de cette journée de février
et sitôt le sable de la grève
soulevé
soulevé et emmêlé
s’accrut alors l’union des grains
avec la parole gravide
du Mistral noir





Jusque-là sans lumière
retenu dans l’eau calme
    du canal
entre le quai et le chalutier
l’axe du monde
se découvre maintenant
dans les dictions du vent
caducée entaillé par
l’indifférence cruelle
des câbles et des mâts





Ils disent inspiration
alors que        simple
abonde sa présence
ils disent métaphore
mais un seul mot
pris sur l’envers de cette mer
aujourd’hui si féconde
suffit à faire l’unité
du monde





À merveille
sa mémoire de mer
à midi
si proche des arapèdes
et de leur patience d’épouse
donnait d’abord au grau
ses mots
de bonne augure




Au hasard nécessaire
de sa place sur les pontons
    de mars
l’instant s’inverse
sous l’influence faste du vent d’est
sa vue butine
l’orifice      vierge       du monde
ici
proche de ses yeux du dehors
le jeune homme à la ligne
    passionnée
sépare le muge
d’abord de son banc
puis de son espèce
affranchie de l’entrave
    des haubans
la parole du Marin blanc
ne cède pas son chant
aux images mutiques
des promeneurs du dimanche




Ce soir
le noir de la mer
retient ses mots insoutenables
ce soir
éloigné par le noir
le phare de Sète
épèle pourtant ses stances
    de lumière
ce soir
l’instant hésite
pris par des mots sans nom
qui s’amarrent
au mitan du langage




Maintenant
le moment de l’ultime lutte
s’étant mis en cours
la mort
convulse en violentes cadences
l’être vivant du père
qui jouit son trépas





Voici venus
les vœux du matin
ceux que la lumière de juin
jette       soudain
en avant de sa vue
de sa vue       dévouée
et de son geste       nouvellé
voici venue
avec la croissance nécessaire
    des olives
cette transfiguration visible
d’une certitude de son passé
voici venu
l’oracle à la voix rauque
celui qui dit
l’invariance timide du monde
voici venu
le chantre des partitions
    manquantes
voici venu
le chat-huant
visitant les violences faites
    aux sens
voici venus
les présents sans histoire
ceux qui oublient
les verbes perlés de la rosée
combattant les syncopes
    du cyprès




Sous le maquillage de l’actuel
et de ses lames qui
ne cachent plus de langue
le passé du port
    transparaît
il pousse les eaux
à bout de patience
vers un autre présent
un temps présent qualifiant
accordé aux caresses des algues
un ici primordial
guéri des blessures
    de l’oubli





De terrasse en terrasse
les voix des hommes
tranchent l’unité du bleu
elles célèbrent
l’intempérance de la fête
malgré sa nécessaire répétition
sans se soucier
de la liaison
de terrasse en terrasse
les voix des hommes
ensemencent le monde
maintenu à l’étroit
sur le môle
de la rive droite




Face-à-face
mais devant la mer
les amants dévorent
l’horizon
mais à califourchon
ils irisent le ciel
et le ciel les choisit
libres
mais avec soucis




Comblée par
la limpidité des eaux
dans cette extrémité de l’été
elle révulse
l’autorité du temps
fossile visible
d’éternité





De cette bonté
    que seule
la fin de septembre singularise
arquée par le charme
    des sables
oui
de cette bonté de septembre
elle te donne le suc




Dehors
se tenant nécessairement
en dehors
elle n’attend pas que le port
lui accorde une entrée
elle qui
accompagne au même instant
le même chant
sur les eaux des étangs
et sur les eaux de la mer




Dans l’ouverture discrète
à la durée
elle retourne à sa disposition
    sensible
celle qui sidère l’enfant




Ici
non pas lieu mais espèce
les pontons rêveurs
de la rive droite
généalogisent
le passage du temps




Parole élevée
et pourtant parole
    fragile
parole de stylite absent
aujourd’hui
le vieux phare
parle
de l’invariance verte
    du port




Parvenue à la pointe
    de l’épi
et de ses pures intimités
pour toujours enchantée
par le silence des sables
elle entend l’invitation
du sans fond
sur le sourire oblique
des poissons




Purge
purge les nostalgies
de leurs trop connus
    ressentis
fouette
fouette
les mémoires des mères
celles qui émeuvent
    le présent
jusqu’à lui faire perdre
    haleine





se nomme lagune
et là s’installe
le vocable désirable des algues

au matin calme
d’une mer d’hiver
s’abandonne le solitaire
cet homme inamarré
la face tournée
vers d’autres circonstances





Sous l’aile
sans repos de la mouette
    rieuse
j’ai vu le temps hésiter
puis se raviser
et reprendre son vol
à la recherche d’un meilleur
    éphémère




Venez
hautes eaux d’équinoxe
alourdies de vos roseaux arrachés
et de vos gravats emportés
venez et survenez
puisque ce soir
vous m’apportez
les rires sévères
d’Omar Khayyām
mêlés aux révoltes cuivrées
de son frère
Rexroth





Nos pas
à jeun d’une espérance
crissent sur les sels d’embruns
ces étrennes de la jetée
dès lors
comment accorder
nos pensées inachevées
par la faute du large
avec nos souffles
coupés de leurs feux intérieurs ?





Dans la lumière frisante
du dernier soleil
    de l’année
elle donne son langage
    d’avant la parole
aux vergetures fauves
    de ce maroquin
leur dit
n’a pas d’origine
leurs inscriptions ne séparent pas
les mots de leur commun auteur
leur tracé singulier
donne accès à de la
    connaissance






Sous les six tuiles soulevées
du toit des êtres
    autonomes
j’aperçois de la perte
sous les six uniformes
    d’exercice
des cyclistes fiers
    de leur discipline
j’entrevois de la perte
sur les six visages
    lissés d’artifices
sortes de hères séparés
    de leur matrice
je devine de la perte
pourtant
sur ces six dunes
rendues vierges
par la Tramontane d’hier
j’augure d’autres
engendrements







Nulle requête
nulle qualification
dans cette présence de
la lumière en janvier
dans l’existence calme
des eaux un midi
en janvier
aucun aller dans leur jet
vers la mer
aucun retour
dans leur jusant
vers les étangs
seule leur fidélité au temps
offre au poème
son passage






Ce littoral établi
sur les noces des sables
    et des eaux
ce littoral
aux racines fluides
    mais possessives
ce littoral sans croyances
et qui pourtant prophétise
    l’union
ce littoral où les vents
dictaient l’action des hommes
maintenant séparés
    de la certitude des saisons
ce littoral
qui n’a pas trahi
la retenue de l’aigrette se posant
    sur un bastingage
ce littoral
    sans espace limité
    sans rivage orienté
ce littoral
dont le nom est
    un passage
ni paradis    ni utopie
ce littoral    n’a qu’un ici
c’est celui du        natif





Algues         naissains
les mots       soudain
affleurent
oui       affleurent
pour la seule cause
de la parole commune
qui les associe
les mots soudain
surpassent les stases
qui les endiguent
les mots
osent se prendre par la main
et leur gorge
alors       dit
    en chœur







Exilée
dans ses extrémités
la mer immobile
résiste à la poussée du
    hors-sol
la mer indocile
désigne la cause certaine
    des pertes
la mer
enfin remerciée
pour sa connaissance de l’émotion
    du monde
pour son influence
sur nos sens      dévastés
la mer
malgré tout
    notre arrimeuse











VENTS INDIVISANT

2004







Il lui faut une origine
    sans nom
pour fêter
l’insuffisance fertile des mots
il lui faut une enfance
pour sauter à califourchon
l’invariance des verbes
il lui faut une journée
    qui s’abandonne
pour s’orienter dans les fastes
venelles du temps
de ce temps qui joue
    avec nous
contre ses aléas




Tenue à distance
    du doute
qui pourtant s’est voulu
    insistant
les certitudes divisées
    du monde
étant maintenant bord à bord
sa voix
peut alors redoubler d’intensité
et l’enfant visiter ses vertiges
    seul
    sur la jetée





Ici
les eaux timides du jeudi
    de l’Ascension
aspirent à l’immobilité
sur la substance innocente
des bittes d’amarrage
l’instant déverse ses accidents
soudain
les deux quais
si souvent séparés
coïncident
et      de leur communauté
le ciel désassombri
célèbre l’unité




Le lent mais rugueux
cheminement
de l’heure méridienne
s’immobilise sous la merci
des idiomes du môle
du môle
renversé vers
son origine





Ces mondes immodérés
du bleu
résistent à la coulure
pourtant incalfatable
du temps




Voici la cueillette
rassemblée
livrée aux regards
de la communauté
voici les récits
des travaux et des jours
reliés
à même le sol tramé
    de l’assemblée
voici les hymnes
d’accouplement
des verbes d’avant l’écrit
voici la danse
amblée
des monolithes
qui clament leurs entailles





Irregardé
l’événement des mains
attirées vers leur unité
découvre
dans l’après-coup
les êtres de la jetée
passibles d’amitié





Du côté exposé
à la prise du vent
elle paraît s’éloigner
pourtant
à la vue sans images
des cadences lentes
    de ses hanches
les verbes s’insoumettent
à l’ordre insensible
    des balises







Sitôt l’espoir
attiré sur la rive droite
    de son passé
sa présence afflue
et ses termes singuliers
viennent qualifier
    l’instant
sitôt faite son œuvre sensible
sitôt le monde à elle dédié
alors
à l’appel complice des poules
    d’eau
répond le rire à satiété de
    l’enfant




L’assaut précoce
de ses mots
révulse les sens des vivants
de ces vivants
qui abolissent la finitude
    du littoral
unis dans la candeur
    de cette cause
ils s’accordent à ses
    commencements




Accepte
ce bond du poisson
jaculant son eau
à l’instant où ce nouveau
    nuage
vient coïncider avec
l’opposé du poème





À peine effleuré
et pourtant touché
par l’étoffe trouble
    du temps
le poète
séparé de son aile
cherche encore le monde
à même les corps





Témoins fauves
des voix venues avec
    les hautes eaux
les platanes de la place
cèdent l’appel du chant
aux partisans du vent




Immuables ligneurs
ces familiers du môle
parlent des poissons
et de leurs lentes déprises
ils sifflent contre le temps
comme des appelants
qui trahiraient le piège





Ouvrante aux eaux
de preuve de l’automne
généreuse dès son origine
sa matière est déjà là
instant sans incipit
elle contrarie pourtant
le lit improbable
du canal





Lorsqu’elle cherche
les pas de la lumière
sur les anciens rochers
de l’avancée du môle
le monde
se montre enfant






La palangre n’est plus là
d’autant réelle
est sa remontée
même abandonnée
la palangre ramène
    l’éternité
l’éternité des espèces
jadis pêchées par ces hommes
proches des roseaux
dans cette absence de la palangre
et de sa plate barque
elle enchante
l’instant





Levée dédiée
à la lumière
elle répond
en droite ligne
à l’horizon insevré
de ce midi de décembre
voix élevée
dans les brisées de nos vies
elle invective
les ventres bleus
et leurs statures de sel





D’où elle vient
les eaux d’hiver
pourtant maintenant
si dispersées
ne sont pas séparées de leur
    source
d’où elle vient
le goéland y médite
et le marin y soupire
lorsque la mer
est grosse de ses paroles
    retenues
d’où elle vient
les ponts sont inconnus
puisque les mots
y prennent tous
un trait d’union





Elle donne foi
aux eaux égarées
de l’ultime jour de l’année
jour de l’attente
jour de la touche des infinis
car
avant même d’être vus
ses proches
pressentent son cours
dans les affections qui montent





La voilà renversée
la voilà émondée
maintenant que le fond
    de la mer
s’est entrouvert
la voilà adonnée
à l’apogée des verbes qui effilent
la voilà livrée
aux œuvres vives de ses lointaines
    intimités
initiée par la certitude de l’heure
et de sa voûte discernée
la voilà
qui s’éprend
    des familiarités
dites sur la jetée
la voilà
qui se dépense
semblable aux jeux de sable
    des adolescents
elle       qui       certes
se dépense
mais qui ne cède pas
aux jeux stériles
sur son langage





D’abord
ce doute
sur l’indolence trouble de la mer
puis
cette liaison
avec les langues intimes
des êtres indigènes
et cela
dans une rencontre sans fin
avec l’espoir des voix
car le rocher et son regard
se rejoignent





Afflue
afflue sa fidélité
    à la moitié du jour
cette heure où les eaux
refusent d’avouer
la cause de leur tout autre
    couleur






Tracé d’orage
sans provenance
la voilà qui élève
cette voix devinée entre
    les vagues
cette voix grainée d’abondance
capturée dans la lumière
de ce mois de mai
    dessalé





L’aile de sa lumière
enfièvre le dernier jour de mai
présage d’un été
de verbes au singulier
de verbes venus à terme
de verbes à l’état naissant
l’aile de sa lumière
révèle l’union
du phare ancien
et de la maison au dauphin
    céleste





Non pas déversant
mais d’emblée
    présent
le môle de la rive droite
inspire la nuit
et sa charge d’oublis
à son extrémité
devenue invisible
aux êtres divisés
les vagissements du ressac
    se mêlent
aux certitudes de la mer




De la plus lointaine
des tempêtes d’automne
chargée des grains
énonciateurs
et portée par les voix
d’avant les vivants
de la plus lointaine
des tempêtes d’automne
invariante
elle et ses eaux
partout




Aucun
de ses mots
pourtant présents
dans ce midi désigné
    muet
par le vent et la lumière
    de l’hiver
aucun de ses mots
ne trouvent grâce
    à ses yeux
à ses yeux       déchirés
par l’amitié de la jetée
maintenant
plus que jamais affluant
ses mots irrévocables
transfigurent l’instant
celui qui unit l’étang
et son désir de mer





Sa fuite
leste
dans le bleu capricieux de l’heure
dans ce bleu
qui la possède
avec sérieux
sa fuite
n’est pas une absence
car       ici
l’oubli étant dissipé
seule
elle déverse l’éternité
du sable
sur la rime invisible
de notre amour




Aujourd’hui
en présence des eaux
de lait
de la nouvelle année
un titre surgit
poésie indivise





Assagi par les froids
de la saison sans phrases
le canal à présent
garde son sérieux
il la tient à distance
elle        qui       pourtant
de si près
s’ouvre à sa conversation





Elle connaît
ses couleurs de février
ses couleurs inoubliées
des touches de février
celles       qui
sous la dictée du vent
devancent le turquoise
elle connaît
ses filles et ses fils
de février
celles au parler sans fard
et ceux dont les appels
lui tournent le sang





Malgré l’adversité
du vent marin
l’aigrette cherche
l’arête extrême du rocher
cette arête
qui lui permet d’espérer
l’arrivée
du mot qui contient tout




Elle
mouette aimantée
par sa visée
sans cible ni flèche
elle
veine ouverte
pour l’instant
de ses visions







tu as vu
son ventre tendu
son ventre cintré
des vergetures
d’un avenir qu’elle veut
sans incertitudes

dans la permanence du canal
tu as vu
son verbe souvent
tissé d’invisible
s’adresser aux vivants
qui savent aimer
sa voie





Faite et défaite
par le tout venant
sa récolte
coulée de la cueillette commune
écoute déjà
l’impudeur
des futures pousses





À la pointe
inverse
du port et de ses preuves
elle vient
sur le quai des douaniers
elle donne foi
au dire
des filets délaissés

ses pas
en pointes chavirées
invitent à la danse
les amants inlassables
du canal





Ici       ouverte
déplacée       comblée
ici       étreinte
étreinte à cause des eaux
et de leur calme remontée
    de l’origine
ici
surpris par l’éveillante
tu prends langue
avec les étangs
celui du Repausset
et celui du Ponant





Aujourd’hui uni
uni
à l’horizon plénier
    de la Méditerranée
aujourd’hui uni
à l’indolente présence
de la dune et de la dictée
    de ses mots retenus
aujourd’hui uni
aux frises des tamaris
et à leurs langues autochtones
aujourd’hui
uni
unie
unies
unis



Brève
fugue en ré
que sa durée
lorsque le rocher
cherche le baiser
de ses arapèdes





Tu l’as trouvée
éveillée
aux substances saillantes
de la mer
de la mer autochtone
et non recommencée

Tu l’as trouvée
la voix creusée
les lèvres soulevées
par l’instabilité ancestrale
du littoral

Tu l’as trouvée
dévoilée
la face désornée
par sa lumière native

Tu l’as trouvée
celle qui
même obscure
ne connaît jamais
l’ombre







Toi déjà là
avant que l’automne
soit nommé par les anciens
hommes des marais
toi
inédite complice
des pluies de la nuit
toi matinale compagne
hors d’atteinte et pourtant
    attouchée
avec toi
debout au rendez-vous
unique de l’année
avec toi
tout à coup
nos regards touchent
le Canigou






Un pas de plus
en présence des strophes
    dépecées
puis déposées par la tempête
un pas de plus
vers l’énoncé venté
    de son nom
un pas de plus
à l’extrémité du passage
    des eaux
un pas de plus
et tu entends
sa voix d’enfant
à la fenêtre du vieux phare
un pas de plus
pour contempler
l’arrivée de la pluie
qui profère son phrasé
un pas de plus
en compagnie
de sa connaissance




Pourtant tirée
des sonorités d’ici
sa note de novembre
ne parvient pas à retenir
cette parole espérée
cette parole qui fête
les naissances

parce que tirée
des sonorités d’ici
sa mélodie
s’empare maintenant
des êtres de la mer

puisque tirée
des sonorités d’ici
sa mélopée
lance son appel
pour la vie
qui frémit







Au dire de son murmure
à la durée solaire
les grands jours
s’abolissent
au dire de son murmure
chaque jour s’offre
pour une origine
aujourd’hui son murmure
dit
que le port
privé de ses vents d’hiver
entend pourtant
son chant





Exaucée par la mer
la Croix du Sud
fille des écritures
accepte le défi
de la saison des froids








Une fois
le premier poème venu
tu apprivoises sa voix
entre le feu et l’eau
tu aperçois
son passage gravide
au mitan du canal
tu devines son inquiétude
entre les irruptions
de la rive gauche
et les commotions
de la rive droite







Surpris
par les eaux
aujourd’hui limpides
tu sais
que les premiers souffles
de sa présence sont
    proches
tu disposes pour l’accueillir
chaque circonstance
    du quai
tu précipites les rencontres
sans condition
contre la disparition
    des coquillages
tu devines les babils
de son verbe
sous les lignes de flottaison
des embarcations un instant
       assoupies
tu retiens la respiration
de la Tramontane
qui pour l’heure
se fait rare
oui
surpris par les eaux
aujourd’hui limpides
tu pars
épouser sa parole



Maintenant
    ouverte
exposée aux malices enjouées
    de la mer
elle pose sur l’espérance
une main possédante
une main
qui demande instamment
ses anneaux de lumière












PRONONCER, GARDER

2007






Elle
mêlée aux migrateurs
qui font halte
sur les salines
son regard intérieur
surgit
il surgit intact
il surgit guettant
le moment où l’indigo
des cristaux de sel l’éblouit
il surgit sidéré
par le désir de voir
il surgit à l’état naissant
puisque le monde
avec elle
fusionne sur les salines
elle
encore un moment
mêlée à la postérité
sans âge des migrateurs
elle
ici
mêlée
élève d'un chant
qui ne s’apprend pas






Placée sur l’avancée propice
des sables de l’Espiguette
elle parle
son dit trouble les gens d’ici
son chant suspend
les langages courants
à son parti
fait de brèves et de longues
le musicien s’associe
elle
là ébranlée et là-bas déportée
elle
un instant approchée
elle s’est dissipée



Ton pas
enfin accordé
avec la levée intime
    du vent
sur la passe des Abîmes
il suffit que ta main affecte
    ce tamaris
pour que tu la rejoignes
à bord de l’esquif esseulant
du passage du temps




Désormais alliée
aux insectes qui durent
désormais captée
par les certitudes des dunes
désormais
déliée du rocher
elle abandonne
le monde des particuliers
de ces particuliers
apeurés par les battements d’ailes
de l’aigrette qui tient sa promesse
elle
nouvelle-née


Ô temps adolescents
maintenant traversés
Ô temps adolescents
qui abolissent l’absence
Ô temps adolescents
passeurs de son appel
    sans langue
de son appel       auquel
troublé       pourtant
tu consens
alors associé    
à la sarabande des gabians
elle t’entraîne
vers le cercle de sable
    de ton amour

Par elle
depuis toujours attiré
vers les souffles nervés
    de la jetée
par elle
à cette heure
    visité
par elle
porté aux extrêmes
par elle
exposé sous son titre
par elle
le rivage       contemplé
tel qu’il était

Surveille l’arrivée de sa lumière
    aussi juste que brève
accueille son éveil
célèbre son premier verset
sonne
l’annonce de ses conversations
    d’avant l’automne
avance
l’heure de sa rencontre
    avec les courants
    de la mauvaise eau
choisis
comme elle aussi
le verbe qui inquiète


Lorsque son visage
s’altère
le poète recherche
les rafales graves
du vent d’est
celles qui soulèvent
les voix éprouvantes
lorsque ses sols
devenus menaçants
ensevelissent désir et mer
le poète tourne la tête
pour écouter
les frissons des roselières


Va
fidèle à sa voix
d’en deçà du langage
Va
affranchi
de la prose des oracles
Va
en compagnie du pin maritime
qui syncope sa mélopée
Va
avec du creux
vers la croisée
des souffles récités



Laisse voguer
sous le vent
la durée de son bleu
au plus près
de sa voix

Laisse monter
de sa gorge illettrée
l’épopée des
vendangeurs de mots

Laisse tourner
les danseurs qui se cachent
pour la retrouver
sous l’arbre à garder le désir
















Aujourd’hui       ridée
malgré son odeur d’iode
sans adjectif
aujourd’hui       ridée
mais attirée par la certitude
du lendemain non daté
de la mer
aujourd’hui       ridée
son nom déchiffré
sur la peau des nouveaux-nés
aujourd’hui       aimée
tu vois cette vague se démener
pour ne pas devenir univoque


Hors de portée        de sa voix
de sa voix
pourtant prenante
de sa voix
perdue pour cette fois
dans l’épreuve du temps
    ouvert
hors de portée
de ses opérations
d’avant le feu
hors de la portée
de ses premières mélopées
tu l’entends maintenant
dans la flamme qui se fend


Le joyeux de la mer
jusque-là invisible
à l’instant te saute aux yeux
guetteur énamouré
tu deviens cette grève
couverte et découverte
par les écumes intimes
    de l’étreinte
les ombres s’étant estompées
l’oiseau des lointains
peut
appeler vers le large
sa lignée du littoral



Imprévu
autant qu’attendu
il s’invétère
ce vertige de songes
et de sol gelé
il dure
ce vertige venu
des abîmes intimes
avec son pas sur
le rocher troublé
de la jetée




Une fois dissipé
le trouble des lagunes
fille prodigue de ses signes
elle te donne
à nu
son éternité têtue
son éternité partagée
son éternité tirée
à même les récoltes communes
cette éternité       d’aimer
malgré les voix contraires
des oracles




Séparé de son sein
aux strophes impromptues
le mot perdu
te saute aux yeux
ce mot perdu
et pourtant aperçu
sous la peau ponctuée
du poisson qu’on espeille







Lié à l’immobilité
leste
du lézard des sables
lié malgré l’adversité
de celle qui sépare
lié de continuités
indigènes
ici       lié
tu enlaces le large
et son heure vive



Dérange-la
derrière les rochers
révulsés de la jetée
dérange-la
elle
lumière frisante
qui pénètre la parole
dérange-la
celle
qui donne ses faveurs
au chant une seule fois
prononcé
oui       prononcé
puis pour elle
à jamais gardé



Les senteurs de la mer
sont à présent revenues
d’un geste cru
elle te prend par l’épaule
tes peaux s’inversent
le port s’incline
deux algues sœurs
suffisent
à célébrer l’instant




Attiré
par les jeunes rameaux
du tamaris
qui se souviennent de leur violet
il attend
ce regard de la mer
celui d’avant la sortie des eaux
ce regard de la mer
qui unifie
le garçon au tamaris
avec l’instant
de sa mise au monde






Voici
l’avènement estival
de l’autre voix
celle qui voile le monde
puis le fait
devenir vrai
voici
les prémices espérées
de la saison qui prie
voici venue
la dispute
avec les verbes qui divisent




Même maculé
des eaux limoneuses
et sans mémoire
le môle maintenant
attend son événement
dans l’ombre du vieux phare
tu vois les épiphanies
de sa lumière d’hier







Toi
adepte des arrêts
sur la jetée
toi
enfant des vents
advenu au moment de la parole
propice
toi
attiré par l’acte dépensier
de la mer qui ne passe pas
toi
complice des crabes
et de leurs graves chorégraphies


















Annoncée sans croyances
annoncée
par les caresses insolentes
de la mer
de cette mer
indifférente au râle des rochers
placés contre son avancée
annoncée échancrée
la voix poussée à ses extrémités
annoncée
sous le vocable vulnérable
de la vie
annoncée aussi éphémère
que le vol d’un poisson
de ce poisson qui fuit sa finitude
de vivant
annoncée improbable
au centre de la roue
et pourtant rencontrée
dans l’assemblée de ses rayons
annoncée
annoncée
annoncée








Voici l’instant
de la remontée
des lumières natives
voici venu l’écart
avec les cordages qui vibrent
voici la suite des voyelles lestes
des hirondelles
voici le contre-chant du vent du large
celui qui sait tenir tête
à l’écoulement tenace
des eaux du canal royal
voici le soulèvement
des mangeurs de voix
et leur mémoire sans âge


Après
du temps        trop lourd
passé du côté des tourments
retrouve ce tamaris patient
ce tamaris qui
pourtant près des tombes
ne cesse d’attirer les songes
    nouveaux-nés
elle et ce tamaris
complices de l’instant
elle et ce tamaris
maintenant si proches
de leur premier cri


Elle        là
puisque l’instant des paroles premières
devient plus sensible
elle        là
puisque notre rencontre
près du tamaris des tendresses
ne nous sera pas ravie
elle        là
puisque les sèves des syllabes
sont sur le point
de surgir




À cause de l’appel incessant
des sables
qui accueillaient ta course
    énamourée
elle te fait maintenant entendre
ce phonème fossile
de sa langue mère
aq’wa
aq’wa
aq’wa






Sorti des troubles de la nuit
le solitaire du matin
se tourne maintenant
vers sa voix qui se tend
sa voix
entravée par le vent
sa voix
qui porte à son comble
le combat entre
les mots du temps
et
les mots de l’amour


Les pieds ancrés sur
l’une et l’autre rive
affranchi des querelles
à la salive méphitique
la brume de la mer
ayant maintenant
privé les passants
de leurs palabres
pourtant nécessaires
tu sais
que même éloignée
sa voix sera demain
mêlée aux craquements
des marais salants



Approuvé
par les pensées étales
    de septembre
tu rejoins à présent
ce loin
au-delà des rochers différés
    de la jetée
ce loin
non pas lieu mais moment
celui de l’alliance des eaux
et de leurs fables inlassables




Ce soir
le chat noir est passé
hiératique
sur la pente oblique du quai
avec le couchant
le vent est tombé
mais son chant persiste
maintenant que s’unissent
le passé des nuits d’été
et cette lumière
d’immédiate éternité





Même voilée
par ces nuages d’équinoxe qui
même tenaces
n’atteignent pas la mer
sa voix de novembre
s’éveille
dans cette nouvelle brèche
débitée par la dernière tempête




Il est déjà là
le mot de nuit
celui qui attend
l’offrande d’une voix
pour surmener la mer
il est déjà là
le mot d’abondance
celui qui affranchit
tous les mots qui l’approchent
il est déjà là
le mot d’aussitôt
celui qui attise
la substance blanche de l’instant






À temps
éprouver à temps
les pensées irisées de la jetée
puisque ne font qu’un
l’imminence du charme
et l’axe brave du soleil




Pluie négative
pluie qui alanguit
le discret aujourd’hui
pluie avec son participe
pluie qui dit
l’inceste du sable
et de la vague




Il coule du temps vert
de cet air
battu par les ailes des
mouettes qui se querellent
dans le sillage nourricier
du Marinette-Guy




Maintenant parvenu
sur la langue extrême du littoral
maintenant secoué
par les percussions des odeurs
de la mer et du roc
maintenant confié
à la seule lueur
de son regard intérieur
il survient maintenant
ce moment du sacrifice des mots
celui où les plantes complices
ne nous accompagnent plus





Au-delà
des apparences du port
la parole ne dort pas
elle bat ses accords
aux chocs des carènes
contre pontons








D’abord
endurer l’indifférence digitale
    des dunes
d’abord
accepter cette complicité avec
    l’absence
d’abord
ne rien avoir de sa durée
    pourtant déjà donnée
d’abord
abandonner au vent des Dames
l’impatience stridente
    d’être tout
d’abord
savoir soulever
la parole des algues
et découvrir son iode
dès son début



Déjà là
déjà tenaces avant le temps
avant qu’elles se laissent nommer
par les hommes de la mer
les jeunes algues de juin
dispersent leur senteur
jusqu’aux êtres séparés



Après offrandes
houles et souffles
le jour
devient soudain sensible
à la mélodie du dedans
celle qui sépare
du siècle qui inquiète
ce jour
maintenant s’abandonnant
ce jour
d’un janvier singulier
ce jour
tout entier célébré
par le jazz de la vague
qui déroule son phrasé




Malgré cet arrêt
de la cérémonie des heures
de la mer
malgré ce temps immobilisant
la lumière irrimante de mai
autorise maintenant
son recommencement





Puisque la cadence liquide
du glas
appuie et lamente
puisque le canal
contient
les impatiences muettes
celles qui doivent pourtant
déconcerter la mer
puisque l’heure du verset
et l’heure du rêve
ne se querellent plus
puisque la seconde peau
du mot vivant
vient d’apparaître
maintenant
tout monte





Cordages abandonnés
à la jouissance des eaux
ses consonnes       ce soir
jouent double crescendo






Malgré la persévérance lascive
    des vagues
elle ne parvient pas
à dévoiler la valeur
    délavée
du bleu d’aujourd'hui
ses vocables affleurent avec peine
sur les dalles du phare
    délaissé
humeur montante
qui s’empare de la matière
    de la terre
elle dicte ses gestes
aux traducteurs de la langue
    des eaux


Une fois la
défense du port franchie
ses pensées du large
donnent la chair de poule
enveloppée d’avenir
son épreuve est perçue
à l’œil nu
sur le soir révélée
c’est sa voix qui
révulse les regards
le port       alors
n’a plus d’ennemis


Mal dévisagée
sur le versant innocent des sables
elle se démet des marottes
    de mai
qui célèbrent
    leurs noires féminités
au vu et au su
des silhouettes moites de la mer
son onction du matin
ne délivre pas sa bouche





Les humeurs réclamées
de la mer
égrènent ses vocables
et leurs sels versatiles
après l’orage
le labech s’étant levé
tout est prêt pour l’acte
le passé du sable
et demain deviné
conversent à l’unisson






De l’intérieur
interrompue
par la double faille
de la nuit et de la mer
qui se tait
cette impatience mutinée
disparaît
grâce à l’arrivée soudaine
de ses idiomes
qui secouent























































STROPHES AUX ARESQUIERS

2010









































Chorale sans partition
la procession des ceps
dévale sur la grève
à l’approche des tamaris
elle place son attaque de la parole
venue avec ce vent du large
une voix dévariée
entaille de sa clé
l’arbre qui a flotté




Elle est toujours là
cette matière lagunaire
celle qui ne connaît pas
la pensée verticale
son fond est éphémère
il laisse soupçonner
les parlers de la pêche
    à l’épervier
elle est toujours là
cette matière syllabaire
celle qui charge de possibles
chaque aiguille de pin






Son visage incisé
par la passe néfaste du canal
le marais des Aresquiers
ne cicatrise pas
désormais divisé
il envie les dérives et les rêves
de la roubine
marais des Aresquiers
les femmes des sables
ne t’oublient pas
demain te verra intact





traversant le bosquet d’azeroliers
qui sublime l’instant
puis      là      aussi
affilié à la lumière première des genêts
et       là       encore
surpris par l’adverbe crissant des salicornes
là demeure le vivant des étangs
parler de ce passage
il ne le demande pas









































































PAR LES FONDS SOULEVÉS

2010




















































À chacun de ses versets
issus des plus grands fonds
la mer vient
elle vient méconnaissable
elle vient précédant
le temps
elle vient
luisant depuis son origine
celle qui précipite
à chaque rencontre
avec le littoral
la mer éprouve sa voix première
éprise par le désir des sables
à présent
la mer vient
















À peine devinée
adversaire du sol
présence       pour le temps
nécessaire
l’ombre ne pèse pas
sur les roches de la parole
ombre et fable
complices de l’instant
ombre sans face
    ni autre
ombre portée
des chants d’enfants
en avant du soleil




Calme       échappé
puis
pieds brûlés
aux sables de l’enfance
son pourquoi d’aujourd'hui
s’assourdit sur les salines
ramendé par le doigté bleuté
du pêcheur
le filet n’égrène plus
que des notes contraintes




Traversé
et aussi escorté
par du temps soustrait
à sa durée
l’individu attendu par
les muges
ne sépare plus
l’avant de la mer
et sa voix d’à présent





Invisible
et pourtant là
sur l’aplat du rivage
il ne se prête pas
aux meurtrissures du Mistral
décelé naissant
parmi les mailles et les nœuds
il passe       à présent
cet espoir imprévu








Après le coup de mer
d’hier
la lumière encore frêle
ne parvient pas à établir
le meilleur du jour
l’horizon devenu probable
malmène maintenant
son adverbe de temps
pourtant noirci
par les fonds soulevés
le sable d’ici
ne déparlera pas



Délivré des froids
de la nuit
il frémit
ce bois des barques amarrées
à l’éternité du quai
mêlées à la lumière
qui tranche
les senteurs d’iode s’attardent
seul mouvement
des notes d’air
battues par les mouettes





À cet instant nécessaire et
juste
de l’osmose du canal et
de la mer
elle tressaille

à cet instant décelant
qui soulève les êtres vivants

à cet instant
trop vite recouvert
par les eaux trop verdâtres
ces eaux privées de leurs
certitudes
qu’elles passent
ces eaux si lourdes de durée
que survienne le torrent
qui ne mesure pas
le temps












Ce matin
la mer monte
ici        s’unit
l’écueil à
l’éclat qu’il invoque
à son respir profond
le traducteur répond
là-bas
sur les lèvres des vagues
les mouettes       en foule
griffonnent
d’ineffables divinations




Soudain s’est ouvert
l’horizon de la mer
le couchant       dès lors
dément tous les carmins
à l’opposé du Golfe
si proches
les Pyrénées écrivent
leurs mots croisés







Aujourd’hui la jetée
sépare
et aussi nourrit
oui       sépare
puisqu’il n’y a
qu’un seul soleil à partager
sur la jetée
oui       nourrit
malgré ce mulet mort
rejetée par la mer





Les cordages sont là
mais ils n’amarrent pas
seule       l’heure
à son zénith
achemine de jadis
la lumière irisée
des anciennes coulées









Elles durent
ces basses eaux
elles durent
et leur durée dévoile
sans pudeur
les simulacres à sec
des crustacés





D’emblée débaptisé
par les embruns
qui oublient le rituel
voici le feu de port
à présent effacé
jusqu’à perte de vue
la mer       cette inconnue












Unie à son origine
l’hérésie d’aujourd’hui
ne fait pas comme si
un seul désir l’avive
s’inscrire
dans le premier serment
scellé sur la jetée





Sous la texture troublée
du ciel et de son blanc
le temps est en avant
sous la rencontre
des eaux saumâtres
et des eaux de mer
il n’y a pas de place pour
l’entre-deux
sous le désir du phare
indifférent
la lumière se refuse








Maintenant que les
vertus
ne sont plus sous le vent
il s’invite
l’instant qui tourne
l’instant de la vague
qui ne veut pas
quitter son creux
l’instant qui ouvre
à l’autre temps
celui du rendez-vous
de l’eau et de ses peaux



Les connaissances du matin
étant passées
le jeune temps
demande à être porté

dans ce désir du corps à corps
la durée diminue son emprise
demain
les rythmes de la mer
seront harmonisés
avec la marche de l’enfant





Puisque la mer
donne prise et que
port et palmes
laissent passer la douceur
du milieu du jour
elle monte       alors
la voix de l’arrière-gorge
celle qui ne dira rien
sur les étraves à venir
mais qui d’ici
te souffle tout




Même à demi endormie
elle n’a pas abandonné
l’attrait
des suaves odeurs
de ses eaux d’équinoxe
dans l’immobilité déjà
dépassée
les sables       alourdis
de trop de pluie
entament
leur plainte étrangère





Amarrée à regret
son mât
toujours là
prendra-t-elle le large
cette barque Espérance ?
Ils furent pourtant grands
ces thons agonisants
mais trouvant la force
de refuser son pont
ils furent pourtant gais
ces pêcheurs de soupirs
partis avec elle
pour ameuter la mer


















Tu le touches autrement
cet instant déserté
par les êtres de la jetée
cet instant
longtemps inespéré
par le plongeur
et ses compagnes
cet instant
de l’étendue absolue
des eaux muettes de la mer
lorsque la montée des troubles
dissipe la durée
et que la certitude du sol
soudain
s’est dissoute
















Sauf-conduit
aujourd’hui
pour sa note d’attaque
descellé sur l’oblique
du quai
l’anneau n’approuve plus
l’étreinte de ses amarres
celles qui       pourtant
veulent sortir
des attentes grinçantes
puis       possessif
le soleil avec son acte
délivré de sa puissance


Entendu au-dedans
il est là
ce mot de sel et d’eau
qui n’est plus séparé
de son origine
ce mot intégral
et pourtant tellement énoncé
il est là
encore préservé par la gangue
de sa naissance
espoir d’un autre sens
il s’offre sans frayeur
aux chorales des flots



Malgré le temps
et ses magmas d’intimités
coule la vie
ici
sous les pontons insoumis
de la rive droite
ici       la vie
réconciliée avec les eaux
qui érodent les origines
ici       du silence
maintenant que le vent
manifeste et suggère





Alliée
à la poussée des hautes eaux
de ce février sans pareil
la mer
lance ses justes injures à la jetée
conquérante des mots immobiles
sa voix n’est plus captive
elle dit son appel d’impératifs
pour d’incorrectes conjugaisons





Ombilic des eaux de mer
et de leur menace d’oubli
le golfe d’aujourd’hui
aspire les sables à venir
sur cette côte
jadis réfractaire aux litanies
des habitudes
les airs qui subliment leur saison
déterrent d’inédits vocabulaires





Ce matin exhalante
ce matin transparente
la mer
t’offre le sable de ses fonds
qui tremblent d’innocence
au loin
s’entendent les rapsodies
des êtres de midi
à la surface grave
du golfe qui soupire
il ne s’efface pas
le sillage du navire brise-cœur





Est-ce un cap intérieur
qu’ébranle la bouée du large ?
Au vif de la question
s’abolissent le signal
et la course vers ce cap
Il n’y a pas eu de départ
pour le veilleur d’espérance
son voyage est en cours
dans ces eaux qui l’émeuvent




Donnée de l’extérieur
survolée des flamants
derniers-nés du printemps
se dissout
l’heure méridienne à la recherche
de son bleu d’outre-mer
extrait du monde littoral
le couteau ne dit mot
alors
dans son écart
s’écaille la parole
abolie à midi






Offerte avant le don
ouverte aux horizons
l’éphémère fleur de mer
s’éloigne de sa fin
cette nuit
déchiffrées par les fées
les lettres de son nom
briseront la lignée bienfaisante
du phare





Pressenti sous les vents
    du soir
l’improbable qui vient
apaisera les frayeurs de l’enfant
établi sur des sables
devenus incertains
l’amer se dissimule
au regard du marin
même au plus fort de sa
    protestation
l’orage ne fera pas taire
l’affirmation tenace
du tamaris de printemps




La côte est-elle toujours là ?
Sur quelle de ses faces
le récitant
au vent donne-t-il prise ?
L’amarante du rocher
pourra-t-elle encore s’altérer ?
Et ce toucher de l’instant
devra-t-il s’éloigner ?





Elle est bien là
l’heure qui rayonne
mais ils manquent
ces mots mâchés de la mer
il tarde
ce temps qui déporte
ce temps de la criée
    aux onomatopées
qu’elle dure
cette heure sans qualificatifs
car elle va donner
la cadence du chœur






Par instant apparent
l’angle du phare et de la jetée
écarte tout calcul
désaxés par les basses eaux
les rochers de la petite mer
refusent toute avance
algues pesantes
et brume du matin
tardent à s’émanciper
pourtant
humeurs des sables et
pleurs de mer
maintenant coïncident





Dans l’épreuve qui dure
la rêveuse de la dune
laisse couler
une poignée de sable sec
sa vie n’est pas un songe
elles sonnent
ces syllabes pincées de la gaieté






Combattant le contre-courant
les mouettes
cherchent à se combler d’espoir
ici
privé de ses premières berges
le flot charrie ses pertes
là-bas
fragments inachevés
Cévennes et Causses
hésitent à médire
de leurs schistes et de leurs granits




À l’écart des frasques
du littoral
l’étang retient sa plainte
lancés sur tous les tons
les mots des anciennes joutes
résonnent encore entre les pontons
arrachés aux légendes des sables
les kyries en fausset
crissent sous les dents
des infidèles de la jetée






À la proue du Marie-Julie
il passe cet instant inédit
cet instant percevant
les coups des yeux
qui veulent naître
à la poupe du Marie-Julie
il dure cet instant des
lettres incrustées
à même la partition du quai
dans le sillage du Marie-Julie
il soupire cet instant
des langues hors du temps
qui cherchent leur partage




Dans ce calme sonore
d’avant l’orage
impatient
entre étang et mer
le littoral
espère des pourparlers
compromis infinis
pactes évanescents
qui vont d’une saison
tracer la destinée




Le port
s’étant maintenant rapproché
la lumière du ponant
peut parler ses langues du dedans
visage troublé
par une seule vague
l’instant saute à la vue
même élimé par l’épreuve
du vent
impavide
le vieux gréement
époumone ses rapsodies




Cahier des intensités
du solstice d’été
l’aplat de la jetée
offre de l’instant le feuillet
alphabet pour nouveau-né
les déferlantes maintenant
familières
et pourtant séparées
refusent le verbe
qui profane leurs effusions





Au pied du mont de sel
dans la bonté de la matinée
les hommes des salins
sont assemblés
en langues graduées
ils parlent de la dernière coulée
celle qui altère
la vérité du blanc
en langues dissolues
ils disent l’éternité du désir
celui qui a vu
la terre de leurs rêves
en langues scintillantes
ils annoncent ici
l’insurrection des sels
















Couvertes par l’ordre sonore
de la mer
couvertes et pourtant entendues
les syllabes du matin
se rassemblent
pour le soulèvement
initiées par les tourbillons
des algues et des sables
elles savent que leur temps
est compté
syllabes du matin
fragiles vocalises
il n’attend pas
l’instant où vous pourrez
inverser l’horizon
















Homme de la jetée
homme des bonnes extrémités
toi qui conçois une demeure
à chacun de tes pas
devras-tu la perdre de vue
cette voile à présent
séparée de ses parages ?
Homme de la jetée
homme des brèves éternités
te sais-tu l’invité
de l’hippocampe étoilé ?





Dans le calme de l’été
l’étang
cache son commencement
lentes à se dissiper
les brumes de la mer
barrent leur alphabet
au-delà des salines
déjouant tous les simulacres
la terre se craquèle






Tant que
lagune et mer
sont encore confondues
il contracte
ce charme béant de l’aube
tant que
les créatures du môle
ne dévoilent pas leurs noms
il divague
ce toucher bleuté de la brume
tant que
les trahisons de l’autre rive
ne deviennent pas nécessaires
elle perdure
cette pensée innée de la jetée
















Dépouillé par la pluie
à demi éperdu
le port éparpille ses attributs
courbée par le regard clinique
des canards
la distance est abolie
sorti de son intimité
l’informulé
force vent et voile à s’attarder
à la pointe extrême de l’estuaire
l’impatient pince l’instant
saisie
la fin inspire un possible
commencement



Rapprochée
par l’attrait du premier regard
Tramontane ayant soufflé
la côte est retournée
vue du large
sa ligne de vie
ne devient pas un rêve
elle s’amenuise
cette côte-lido
tolérée par les eaux
et les vents littoraux



Captives
des dissonances du matin
voix et mer cherchent leur hauteur
elles aspirent
à l’expérience du seul silence
plus tard
au loin
deviné dans les gammes du golfe
le souffle d’un dauphin



Au rendez-vous des mâts
du vent et de sa voix
elle n’est pas venue en vain
dans la ruelle plein nord
celle de la façade aux volets
    sifflants
les rafales de sable étaient déjà là
sous les poussées
sous les giclées
les peaux des mots sont révulsées
à la croisée du port et des pontons
à leur insu
passe le temps des pratiquants
    de la rencontre





Penchée sur le cahier
des journées enjouées
sa main ne décrit pas la mer
fidèle au rendez-vous
de la terre et de ses limites
elle retient le trait
le trait idéal
et pourtant désiré si tard
le trait devenu
chant partagé avec les êtres
qui ne laissent pas de traces



Invitée tardive du vent
émerge maintenant
la lumière d’hiver
sous la frénésie des rafales
les verticales sont abolies
à l’aplomb fragile
de l’ancien phare
le présent peine à s’affirmer
ignorant la hardiesse lassée
des rochers
la mer       tout près
module ses humeurs









































































LA MER, PRESQUE

2011




















































Commencée sous le vent
à la strophe en suspend
c’est le scherzo des flots
qui donne le tempo
poursuivi grâce au vent
le verbe du ponant
éraille les reliefs
lettre inachevée
les rameaux du mûrier
arrachés par l’orage
raturent le rivage




Par la grâce revenante
des galets des Costières
la cadence se manifeste
à cœur battant
dans les vignes déjà vendangées
elle devance
l’arrivée des syllabes
oreille tendue au Levant
la strophe      maintenant s’enfante
dans les saccades lointaines
de la mer





Débuter
la ronde énamourée
par ce clapotis
d’un automne à demi-mot
puis
sauter dans cette marelle
tracée sur les avancées
à peine devinées de l’autre littoral
alors
le dogme de l’analogue abandonné
découvrir les alphabets submergés
des algues émigrées



Serait-ce un salut
que t’adresse ce poisson
qui perce sous tes yeux
la surface des flots ?
Et ces cercles d’espérance
qui s’attardent et qui tranchent
sur le reste étale de la mer
seraient-ils le signal
d’une seconde apparition ?







Sous les brumes du soir
puisqu’elle n’est plus suivie
et que le port
ne cache plus sa profondeur
elle revient
sur les pas dissipés
de son après-midi
sachant trouver ici
la certitude humide
des minutes d’éternité




Sa hanche
tant de fois suivie des yeux
elle manque maintenant
la dune affiliante
forme fétiche du navigant
elle a longtemps guetté
son arrivée au port
qu’elle ne tarde pas
la prochaine tempête
celle qui donnera à la dune
sa douce renaissance





Aujourd’hui presque inerte
la mer       en mi bémol
privée de ses proximités
aujourd’hui       en demi-teinte
l’étang
soustrait de ses intensités
aujourd’hui
comme à la peine
le port
lassé de l’immobilité du quai
aujourd’hui       pourtant
cette risée d’espoir
sur les premiers passants
de la jetée



Un souvenir de l’aube
chemine sur la lèvre du littoral
présence étale du levant
l’étang de Méjean
espère l’avance troublante
de la mer
celle qui ouvrira
le grau de la gaieté
la journée désirée
l’alliance frêle des eaux
qui refusent le couchant



Même alourdis
par leurs artifices
les corps n’effacent pas le port
Esseulée        à moitié immergée
la nacelle aux tritons
témoigne d’une perte
Dune et vent
à présent séparés
la douleur desserre son emprise
Aux fleurs des sables
et aux étangs
un soleil convalescent
mesure ses faveurs



Sur la faible levée
du rivage vaincu
les jasmins ont fleuri
Dans l’étirement
des nervures du jour
l’oiseau tardif
cherche sa hauteur juste
Médiane de la mer
qui à son insu s’abandonne
un soleil perverti
barre les prétentions
des Causses et des monts



Leurs pas accordés
malgré ce vent
qui dément l’hyménée
les amants renversent le rivage
leur passage
fut une opération
sur la finitude des sables





Dès l’aube
le monologue s’attarde
dans la baie devenue bouche
bouche qui mastique
la durée de la note devenue
    liquide
bouche qui réprimande
l’intempérance des basses
bouches aux lèvres meurtries
par les saillies de la mer









Décriée par la pluie
la mer       aujourd’hui
délaie son gris
sous les hachures
du quai et de la jetée
aucun motif ne s’affirme
en dehors de l’ébauche
la bouche du port se tait
redevenu végétal
sous l’emprise liquide
le papier dissout le moindre trait




En cette soirée du solstice d’été
la mer n’est pas en guerre
avec l’amas usé
des roches de la jetée
À gestes contraints
l’ancien pêcheur
désarme son canot
Dans les blancs fils d’araignée
accrochés aux filets
l’heure laisse filtrer
ses pincées d’intensité





Déjà avancé sur son orbe d’été
soleil dicte son ordre
aux ombres rebelles du sol
soleil sanguine l’aura du sable
qui tressaille
soleil sépare
la mer de ses humeurs
soleil éloigne traces et pas
de leur union pourtant nécessaire




Il se forme
ce ballant
de suffocation à invocation
il est graveur
ce ballant du cœur à l’extérieur
il dure
ce ballant de l’une à l’autre mer
ce ballant
en cercle sur le sable
ce ballant
sans aube ni crépuscule
ce ballant
ce ballant
ce ballant




Les sels de mer ont déposé
deux auréoles
sur les épaules nues
de la navigante
dans la lumière confuse
du couchant
les sels de mer certifient
les épaules nues
de la navigante





Dans l’artifice de l’épi
qui injurie ce littoral
le battement des mots s’étouffe
Sous l’instance mortelle
du couteau du pêcheur
l’os est tranché à vif
sur le pavé salé de la jetée
l’acte coutumier a rougi l’instant









Tôt venues
les voix envahissantes
lancent leurs saccades
dans veines et navires
le cap passé
l’une prononcée
les autres se dispersent
telles cendres
du volcan qui s’éteint





Là-bas sans âge
ici immobile
l’acacia des sables
accompagne tes heures
tes heures qui contemplent
tes heures qui enlacent
tes heures qui fugacent
tes heures de l’acacia des sables









Mutique       cette aube d’été
mutique et pourtant en puissance
de mots
paisible       cette aube d’été
paisible et pourtant
en puissance de surprises
cosmique       cette aube d’été
cosmique et pourtant
en puissance du plus petit soupir





La mouette       seule
échappe à la torpeur du matin
les bienfaits de la nuit s’évaporent
sur la crête des vagues
les gestes du vital
tardent à s’établir
mais la saveur de mer
est toujours sur nos lèvres










cette aurore proche du corps

cette consonne proche du corps

ces appels d’orgues
qui incorporent





Séparés de la sansouire
et de la sagne
ils font la guerre au sel des flots
pourtant
les sifflements du Levant
crispent toujours leurs téguments
malgré les révélations du Levant
ils font la guerre aux étreintes
de la mer et des étangs










Homme jeune
il marchait
dans la lueur disséquante
du soleil des origines
homme non arrivé
il œuvrait dans le faux jour
des moments qui ouvrent
pourtant        avec le temps
tous ses présents
se rapprochaient




Avant la première parole
du matin
il s’invite ce gratté d’éternité
ce toucher d’intensité
confident de l’éveil
il vient
ce battement de mer
elle invite à faire cercle
cette manière d’être ici
avec ses premières paroles
du matin
le récit de la vague devient certain





Ils résistent
ces raisins muscats
qui ne seront pas tous cueillis
elles apparaissent
ces grappes de présent
qui offrent leurs calmes agrégats
malgré la volonté du vent de mer
elle s’obstine
la treille thaumaturge





Avant tout
s’inquiéter de l’état de la mer
pressentir ses teneurs
au sortir de la nuit
avant tout
entendre ses va-et-vient
de lèvres qui s’éveillent
avant tout
être là
pour ne pas manquer
la médiation de l’autre mer






À moitié immergé
par les hautes eaux
il vibre encore ce cordage natif
délaissé par l’aigrette
pour les contemporains du port
il prédit de nouvelles oscillations
à tribord leurrantes
à bâbord délivrantes




Comme paralysées
par la lumière convulsive
du jour des Cendres
les eaux ne prêtent plus
leurs faces à la douceur du ciel
Rassemblées sur les tuiles
    chagrines
de l’hôtel d’Angleterre
les mouettes repues
entonnent leurs lamentos
Avec le flot repoussé
par l’étrave blessante du chalutier
le temps serre le cœur






Déjà manifesté
sur la digue du large
le jour est en avant
Secoué par la venue      imprévue
des courants contraires
le canoë zélé s’écarte de son erre
Tapi       jusque-là
près du rocher qui s’effrite
le rat du bord de mer
affronte à découvert
la durée d’une quête




Nature sonore sans écho
la mer
à son moment muet
résonne dans le corps
Vent et pluie pincent leur plainte
sur les câbles coupés
du cotre relégué
Vigie devenue saxophone
la colonne de l’ancien phare
exécute les diatoniques
de la tempête





Au sortir de la plongée
le blanc du goéland
échappe à l’ordre des choses
Égarée par sa longue veille
la veuve du pêcheur
échappe à l’ordre des choses
Sur le point de se défaire
la brume sur le port
échappe à l’ordre des choses
Son bateau désarmé
le vide du ponton
échappe à l’ordre des choses
Privé de son bosquet
le pin du Boucanet
échappe à l’ordre des choses




À l’à-pic du cap gris
la mer languit ses laves
les vapeurs       les soupirs
que lui tirent ses laves
à l’à-pic du cap gris
la mer veut brasiller
à l’à-pic du cap gris
des humains vont s’aimer




Il manque       cet attrait
du début de l’assemblée
de l’assemblée des palmés
présents à l’appel innommé
de la mer
À peine sorties de la nuit
les marges du rivage
éraflent les derniers arrivants
Indifférent au nombre
autant qu’à l’unique
l’ibis adresse à tous
le signe de l’envol



Apparu à contre temps
le clair-obscur de la mer
ne se laisse pas contempler
Sous les pas du matin
lorsque disparaît l’incertain
le sable du rivage
ravale les terreurs de la nuit
Même coupés de leurs arrières
ceux qui cherchent à discerner
avancent maintenant
vers l’unité du chant





Les portes de l’année
ayant été passées
penchants et tourments
ne sont pas oubliés
les sentirs à venir
étant à vif
nerfs et filets
sont à tirer




Sans motif
cette touffe de chiendent
a trouvé sa place
entre les pavés du quai
sans motif
l’ombre du tas de filets
se fixe pour longtemps
sur les moules fracturés
sans motif
l’homme au parler clos s’est levé
le cœur serré
sans motif
s’est levé






Sur le quai des douaniers
lorsque approche
l’heure de la rencontre
les démangeaisons du dedans
deviennent plus possessives
Exposées au mal des ardents
les peaux du soupirant
ne le protègent plus
des érythèmes de la mer
Éloigné de ses rivages
lorsque est venue
l’heure de la rencontre
le soupirant perd pied



Affrontées aux rafales
du vent de mer
les barques bavardes
font geindre leurs amarres
Le pont ayant tourné
la voie est libre pour le passage
des pêches espérantes
Chargé des pensées
de l’au-delà du large
le cormoran
ne trouve aucun abri




Derrière les débords de la mer
cette reprise du chœur
renversant l’instant
ce tremblement
qui annonce l’arrivée des vertiges
à cause du débord de la mer
ce banc de sable
à l’écart de sa place
ce banc de sable
à jamais irracontable




Pas une rature
sur la première page des sables
ce matin
Mourante dès l’avant-plage
une vague efface les traces
des pattes calligraphes
des mouettes
Attelé à sa traîne
le pêcheur de tellines
drague ses alphabets







Ici
nul besoin d’un surplomb
pour parlager la mer
c’est à même les sables
que se disent
les mots horizontaux
les mots des insectes des sables
qui réfutent les étoiles





Malgré la foi jurée
des sables et de la mer
les sirènes de l’hiver
seront-elles au rendez-vous ?
Alors qu’approche ce midi
celui de l’heure du soleil
la lumière s’éloigne-t-elle ?
Pourtant       voici venir
l’aigrette et son toupet
pour surmonter
l’infidélité de l’instant







Sur les portées de sable
formées par la mer basse
les noires       soudain
s’endiablent
Échappé des réseaux
qui enserraient sa course
s’élève à présent
le parler pur de la Camargue





À peine le pont traversé
émergent sur le quai
les gerçures tenaces de l’âge
sous l’écorce meurtrie du tamaris
se grave maintenant
la sentence des sables
déjà entendus au loin
ils augmentent sous la tempe
ces battements du sang









Fulminant
le chemin qui mène
à la fontaine des rendez-vous
incisant les grands pins
les vents       stridents
publient la parole comminatoire
    de l’amante
lorsqu’il double le pas
ce n’est plus l’attendue
mais l’attente qui marche




À l’aube transparaît
tout ce qui est à faire
indécise autant que soumise
la lumière       pourtant
dicte à la dune ses devoirs
étendus sur le quai
ces filets du labeur
retiennent encore
des arêtes d’obscur








Courte et peu fréquentée
c’est le jour des travaux
dans la rue de l’amour
dans les âges des sables
les hommes       avec ardeur
ont creusé un devenir
à la rue de l’amour
au milieu de la nuit
dans le puits
l’eau de mer a surgi
rue de l’amour




Lassée d’offrir à nu
son étendue
la mer défend son angle mort
loin d’avoir épuisé
pers       azur       diapré
la mer accepte son gris banal
malgré le noir
la mer








Donnée pourtant sans condition
la lumière du Levant
ne révèle pas
les secrets des brisants
bien qu’établi
le jour ne délivre pas
les verbes à l’amarre
le soir
qui garde le mystère sur sa venue
accordera-t-il une voix à la mer ?


























AUGURE DU GRAU

2012




















































Grâce au vent
traversant
la patience des nuages
ne vieillit pas
éthéré plus que dilué
l’instant se rapproche du bleu
le guetteur de la jetée
sait       le premier
la promesse de la bonne vague





I ou peut-être aussi
leu ou teu
elles sonnent les lettres bâton
de la bouée du large
telles vagues et cornes
elles sonnent l’étonnement
    qui vient
ni signe ni sens
mais bien plutôt tempo
le tempo des regards
de la première rencontre






Attiré
et sans doute aussi inquiété
le petit garçon au bâton
veut aller toucher la mer
la mer
à présent presque étale
la mer
qui ne prête pas ses eaux
aux jeux des petits d’hommes
la mer
étrangère à toute liberté




Aujourd’hui asséchés
les sols des anciens marais
gardent le sel de leur naissance
le temps n’a pas de prise
lorsque mer et sable
entaillent l’origine
contre le sec et contre le cultivé
les roselières solidaires
dressent leur douce rébellion
aujourd’hui        à midi
le rendez-vous perpétuel est pris





Sa syncope et sa note
sont-elles nées de la même eau ?
De ses fibres brisées
les influx germinaux
peinent à se rejoindre
Les timbres de l’été
le matin sur la terrasse
tardent à se faire entendre
Révulsant l’argenté
des feuilles d’olivier
le vent       cherche
une nouvelle composition



















Assonance de la mer
ce chorus de clarinette
internise le temps
sur la ligne de vie
du voilier délaissé
un lambeau des courses passées
n’a toujours pas lâché prise
aperçu près du figuier
à l’instant le plus incisant de l’été
le bleu
des veines de la jeune femme
scarifie



















Pour conjurer la menace des mines
l’enfant pose ses pieds
dans les pas de son père
par l’ouverture du blockhaus
à moitié ensablé
l’enfant n’observe
aucune guerre imaginaire
seul vestige des violences passées
ces barbelés défaits
qui hérissent le rivage




Ici
le quai combat l’oubli
ici
le vent donne des doigts au temps
ici
se fait maintenant contingent
contre le vieux barquet immergé
les clapots serinent leurs sanglots
du côté laborieux du port
le marteau des ouvriers
cale des viatiques
sur la coque des chalutiers





Voici le temps des longues pluies
celui qui ensevelit les nuisances
des sables
voici le temps des étourneaux
spasme du bas souffle du haut
voici les pistes du maquis
en surplomb de la mer
les pistes aux pieds griffés
et aux tendons rompus
voici l’idylle
du soupirant et de la sauvagine



Dans les lenteurs de l’aube
le blanc du foc
n’est plus si proche
l’aigrette et la mouette
poursuivent pourtant
leur tutoiement
dans les torpeurs d’automne
le regard du rêveur
ne porte plus si loin
ciel et mer indistincts
suscitent autant qu’hier
les sentiments du tout





Sera-t-il reçu cet assaut fugué
des vagues sur le brise-lame ?
Le troisième œil de la sirène
pourra-t-il voir ce qui se passe
sous la patience du sable ?
Libéré par l’éclaircie de midi
le crabe des rochers
renoue avec son temps premier




Dans la pénombre du port
luit l’étincelle salée
des saisons qui surviennent
s’alourdit le non-dit
sur les revers terrestres de la mer
s’approfondit l’énigme
déposée dans les strates
des anciens littoraux
dans la pénombre du port
s’arme un vaisseau
de lumière paisible








Revenu sur ses pas
sans mesure
la fausse immobilité de la mer
retient l’homme de mémoire
il demande à la plage
cette grâce
qui jadis était là
il attend de la vague et du rocher
leurs refrains de baisers
il accepte       debout
que l’instant des sables
reste       à jamais
en suspens




Entravée dans les cavités
de la digue du large
la voix du fond des âges
cherche l’alliance des vents
    contraires
tapie dans la patience du sable
la plie       de passage
ne s’alarme pas
pour ce qui n’est pas encore là





Fuyant tous ses abîmes familiers
le requin-pèlerin
promet l’avènement d’un rivage
qui laisse en repos les choses




Hors de toute intention
vibre
cette attirance tenace
vers le reflux de la vague
qui vient d’accéder à son acmé
hors de toute intention
crispe
l’appel du large
qui ne demande pas son dû
hors de toute intention
dans le goulet du port
s’écoule du temps mort











Entre cyprès du Boucanet
et lèvres de la jetée
quelque chose s’est passé
quelque chose maintenant retiré
chose éprouvante et chose
    bouleversante
entre jetée et Boucanet
au tréfonds des journées
les traces de cette chose
ne sont pas effacées




Grâce au plein de la matinée
le lien des coques et des rochers
ne peut pas être questionné
sous les rafales du Marin
sol et ciel sont d’emblée certains
ayant renoué
avec les autres de sa couvée
la foulque passe outre









Au plus profond de sa plongée
le fou de Bassan
exaspère sa prise
du plus haut de son vol
le fou de Bassan
précipite les peurs
jamais en paix avec la houle
le fou de Bassan
sait pourtant
quel est le bon moment




Lorsque le soleil s’abaisse
le guetteur       solitaire
acquiesce sans faiblesse
à l’ardoisé du ciel
il n’attend rien d’un couchant
qui de tout temps
a fait pâtir les impatients
lorsque le soleil s’abaisse
seul l’instant qui dément
    le couchant
donne des couleurs au guetteur






À l’extrémité effritée du quai
l’homme du large marque l’arrêt
en équilibre fragile
il pressent
ce qui se passe à son insu
agenouillé sur les rochers
qui ne sont jamais secs
il disperse ses présents
à peine ressentis
en danger sur
l’extrémité impraticable du quai
l’homme du large
bonifie les jours à venir


















Tiens
l’aube s’est teintée
d’un mauve et d’un vert
qui lui vont à ravir
tiens
la mer n’a plus ce déroulé
qui nous la rendait proche
viens
allons retrouver
le Rhône et la clarté




Le sable tourbillonne
sur l’aire désertée
de l’ancien phare
incisant
Mistral a rouvert
les fractures de l’épave
familier des coups de langue
et de filets
l’homme de mer vibre
à cette présence qui l’appelle







Lorsque l’âge fait son passage
flamant sait confier ses ailes
à la bonne face du soleil
celle qui assèche
les ruses de la résignation
lorsqu’afflue l’heure
dévêtue de sa durée
flamant se laisse aller
vers l’imprévu à rencontrer




Entre dune et delta
la voix       rare       ne cesse pas
entre dune et delta
elle donne le ton
aux chœurs des séparés
entre dune et delta
la voix des sables
ne s’entend pas










Contre les trop fortes courbures
de son allure
la frégate fait front
insoumise à la domination insigne
de la nuit
elle sait les promesses de l’aube
frégate
sœur des vagues
fille d’alpha et d’oméga
tu ne cèdes pas
à la saveur du mauvais infini




















Parti
le port assombri
il frémit
le marcheur de la nuit
grâce à la persévérance des vagues
son pas s’efface
sur la page du rivage
passée la prise d’eau des Salins
il rallie
la course de l’étoile de l’Ourse
elle qui deviendra noire
mais qui       pour l’instant
l’irradie


















Par-delà les battements
au-delà des tourbillons
venue du fond des âges
la houle d’aujourd’hui
donne ses crescendos
son mouvement n’a pas de refrain
il contient
toutes les paroles à venir
paroles de l’attente dans les graves
paroles du révolu dans les aigus
par-delà les battements
la houle d’aujourd’hui
ensilence l’instant


















Ce matin       étendue
étendue comme jamais
ce matin
la mer installe de l’instant
la solitude
sous les secousses adverses
sa ligne d’horizon s’inverse
ce matin
l’homme de mer
navigue vers l’autre instant
celui où revit        l’exubérance
de ses commencements



















Le vent anniversaire
parcourt maintenant cette côte
où le temps n’a pas d’angle
au plus profond des plis
l’homme de voilerie
ne trouve pas l’oubli
avec les avocettes
et avec les guifettes
les femmes des lagunes
façonnent la substance commune
de toute chose




Le bon du jour étant passé
le vent d’orage étant levé
vague et sable
savent que leur rencontre
n’aura pas de retour
aux bords des lônes
et des marais en feu
se rejoignent des êtres
qui n’entrent pas dans le jeu







Déjà
sous le fixe et le froid
les eaux mères murmurent
déjà
à l’aval du canal
les sagnes immergées
reprennent leurs palabres
déjà la sansouire cicatrise
déjà elle retrouve son accent
déjà
pour l’homme des marais
la macreuse de l’avancée
apporte la becquée


















Malgré l’humidité
contre la bonté
le feu a pris dans les marais
fuyant flammes et fumées
le butor        à demi mort
abandonne à regret
les faveurs de son nid
fragment de non-dit
pourtant maudit par l’incendie
l’estoc de ce tamaris
ne brûle pas


Semblable
ce recouvrement par la vague
    du sable
semblable
ce battement par la vague
    du littoral rencontré
semblable
cette prégnance d’iode et d’enfance
semblable
l’appel et le répons des pêcheurs
    d’espérance
semblable
cette levée du monde dans le matin
    donné




Du fond des âges
la mer
a gravé son chant
au creux du coquillage
du fond des âges
sa  voix       inexorable
recouvre nos parlages
du fond des âges
houles et courants
délogent nos langages
du fond des âges
la mer       parfois
nous confond
dans son immense lassitude
du fond des âges
l’éclat de la mer outrepasse
l’ordre du soleil














Avec le reflux de la vague de midi
ce qui a tressailli se retire
déplacée par les rafales d’hiver
la dune garde pourtant
son ancienne attirance
rendu disponible à ce qui survient
le regard du marcheur
devance maintenant
les bancs de Terre-Neuve
dans la passe asséchée
de l’étang vers la mer
du temps s’est induré



















Voici l’instant d’agrément
des eaux de l’étang
et des eaux de la mer

Voici l’instant
où la fougue de la vague
suspend son déferlement

Voici l’instant
où l’appel du large
prononce son oui suprême

Voici l’instant
de l’inévitable rencontre
avec les êtres qui tressaillent

Voici l’instant
pour envier
la sereine désinvolture des sables












Déjà entamée par la mer
cette platée de la jetée
ici        s’est effondrée
là-bas       abandonné
l’ancien casier aux crustacés
résiste au cours bavard du canal
entre limons et sables fins
jubile
l’avenir déjà-là d’un Grand Matin




Résiste
aux attraits de tes silhouettes
qui dansent au-dessus des sables
chauffés à blanc
ne t’éloigne pas
des heures étoilées
de la journée en germe











Te laisseras-tu guider
par les divagations
des eaux du salin
délivrées de leur digue ?
L’eau de mer
deviendrait-elle plus rare
au cœur profond de tes présents ?




Comme surgis de rien
sur le ras du canal
canards et compagnie
courent à contre-courant
là-bas
l’indécidable couleur du sable
contrarie le regard
et révulse la voix
jamais au grand jamais
le familier des marais
ne pourra délaisser
leurs massettes qui enlacent








Pour sa peinture d’été
Languedocien a été déplacé
désormais l’ancien port
n’amarre plus de chalutiers
maintenant avivé
quelque chose a vibré
dans la mémoire du quai
bras tendus
bouche cousue
du temps s’avance
à rebours de l’amour




















Longtemps espéré
le vent d’autan a fait le vide
chez l’homme de lagune
dégagé des algues et des griefs
il cherche  
la lumière traversière
du jour anniversaire
cette lumière
dont la venue si souvent différée
lui ouvre maintenant
les martellières du monde




















L’instant de l’éclaircie
à présent obscurci
ce qui était devant
rentre dans le rang

Face au vent qui violace
le gabian       confiant
veut suivre son élan

À peine deviné
dans les aléas des nuages
le Rhône de Saint-Roman
n’a rien perdu de son aura


















Avec invariance
dans l’entrelacement
du filet de pêche
la baudroie fraye sa voie

Avec véhémence
l’homme au lancer
maudit       ici même
sa prise rebelle

Avec constance
les entrées maritimes
laissent le littoral
taché d’incertitude

















Les sortes de lignes
écrites par ces nacres incrustées
dans les ancres d’un autre âge
seraient-elles lignes de vie ?
Et ces herbes à épis
qui se glissent dans les habits
des amants qui       à terre s’étreignent
seraient-elles messagères d’utopies ?




Bien disposée
à l’égard des pensées du matin
la femme de la jetée
livre sa chevelure
aux volontés du vent
à présent engagée
sur le pont des Abîmes
semble lui apparaître
la part que le temps lui attribue
c’est en mer
qu’elle va rencontrer l’étranger
qui connaît ce qu’elle a fait







Toujours vivante
sur la glace de l’étal
une langouste lance son appel
de ses antennes d’avant parole
elle dévoile
ce qui demeure non-dit
toujours vivante
cette langouste sans refuge
n’augure pas un haut langage
mais dit ce qui finit




Dans l’été
les rochers ont changé d’intensité
mais la mer       elle       ne varie pas
sempiternellement
elle inaugure
l’allègre de l’instant
dans l’été
les thons rouges exécutés
la frégate s’enfuit
devant l’inéluctable







Attiré
encore une fois
par les sables mutiques du littoral
de ce littoral
vierge de sacrifice

Attiré
par ce bosquet
où la nostalgie va de l’avant

Attiré
par ces brisants
qui annoncent le bon moment

Attiré      Attiré       Attiré






















































D’EMBLÉE

2015




















































Dans les câbles du vieux gréement
le vent       dissonant
surmène son leitmotiv
après l’assombri et le meurtri
ce que la mer laissait encore apercevoir
de l’épave de guerre
n’est plus vu ni connu
dans le plus profond du bleu
un ballet de nuages
se déplace en grands jetés




Les touffes des tamaris d’été
n’ont pas toutes ternies
mais les insectes des sables
savent que leur saison est achevée
habitants insatisfaits
de ce rivage inaccompli
ils veulent revivre
la fête de leurs rêves









L’aube pourtant levée
les regards maintenant accordés
mer et lumière ne coïncident pas
malgré l’exhaussé du soleil
les branles de la bouée du large
restent indiscernables





Rosies par le Mistral
les salines du Repausset
renversent l’atmosphère
chargées d’intensité
elles réconcilient l’unité déchirée
du vent et de l’instant
et les nouveaux amants
qui sur leurs bords cheminent
reconnaissent alors
l’astre de leur premier regard










Grâce à l’audace de la vague
audace tenace
mais audace d’un instant
grâce à cette audace de la vague
l’enfant du front de mer
ose s’énamourer
sur le môle
dès lors devenu hyménée
le vent inéluctable
n’arrête pas l’arrivée de la rencontre
et de ses aléas




Là-bas
l’infracassable secret
du soleil sur les salines
avive les désirs
ici
ce voile de lumière
fait vibrer hommes et choses du port
au cœur
cette prégnance des lointains
et leurs touchers incertains






À contretemps des manières de faire
l’enfant montre du doigt le monde
il veut se diriger
vers où les sols peuvent trembler
vers ce milieu de sable et de silex
ce beau milieu
qui n’est pas un abri pour lui
au matin l’enfant n’essaie pas de sauter
par-dessus son ombre
il trépigne        à la pensée
des chemins qu’il pourra parcourir





Du plus inconnu de la mer
il survient
ce courant qui contrarie
les eaux hébétées du Vidourle











Dès l’aube de cette journée
devinée intranquille
un couple de sarcelles
passe outre





Cette lueur du soleil
qui vient de basculer
renomme les silhouettes de la côte
cette lueur        sans erreurs
stigmatise le rivage jusqu’aux Pyrénées
cette lueur
entre rousseur et lenteur
allonge le monde














Vent cinglé
jetée désertée
métamorphosent l’homme des marais
l’homme dilué
dans ce qui vient d’ici
l’homme de l’imprévu
qui une fois encore
avait préparé sa venue
l’homme comblé
puisque maintenant
mer et ciel consentent au même bleu




















Quai d’azur
le oui de la mer s’est assourdi
la brèche sur la coque du voilier
s’est élargie
sous les ultimes rochers du môle
lames et houles
ébruitent leur conflit
le pont ayant tourné
les eaux cireuses du chenal
inspirent aux passants
toute autre traversée




Carte sauvage
les reliefs du rivage
arpentent la lumière frisante
du petit matin
cheminement mieux que chemin
leur tracé dément toute destinée
au soleil de midi
sa carte évanouie
le marcheur se confie
à l’humeur de la vague






Exposées aux vents et aux vanités
les deux jetées         ne redoutent pas
la double sentence du soleil
elles savent apaiser
les disputeurs du passé
ces haleurs de filets
ces jouteurs de prophéties
opposées
mais l’une à l’autre assemblées
les deux jetées       certains jours
exacerbent la mer




Le service des sables
sitôt accompli
les voix de la pinède viennent
à la rencontre du Grand Radeau
Là        extase de l’assemblée
Là        à deux pas de la manade
dans sansouires et enganes
les voix en restent bleues








Tiré de sa coquille
par l’enfant qui le taquine
le bernard-l’hermite
rougit de sa mise à nu
égaré dans les rochers
il évite le labyrinthe de la gibbule
qui aplanit le temps




Avec la vérité de la jetée
lorsque du temps s’absente
lorsque du sol s’affaisse
le sable qui virevolte
fissure le face-à-face avec la mer
à trois pas de là
s’effritent les prétentions du brise-lame
sur le tard
le marin plante là son chagrin
puisque plane sur lui
l’oiseau de haute mer









Thalassa        Thalassa
les vagues d’aujourd’hui
ne le répètent pas
jamais recommencées
leur chant est étranger
aux langues installées
Thalassa        Thalassa
les vagues du passé
venaient des plus grands fonds
souvent laissés pour reste
leurs gestes coutumiers
s’obstinent sous les sables
Thalassa        Thalassa
les vagues à venir
doutent déjà du bleu
avec laves et feux
elles roulent au loin
leurs cris de mise bas













Sur l’étrave de la barque
abandonnée
les reflets des eaux foncées
enfantent les nuées
remous et contre-courants
retrouvent leur passé
ce temps
d’avant la futution du littoral
acte cosmique de conception du grau




Comblée
par la lumière totale d’été
la femme de la rive
ne parvient pas à dire
la part qui se retire
dans la mer
avancée jusqu’à mi-corps
elle veut maintenir
ce que les autres disent mort
à lentes brassées
elle nage vers cet horizon délié
qui vient à sa rencontre






Près du bac du Sauvage
une poignée de lauriers roses
renverse les regards
éraillés par le vent des Dames
les ramas de tamaris
attestent leur attachement
et les femmes-dauphins
devenues sédentaires
invitent à la danse
l’adolescent défait





















Malgré l’autorité du soleil
les touffes de saladelles
ont gardé les promesses de l’aube
venu de haute mer
le voilier
ne veut pas affronter
les choses de la côte
déjà faisant le guet
le familier de la jetée
scrute les non-dits
qui restent du premier abîme
dans ses arrêts secrets
il accepte ce qui advient
rose des sables
craquée par le chaos
















Sur les rochers algués de la jetée
la rencontre s’est déroulée
instant monté de mer
entre-temps touché de mains millénaires
une fois les rochers quittés
dans l’après-coup de la rencontre
les mots fourmillent
sur les pavés du quai




Sans prise
déjouant toute vue
à chaque pas qui la rapproche
la mer
donne d’emblée son large
à chaque pas vers l’extrême avancée
    de la jetée
le temps tiraille
ce nuage écrêté
cette écume jaspée
de la mouette
ce geste qui reste
sans prise
imminente
la mer




À la pointe de l’Espiguette
os de seiche te guette
à la pointe de l’Espiguette
scarabée sacré quitte le monde
à la pointe de l’Espiguette
peau et bientôt se confondent
à la pointe de l’Espiguette
la prose du monde se tait




Sur la mer qui moutonne
s’échappent de la nuit
les nouveaux murmures de l’aube
amateur de l’événement
le marcheur du môle
s’abandonne
à ce moment de venue au monde
le jour levé
l’eau sur le rocher
couvre et découvre
le baiser fidèle des arapèdes








D’abord ces sables piétinés
puis la mer
la mer et sa constellation d’éclats
puis        les oscillations
de ces coquilles qui se font
de ces fossiles qui se défont
puis        l’ancien phare
désinvolte autant que serein
soudain sur le quai
le coup de patte de ce qui n’apparaît pas





















Ils émergent
ces gestes journaliers de jadis
ces gestes de sable et de constance
là        déjà        desséchées
ces rares étoiles de mer
qui projettent vers les lointains
car c’est après le coup de mer
qu’apparaissent les bleus
au creux de la dune
d’où la lumière s’est échappée
l’amoureux attend son heure
plus loin        dans les marais
la lame sauvage du sagneur
déloge la macreuse qui couve

















À travers troncs et chênes du bosquet
rutilent les dernières lueurs
de la journée
Train qui file cet espace sans durée
étire chaque fibre du cœur
Nuit qui approche
ne couvrira pas
le blanc de l’espérance
Lucioles
laissent désirer la vitesse abolie




Dès l’arrivée        face à la baie
le temps est en suspens
à pas légers l’appelant
s’approche du souffle des dauphins
lové
sur cette levée des lèvres et des vagues
là où rien des choses du monde
n’est invisible
dès l’arrivée        face à la baie
seul sur l’immense plage ensauvagée
l’appelant reconnaît chaque galet






Jamais        au grand jamais
l’étang n’a dessalé
au couchant
ses ors et ses cuivrés
résistent à la nécessité de l’obscur
sableux        instables
ses fonds aspirent à l’immuable




Étang invariant
n’attends pas ton heure
maintenant qu’avec toi
les petits des mouettes
ont surmonté leurs mues
maintenant que pour toi
se lève
l’inaltérable fidélité du Mistral












Ciel inversé
qui se briserait
la saline est asséchée
de la vaste étendue
des cristaux prisonniers
aucune voie ne se réfracte
poussant ses assauts
jusqu’au fort de Peccais
le sec impose son sel
barques et canots
privés de leur milieu
prononcent une seconde mise à l’eau



















Du temps s’est attardé
sur les sables noircis
par l’hiver et ses tempêtes
la montée de la mer
a effacé
le galbe de la dune aux deux seins
ici passe Midi
dans son plus haut vol
puis le jour qui régresse
laisse deviner
la présence voilée des ganivelles




Caressé par ce vent des Dames
qui euphémise la peau
l’homme de mer
dit son oracle intempestif
il convoque sur le quai
les fossiles des anguilles
au large du Petit-Rhône
il rassemble
la descendance des dauphins
il donne à chaque vague
les noms des verbes à venir





À cadence cosmique
à meugles et à brames
la mer
engorge et dégorge
les caves de la jetée
ses assauts        staccato
laissent aux arapèdes
un temps de repos
ses déboulés de mots
sonnent contre le roc
fandangos et rondeaux




Dans la paix moite
du soir d’été
en bordure de la durée
les éboulements de la dune
annoncent la prochaine séparation
en bordure de la durée
les ultimes enlacements
du poulpe sur le bras du pêcheur
écrivent avec les encres à venir
en bordure de la durée
sur le tronc de l’eucalyptus écorcé
plusieurs traits pour espérer




Dénié par le bleu absolu de la mer
le bleu d’aujourd’hui
étale son aplat
Ligne devenue lame
l’horizon affile
les formes trop pesantes
des chalutiers qui entrent

















Même privée de ses dires
la jetée n’est pas vide
mêlé au vent du large
ce qui dure de la mer
donne encore de la voix
même éloigné
de ses premiers abîmes
ce qui dure de la mer
fait vibrer ses rimes
même divisée
ce qui dure de la mer
s’accorde
avec les divagations du vent
dans ce grand pin




Repoussant tous les verbes
les eaux de mer
aujourd’hui grossies
par les pluies d’automne
voilent et dévoilent
le fossile du rocher
ce complice compagnon






Thon rouge
premier fils des méditerranées
parle-nous de ta lignée
de ta lignée continuée
Thon rouge
rassembleur d’espèces
dissimulateur de descendances
Thon rouge
dis-nous la chance de l’avancée en banc
confie-nous tes noms d’abîme
Thon rouge
amène-nous vers les moments
où tu argentes la mer


















L’épais soupir s’élève
de l’amas de poissons
soudain lâché sur le pont du chalutier
dans grouillements et frétillements
s’entend la complainte
des espèces de la mer





Assaillie par le dernier coup de mer
la dune a laissé s’effriter
les certitudes de ses plus hautes touffes
sous la critique des vagues
sables et racines
ont cédé de leurs croyances
de leurs croyances
conquises depuis peu
contre le mouvant et l’accident











Serrées puis desserrées
par les spasmes de mer
les algues rousses de la jetée
rajeunissent leurs rochers
pourtant proches
de pêcheurs et passants
leur immuable mouvement
n’a jamais été vu
grâce au présent du soleil
algues et rochers
prouvent l’instant qui ne passe pas




Ce coup-ci
affirmée        plane
la mer laisse deviner ses hauts-fonds
ses tombants intransitifs
ce coup-ci
son horizon démenti
la mer décrète sa couleur inaccomplie
le ciel        alors        se mouvant
fait taire les mouettes







Son bateau
maintenant amarré
l’homme des limandes
pense à un autre commencement
une levée d’ancre
seulement dictée par vents et courants
un début de pêche
sans filets ni miracles
son bateau maintenant abandonné
l’homme des limandes
sait qu’il n’a pas rêvé




















D’emblée        là        nimbé
d’emblée         là        vibré
d’emblée
ce golfe aux regards de l’arrière
d’emblée
ce berceau ajointé à son ombre
d’emblée
cet appel aux grands jours à venir
d’emblée
cet air au plus-que-parfait
d’emblée
ce golfe         cet air
qui portent tempêtes et promesses
d’emblée
ce ciel qui a trouvé son style
d’emblée
ce golfe        cet air
qui contrarient ce qui vient de travers













Entre mer et marais
le soleil est tombé
entre mer et marais
la pénombre est tirée
mais la journée de joie
ne se laisse pas faire
elle garde brillants
les chants et les amants
entre mer et marais
la joie        éternisée




Auprès de pin et romarin
à même les sables
mouillés des heures étoilées
la douceur cherche à durer
auprès de pin et romarin
vibre
le fil du temps qui vient
auprès de pin et romarin
la mue de la cigale
a toujours été là







L’aube a déjà souri
là-bas sur les salines
ici le jour choisit
d’énamourer le port
midi n’advient ni ne retient
durée s’absente
sur les terrasses du quai
durée laisse libres
les amants aux index enlacés
dans leur commune main de sel




Malgré contretemps
et longs jours de vent
la mer reste émeraude
et le tranchant du phare
dépèce peau et emphase
des nuages mis à nu
et ces fils de la vierge
lumière d’un instant
parmi les mailles chagrines
des filets







Tôt venu
le devin du rivage
endure le vide laissé par la dune
qui a disparu
sans cligner les yeux
il déplore le plein
qui s’est défait
maintenant pieds nus dans le sable
le devin du rivage
s’avance vers ce qui n’a pas été dit
plus tard
parvenu au delta
il sera possédé
par ce qu’il ne parvient pas à quitter

















Te voilà       littoral
toi qui offres ce qui tient
toi qui dévoiles ce qui dissipe
te voilà       littoral
auteur des bonnes mises au monde
te voilà       littoral
précédé par ta large écharpe de présages
te voilà       littoral
accompagné par tes vagues
au chant de nouveaux-nés


















































 






AVÈNEMENT D’UN RIVAGE

2018
















































Lettres de la dernière tempête
les écumes de mer
étoilent la jetée
surpris par ce qui vient
le cormoran prend son vol
    maintenant
désablés        mis à nus
les cordages anciens
dessinent un devenir
sous le tablier du pont
les reflets des filets
festonnent la tendresse




Voilés       dévoilés
à cadence de mer
les sables de la grève frémissent
venue d’avant le temps
cette lumière        devenue familière
à la dune et au vent








Déplacé par les courants du Rhône
le rivage revient
chargées ou lestes
les saisons de son passé
signent ses lignes à venir
altérés        insatisfaits
les sables de Petite Camargue
n’en finissent jamais
de faire des avances à la mer




Malgré son désir de mer
dernier rocher de la jetée
aujourd’hui n’est pas recouvert
seul le chant mezza voce
    du flot
ici l’accompagne
témoin secret d’une étoile inédite
dernier rocher de la jetée
fait pivoter le monde








De retour
parmi les pins du Boucanet
moineau s’affilie
à leur équipée tranquille
au loin
se devinent les mauves de l’aube
mauves infigurables
plus près
débarrassé de ses rêves
marin-pêcheur
répète ses arrêts sur la jetée




















Passé le mas Quarante sols
nos pas craquent sur la sansouire
apaisés
ils nous mènent
vers l’assemblée des salicornes
    aux mains levées
passé le mas Quarante sols
l’instant échappe à la lourdeur
passé le mas Quarante sols
l’âpre sentier sur la saline
nous conduit
vers un autre commencement




Donnée de face
cette lumière étrangement nécessaire
cette lumière en ut
sur la gamme des Fauves
dans les remous du contre-courant
cette lumière
qui épelle grains à grains








Sous l’incitation sévère
du Mistral
la saline est mise en violine
sous le marais aux sels coagulés
l’eau        peu profonde
provient pourtant des gouffres
sous la pelletée des paludiers
la saline garde inviolé
le secret de ses couleurs




Vents de mars
qui argentez
les verts de l’olivier
vents de mars
gerçures des lèvres
pour ceux qui approchent le vide
vents de mars
ouverture du temps
vents de mars
vous voilà
vos visages ravis
dans les voiles là-bas






Humide l’aube
et les pavés du quai
gardent les secrets étoilés
de la dernière nuit
et ce bateau coulé
deviné
sous les eaux non coupables du canal
et cette levée d’avenirs
avec l’envol du goéland





Dans la brèche
ouverte
par la dernière tempête
sonnent les syllabes obscures
    des sables
afflux et reflux
façonnent à leur insu
les enfants du littoral
une rumeur d’éternité
émane de la dune fragmentée







Au-delà du rivage
désossé par les rafales
la mer engloutit les nuages de sable
au-delà du rivage
s’entend la voix de l’horizon
mélodie qui se brise
au-delà du rivage
le cri de cette hirondelle
soudain trahie par ses ailes





Sur les anneaux
du tamaris tranché
déchiffre ce que demain va dire
tout près
de la confluence des eaux
noue tes coïncidences
dans le fracas des battements de mer
entends l’harmonie
qui les accompagne








Venu du fond des âges
voici le soleil des grandes heures
celui qui éloigne la platitude
venu du fond des âges
ici ce silence ensablé
ce silence fidèle
qui semble ne pas finir
venu du fond des âges
aujourd’hui cette lagune
offrande des origines





















Andante
vent d’avril
tu donnes à la dune son étrenne
tu sais que nommer l’instant
c’est le dissiper

Andante
marcheur du môle
approche des limons primordiaux
ceux qui calfatent ta confiance fissurée

Andante
courbe de cette côte
te voir comme la première fois

Andante
levant qui transforme le cours du jour

Andante
vent d’avril
avec ta voix qui dit viens










Là
sur la plage révulsée
ce fragment d’amphore apporté
par le chambard de la récente tempête

là
ce familier de la criée
qui écaille ses visions

là
ces riffs contemplatifs
plaqués par le vent de mer  

là
ce rivage soliste
qui renie son origine

là
cette lumière vibrée
où tout est donné











Dans les fissures du chemin
à présent goudronné
surgissent les racines
de la vieille vigne
ce qui reste résiste
même dans le fleuve en crue





Son bateau
à nouveau mis à l’eau
l’homme aux voiles nacrées
cherche le juste cap
dans l’écheveau des voix du large















Héron cendré
envolée de lenteur
sur l’étang de Scamandre
Scamandre ! Scamandre !

Appelé de la palus
tu offres tes langueurs
aux rêveurs des pontons
Soumis aux eaux du Rhône
tu gardes la nostalgie
de la saveur des sels
Dans le frisson des roselières
s’avancent les sagneurs
liant leurs faisceaux d’espérances
Scamandre !

Tu sais te faire abri
lorsque s’embrasent les marais
Scamandre !

Là        sur ta berge        au levant
derrière les toisons des tamaris
cette présence âcre des taureaux
ici       cette lumière des origines
puisque même dans les nuits noires
ton noir n’est pas total
Scamandre !




L’orage de la nuit
n’a pas terni les sables du rivage
flamants et goélands
s’éloignent vers un espoir d’horizon
insensibles
à ce qui n’apparaît pas
hommes et chevaux
épuisent la patience des dunes
dorades et pêcheurs
répètent leurs fables
avant la prochaine lame de fond
celle qui apporte
celle qui unit
qui unit des vivants
séparés par l’orage et par la nuit
















Malgré l’adversité du vent de mer
l’appel de l’homme de vigie
ne s’est pas assourdi
l’appel sans nom
qui dit possible
une terre à venir
l’appel des deux quais
un instant ajointés
pour la rencontre des contraires
l’appel profond
l’appel pour que vibre la note bleue
l’appel pour conception
de moments en suspens


















Irisés par le soleil
maintenant revenu
ces débris        jetés sur le quai
par la tempête de la nuit
ces débris
témoins de ce qui demeure
à quelques pas de là
ces vestiges du voilier
à demi envasé
nouvelle de ce qui disparaît




Sur ordre du vent grec
rêves et nuages
engagent leur course au large
sur ordre du vent grec
sables et silences
laissent deviner
les âges sans mémoire de la mer
sur ordre du vent grec
élans et brisants
donnent à l’instant
une sourde profondeur






Au dévers de la dune qui dure
le jour rencontre son événement
jour voilé des sables oubliés
jour dévoilé à vue des lys de mer
au pied de la dune qui dure
l’imperata ne dit rien sur ce qui vient
au-delà de la dune qui dure
l’euphorbe avive
la joie inapaisable de l’amour survenu




Moulue        aplanie        ardoisée
par trois jours de Mistral
la plage n’est pas vide
à l’abri des volées de sable
l’ammophile a fait sa place
troncs et débris
à demi recouverts
n’entravent plus l’horizon sous le vent
ici se lit
le message infini du coquillage qui affleure
partout        sans cesse
ce souffle
libéré de la glu des mots camus





Dans l’extrême lumière du quai
cette plainte du deux-mâts
qui tourmente ses amarres
cette plainte d’un départ repoussé
pour l’autre face du monde
ce lent étirement
entre l’instant d’ici et l’instant
    de là-bas
dans l’extrême lumière du quai
ce temps effiloché




Dans les rafales du vent d’avril
l’écueil du Boucanet
retient l’irrévélé
sur ce qui fut versé
offrande plus qu’échange
louange autant qu’observance
l’écueil du Boucanet
garde le secret
sur ce qui fut versé








Jamais lassée de sa volée
l’aigrette s’arrête
une patte repliée
elle attend que s’affirme l’instant
l’instant du oui
aux certitudes du sable
du oui vertical
au phare de l’Espiguette
du oui malgré tout
à l’indifférence de la mer
du oui sans écho ni frémissement




















Déjà nommées
avant d’avoir été éprouvées
s’élèvent maintenant
les carrures vénales
de Canary Wharf
tandis que sur l’autre rive
de la Tamise
s’étalent les eaux prodigues
de Greenland Dock
plus loin
dans la courbure du fleuve
le Greenwich de Turner
à la même heure


















Malgré rameaux et désirs
divariqués
le tamaris n’est pas dissocié
il suit les influx
de sa bonne étoile
et le vent du printemps
donne lumière
à ses remuements





De la mer
ce matin
le marin ne dit rien
son nom est à venir
au large du Rhône
sars et syllabes abondent
cap au sud
vers nos aubes continuelles
et le silence du sillage
efface tous les motifs
qui nous feraient oublier la mer







Fragiles
contre le fer de l’ancien phare
les touffes d’herbe demandent
    la pluie
sur l’autre rive
dans la félicité du chantier naval
ce forgeron au feu de songes
avec l’aise de l’aube
vient l’instant où
comme dans son jeu
l’enfant dit à la mer
« vue, je t’ai vue avancer »


Intense dans cette nuit d’été
la constellation du Chariot
amincit la mer
le pont et son étoile
un instant reliés
donnent à la nuit
des tons de rhapsodie
avec des yeux radieux
le Grand Chariot reconnaît
ce marin qui le regarde


De tout temps
ces mouvements hérétiques
du littoral
comblé à l’Espiguette
creusé à la passe des Abîmes

de tout temps
cette résistance à la domestication
cette plissure de la peau
sous les louanges du vent de mer

de tout temps
cette gaieté brouillonne des tamaris

de tout temps
cette aube
irisant le vol des goélands














Là
séparés autant qu’agglutinés
ces cristaux de sel
témoins discrets
de la dernière montée de mer

là
cette humeur d’enfant
sur l’étang du Ponant

là
silence des saladelles

et là
vivats des échasses blanches

là
ce tendu de bleu près de s’étoiler

là-bas
cette levée d’horizon
qui certifie l’instant









Iode est là
et mémoire monte
relents des moules écrasées
mélisse des filets mis à sécher
iode est là
et instant gravite
sous la constellation des oursins
l’osier des paniers s’assombrit
iode est là
et mer à feu continu de bleu





Entre les rochers de la jetée
la matinée a séché
les humeurs de la nuit
le vent tombé
la mer a mis fin à son émeute
le mot paix retrouve son sens premier
sur le quai
le stipe du jeune palmier
repousse le plus jamais







Là-bas
sur le rivage deviné
cet instant sédiment
où l’aube réfute encore
les certitudes du matin
cet instant démaillant
les rangs trop serrés de la nuit
cet instant enlacement
où l’étang épouse
l’exubérance de la mer





Entre proue et ponton
l’heure de la rencontre
est annoncée
sur la barge comblée
l’événement lâche tout son allant
puis        le ciel du port
parsemé des nuées de l’après









Scellé au flanc du quai
le grand anneau rouillé
sert encore l’office des nœuds
la permanence de l’amarre
le lien de l’éloigné
le service du temps ciselant
obliques au flanc du quai
les lumières de décembre
osent leur mélopée
sur l’extrême de la jetée
rougissent les rochers
dévagués par les basses eaux



















Face aux rafales du vent de sable
s’obstine
la jeune pousse du tamaris
motile
elle s’éloigne de sa souche
et pourtant ne la quitte pas
dans les rafales du vent de sable
l’instant dénoue
ce que la durée avait lié
après les rafales du vent de sable
l’innocence du rivage




À travers les poutres délitées
du ponton abandonné
éclate l’orgue grand jeu
de la tempête
hors d’âge
le chant du métal
s’accorde aux assonances du ressac
dans les grands battements de palmes
s’entend déjà
la promesse d’un jour serein






Là
ces vocables calmes de janvier
porte-joie ignoré du port
cette portée de notes
posée sur le quai antique
cette ligne tuilée des toits
qui mélodise le ciel
dans les eaux enjouées
du canal
ce banc de jeunes muges
qui jouent les basses




















Maintenant
cette présence du port
présence sans commencement
et pourtant
présence en suspens de blanc
et pourtant
cette remontée des pigments du port
ces filets ennuagés
sur les bateaux des petits métiers
ces filets qui laissent apparaître
les passages de l’ancienne lumière
et pourtant
cette présence épurée du port
à l’écart des après

















Ici
tout motif aboli
seuls quelques duvets
vestiges de la dispute
des jeunes mouettes
ici
tout motif aboli
seul l’événement de la mer
énamourant les sables
ici
tout motif aboli
seul le gémissement
des coques à leurs pontons




Boutées par Mistral noir
les eaux turpides du canal
teignent en fade l’estuaire
puis
ces disparus en mer
salués sur le môle
par un étendard de mouettes
au passage du Marinette-Guy






Aujourd’hui
la nuit des temps
devenue maintenant
le rivage absorbe
l’amas de coquillages
forme sable
de la communauté des météores
surviennent alors
ces eaux qui vitalisèrent la terre














Strophes en cours

2019-2021





Échappées aux intempéries de la nuit
nimbées de petit matin

cette présence insolite
des choses de la jetée
maintenant
l’inapparence intime de la mer
puis
cette élévation lombaire de l’autre
vague         observée
jusque dans sa jouissance de vague
alors        à jamais        le jour



















Toujours hors de question
la mer
aujourd’hui turgescente
étoilée de ses vœux oubliés
la mer
compagne de ce marin-pêcheur
qui martèle coquillages et mollusques
prisonniers de son filet
la mer
plénitude absolue
de ce qui ne sera jamais perdu











Son espoir de poisson contrarié
le goéland prend son temps

sa plongée par d’autres détournée
le goéland prend son temps

son aile lentement étirée
le goéland prend son temps

son bec paré pour dépecer
le goéland prend son temps

son blanc à présent épuré
le goéland prend son temps

son souhait désormais exaucé
le goéland prend son envol









Dolente       alanguie
l’aube d’aujourd’hui
retient les grimoires de la nuit

Seule réalité levée
le cuivre de l’ancien phare
incise le grisé
des entrées maritimes

Là-bas
offrandes profanées du delta
lagunes et marinas
toujours mal mariées










Encore       ce matin
malgré l’ennuagé
mémoire inapaisée
la mer
et cette vague en fin de course
ensevelie par son sable
rêve-t-elle       aux âges
de la Méditerranée asséchée ?
troublé par la question
l’instant coule partout
son affirmation






Là           ouvertes
cette grandeur devenue golfe
cette effusion de ciel et d’eau
cette plage
pure de temples et de peuples
là             imminente
cette parole affluant du large
ces syllabes luisant sur le sable laissées







Toute surface abolie
bleus et blancs inédits
ouvrent l’instant de mer
la mer
son lent tempo du petit matin
cette certitude qui vient
cette sérénité plein jour
plein jour sans écaille
plein jour aileron
plein jour      plein jour







Entrevue depuis la jetée
dernière étoile du matin
résiste
à la nécessité de l’aube
dans le port
    resté obscur
s’entendent les accents
    des embarquements
les accents de ces êtres du large
en course vers des sols sans bords







Acte
ici conçu
dans ces sables inaltérés
de Terre-Neuve
cours de vie
ici conjugués
aux élans immuables de la mer
allant
ici jamais contrarié
par les cris
du busard des roseaux entravé







Vibrée par le Mistral
à demi détachée de son tronc
cette écorce d’eucalyptus
cédera-t-elle
aux attraits de la prochaine rafale ?










À peine l’instant de la jetée
saisi par ses anciens événements
que mer
vieillit au grisé des entrées maritimes
que délassements erratiques
des algues
sous la dictée du ressac
que vent grec
présage et soupire









Paroles de mer
au point zéro de toute chose
matière première
du premier chant
kyrielles syllabiques
en glissando sur peau du nourrisson
note tenue
par temps qui courent
paroles de mer
et la voyelle du goéland
aimante la lumière









Ce matin
les figures des nuages conjecturent
la séparation des sables et du soleil
    approche
la désunion de l’arapède
et de son rocher        se prépare
la nacre du nautile perdra de son éclat
dissociés seront les bivalves à venir
et pourtant      là
hors du temps       trouble du tréfonds
cette mer       aujourd’hui










L’heure des filets à lester
s’est rapprochée

les chiffons décolorés
repères des filets une fois placés
gribouillent leur présence
dans les rafales de tramontane

et leurs ombres insolites
tracent d’anciens motifs
sur le pont du palangrier

aux lointains
des nuages dissociés
confisquent la durée











Grâce de ce jour
au solstice d’hiver
soleil à son couchant
offre la courbe rousse
du Golfe du Lion

Proches à toucher de doigt
Corbières et Canigou
parcheminent le passage du temps
grâce fugace
qui enlumine la destinée sans lettres
du littoral









Sans mal
ce littoral et sa bonne nécessité
Sans mal
ces sables ensemençants
Sans mal
l’éphémère consistance de la mer
Sans mal
l’observance de cette lumière
Sans mal
ces fleurs du tamaris d’été
validées par le vent










Tôt arrivé sur la jetée
l’homme de mer
touche ses filets
étire les mailles déchirées
examine les plaies à ramender
aussitôt installé
aiguille et couteau maniés
le temps est remaillé









Maintenant
à même cette jetée
cet instant bleuté
analogue aux instants d’alors
instant non répété
mais instant relié
instant dont aucun des éclats anciens
    de la mer
ne lui est retiré
maintenant
à même cette jetée
ce rapt d’éternité








Un jour viendra

sur ce rivage
un jour viendra
porteur de ce qui n’a jamais commencé
jour de joie
dépouillé des dominations de la nuit

sur ce rivage
seuil et sable messagers

un jour viendra










TABLE


L’infusé radical                         7
Actives azeroles                       35
Contre toute attente, le moment combat           73
Ce monde au nid                        175
Temps titré                         223
Blanches                         267
Une aube sous les doigts                 307
Elle entre                         333
Son chant                         363
Sables intouchables                     391
Ici primordial                         421
Vents indivisant                     451
Prononcer, garder                     483
Strophes aux Aresquiers                 513
Par les fonds soulevés                 519
La mer, presque                     553
Augure du grau                     581
D’emblée                          617
Avènement d’un rivage                 653
Strophes en cours                     689










Achevé d’imprimer par Corlet Numérique
14110 Condé-sur-Noireau
N°d’imprimeur 107462
Dépôt légal, septembre 2020
Imprimé en France














Strophes inédites
2020-21




Sans mal
ce littoral et sa bonne nécessité
Sans mal
ces sables ensemençant
Sans mal
l’éphémère consistance de la mer
Sans mal
l’observance de cette lumière
Sans mal
ces fleurs du tamaris d’été
validées par le vent







Ici
à même ces sables irréfutables
tu sais maintenant
que       pour la mer
désir et jouissance
ne font qu’un








Ce matin
les chaos de la nuit dissipés
l’ordinaire désir discerné
la distance à la dune dirimée
soudain
l’événement nécessaire de la mer










séparé de l’amas
ce rocher noir de la jetée
à demi éclairci
au sel des eaux de nuit






Ligne d’univers
sur ton visage qui sourit
émois de ta voix
arpégés par le Mistral
accordent notre rencontre
proche du Grand pin








Ton corps allongé
tes bras relevés sous la nuque
la présence profonde de ta sensualité
ton sourire de bonté donnée
alors
se forme le dessein de notre étreinte
le protocole inné de nos gestes d’amour
alors
commence la conception de notre union








Dans la lumière incertaine
l’homme aux filets limés
ne trouve pas
la bonne place pour caler
lui
qui a pourtant traversé
ravi
les âges de la vie








Notre marche quai d’azur
commotion cosmique
de notre rencontre
présence d’avant nos premiers âges
incantation à portée de cœur
évènement de votre voix
vouée à notre vérité
nos pas nous menant
vers la mer qui nous attend








Adversités oubliées
l’homme aux ellipses
retrouve les grès de son enfance
à la longue
avancées dans les vents d’été
à la longue
vignes plantées   oliviers gelés
à la longue
chevaux non domestiqués
à la longue
livres relus puis reliés








À la longue
Hegel persévéré   Schopenhauer délaissé
à la longue
dents et mâchoires fossilisées
à la longue
et là-bas constellée    la mer continuée
à la longue
à la longue
à la longue
à la longue





    ©  COPYRIGHT  L'Impliqué
isbn 798-2-906623








Strophes choisies

dans les 20 recueils

de Jacques Guigou




Avènement d'un rivage         2018 (extraits)



D'emblée                                   2015 (extraits)
 


Augure du grau                         2012 (extraits)



La mer, presque                         2011 (extraits)



Par les fonds soulevés              2010 (extraits)



Strophes aux Aresquiers          2010 (extraits)



Prononcer, Garder                     2007 (extraits)



Vents indivisant                        2004 (extraits)



Ici primordial                             2001 (extrait)



Sables intouchables                   1999 (extraits)



Son chant                                     1997 (extraits)



Elle entre                                      1995 (extraits)



Une aube sous les doigts             1994 (extraits)



Blanches                                        1993 (extraits)



Temps titré                                      1988 (extraits)



Ce monde au nid                             1986 (extraits)




Contre toute attente
 le moment combat
                         1983 (extraits)



Actives azeroles                               1981 (extraits)


L'infusé radical  
                                1980 (extraits)


 






Avènement d'un rivage          

                                  (2018)  extraits



Lettres de la dernière tempête

les écumes de mer

étoilent la jetée

surpris par ce qui vient

le cormoran      prend son vol

maintenant

désablés       mis à nus

les cordages anciens

dessinent un devenir

sous le tablier du pont

les reflets des filets

festonnent la tendresse







Voilés       dévoilés

à cadence de mer

les sables de la grève frémissent

venue d’avant le temps

cette lumière       devenue familière

à la dune et au vent








Déplacé par les courants du Rhône

le rivage revient

chargées ou lestes

les saisons de son passé

signent ses lignes à venir

Altérés       insatisfaits

les sables de Petite Camargue

n’en finissent jamais

de faire des avances à la mer







Passé le mas Quarante sols

nos pas craquent sur la sansouïre

apaisés

ils nous mènent

vers l’assemblée des salicornes
      
        aux mains levées

passé le mas Quarante sols

l’instant échappe à la lourdeur

passé le mas Quarante sols

l'âpre sentier sur la saline

nous conduit vers un autre commencement







Donnée de face

cette lumière étrangement nécessaire

cette lumière en ut

sur la gamme des Fauves

dans les remous du contre-courant

cette lumière

qui épèle grains à grains







Sur les anneaux

du tamaris tranché

déchiffre ce que demain va dire

tout près

de la confluence des eaux

noue tes coïncidences

dans le fracas des battements de mer

entend l’harmonie

qui les accompagne






Venu du fonds des âges

voici le soleil des grandes heures

celui qui éloigne la platitude

venu du fonds des âges

ici ce silence ensablé

ce silence fidèle

qui semble ne pas finir

venu du fonds des âges

aujourd’hui cette lagune

offrande des origines







L’orage de la nuit

n’a pas terni les sables du rivage

flamands et goélands

s’éloignent vers un espoir d’horizon

insensibles

à ce qui n’apparaît pas

hommes et chevaux

épuisent la patience des dunes

dorades et pêcheurs

répètent leurs fables

avant la prochaine lame de fond

celle qui apporte

celle qui unit

qui unit des vivants

séparés par l’orage et par la nuit








Malgré l’adversité du vent de mer

l’appel de l’homme de vigie

ne s’est pas assourdi

l’appel sans nom

qui dit possible une terre à venir

l’appel des deux quais

un instant ajointés

pour la rencontre des contraires

l’appel profond

l’appel pour que vibre la note bleue

l’appel pour conception

de moments en suspens






Moulue       aplanie       ardoisée

par trois jours de Mistral

la plage n’est pas vide

à l’abri des volées de sable

l’ammophile a fait sa place

troncs et débris

à demi recouverts

n’entravent plus l’horizon sous le vent

ici se lit

le message infini du coquillage qui affleure

partout       sans cesse

ce souffle

libéré de la glu des mots camus








De la mer

ce matin

le marin ne dit rien

son nom est à venir

au large du Rhône

sars et syllabes abondent

cap au sud

vers nos aubes continuelles

et le silence du sillage

efface tous les motifs

qui nous feraient oublier la mer




© copyright
éditions L'Harmattan
Collection "Poètes des cinq contiments"
ISBN 978-2-343-14107-7




   AUGURE DU GRAU

                                   (extraits, 2012)




Aujourd’hui asséchés

les sols des anciens marais

gardent le sel de leur naissance

Le temps n’a pas de prise

lorsque mer et sable

entaillent l’origine

Contre le sec et contre le cultivé

les roselières solidaires

dressent leur douce rébellion

Aujourd’hui       à midi

le rendez-vous perpétuel

est pris









Attiré

et sans doute aussi inquiété

le petit garçon au bâton

veut aller toucher la mer

la mer

à présent presque étale

la mer

qui ne prête pas ses eaux

aux jeux des petits d’hommes

la mer

étrangère à toute liberté










Assonance de la mer

ce chorus de clarinette

internise le temps

Sur la ligne de vie

du voilier délaissé

un lambeau des courses passées

n’a toujours pas lâché prise

Aperçu près du figuier

à l’instant le plus incisant de l’été

le bleu

des veines de la jeune femme

scarifie










Ici

le quai combat l’oubli

ici

le vent donne des doigts au temps

ici

se fait maintenant contingent

Contre le vieux barquet immergé

les clapots serinent leurs sanglots

Du côté laborieux du port

le marteau des ouvriers

cale des viatiques

sur la coque des chalutiers










Voici le temps des longues pluies

celui qui ensevelit les nuisances

des sables

voici le temps des étourneaux

spasme du bas souffle du haut

voici les pistes du maquis

en surplomb de la mer

les pistes aux pieds griffés

et aux tendons rompus

voici l’idylle

du soupirant et de la sauvagine








Entre cyprès du Boucanet

et lèvres de la jetée

quelque chose s’est passé

quelque chose maintenant retiré

chose éprouvante et chose bouleversante

entre jetée et Boucanet

au tréfonds des journées

les traces de cette chose

ne sont pas effacées










Contre les trop fortes courbures

de son allure

la frégate fait front

insoumise à la domination insigne

de la nuit

elle sait les promesses de l’aube

frégate

sœur des vagues

sœur d’alpha et d’omega

tu ne cèdes pas

à la saveur du mauvais infini










Avec le reflux de la vague de midi

ce qui a tressailli se retire

Déplacée par les rafales d’hiver

la dune garde pourtant

son ancienne attirance

Rendu disponible à ce qui survient

le regard du marcheur

devance maintenant

les bancs de Terre Neuve

Dans la passe asséchée

de l’étang vers la mer

du temps s’est induré










Comme surgis de rien

sur le ras du canal

canard et compagnie

courent à contre-courant

Là-bas

l’indécidable couleur du sable

contrarie le regard

et révulse la voix

Jamais au grand jamais

le familier des marais

ne pourra délaisser

leurs massettes qui enlacent









Longtemps espéré

le vent d’autan a fait le vide

chez l’homme de lagune

dégagé des algues et des griefs

il cherche       la lumière traversière

du jour anniversaire

cette lumière

dont la venue si souvent différée

lui ouvre maintenant

les martellières du monde







© copyright

éditions L'Harmattan
ISBN  978-2-296-99340-2


 





   D'EMBLÉE
                             (2015,  extraits)






Les touffes des tamaris d’été

n’ont pas toutes ternies

mais les insectes des sables

savent que leur saison est achevée

habitants insatisfaits

de ce rivage inaccompli

ils veulent revivre

la fête de leurs rêves












L’aube pourtant levée

les regards maintenant accordés

mer et lumière ne coïncident pas

malgré l’exhaussé du soleil

les branles de la bouée du large

restent indiscernables












Rosies par le Mistral

les salines du Repausset

renversent l’atmosphère

chargées d’intensité

elles réconcilient l’unité déchirée

du vent et de l’instant

et les nouveaux amants

qui sur leurs bords cheminent

reconnaissent alors

l’astre de leur premier regard













Là-bas

l’infracassable secret

du soleil sur les salines

avive les désirs

Ici

ce voile de lumière

fait vibrer hommes et choses du port

Au cœur

cette prégnance des lointains

et leurs touchers incertains












À contre-temps des manières de faire

l’enfant montre du doigt le monde

il veut se diriger

vers où les sols peuvent trembler

vers ce milieu de sable et de silex

ce beau milieu

qui n’est pas un abri pour lui

au matin l’enfant n’essaie pas de sauter

par-dessus son ombre

il trépigne        à la pensée

des chemins qu’il pourra parcourir











Quai d’azur

le oui de la mer s’est assourdi

la brèche sur la coque du voilier

s’est élargie

sous les ultimes rochers du môle

lames et houles

ébruitent leur conflit

le pont ayant tourné

ces eaux cireuses du chenal

inspirent aux passants

tout autre traversée













Carte sauvage

les reliefs du rivage

arpentent la lumière frisante

du petit matin

cheminement mieux que chemin

leur tracé dément toute destinée

au soleil de midi

sa carte évanouie

le marcheur se confie

à l’humeur de la vague












Tiré de sa coquille

par l’enfant qui le taquine

le bernard l’hermite

rougit de sa mise à nu

égaré dans les rochers

il évite le labyrinthe de la gibbule

qui aplanit le temps












Comblée

par la lumière totale d’été

la femme de la rive

ne parvient pas à dire

la part qui se retire

dans la mer

avancée jusqu’à mi-corps

elle veut maintenir

ce que les autres disent mort

à lentes brassées

elle nage vers cet horizon délié

qui vient à sa rencontre












Thalassa       Thalassa

les vagues d’aujourd’hui

ne le répètent pas

jamais recommencées

leur chant est étranger

aux langues installées

Thalassa       Thalassa

les vagues du passé

venaient des plus grands fonds

souvent laissés pour reste

leur gestes coutumiers

s’obstinent sous les sables













Près du bac du Sauvage

une poignée de lauriers roses

renverse les regards

éraillés par le vent des Dames

les ramas de tamaris

attestent leur attachement

et les femmes-dauphins

devenus sédentaires

invitent à la danse

l’adolescent défait












Malgré l’autorité du soleil

les touffes de saladelles

ont gardé les promesses de l’aube

venu de haute mer

le voilier

ne veut pas affronter

les choses de la côte

déjà faisant le guet

le familier de la jetée

scrute les non-dits

qui restent du premier abîme

dans ses arrêts secrets

il accepte ce qui advient

rose des sables

craquée par le chaos













Sur les rochers algués de la jetée

la rencontre s’est déroulée

instant monté de mer

entre-temps touché de mains millénaires

une fois les rochers quittés

dans l’après-coup de la rencontre

les mots fourmillent

sur les pavés du quai








Dès l’arrivée       face à la baie

le temps est en suspend

à pas légers l’appelant

s’approche du souffle des dauphins

lové

sur cette levée des lèvres et des vagues

là où rien des choses du monde

n’est invisible

dès l’arrivée        face à la baie

seul sur l’immense plage ensauvagée

l’appelant reconnaît chaque galet










Thon rouge

premier fils des méditerranées

parle-nous de ta lignée

de ta lignée continuée

Thon rouge

rassembleur d’espèces

dissimulateur de descendances

Thon rouge

dis-nous la chance de l'avancée en banc

confie-nous tes noms d’abîme

Thon rouge

amène-nous vers les moments

où tu argentes la mer










D’emblée          là          nimbé

d’emblée           là          vibré

d’emblée

ce golfe aux regards de l’arrière

d’emblée

ce berceau ajointé à son ombre

d’emblée

cet appel à grands jours à venir

d’emblée

cet air au plus-que-parfait

d’emblée

ce golfe       cet air

qui portent tempêtes et promesses



d’emblée

ce ciel qui a trouvé son style

d’emblée

ce golfe       cet air

qui contrarient ce qui vient de travers









Te voilà       littoral

toi qui offres ce qui tient

toi qui dévoiles ce qui dissipe

te voilà       littoral

auteur des bonnes mises au monde

te voilà       littoral

précédé par ta large écharpe de présages

te voilà       littoral

accompagné par tes vagues

au chant de nouveaux-nés





© copyright

éditions L'Harmattan
ISBN 978-2-343-06563-2










 L'INFUSÉ RADICAL    

                                     (1980  extraits)

 

Agonistiques émois

 

La vivacité du mouvement de ses lèvres incandescentes

    surprit tous les observateurs encore une fois en

    retard d'une révolution

Subtile    la courbure de ses reins présentait une face

    nouvelle du devenir principal de la contradiction

    secondaire

Rien ne sera perdu de mes terreurs passées

Le peuple se souvient

La saveur ocre de ton souffle me conduit jusqu'au

    point le plus chaud de la crise institutionnelle

    généralisée

Trois fois le soleil du soir s'immobilisa sur sa chevelure

    calmement déployée sur le vieux bois ciré comme

    pour mieux lui signifier son impériale présence

    Échec et mat à la séduction!

    La pièce,

    quoique inachevée se réduit à la dimension de mes larmes

    Le sol s'affaisse sous mes pas     Je rêve que l'État s'effrite

    grignoté par la soudaine percée des maquisards de l'ombre

J'habite les sablonneuses mouvances de tes terres centrales

    les places dépavées de tes métropoles un soir d'émeute

    les faubourgs obscurcis  de tes capitales assiégées

Tous mes émois rivaux s'entrechoquent éperdument

    jusqu'à recomposer d'identiques images à ces mots

    solitaires

 

                                                  (5 septembre 1978)

 

© éditions Saint-Germain-des-Prés - 1980

 

 




   ACTIVES AZEROLES

                                                 (1981   extraits)


 

Devant mon né

 

Trajets chthoniens

                             Transes vertigineuses

Mon anima s'élève de la cendrée ardente

vers ta présence perçue

La rencontre de mes sens s'établit

              Luminescence

sortie criée au point de non retour

De mes retournements abdominaux

contre le bloc de l'immobilité meurtrière

j'aspire à peins poumons les ondes de la vie

             Que je naisse toujours

Que jeunesse dorée, mais créant, ne se passe pas

De ma germinations    je deviens le passeur

torsadé par l'effroi des stases mortifères

exalté par les flux abondants des plaisirs infinis.

             Les éclairs froids de mon altérité

M'offusquent

             Au fond de mes étouffements noirs

roulent les plus obscures colères

(…)

             Étrange    dans ce retard à naître

ma manière de me guider dans l'être

de m'absenter aux instants les plus décisifs

de m'anéantir sur les crêtes écarlates de mes silences

            Singulières effluves maternelles

qui m'envelopper de vos passions nocturnes

je vous retiens    captives odorantes    tenaces à jamais

            Au seuil de mes demeures

aux antres de mes vitalités   j'hésite encore à

abandonner mes moteurs auxiliaires

            Alliances pesantes

            douteuses connaissances

            compromis intérieurs

autant de prothèses douloureuses sur l'apparat de

            mon corps transmué.

La jaune giclée libératrice s'écoula sur les hommes en

            blanc ébahis

Genèse ruisselante de suavité glauque    Verseaux

énigmatiques qui m'impulsez aux confins de Vierges

rayonnantes et de Gémeaux cosmiques

            De mon chaos initial

            j'éprouve l'angoissante actualité

            de mon concert primal

            je retrouve l'affolante sensualité

Planète aventurière   avant-garde de mes lignées

je m'enlace à toi   voluptueusement

Des pieds de mon minéral à la tête de mon végétal

je trace fébrilement mes sentiers organiques

            Les mille tours que je joue

dans mon sac placentaire tiennent mon vieux

            à distance

Enfin appropriée   mon œuvre ovoïde s'étire

            S'extraire du Nirvana

            S'abstraire du Magma compact

Quitter mes berges aqueuses et mes muqueuses en feu

Afin de m'advenir   sein perdu sans collier   dans une lente

            Opération sur mon langage

Au oui redécouvert   j'attribue tous mes noms

            Jacqueries séculaires

            Pléiades de prénoms

           Voyages anonymes

Et quand ce Jacques-là deviendrait-il son maître,

tu le verrais aussi

dans ses lots de terreurs

morceler sans répit

son altière nacelle

comme pour préfacer ses collections d'identités

            douteuses

méticuleusement rangées dans des albums épars

            Dès ma coquille cassée   à califourchon,

je m'élance vers mes territoires nus

Ma bile se libère

mes ancrages se multiplient

mes propriétés m'autorisent à me délivrer pour

            rejoindre ton berceau dans l'incestueuse

            jubilation de nos gemmellitudes

Devant mon né

j'y vois plus loin que le bout de ce monde.

 

                                  (2-3 mai 1980)

 

 

 

Vas t'emps

 

(…)

Cette époque nous perce   nous corrode   nous carotte

d'obliques puits de mine

Mine de rien   elle nous lime   nous enlumine

aux versants des occidents décadents

De ses cadences infernales   nous en sortons courbés

Laminés   muselés   dandesquement baisés

           Les métaphoriques vêpres des couchants

flamboyants

se répandent en écho sur les toits aux tuiles atterrées

Étrange tremblement des noires vocalises.

Estivales pinèdes aux caves sablonneuses

vous me rétablissez dans mes accueils pratiques

Assidûment   je me souviens de ces carpes en couvades

et dont les flancs gonflés de leur ponte mordorée

attendaient

éveillées que s'accomplît enfin le cours des ères

biologiques

 Carpe diem

 

 Tumultes

 Tumultes intérieurs et effervescences extérieures

se mêlent

Les aubes du collectif pointent sur les noirceurs

du ghetto des groupes

            Tornades accueillies

            Tremblement des visages

Mugissement des vents au vif de notre lutte

Ondes scintillantes des tourbillons du rock

Grèves submergées par les éclats de lune

Contact des mains offertes

à la recherche de leur véridique volupté

            Fluidité de nos émerveillements

Cristaux de mes sens conjointement tournés

vers l'absolu de toi

            Pourquoi toi ? Pourquoi moi ?

            Moment de moi   Moment de toi

Nos humeurs exaltées

fondent au mouvement fusionnel du cercle musical

Nos fureurs révulsées

tombent aux effleurements sensuels du débat convivial

Puis

toute rage reconnue

le balancement de nos corps d'élève

alors le monde se renverse

alors l'abondance nous berce

Déjà légères

mes limites deviennent aussi ténues

que les duvets de ta nuque mise à nue

Subtils étourdissements et singuliers ravissements

portent tous deux le deuil de ta juste colère

            Étrange indécision

            Altérité naissante

            Histoire incandescente

            Instants imprescriptibles

            Courson en devenir

Soudain

les séditions se liguent

les émotions se socialisent

les séparations s'abolissent

de nouveaux cours de vie se lèvent dans le Sud

 

                           (28 novembre 1980)

 

 

© Copyright Jacques Guigou et

Les Presses du Castellum – 1981

 

 



  CONTRE TOUTE ATTENTE

     LE MOMENT COMBAT           

                                               (1983,  extraits)

        

 

 

 

Graphopathies chroniques

 

1

Les eaux dormantes de l'entre-deux

Ressemblent à ces mi-journées indécises

Où le vent du nord ne se lève qu'après midi

 

2

Dès la première cuisson

sous les bouillonnements

de mes confitures d'orange

le temps s'étrangle

 

3

A Mardi gras les cris des chats grasseyent

le mercredi ils perdent tous leur gris

 

4

Héraclite périclite dans cette époque

adialectique

 

5

du génital

de la veineuse souche s'écorçait

comme une nuée tourbillonnante d'étourneaux

mouvemente soudain les lagunaires rougeurs

des automnes de la Basse-Costière

 

6

la vie des mots est semblable à celle d'un chewing-gum

à trop les ruminer

ils perdent les crissements subtils des commencements

s'abstenir de mastiquer

pour laisser venir l'alloplastique

 

7

la psychanalyse

ça caramélise la libido

après on peut en répandre

sur toutes les pâtisseries familiales

au dessert

elle se donne des airs de viennoiseries

mais c'est de Californie qu'elle nous vient

sous cellophane

 

8

Ras le bol

des métabolismes bidons

que nous affichent

les preneurs de sang du social

Ils s'autoproclament progressistes

car ils n'ont pas de prise

sur le présent

 

9

Dans le faisceau du luminaire

la face aiguë du graphiste projetait son ombre

comme un angle mort sur l'image publicitaire

Pris de doutes

il hachura de noir le message à traiter

Comme un événement

le double de son sens apparu contrasté

la Gauche autogère son ombre

 

 

Engendré d'équivoques  (extrait)

 

Acrobate de la mine de plomb

tu abandonneras tes glissements de sens

au . plaisir univoque

du génital qui t'a guéri ta toux

 

Les gendres ont toujours manqué de tact

en présence des deux dames

ils lassent l'une

à ne pas enlacer l'autre

 

Écrire à un mètre quatre vingt trois

de mon identité diaphane

voilà le juste écart

d'avec mes états de sevrage

 

« Le temps est un enfant qui pousse des pions »

dit Héraclite

L'enjeu serait-il alors de pousser son enfance

au-delà du damier?

 

Ce dimanche matin-là du Pliocène Moyen

détendu

tous ses stades normalement franchis

le petit d'homme

sortit en souriant de l'isoloir

et

déchirant son bulletin de vote

devant le scrutateur ébahi

il s'écria

« A quoi bon si l'amour n'est pas éligible? »

 

                     (21 mars 1982)

 

 

Pierrefeu

 

Mas des cailloux ronds

des roches cramoisies

à force de solaires immobilités

Mas qui ouvre sur les lagunes

sur les touches célestes

des méditerranées aux présences en bleu

Pierrefeu

t'ai-je visité sous la pluie?

Pierrefeu sous la pluie

quelle drôle d'image

pour un hommage!

Les seuls souvenirs humides

qui montent de tes coteaux

me déplacent

à travers ces vivaces jets de vignes engrappés

me déambulent

chaotique et filial

dans tes lignées de Chasselats

secouant leurs gouttes après l'orage

Respiration d'une terre de tisons

au contact de l'ondée si longtemps attendue

qu'elle en devient prophétique

d'une récolte qui

elle

devient fable

Contrastes fructueux

vendanges de lumières

Engendrements fulgurants des silex

sur mes juvéniles lisières

Lueurs ventées des couchants corallins

Mas des Costières

privées de leur légende

préhistoire enfouie

de mes pulsions de vie

Mas sobre

où le vin n'est pas à boire

comme l'aire n'est pas à battre

ni le figuier à cultiver

Ici

l'espace ne se laisse apprivoiser

qu'à l'instant hivernal

du remplacement des manques

Opération aventurière

à la rencontre du désir plein

opération sur les frontières

où le cep absent fait signe

au cœur du vigneron

où le père absent fait vrille

au corps du robinson

Pierrefeu

mas des limites ignorées

mas des lignes de fuite ancestrales

où les énigmes s'élucident

à la cueillette des muscats

Au blanc des jours d'été

lorsque le temps hésite

les éclats des grains mûrs

embrasent les silex

Alors la terre chante

aux allégresses imminentes

 

                    (20 mai 1982)

 

 

 

Diatonique songe

 

Croches rapides pour l'attaque

Noires impavides sur la rambarde

Blanches translucides en gelée

Bougé! Bougé!

sonnaille le disc-jockey

sous le sillon rayé

Largo

Largo

Largo

Largo

Largo fut l'exécution au bandonéon

sous le Pont romain

du livret soyeux

à quatre mains

Pianissimo ma mémoire maugrée

Fortissimo mes notes survoltent le registre

Legato mon contre-chant tergiverse

telle hors d'usage une herse retournée

aimante les étoiles

Crescendo mes vocales syncopent

l'intermédiaire

jusqu'à s'en rendre aphone

 

 

 

Tous vents ouverts

 

Cette fois

pourtant encore dans l'adolescence

les vents arrachaient déjà portes et fenêtres

parvenus à maturité

c'est le village entier qu'ils soulevèrent

transpercements et hurlements

conduisaient l'avancée protectrice du rêveur

dans les périls immédiats

les pointes du souffle paroxystique

pouvaient-elles encore s'accroître?

quoi de plus aérien restait-il à abattre?

rien d'autre que du remplacement

des segments agnatiques

fou ventre offert

aux Sions effrénées

et la toiture glisse et fracasse l'oubli

étrange livraison de mots idiomatiques

oraisons de sibylles

qui s'ouvrent sans trembler sur des harmoniques en feu

 

 

 

L'enfant au poisson

 

Inconnu

sans naissance

à l'insu des regards

sorti des eaux saumâtres

maintenant traîné vif par l'enfant

le poisson s'alourdissait

gavé des sables grossiers et poussiéreux

du chemin

la gueule et l'anus pétris à éclater le mal du poisson s'aggravait

guetté par un attroupement hostile l'enfant méthodiquement

dut lui briser les vertèbres

rêve d'eaux suspendues

qui à l'envie s'élèveraient

rêve d'un poisson-jeu

d'un enfant-devanceur

rêve d'entre-deux-mers

dans ce contact nimbé

où les flots ensalés

pénètrent les étangs

où les mulets en banc laissent apercevoir

leur origine hybride

 

 

© Jacques Guigou et Dominique Bedou, 1983.

      ISSN 0751-4905   Collection Deleatur, Gourdon.

 

 




 CE MONDE AU NID      

                                (1986  extraits)

 

 

  Cette lumière du monde à fleur d'ajoncs

 

voici l'heure de l'ouverture de l'être

voici l'heure du silence méridional de mi-journée

les surfaces lucides des sarments offrant encore

leurs grappillons d'octobre

respirent

les extrémités gravides du laurier rose

pointent leurs intentions

dans les linéaments du vers

et cette lumière du monde à fleur d'ajoncs

 

plus haut que la resserre

les tensions des sens par l'instant suspendues

laissent apercevoir d'autres eaux que stagnantes

familiers attracteurs des moineaux en vendanges

les faux raisins

distillent de la pensée en sucre

et cette lumière du monde à fleur d'ajoncs

 

privée de ses médiocres intensités

l'ombre lâche ses prises

le moi

chargé des mêmes images envieuses

contemple en absent

les tremblements frigides des feuillus

par-delà le front latin des tuiles du bûcher

l'âme des serpents d'eau s'avive

à l'immanence sans trouble du bassin en attente

et cette lumière du monde à fleur d'ajoncs

 

il habite et n 'habite pas ce sol

fragile

ce sol réfractaire aux souverainetés des centres

de richesses immondes

à la force du jeu des vents

à la place tenue et pourtant si mouvante

au coup de dé jeté sur le schiste des Réformés

le supposé sujet s'exfolie

et cette lumière du monde à fleur d'ajoncs

 

                                   (Toussaint, 1983)

 

 

 

Sur l'orbe de ces févriers incarnats

 

Voyez

            Ma Sœur

Voyez les vastes bouleversements des archipels

Voyez la Désirade

et voyez la Barbade

toutes ces îles océanes

Ô  oui             Ma Dame

Voyez-les voguer vers nous

dans le ravissement bleuté

de leurs sols immémoriaux

oint du bonheur de cette venue

élevé à la mesure de ces contacts intercontinentaux

je chante notre hymen

j'enlace votre élan

je farandole votre présence

autour de l'orbe retrouvé

de ces févriers incarnats

 

 

 

Ce monde au nid

 

et les trois voiles

privées d'image

signent leur route

aux types hors des bastingages

 

cela lui survint en roulant

telle la mélopée

du macadam meurtri

 

à ma main

la voûte inverse de vos reins

sillonne ma mémoire

 

dans l'unification fervente

de nos appétits déliés

se niche un monde au génitif

dont l'absolu fait surface

 

oui

sourdre à nouveau

sous les langues de l'ombilic

et y trouver l'Unique

à la membrane faste

 

à Ratisbonne

ton sang frissonne

à Marigot

tu vois ton lot

 

 

 

Entre les lèvres du temps

 

entre tes lèvres le temps s'immole

à l'ouïr de ton entre

je suspends mon instant

 

ainsi font font font

nos copules sonnant leurs grands jeux diviseurs

ainsi font font font

les spasmes concomitants d'Alpha et d'Omega

 

     cloués

     fixés aux portes     hors destinée

épines courbées à déchirer les vents

les chardons

messagers des naissances qui tardent

se dépouillent quiets

de leurs cœurs primitifs

 

les derniers tremblements du jour

accordent leur lueur

aux bouches impassables de la nuit

plus avant

les injonctions furieuses de l'évènement

altèrent même l'universelle mémoire de la source

 

la coulure de l'heure

tire des quatre noms du même corps

le venin de nos noces

 

aux rugissements valvaires de l'injure

l'anéantissement interdit tout répit

 

Sa Seigneurie Continue

 

___________

                       ô

                          ___________

 

__________

                     aum

                             __________

 

                        (14 avril 1986)

 

 

 

© Jacques Guigou et Dominique Bedou – 1986.

      ISBN 0751-4905  Collection Deleatur, Gourdon.

 

 



 TEMPS TITRÉ     

                         (1988,  extraits)

 

DU TEMPS SE PLISSE SOUS NOS ASSISES

DU TEMPS ÉLOIGNE LA TRANCHANTE

ÉTOILE DE NOS NOCES

DU TEMPS OBSCURCIT NOS PASSES INÉDITES

 

VERS L'ANTRE CHTHONIEN

SERIONS-NOUS ENTRAȊNÉS ?

 

PAS À PAS LA DURÉE

VIDE SON SAC DE VERRE

LES SELS NOIRS

DES NOËLS INENGENDRÉS

REHAUSSENT LE RIGIDE

 

AU FRONTON DES AUTELS

S'EFFRITE LE SANG D'OR

DES PIERRES PROFANÉES

 

ET

LUMIÈRE DE CRÊPES DÉLÉTÈRES

LA CONFIANCE DE L'ENFANT

SE VOIT TROIS FOIS TRAHIE

 

NOS GRIFFES QUI S'ÉMOUSSENT

À LA PASSÉE DES JOURS

INSCRIRONT DANS LE ROC

LEURS CARESSES SUBLIMES

 

DU TEMPS

POUR APAISER LES BLESSURES

PORTÉES

PAR LES FERS DE L'ATTENTE

 

LE DÉSÊTRE A PASSÉ SON TRENCH-COAT

PARCOURT IMPATIEMMENT LE CORRIDOR

ET SORT FAIRE SA PROMENADE

À SON RETOUR

COMPTE A REBOURS

L'ÊTRE ROULE SON DÉ

SUR LE TAPIS TROUÉ

 

ET PAR-DESSUS TOUT ÇA

SANS FLÈCHE ET SANS BOIS

L'ALLIANCE EXPANSÉE

DE L'ARC ET DE LA CIBLE

 

FAUCONS

DÉLIÉS DE LEURS POINGS DE CUIR

CES NUAGES DE TOUSSAINT

ACCOMPAGNENT EN FUGUE

LES LONGUES MIGRATIONS AU MÉRIDIEN

 

SOUS LES GRAVATS DES MOTS

ENGROSSÉS DE DÉGOÛT

GERME L'HAPAX LEGOMENON

 

SIGNE L'ENVOL DU FLAMANT

SIGNE LES BASCULEMENTS DU PIC-VERT

SIGNE LES TÉGUMENTS DU GEAI BLEU

SIGNE

SIGNE DE SA PRÉSENCE AILÉE

UN À UN LES INSTANTS DE TES SAISISSEMENTS

 

MARIN QUE MER MAQUILLE

ENTENDS L'ÉCLAT DU TEMPS

MONTER DES ÉCOUTILLES

 

TANT DE RETENUE

HONORE

L'HEURE QUI S'ATTARDE

 

POÈME VIT CE QUE POÈTE ÉCRIRA

 

COMMUNAUTÉ

Ô COMMUNAUTÉ VOTIVE

DE L'ONDE ET DU ROCHER

 

DU TEMPS SE PLISSE SOUS NOS ASSISSES

 

 

© Jacques Guigou et Dominique Bedou - 1988

      IBSN 2-903096-65-1

 


 


 

 BLANCHES      

                                (1993,  extraits) 

 

Dis

ces lames révulsées d'impatience

à force de ne pas déferler en commun

 

Repoussée dans son apparence

la vague accomplit pourtant

son œuvre désagrégeante

au sommet de sa révolution

l'espérance d'une autre forme

 

Ces mots croisés de ma mère

mémoirent mes amarres

 

L'accomplissement extrême

du poème

doit rendre la tâche

impossible

à l'historien de la poésie

 

Audit d'Homo sapiens

Quarante mille années d'acquis

vers la sortie de la nature

pour se réfléchir autre

et se savoir sapiens

valait-il le détour

à cause de l'amour

ou bien

pour le parcours?

 

Avec cette voix de naguère

regardante       en dedans

étrangère à son dire

avec cette voix

       si retenue

tu endiguais l'appel

tu isolais les verbes sur leur sol

       d'incertitude

tu apprenais les baisers bruns

       de l'aube

tu faisais se dérouler       hors d'elles

les lettres vers leur faille

avec cette voix

qui te vient       pour maintenant

 

 

 

© Éditions de l'impliqué - 1993

      ISBN 2-906623-05-9

 

 

 





 UNE AUBE SOUS LES DOIGTS  

                                                                                                              (1994,  extraits)

 

Ô       lèvres soulevées

troublantes intumescences

seuils tissés aux senteurs de l'étreinte

Ô       lèvres en efflorescence

séismes qui glorifient l'orifice du

       monde

étoiles aux saveurs des naissances

Ô       lèvres dévisagées

sillons d'intempérances

 

 

Agrégé jusqu'à ce dernier grain

de mémoire de ton corps

je relève de lui

ton corps      

debout       tendu de présence

et tout autant       délié

comme une aube sous mes

doigts

dissipe ton absence

 

 

Mémoire pour ton sein

pour la ronde tension de ton

sein sous mes doigts

pour cet instant d'ébranlement

       du monde

dans la brutale dissipation de tout

ce qui nous le rend étranger

et pour cette concentration

       du cosmos

au cœur de notre communauté

 

 

Nous avons touché l'horizon

de toutes nos étreintes de l'été

nous devenons ce tressaillement même

du silence des lierres sur

leurs pierres à feu

nous enlaçons l'instant au fil nu

de l'ombre et de la lumière

le seul qui limite les corps

sans enclore leur course

 

 


Louanges à tes lèvres

à celles qui m'absorbent

lorsque        leur temps venu

elles ne parlent plus que la langue

souveraine de l'espèce qui se nie

louanges à tes lèvres

à celles que je savoure

au livre des humides liturgies

de ta jouissance



Naissant de ce don du monde

à notre éveil commun

je cueille l'innocence émerveillée

du matin sur tes lèvres



Me réveillant       transmué

navigateur ravi des erreurs de l'absence

guetteur comblé de la certitude

de ta présence

de ta présence pourtant aujourd'hui séparée

par les portes acerbes du temps

combattant par nos sangs

ce silence des seuils

je dis nos doigts en dôme

et nos lèvres en lac




Créature ravie de chacun

des règnes amoureux de ton regard

chaque rencontre de nos yeux

est mon retour d'exil



Natif des sources de

ton dire

fils de ta voix

autant que

père de ton cri

engendré chaque instant du

récit de ton sexe

je te parle



Nous avons touché l'horizon

de toutes nos étreintes de l'été

nous devenons ce tressaillement même

du silence des lierres sur

leurs pierres à feu

nous enlaçons l'instant au fil nu

de l'ombre et de la lumière

le seul qui limite les corps

sans enclore leur course



L'abord de ce ciel soulevé

d'or rouge

subtilise tes très anciens émois

       de mer

tu prolonges aujourd'hui

tes marches accordées

aux larges lagunes

aux courbures des courants marins

au vent de terre avant midi

autant de forces qui faisaient

       le littoral indécis

tu découvres

la seconde vie de la

rive du vieux phare

celle qui te semblait soumise

à la dictée du port

 

 

Les huit cent soixante mille mètres

d'émois

qui me séparent de toi

hissent les baisers rouges

de notre histoire

 

 

Sur l'aile de vos lents éveils

nous étreignons les

étangs révulsés de vos sondes

ceux que j'écoute

au littoral de vos lèvres

encore destinées aux

fièvres de la nuit

 

 

Elle n'acquiescera ici à aucun

autre verbe que celui

trouble et tremblé

       du temps

elle épousera le

silence des eaux

elle entendra le cri d'effroi

de l'homme aux confins de la terre

       détruisant ses amers

elle rythmera l'étirement insoumis

       des mots

elle transformera l'instant

       en amour renaissant

 

 

Le chant et le moment

ces deux puissances exubérantes

qu'elle habitait

avec d'éclatantes intensités

 

 

 

© Éditions L'Harmattan, 1994

      Collection Poètes des cinq continents

      ISBN 2-7384-2568-2

 

 






 ELLE ENTRE      
                                              (1995,  extraits)

 

 

À l'entrée dans la nuit

de celle qui ne cachera plus son nom

à l'instant terrassant

où le collet nocif ne desserrera plus

son étreinte

elle donne à la mort

sa voix de petite fille

 

 

 

Tu dis que

son chant

ne peut plus être espéré

tu dis que

sa voix s'est brisée

avec l'égorgement des anciennes

       communautés

tu dis que

les chamans       les aèdes       les mages

ont maintenant été domestiqués

tu dis que

ciselée par le moderne

si rare dans le meilleur de ce qu'il fut

elle ne s'est pas rendue

       inconciliable

avec le règne mondain de l'individu

tu dis que

confondue dans Les Lettres

elle n'affirme plus

ses paroles et ses danses

celles qui lorsque les temps

de sa lettre furent venus édifièrent sa cité

sans murs et sans divinités

tu dis       encore      que

l'âge de l'enfance

lui a été prélevé

et tu l'entends pourtant

au détour d'un étal

aux halles

ce matin

 

 

 

Elle oriente le temps

comme l'amante attire

le regard de son amour

comme la couleur coupable

de la mer       rend

l'horizon inconciliable

comme les pas de

l'étrangère       conduisent

aux frontières du blanc

comme les devinettes des

enfants laissent les mots

hors de leur langue

 

 

 

Pour quelle descendance de

la parole

énoncerait-elle sa

généalogie des voix ennaturées

elle

qui n'a ni père ni mère

mais tant de berceuses

à chanter aux enfants?

 

 

 

Elle salue

le tamaris timide

celui dont la chevelure teinte à l'éternité

retient

ses yeux rougis d'adolescence

 

 

 

Dans les confusions lucides

de ses senteurs de l'enfance

lorsque la connaissance des sens

lui fut donnée

au sein de la ronde des hommes

       de parole

elle oublia son rang

puis répandit son chant

 

 

 

© Éditions L'Harmattan, 1995

      Collection Poètes des cinq continents

      ISBN 2-7384-3666-8




 SON CHANT      

                          (1997,  extraits)

 

 

Lorsque tarde sa venue

et que les muges

remontent       désunis

le courant du canal royal

ici

émancipé du tracas des étangs

l’instant virevolte

le poète       alors

laisse filer sa confiance

dans la continuité du vent

 

 

 

Compagne sensuelle de l’événement

sans cesse en éveil

dans l’ouverture de sa naissance

rebelle à

tout écrit domestiqué

elle laisse au roman

le soin de

ressasser l'expérience humaine 

 

 

Dès le matin

sa main se fait servante

du mot tendu d’intimité

du mot abîmé        au sortir

des mailles d’une langue désœuvrée

du mot venu       lui seul

du livre qui n’a plus de fond

au matin

cet été

d’un seul mot

elle est chant

 

 

 

Brin d’amarre sans navire

brin d’aimance relié

aux divinations des osselets

jetés sur les sols soulevés de

l’enfance

elle inverse avec le sérieux d’une

pythonisse le cours

du canal royal

 

 

Jetée sous le langage

mais toujours hors sujet

elle couvre et recouvre

à même le rivage

ses maximes de mer

incrustées en oblique

par les crabes carrés de roche

 

 

 

Rencontrée sur les sables communs

allant son pas

allant sans autre don

que celui de faire l’union

des poissons parleurs et des

       neptunes rêveurs

elle disputera toujours

le dernier mot à la mort

 

 

© Éditions L’Harmattan, 1996

      Collection Poètes des cinq continents

      ISBN 2-7384-5125-X

 


 


  SABLES INTOUCHABLES

                                                        (1999, extraits)

 


Instiller au présent

la substance blanche de ses

mots à l’écorce fendue

ne lui a jamais suffit

il lui faut affronter

les verbes survoltés

il lui faut coïncider

avec le zénith

il lui faut éprouver l’hapax

d’une danse avec la langue

il lui faut côtoyer en silence

l’espérance blessée du garçon

       solitaire

il lui faut sous les doigts

déchiffrer à l’aveugle

la lettre oraculaire des nacres

       finistères

il lui faut un littoral

       à féconder

il lui faut atteindre l’heure

de la rencontre

avec les voix qui flottent

 

 

 

Après le passage

des macreuses

dans l’angle ouvert

pour tous ceux qui

savent respirer le port

à la juste place de sa parole

qui subjugue

de sa parole imprévue

à la juste place

laissée libre par les amants

tu l’attends

 

 

 

Par elle

à l’impossible tous sont tenus

oui tenus

mais tenus d’une main qui délie

tenus sans autre lien

que celui       unissant

ce nuage de sable

au vent de Narbonne

qui argente la grève

 

 

 

Farouche comme ces

pierres que l’âge infini

de la terre

fait remonter du sol calcaire

elle cherche son

aire de battage des stances

auprès des sables du littoral

ces sables matriciels

eux seuls à même de

découvrir

l’origine des chants

remontés avec les pierres

du sol calcaire

 

 

 

À chaud

dans une rage de Ménade

elle égorge les mots

sous le porche du temps

 

 

 

Trouve

trouve son cri

sur la côte cambrée

du golfe d’Aigues-Mortes

soulève son écaille

épouse ses couleurs d’eau

lorsqu’au milieu du jour

l’heure devient confuse

et que les saladelles

accueillent les confidences

de la dune

 

 

 

Affluent soudain

ces nuits d’été adolescentes

où l’attrait des sanglots

       des saxophones

rendait toutes les amours

possibles

et voici qu’à l’entour

du tamaris le plus effronté

       de la jetée

commence la danse

du sel et de la fleur

 

 

 

© Éditions L'Harmattan  -  1999

    Collection Poètes des cinq continents

    ISBN 2-7384-7561-2



   

    ICI PRIMORDIAL

                                           ( 2001, extraits)

 

Poésie

tu habites les terres ocres

et caillouteuses de l’origine

tu mets en marche

l’enfant qui veut jouer

et qui       jouant

s’inquiète en découvrant

       la durée

 

 

Poésie

tu es présence

sur la voie des vivants

qui ne désavouent pas le terme

mais qui       sans attendre

s’unissent pour le bouleverser

 

 

Poésie

ils disent l’existant du monde

toi

tu nous donnes son tremblé

 

 

 

Aujourd’hui

la mer est d’huile

elle veut parler

de son passé

de son passé

et des tellines

qui laissent sourdre

leur amour

aujourd’hui

ton cœur épelle

les impatiences de la terre

celles des asphodèles

et celles des ferventes

 

 


Après trois jours de Marin Blanc

lorsque les pierres disjointées

des demeures du quai

laissent passer humeur et mémoire

après trois jours de Marin Blanc

ses dires d'eau et de drames

préoccupent les mères des pêcheurs

après trois jours de Marin Blanc

les basses terres s'insoumettent

face à l'unité dominante

du flot de l'étang

et du flot de la mer



Jusque là sans lumière

retenu dans l’eau calme

       du canal

entre le quai et le chalutier

l’axe du monde

se découvre maintenant

dans les dictions du vent

caducée entaillé par

l’indifférence cruelle

des câbles et des mats

 

 


 

se nomme lagune

et là s’installe

le vocable désirable des algues

au matin calme

d’une mer d’hiver

s’abandonne le solitaire

cet homme inamaré

à la face tournée

vers d’autres circonstances





Ce soir

le noir de la mer

retient ses mots insoutenables

ce soir

éloigné par le noir

le phare de Sète

épèle pourtant ses stances de lumière

ce soir

l'instant hésite

pris par des mots sans nom

qui s'amarrent au mitan du langage





Venez

hautes eaux d'équinoxe

alourdies de vos roseaux arrachés

et de vos gravats emportés

venez et survenez

puisque ce soir vous m'apportez

les rires sévères d'Omar Khayyäm

mêlés aux révoltes cuivrées

de son frère Rexroth

 


© Éditions L'Harmattan - 2001

      Collection Poètes des cinq continents

     ISBN 2-7475-1468-4

 




 VENTS INDIVISANT

                                  ( 2004, extraits)



À peine effleuré

et pourtant touché

par l’étoffe trouble

       du temps

le poète

séparé de son aile

cherche encore le monde

à même les corps

 

 

 

La voilà renversée

la voilà émondée

maintenant que le fond

       de la mer

s’est entrouvert

la voilà adonnée

à l’apogée des verbes qui effilent

la voilà livrée

aux œuvres vives de ses lointaines

       intimités

initiée par la certitude de l’heure

et de sa voûte discernée

la voilà

qui s’éprend

       des familiarités

dites sur la jetée

 

 

 

Sa fuite      leste

dans le bleu capricieux de l'heure

dans ce bleu

qui la possède

avec sérieux

sa fuite n'est pas une absence

car       ici

l'oubli étant dissipé

seule

elle déverse l'éternité

du sable

sur la rime invisible

de notre amour

 

 

 

Malgré l'adversité

du vent marin

l'aigrette cherche

l'arête extrême du rocher

cette arête

qui lui permet d'espérer

l'arrivée

du mot qui contient tout

 

 

 

Aujourd'hui unie

unie

à l'horizon plénier

       de la méditerranée

aujourd'hui unie

à l'indolente présence

de la dune et de la dictée

       de ses mots retenus

aujourd'hui unie

aux frises des tamaris

et à leurs langues autochtones

aujourd'hui

uni

unies

unis

 

 

 

Un pas de plus

en présence des strophes

       dépecées

puis déposées par la tempête 

un pas de plus

vers l'énoncé venté

       de son nom

un pas de plus

à l'extrémité du passage

       des eaux

un pas de plus

et tu entends

sa voix d'enfant

à la fenêtre du vieux phare

un pas de plus

pour contempler

l'arrivée de la pluie

qui profère son phrasé

un pas de plus

en compagnie

de sa connaissance

 

 

 

Maintenant

       ouverte

exposée aux malices enjouées

       de la mer

elle pose sur l'espérance

une main possédante

une main

qui demande instamment

ses anneaux de lumière

 

 

 

© Éditions L'Harmattan  - 2004

     Collection Poètes des cinq continents

     IBSN 2-7475-6971-3

 


 


   PRONONCER, GARDER

                              (2007, extraits)



Placée sur l'avancée propice

des sables de l'Espiguette

elle parle

son dit trouble les gens d'ici

son chant suspend

les langages courants

à son parti

fait de brèves et de longues

le pianiste s'associe

elle

là ébranlée et là-bas déportée

elle

un instant approchée

elle s'est dissipée

 

 

 

Ton pas

enfin accordé

avec la levée intime

       du vent

sur la passe des Abîmes

il suffit que ta main affecte

       ce tamaris

pour que tu la rejoignes

à bord de l'esquif esseulant            

du passage du temps

 

 

 

Lorsque son visage

s'altère

le poète recherche

les rafales graves

du vent d'est

celles qui soulèvent

les voix éprouvantes

lorsque ses sols

devenus menaçants

ensevelissent désir et mer

le poète tourne la tête

pour écouter

les frissons des roselières

 

 

 

Dérange-la

derrière les rochers

révulsés de la jetée

dérange-la

elle

lumière frisante

qui pénètre la parole

dérange-la

celle

qui donne ses faveurs

au chant une seule fois

prononcé

oui       prononcé

puis pour elle

à jamais gardé

 

 

 

Voici

l'avènement estival

de l'autre voix

celle qui voile le monde

puis qui le fait

devenir vrai

voici

les prémices espérées

de la saison qui prie

voici venue

la dispute

avec les verbes qui divisent

 

 

 

Ce soir

le chat noir est passé

hiératique

sur la pente oblique du quai

avec le couchant

le vent est tombé

mais son chant persiste

maintenant que s'unissent

le passé des nuits d'été

et cette lumière

d'immédiate éternité

 

 

 

Après offrandes

houles et souffles

le jour

devient soudain sensible

à la mélodie du dedans

celle qui sépare

du siècle qui inquiète

ce jour

maintenant s'abandonnant

ce jour

d'un janvier singulier

ce jour

tout entier célébré

par le jazz de la vague

qui déroule son phrasé

 

 

 

Les humeurs réclamées

de la mer

égrènent ses vocables

et leurs sels versatiles

après l'orage

le labech s'étant levé

tout est prêt pour l'acte

le passé du sable

et demain deviné

conversent à l'unisson

 

 

© Éditions L'Harmattan  -  2007

    Collection Poètes des cinq continents

     ISBN - 978-2-296-04244-5

 

 




 PAR LES FONDS SOULEVÉS  


                                                      (2010, extraits)




À chacun de ses versets

issus des plus grands-fonds

la mer vient

elle vient méconnaissable

elle vient précédant

le temps

elle vient

luisant depuis son origine

celle qui précipite

à chaque rencontre

avec le littoral

la mer éprouve sa voix première

éprise par le désir des sables

à présent

la mer vient

 
 
 
 

A peine devinée

adversaire du sol

présence       pour le temps nécessaire

l'ombre ne pèse pas

sur les roches de la parole

ombre et fable

complices de l'instant

ombre sans face ni autre

ombre portée

des chants d'enfants

en avant du soleil

 
 


    Calme       échappé

puis

pieds brûlés

aux sables de l'enfance

son pourquoi d'aujourd'hui

s'assourdit sur les salines

ramendé par le doigté bleuté

du pêcheur

le filet n'égrène plus

que des notes contraintes





Invisible

et pourtant là

sur l’aplat du rivage

il ne se prête pas

aux meurtrissures du Mistral

décelé naissant

parmi les mailles et les nœuds

il passe       à présent

cet espoir imprévu

 


  

Après le coup de mer

d’hier

la lumière encore frêle

ne parvient pas à établir

le meilleur du jour

l’horizon devenu probable

malmène maintenant

son adverbe de temps

pourtant noirci

par les fonds soulevés

le sable d’ici

ne déparlera pas





Les cordages sont là

mais il n'amarrent pas

seule       l'heure

à son zénith

achemine de jadis

la lumière irisée

des anciennes coulées




Elles durent

ces basses eaux

elles durent

et leur durée dévoile

sans pudeur

les simulacres à sec

des crustacés


 


D’emblée débaptisé

par les embruns

qui oublient le rituel

voici le feu de port

à présent effacé

jusqu’à perte de vue

la mer       cette inconnue





Unie à son origine

l’hérésie d’aujourd’hui

ne fait pas comme si

un seul désir l’avive

s’inscrire

dans le premier serment

scellé sur la jetée

 




Sous la texture troublée

du ciel et de son blanc

le temps est en avant

sous la rencontre

des eaux saumâtres

et des eaux de mer

il n’y a pas de place pour

l’entre-deux

sous le désir du phare

indifférent

la lumière se refuse






Amarrée à regret

mais son mat

toujours là

prendra-t-elle le large

cette barque Espérance ?

Ils furent pourtant grands

ces thons agonisant

mais trouvant la force

de refuser son pont

ils furent pourtant gais

ces pêcheurs de soupirs

partis avec elle

pour ameuter la mer

 





Alliée

à la poussée des hautes eaux

de ce février sans pareil

la mer

lance ses justes injures à la jetée

conquérante des mots immobiles

sa voix n’est plus captive

elle dit son appel d’impératifs

pour d’incorrectes conjugaisons

 





Aujourd’hui la jetée

sépare

et aussi nourrit

oui       sépare

puisqu’il n’y a

qu’un seul soleil à partager

sur la jetée

oui       nourrit

malgré ce mulet mort

rejeté par la mer





Combattant le contre-courant

les mouettes

cherchent à se combler d’espoir

ici

privé de ses premières berges

le flot charrie ses pertes

là-bas

fragments inachevés

Cévennes et Causses

hésitent à médire

de leurs schistes et de leurs granits






Cahier des intensités

du solstice d’été

l’aplat de la jetée

offre de l’instant le feuillet

alphabet pour nouveau-né

les déferlantes maintenant

familières

et pourtant séparées

refusent le verbe

qui profane leurs effusions



 ©  Copyright   

Éditions L'Harmattan 2010

Collection Poètes des cinq continents

ISBN 978-2-296-11272-8

EAN 97822296112728

 

 

STROPHES AUX ARESQUIERS

(2010, extraits)
     


Chorale sans partition

la procession des ceps

dévale sur la grève

à l’approche des tamaris

elle place son attaque de la parole

venue avec ce vent du large

une voix dévariée

entaille de sa clé

l’arbre qui a flotté






Elle est toujours là

cette matière lagunaire

celle qui ne connaît pas

la pensée verticale

son fond est éphémère

il laisse soupçonner

les parlers de la pêche

       à l’épervier

elle est toujours là

cette matière syllabaire

celle qui charge de possibles

chaque aiguille de pin

 


Son visage incisé
par la passe néfaste du canal
le marais des Aresquiers
ne cicatrise pas
désormais divisé
il envie les dérives et les rêves
de la roubine
marais des Aresquiers
les femmes des sables
ne t’oublient pas
demain te verra intact





traversant le bosquet d’azeroliers
qui sublime l’instant
puis      là      aussi
affilié à la lumière première des genêts
et       là       encore
surpris par l’adverbe crissant des salicornes
là demeure le vivant des étangs
parler de ce passage
il ne le demande pas


© Copyright Éditions de l'impliqué
Montpellier, juin 2010
ISBN 2-906623-16-4




Ces strophes ont été traduites en occitan par
Jean-Marie Petit et publiées dans l’ouvrage collectif,
La constellation de la Dorade au-dessus des étangs
de Frontignan
. Carnets des Lierles n°90/91/92, p.38-45.
Humanisme et culture. Frontignan 2010.
Une seconde édition a été réalisée par L’impliqué.
Jacques Guigou, Strophes aux Aresquiers.
Traduction en occitan par Joan-Maria Petit.
L’impliqué, juin 2010; ISBN 2-906623-16-4
Marc Wetzel a mis en musique et a chanté deux
strophes lors du vernissage de l’exposition-lecture
au Domaine du Mas Rouge, le 7 mai 2010.




 

               


     LA MER, PRESQUE


                                      (2011  extraits)



Commencé sous le vent

à la strophe en suspend

c'est le scherzo des flots

qui donne le tempo

poursuivi grâce au vent

le verbe du ponant

éraille les reliefs

lettre inachevée

les rameaux du mûrier

arrachés par l'orage

raturent le rivage







Il se forme

ce ballant

de suffocation à invocation

il est graveur

ce ballant du cœur à l'extérieur

il dure

ce ballant de l'une à l'autre mer

ce ballant

en cercle sur le sable

ce ballant

sans aube ni crépuscule

ce ballant

ce ballant

ce ballant








Au sortir de la plongée

le blanc du goéland

échappe à l'ordre des choses

Égaré par sa longue veille

la veuve du pêcheur

échappe à l'ordre des choses


Sur le point de se défaire

la brume sur le port

échappe à l'ordre des choses

Son bateau désarmé

le vide du ponton

échappe à l'ordre des choses

Privé de son bosquet

le pin du Boucanet

échappe à l'ordre des choses







À l'à-pic du cap gris

la mer languit ses laves

les vapeurs       les soupirs

que lui tirent ses laves

à l'à-pic du cap gris

la mer veut brasiller

à l'à-pic du cap gris

des humains vont s'aimer






Pas une rature

sur la première page des sables

ce matin

Mourante dès l'avant plage

une vague efface les traces

des pattes calligraphes des mouettes

Attelé à sa traîne

le pêcheur de tellines

drague ses alphabets




© copyright

éditions L'Harmattan
ISBN  978-2-296-55417-7


 


 

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