JACQUES GUIGOU
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Poésie
Ecrits sur la poésie
Dits sur la poésie de Jacques Guigou
Ecrits théoriques et politiques Période 1971-79
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ÉCRITS SUR LA POÉSIE


Poétiques révolutionnaires et poésie  (2019-20)





SUR DES LIVRES DE POÉSIE

Gaston Marty, Visage de source. (2006)

Gaston Marty, L'ombre de partage. (2008)

Gaston Marty, Quatre saisons un désir (2009)

Stephen Bertrand, Pirogues et autres brûlures (2013)

Franc Ducros, Évanouie la parole (2016)

Claude Ber, Il y a des choses que non (2016)

James Sacré, Quel tissu se déchire ? (2020)

Patrick Chavardès, Périphéries  (2021)




CORRESPONDANCES  SUR  LA  POÉSIE





Avec Georges Amar  (2019-2023)







LA  FOUDRE,  LA FAILLE,  LA  POÉSIE

Jacques  Guigou

Á la question qui nous est posée : "Où va la poésie après le 11 septembre 2001 ?", nous répondons par une autre question : "Une telle question se pose-t-elle ? ". Non pas que la poésie ne soit pas atteinte et traversée par ces événements infernaux, puisque "rien du drame de son temps ne lui est étranger" (Saint-John Perse), mais au sens où elle y aurait perdu son chemin et devrait dès lors donner un nouveau cours à sa manifestation fondamentale.

Certes, demander où va la poésie après le 11 septembre présuppose que la poésie continue, qu’elle n’est pas devenue "impossible" ou bien encore "barbare". Nous ne nous situons donc pas dans la continuité de l’injonction prononcée par Adorno après Auschwitz. On sait d’ailleurs ce que fut la réponse de Paul Celan à l’interdit lancé par le philosophe de "la dialectique négative" : la Todesfuge, puis le poème de leur rencontre manquée (Gespräch im Gebirg) et combien d’autres chants qui affirment "l’irréductibilité de la poésie à toute injonction extérieure" (Enzo Traverso) ; car "il y a encore des chants à chanter au-delà des hommes" (Paul Celan).

Connaissance sensible de la finitude et de son désir d’éternité, elle n’appartient pas pour autant à l’univers des causes et des fins. Ni sagesse, ni folie, elle n’appelle aucun guide pour lui indiquer sa marche. Présente chez chaque être humain, elle ne cherche pas de disciples ; tout juste peut-elle, lorsque l’existant de ce monde laisse soudain entrevoir la faille qui l’abolira, s’inviter en souriant à la ronde de ses amateurs.

Contre la foudre des despotismes et des destructions qui la nient, la poésie dit aux vivants la percevant que son temps peut toujours surgir parmi eux. Survenant alors dans un avant sans nom et sans bruit, loin des épiphanies paisibles et des prophéties nihilistes, elle nous souffle à l’oreille : "c’est grand dommage que tu dormes quand le narcisse est éveillé" (Saadi).

 
  revue Polyglotte n°11, avril 2002.
revue Temps critiques, n°13, 2003



 



JACQUES GUIGOU




POÉTIQUES RÉVOLUTIONNAIRES ET POÉSIE




Le thème de la Révolution
est une commande du temps.
Le thème de la glorification de la Révolution
est une commande du Parti.
Marina Tsvetaeva
Le poète et le temps (1932)




Que le poète aille à la barricade,
c’est bien — c’est mieux que bien —
mais il ne peut aller à la barricade
et chanter la barricade en même temps.
Il faut qu’il chante avant ou après.
Pierre Reverdy
Circonstances de la poésie. (1946)



Au cours des révolutions modernes, des poètes se sont mis « au service » des divers pouvoirs révolutionnaires. De Chénier à Lamartine, de Pottier à Maïakovski, de Breton à D'Annunzio, de Senghor à Sénac, ils ont célébré les nouvelles puissances politiques issues des bouleversements historiques de la modernité, qu'elles soient triomphantes ou vaincues. Et ils l'ont fait, le plus souvent, dans une poétique révolutionnaire qui était contre-dépendante des figures de la période qui s'achevait. Leur idéologie du service les a tenus éloignés du devenir-autre de la poésie ; de la poésie qui cherchait sa voix avec et contre les bouleversements révolutionnaires qui parachevaient la fin d'une époque et qui en ouvraient une nouvelle. Chantres officiels, guillotinés ou « suicidés », leurs vies et leurs œuvres expriment l'écart devenant visible entre les victoires ou les échecs des révolutions dans lesquelles ils furent impliqués et l'impossible devenir poésie de ces mêmes bouleversements historiques.

- I -
Petit rappel sur quelques origines des poétiques révolutionnaires
Le motif d’une poésie mise au service d'une révolution républicaine et démocratique émerge dans les mouvements politiques qui mènent l'assaut contre l'ordre monarchiste et sa classe sociale, l'aristocratie. C'est d'abord dans la première révolution anglaise du XVIIe siècle que le phénomène est le plus visiblement repérable. Si les écrits de Milton contre la royauté et pour la liberté d’expression appellent quasiment au régicide et exaltent le nouveau régime parlementaire c’est dans les poèmes et les chansons1 des Levellers et des Diggers qu’est exprimée l’aspiration politique la plus radicale. Y sont célébrées les vertus d’une sorte de communisme chrétien basé sur des communautés agraires strictement égalitaires.
Pendant la Révolution française des poètes exaltent le bouleversement politique en cours mais on ne trouve pas explicitement l’affirmation d’une poétique révolutionnaire. « La période révolutionnaire, André Chénier mis à part, est, curieusement, une époque pauvre de la poésie2 » écrit Robert Sabatier. Un constat que l’on partage volontiers mais auquel nombre de partisans des poétiques révolutionnaires pourraient  objecter que dans ces moments intenses de discontinuité historique la poésie est immédiatement présente dans l’action collective et non pas, séparée, dans les livres de quelques individus. Mais une telle objection ne ferait que répéter l’ancienne antienne surréaliste ou situationniste selon laquelle « la révolution et la poésie sont une seule et même chose » ; une antienne toujours démentie par l’histoire de la poésie et par l’histoire des révolutions.
C’est avec les romantiques et surtout les romantiques allemands que vont véritablement se formuler les premières poétiques révolutionnaires. Pour Novalis, seule la poésie doit conduire le monde ; elle dévoile la réalité du monde aux yeux des hommes. Ses aphorismes ont la puissance d’une parole totale, à la fois cosmique et terrestre : « La poésie est véritablement le réel absolu. (…) Plus une chose est poétique, plus elle est vraie ». La présence des êtres au monde s’éprouve pour Novalis grâce à un engen-drement réciproque du monde et de la poésie. Et ce monde n’est pas seulement celui de la nature extérieure, celui de l’univers tout entier, il est aussi celui de l’histoire des hommes : une histoire de la communauté humaine, celle du passé et celle à venir. Novalis place la poésie au centre de l’histoire humaine. Octavio Paz a bien perçu la portée politique de cette exigence et il la formule dans ces termes : « La conception de Novalis se présente comme une tentative pour placer la poésie au centre de l’histoire. La société se fera communauté poétique ou plus exactement poème vivant. La relation entre les hommes cessera d’être celle de maître à esclave, de patron à domestique, pour devenir communion poétique. Novalis prévoit même l’existence de communautés consacrées à produire collectivement de la poésie3 ». Quelles voies l’espèce humaine empruntera-t-elle pour accéder à son devenir-poésie ? Prononcer en commun les bouleversants Hymnes à la nuit ?
On trouve aussi chez le romantique anglais W.Blake cette fusion entre poésie et communauté humaine du futur. Dans la dynamique de cette fusion le poète agit comme médiateur ; il est l’opérateur vital du devenir-poésie de la communauté humaine.

« Je suis la révolution »
Poussée dans ses conséquences praxiques les plus extrêmes, l’action poétique révolutionnaire fusionne le poème et l’évènement politique dans une singularité ultime : « Je suis la révolution ». Tel est d’ailleurs le titre d’un livre4 où Laurent Jenny conduit une remarquable analyse d’un siècle et demi d’identification des avant-gardes littéraires avec l’idée de révolution. Depuis les appels de Hugo à l’insurrection des mots pour fonder une « République des mots » jusqu’à l’exaltation de la poésie de Mao-Tsé-Toung par le Groupe Tel Quel, Jenny montre la continuité historique d’une conception révolutionnaire de la littérature. Toutefois, curieusement, il situe l’apogée de cette saga révolutionnariste avec Tel Quel5 alors qu’il serait plus approprié de le faire avec les situationnistes. Nous développerons cela dans le prochain chapitre.
Notons ici que la formulation emblématique qui caractérise le mieux cette identification des avant-gardes littéraires et poétiques avec la révolution, Jenny la trouve chez Maurice Blanchot dont il condense la position dans une formule : « Je suis la révolution ». Pour Blanchot, il ne s’agit plus de « faire la révolution » dans la littérature comme dans l’histoire, mais il s’agit d’abord et surtout « d’être la révolution ».
On sait que Blanchot, participe d’abord à des groupes et à des revues dits de la « Jeune droite » ainsi qu’aux courants catholiques « non-conformistes ». Anticipant sur la négativité hégélienne actualisée en France par Kojève, Blanchot dénonce le marxisme comme étant, de fait, en connivence avec le capitalisme. Il désigne le « mouvement du refus » comme le principe même de la révolution. Pour l’auteur de La part du feu, c’est désormais l’œuvre qui est au cœur de la tension entre la liberté et la nécessité, entre le cours de l’histoire et le « suspens de l’histoire ». Plus de trente ans avant les injonctions situationnistes, Blanchot requiert la littérature de se mettre au service de la révolution. Jenny le souligne en ces termes : « Ainsi la littérature n’apparaît nullement ‘au service’ de la révolution. C’est bien plutôt la révolution qui doit se mettre au service de la littérature et élucider pour elle son désœuvrement essentiel. L’Histoire est ‘poétique’ en son moment révolutionnaire, qui est révélation du rien6 ».
La conception d’une fusion entre révolution et poésie se retrouve, analogiquement mais à un autre niveau, dans les rapports entre gnose et poésie. Dans cette analogie, les dimensions sotériologiques constitutives de toute gnose équivalent alors aux dimensions sotériologiques toujours présentes dans la révolution.
En toute rigueur comparatiste, il nous semble approprié d’établir une analogie entre les gnosticismes des mouvements hérétiques et mystiques apparus dans les premiers siècles de l’ère chrétienne et les théories révolutionnaires de la modernité ; notamment pour ce qui nous intéresse dans ce livre, avec les marxismes. Pour les gnostiques il s’agissait, pour le groupe d’initiés, de parvenir au salut spirituel par l’exercice d’une connaissance ésotérique. Pour les marxismes il s’agit de parvenir au salut matériel de l’humanité par la lutte des classes ; le prolétariat étant le sujet de la révolution. Ainsi, sotériologie et millénarisme sont les deux opérateurs théoriques et pratiques de la révolution gnostique comme de la révolution prolétarienne.
Dans son ouvrage La poésie et la gnose, (Galilée, 2016), Yves Bonnefoy prend acte de la séparation absolue entre la poésie et la gnose. Il perçoit même la poésie comme une « anti-gnose » (p.15) ; il convie le poète à « se refuser aux séductions de la gnose » (p.40). À la détestation de la vie et du monde que pratique le gnostique, le poète, certes ressent l’absence de plénitude qui peut se manifester dans sa vie et dans celle des autres mais il affirme que « le lieu terrestre a grand prix » pour lui. Bonnefoy observe que la gnose a toujours constitué un attrait pour les poètes car poésie et gnose se situent sur le même terrain existentiel : celui d'un sentiment d'exil dans un monde limité, prosaïque, enfermant ; l'intuition d'un monde de plénitude et de rayonnance dont le poète et le gnostique se sentent privés.
Mais poursuit Bonnefoy l'analogie s'arrête là car « le lieu terrestre a grand prix pour les amis de la poésie » (p.19). Nul besoin pour le poète d'aller chercher un ailleurs surnaturel ou invisible. C'est dans la certitude de la présence lumineuse du monde et de toutes choses proches ou lointaines ; dans une « participation au tout du réel » (p.27) que le poète trouve — pensons au trobar des troubadours — les rythmes, les sons, les mots, les voix susceptibles d'accomplir le poème.
Pour la poésie, le monde est présence immédiate, totalité sensible, rythmes vitaux primordiaux. Le poète n’a « nul besoin de chercher dans le surnaturel, dans l’invisible, l’évènement qui fut cause de la perte présentement éprouvée » (p.24).
Bonnefoy poursuit de substantielles réflexions sur la tentation gnostique qui guette de nombreux poètes. Retenons de lui, pour conforter ici notre critique des poétiques révolutionnaires contemporaines, qu’elles ne sont rien d’autre que gnosticisme du langage ; que publicité pour ce qu’on peut nommer un communisme du capital. Nous y reviendrons.
Avant de quitter La poésie et la gnose, partageons cette affirmation selon laquelle « le poème n’est pas la poésie » (p.32) car entre « l’intuition de présence frayant sa voie dans les mots et la façon dont ceux-ci deviennent des phrases au sein d’un texte », une ombre est tombée ; la conception est devenue création. Contre tous les poéticiens de la subjectivation, tous les phénoménologistes, tous les « poéthiciens » qui subordonnent l'existence de la poésie au poème, distinguons avec Bonnefoy l’éternité de la poésie d’avec le moment du poème. Le poème est un résultat. Le résultat du compromis entre la présence du monde et les limites du poète à le percevoir et à le dire comme vie immédiate, comme ce que nous avons nommé un « instant exhaussé7 ».
Jules Monnerot a lui aussi montré la fonction mystificatrice des poétiques révolutionnaires avant-gardistes. Il dévoile ses effets dans les rapports entre surréalisme et gnosticisme. Son livre La poésie moderne et le sacré (Gallimard, 1949) analyse les rapports des surréalistes avec « La Révolution » et avec le Parti communiste français pendant la période où plusieurs d’entre eux avaient rallié le parti stalinien mais aussi après leur départ.
Monnerot compare le rapport des surréalistes à la révolution communiste avec le rapport des gnostiques aux églises chrétiennes de la première période du christianisme. Les idées dissidentes, voire hérétiques des gnostiques à l’égard de la doctrine chrétienne seraient analogues aux propos et aux actions des surréalistes lorsqu’ils intervenaient au nom de « La Révolution ». Ce faisant, ils n’étaient alors plus compris « des masses » et ils étaient dénigrés, voire condamnés par les dirigeants du Parti. « Quand à la faveur de cette communication, les surréalistes proposaient soit aux militants, soit à « la masse » elle-même, des conceptions par hypothèse aussi étrangères à celle-ci qu’à ceux-là, ils ne pouvaient paraître qu’hostiles. (…) En écoutant le langage devenu brusquement « marxiste » et « dialectique » de ces nouveaux adeptes, plus d’un communiste a pu redire le mot d’Irénée sur les gnostiques : « Ils parlent comme l’Église, mais pensent autrement8 ».
Monnerot poursuit l’analyse en ces termes : « (…) les surréalistes, si aucune contrainte extérieure ne les contrarie, se laissent aller à penser que la poésie communique avec la révolution, qu’au poète est permis ce que nul autre ne peut : la révolution sauvera la poésie que la société capitaliste met en péril…Ainsi, le Christ valentinien a passé par Marie comme l’eau traverse le canal, pour rédimer la race des spirituels et cette rédemption consiste dans la gnose transmise d’initié à initié. (…) Une certaine pente surréaliste conduisait aussi à rêver que la grâce révolutionnaire pourrait être obtenue (qui sait ?) par la pratique de la poésie9 ».
Certes, les poétiques révolutionnaires d’après-mai 68 ne partagent plus cette conception initiatique de la poésie mais elles restent dans la continuité des sotériologies gnostiques. Reste présente et active cette croyance à un salut par la révolution poétique. La révolution devenue poésie sauvera le monde, etc. Avant de mener l’analyse des poétiques révolutionnaires d’après Mai 68, examinons d’abord leurs manifestations dans les années 60 ; notamment celle des situationnistes qui, dans cette période, en constitue la matrice.


- II -
Les errements des poètes serviteurs

Les deux derniers assauts contre la société dominante, celui du mouvement communiste de 1917-21 et celui du Grand Refus de la fin des années 60 ont, chacun, été accompagnés par une poétique révolutionnaire du service. Les surréalistes voulurent « mettre la poésie au service de la révolution » et les situationnistes « mettre la révolution au service de la poésie ». Bien que de sens inverse, l’intention est la même : la poésie a besoin de servir ou d’être servie. Pour Breton comme pour Debord, poésie et révolution sont des puissances individuelles et collectives accomplissant, dans un moment paroxystique, l’unité de la théorie et de la pratique. Pour tous les deux, le bouleversement de la vie et l’ébranlement du monde sont les buts communs de la poésie et de la révolution. La praxis révolutionnaire est la matière dont la poésie tire forme et contenu. L’événement insurrectionnel énonce le nouveau langage de la poésie ; d’une poésie « au besoin sans poème » pour les surréalistes et d’une poésie « nécessairement sans poème10 » pour les situationnistes.
Pour y parvenir, l’une comme l’autre impliquent une activité « de service », appellent un individu au service de leur cause commune. Les poétiques révolutionnaires surréalistes et situationnistes restent semblablement enfermées dans ce présupposé du « service » ; mais si la première n’a plus de portée historique pour notre présent et son devenir-autre, la seconde, aux yeux de certains, n’en serait pas dépourvue.
Si les impasses politico-poétiques du surréalisme ne soulèvent plus guère de controverses, la poétique situationniste rallie encore à sa cause divers cercles et individus qui veulent « poétiser la révolution » ou bien mettre la « révolution poétique » aux commandes des bouleversements de la vie quotidienne.
Avant d’examiner de plus près les positions de ces poéticiens de la révolution, il convient tout d'abord de revenir sur l’écrit constituant la base de la poétique révolutionnaire de l’Internationale situationniste.

Un présupposé langagiste
All the King’s men11 peut être considéré comme le texte-manifeste de la poétique révolutionnaire situationniste. En peu de pages s’y trouve exprimée la critique du surréalisme et déplorée son « amère victoire », puis y est énoncée l’abolition de la poésie séparée — celle du poème — pour réaliser cette « communication immédiate dans le réel », ce « moment révolutionnaire du langage » qui fait la force de la révolution ; puisque « le programme de la poésie réalisée n’est rien de moins que créer à la fois des événements et leur langage, inséparablement » (p.31).
Ce texte de 1963 marque un moment décisif pour la théorie situationniste : celui de la suppression de l’art et de sa réalisation dans le bouleversement de la vie quotidienne. La critique de la forme et des formes qui, depuis l’Internationale lettriste et Potlatch12, avait représenté l’enjeu majeur de l’action révolutionnaire passe au second plan au profit d’une référence primordiale au langage. « Le problème du langage est au centre de toutes les luttes pour l’abolition ou le maintien de l’aliénation présente13 ». La question du langage est désormais placée au cœur de la poétique révolutionnaire situationniste. Contre « l’information » qui n’est que « la poésie du pouvoir », l’insurrection situationniste va créer « le langage libéré qui regagne sa richesse ». Le pouvoir s’exerce par et dans le langage car les mots du pouvoir « travaillent pour le compte de l’organisation dominante de la vie14 ».

Le basculement langagiste de l’IS
Pourquoi faire des problèmes du langage l’enjeu de toutes les luttes et faire de la poésie le moment révolutionnaire du langage ? Avançons deux hypothèses à propos de ce que nous pourrions nommer le basculement langagiste de l’Internationale situationniste. Deux moments semblent, en effet, déterminants dans ce nouveau positionnement de l’IS : d’une part le rejet des œuvres et des actions lettristes et d’autre part une contre-dépendance au contexte intellectuel alors dominant et notamment à l’influence de la linguistique structurale.

Rejet des œuvres et des actions lettristes
Maintenues confidentielles, parfois détruites, toujours limitées au petit cercle des amis, les œuvres métagrahiques des années 1951-5815 sont considérées par les situationnistes comme définitivement dépendantes du lettrisme et à ce titre ne sont porteuses d’aucun dépassement.
Déjà présent dans la revue de l’Internationale lettriste puis, surtout, dans Potlatch, les situationnistes dressent un bilan négatif des réalisations métagraphiques et hypergraphiques créées au début des années cinquante. La croyance lettriste qui fait de la création de formes nouvelles « la valeur la plus haute parmi toutes les activités humaines » (ibid.) est critiquée par Debord et Wolman comme « le fondement de la position idéaliste bourgeoise dans les arts16 ». Au-delà du simple détournement des œuvres ou de la dérive psychogéographique, il s’agit d’abandonner toute activité séparée entre l’art et la vie. C’est aussi le sens de la décision prise en 1962 selon laquelle « il n’existe pas d’art situationniste » et donc pas davantage d’œuvres situationnistes.

Contre-dépendance au contexte intellectuel dominant de l’époque des années 1950/65
Les années 1950/65 furent une époque déterminée par la dynamique capitaliste de la croissance et des modernisations (le compromis fordiste) avec leurs conséquences anesthésiantes sur les antagonismes de classe. Davantage que la maîtrise des rapports sociaux de production c’est sa reproduction globale que le système capitaliste cherche à réaliser. Le « changement » est partout mis à l’ordre du jour ; un changement alors en quête de lois économiques et sociales qui fonderaient une continuité institutionnelle dans la discontinuité politique qui est à l’œuvre.
Les analyses traditionnelles des rapports de production et du procès de circulation ne suffisent plus pour intervenir politiquement dans ce que les sociologues et les médias désignent alors comme « la société de la consommation de masse ». Face à la fragmentation des anciennes médiations institutionnelles et à la fonctionnalité introduite dans les organisations et les entreprises, les pouvoirs dominants de l’époque cherchent un mode de nomination de cette tension entre « changement » et « continuité ». Un mot-vedette s’impose désormais comme un totem : la structure. Le mot possède sa  science : la linguistique, les sciences du langage. De l’inconscient à l’entreprise, de la ville au cinéma, de la biologie à l’économie, du sommeil au sport, toutes les activités humaines tendent à être interprétées comme des « langages ». Les modèles linguistiques et structuralistes17 s’imposent alors comme une réponse théorique et politique à cette quête de nomination d’un ordre nouveau. Imposition à laquelle les ennemis théoriques et pratiques du capital n’échappent pas : la « lecture » structuraliste du Capital qu’opère Althusser n’en est qu’un exemple emblématique. Pièce majeure de la modernisation du discours du capital, cette extension totalisante de la notion de langage à tous les rapports sociaux et humains constitue aussi le présupposé dominant des écrits lettristes puis situationnistes.
Présupposé qu’on peut nommer langagiste pour sa propension à donner à la notion de langage une portée considérable. Les modèles linguistiques d’analyse du langage sont étendus à tous les phénomènes relationnels, à tous les rapports, à toutes les « structures », ce mot fétiche du vocabulaire de l’époque. Qu’il s’agisse des derniers feux de la linguistique structurale, des philosophies du langage (analytiques et herméneutiques), de la cybernétique et des théories de l’information ou bien encore de ces pôles de disciplines universitaires qui se constituent comme « sciences du langage » et « sciences de l’information et de la communication », nombreux et puissants sont les systèmes de reproduction sociale donnés et imposés comme « des langages ».
La critique situationniste du structuralisme n’a pas non plus échappé à ce langagisme. Bien que négative et inversée, elle « doit se communiquer dans son propre langage [car] c’est le langage de la contradiction18 ».
Dans les fragments 201 et 202 de La société du spectacle, Guy Debord critique le point de vue « anti-historique » de la pensée structuraliste. Il dénonce : « La structure est fille du pouvoir présent. Le structuralisme est la pensée garantie par l’État… » (p.202). Mais, ce constat énoncé, il reste langagiste car, poursuit-il « la théorie critique doit se communiquer dans son propre langage » (p.164). Et quelle est la forme de langage qui va promouvoir cette conscience révolutionnaire ? C’est « le renversement du génitif » de type hégélien, le remplacement du sujet par le prédicat ! Encore une fois le formalisme dialectique et le chiasme, tiennent lieu de mot d’ordre pour l’action subversive alors qu’ils ne sont qu’une simple figure de réthorique.
De la même manière le détournement est défini par G.Debord comme un langage ; c’est « le langage fluide de l’anti-idéologie. (…). Il est, au point le plus haut, le langage qu’aucune référence ancienne et supra-critique ne peut confirmer19 ». La poésie elle non plus n’échappe pas au présupposé langagiste des situationnistes. « Le programme de la poésie réalisée n’est rien de moins que créer à la fois des événements et leur langage, inséparablement ». (All the king men).
Le paradigme langagiste porté par l’IS à son acmé, devient dès lors lui-même réalité ; non pas cette réalité à venir que la révolution devra accomplir mais la réalité immédiate de l’évènement langagier qui se donne comme « le mouvement réel » d’une révolution dans les mots, d’une révolution linguistique : celle du langage performatif. Nous y reviendrons au chapitre V.

Combinatoire du détournement et désubstantialisation du langage
En référence à Lautréamont, les situationnistes ont fait du détournement des œuvres un opérateur majeur de subversion révolutionnaire. S’affranchir de l’autorité de la citation et combiner diverses références dans un même écrit ; altérer ou métaphoriser un propos ou un slogan afin de leur donner un autre sens, ont constitué les procédures en usage dans le détournement situationniste. Il s’agissait en définitive de désubstantialiser les contenus et les formes d’une œuvre ou d’une situation pour les combiner dans un langage qui décompose l’existant et annonce une nouvelle réalité. Délibérément coupé du passé et se refusant à toute prédiction sur l’avenir, le détournement est un langage autoréférent, autotélique car il « n’a fondé sa cause sur rien d’extérieur à sa propre vérité comme critique présente20 ».
Il n’est pas vain ici de se demander si le détournement situationniste, ce « langage fluide de l’anti-idéologie » parce qu’il est seulement défini comme un langage n’est pas devenu, dans les décennies qui suivirent le moment de sa formulation, une des figures de la « révolution du capital21 ».
En effet, la fluidification du langage qui opère dans le détournement doit, pour Debord, aboutir à une réappropriation du « langage de la communication » qui, selon lui, s’est perdu dans l’art. Or, cette exaltation de la communication directe que la future révolution des conseils ouvriers devra réaliser fait-elle autre chose qu'anticiper sur la « société de l'information et de la communication » que le capital impulse à partir des années 1970 ? Cette question, d’ailleurs, ne se posera plus pour J-P. Voyer, un épigone de Debord, qui en termes hégéliens exacerbés fera de la publicité « l’essence humaine » car elle manifeste « l’activité de l’apparence » et que celle-ci « contient le négatif comme une totalité22 ».
À la désubstantialisation-fluidification du langage pratiquée par les situationnistes et leurs suiveurs révolutionnaristes, opposons l'écart qu’il est fructueux d’établir, à titre humain, entre parole de poésie et langage. Écart énoncé par la fulgurante formule du poète et philosophe américain R.W. Emerson : « Le langage est de la poésie fossile23 ».


-III-
Parole versus langage

À plusieurs reprises, dans notre critique de la  poétique révolutionnaire situationniste et de ses suiveurs, nous avons marqué une opposition entre langage et parole. La primauté conceptuelle accordée au langage par ces poétiques nous a conduit à proposer le terme de langagisme pour qualifier cette position à la fois théorique et pratique. Afin d’expliciter davantage — sans pour autant chercher une vérité dans ce domaine — notre notion de langagisme, signalons ici une piste d’analyse, tout en restant toujours dans le strict domaine qui est le nôtre : la critique des poétiques révolutionnaires.
Cette piste est heuristique davantage que théorique et encore moins linguistique. Il s’agit de mettre en tension les deux pôles qui affectent toute création poétique : le pôle de la parole et le pôle du langage. Ce qui donnerait le tableau suivant :

La parole : innée (antérieure)                Le langage : acquis (postérieur)

La parole : naturelle (naturalité)            Le langage : culturel (culturalité)

La parole : instinctive                            Le langage : institutionnel

La parole : immédiate                            Le langage : médiat

La parole : concrète                                Le langage : abstrait

La parole : immanente                            Le langage : transcendant

La parole : subjectivante                         Le langage : objectivant

La parole : une présence                         Le langage : une représentation

La parole : temporelle                             Le langage : spatial

La parole : du côté de la voix                  Le langage : du côté de la lettre,

                   du son, du parlé,                                       du signe, de l'écrit,

                   de l'oralité                                                 du textualisé


Ce tableau est schématique, excessif dans son dichotomisme abrupt car prises comme telles et absolutisées, ces oppositions duelles ne pourraient que déboucher sur de superficielles réductions idéalistes. Il faut le dialectiser mais il exprime malgré tout deux polarisations poétiques fondamentales, deux oppositions en tension permanente : la parole et le langage.
Dans ce cadre conceptuel, nous maintenons que les poétiques révolutionnaires situationnistes comme celles qui s’en inspirent, sont pour l’essentiel, placées sur le pôle du langage ; ce faisant, elles ratent le punctum saliens de la présence sans lequel la poésie verse dans la littérature. Engluées dans le langagisme, elles moulinent de la représentation.
Parole première d’homo sapiens, la poésie est d’abord oralité, voix vive. Ce n’est que très tardivement dans l’histoire de l’humanité, il y a seulement 6500 ans, avec les débuts de l’écriture, qu’elle est assignée dans des signes écrits. Alfred Tomatis, chercheur inspiré sur les rapports entre l’oreille et le langage, inventeur fécond d’une méthode de rééducation des troubles du langage par une écoute de sons appropriés, rappelle ce rapport de subordination de la parole vive dans l’écrit : « Le signe (écrit) n’est jamais, en soi, qu’un son à reproduire. (…) Toute lettre appelle sa verbalisation à haute et intelligible voix. L’écriture est donc, d’une certaine manière, un enregistrement sonore puisqu’elle vise à emmagasiner des sons. Elle constitue en fait la première bande magnétique dans l’histoire de l’humanité24 ».
Cet « enregistrement » de la parole de poésie dans l’écrit de poésie a certes été porteur de créations et de dépassements mais il a constitué un système de contraintes qui s’est parfois traduit par des enfermements langagistes. Car la poésie est d’abord jaillissement. Paul Zumthor nous le rappelle fort justement : « Dès son jaillissement initial, la poésie aspire, comme à un terme idéal, à s’épurer des contraintes sémantiques, à sortir du langage (souligné par nous, JG), au-devant d’une plénitude où tout serait aboli qui ne soit simple présence25 ».
Sortir du langage, telle est l’aspiration vers laquelle toutes les poésies non littéraires se sont depuis toujours orientées. Attentive à ne pas s’engluer dans les enfermements langagistes, c’est le chant qui les guide  dans leur cheminement. Écoutons Marc Alyn nous le rappeler : « La parole luisait, libre, dans sa substance/Avide d’inventer sa propre fin — la voix26 ».

Le poète refuse le langage
Car le poète refuse le langage comme l'a écrit Sartre dans la pensée à la fois juste et contrite
27 qu'il a formulée sur la poésie. Pour ce philosophe, qu’en est-il au juste ?
Dans le chapitre « Qu’est-ce qu’écrire ? » de son livre Qu’est-ce que la littérature28, Jean-Paul Sartre aborde la question des significations qui sont la matière sur laquelle travaille l’écrivain ; mais l’écrivain qui écrit en prose, non les poètes. Alors que celui qui s’exprime en prose instrumentalise le langage et se sert des mots pour ne retenir que la chose qu’il désigne, les poètes cherchent à les servir.
Remarquons au passage que Sartre lui-aussi s’enferme dans l’idéologie de la poésie comme service à l’image des surréalistes et des situationnistes. Néanmoins son analyse touche à l’essentiel lorsqu’il montre que le poète n’est pas du côté du signe et de son pouvoir d’intervention sur le monde mais « qu’il a choisi une fois pour toutes l’attitude poétique qui considère les mots comme des choses et non comme des signes29 ». Sartre résume alors son propos en ces termes : « Les poètes sont des hommes qui refusent d’utiliser le langage » car pour les poètes les mots « restent à l’état sauvage (...) ce sont des choses naturelles qui croissent naturellement sur la terre comme l’herbe et les arbres30 ».
Une telle référence à la naturalité primordiale des paroles de poésie, à leur essentialité, à leur innéité en quelque sorte, exprimée sous la plume d’un philosophe dont l’essentiel de l’œuvre est consacrée à l’ontologie et à la liberté peut apparaître comme surprenante. Ne pourrait-on l’interpréter comme l’expression d’un regret, d’une nostalgie et finalement comme cette « rage » qui nous dit-il, l’envahit de n’être pas poète ? Cela est plausible. En ce sens Sartre se place en continuité avec la poétique révolutionnaire des romantiques.

- IV -
Sur quelques poétiques révolutionnaires contemporaines


L’influence situationniste et ses environs
Si les écrits des situationnistes et notamment leur ralliement tardif au conseillisme ont été dévitalisés par l’échec de leur programme politique, il n’en est pas de même pour leur poétique révolutionnaire. Leur appel à « retrouver la poésie » dans des moments révolutionnaires passés ou actuels est toujours considéré par des poètes comme le seul et unique motif de la poésie. Le mot d’ordre situationniste « mettre la révolution au service de la poésie » est pour eux toujours à exécuter.
C’est d’ailleurs le sous-titre du livre31 quasi hagiographique que Vincent Kaufmann consacre à Guy Debord. Ce spécialiste des avant-gardes artistiques et littéraires, montre — de manière finalement assez convaincante — que la poétique révolutionnaire situationniste est autant en continuité qu’en rupture avec celle des dadaïstes et des surréalistes. Il cherche à réfuter le mythe d’un Debord abandonnant « la question poétique » lorsqu’il se serait converti à la « question sociale ». Il mentionne à ce sujet des analogies entre les thèses de l’IS dans All the King’s men en 1963 et celles du Groupe Tel Quel dans leur Théorie d’ensemble en 1968. Ces deux groupes situent l’évènement révolutionnaire et l’évènement poétique comme un seul et même moment : celui du bouleversement de la vie quotidienne, de l’avènement d’une vie libérée de l’information cette « la poésie du pouvoir », le moment de la vie devenue « communication ».
Au-delà des développements biobibliographiques  sur les diverses implications politiques et artistiques de l’action de Debord contre La société du spectacle, la thèse de Kaufmann vise à montrer un homme qui « a traversé son époque en poète, c’est-à-dire comme quelqu’un qui n’aura cessé de mettre au centre de ses préoccupations la question de la communication et de ses formes32 ». Or, poursuit Kaufmann, cette « poétique de la révolution » que Debord a poursuivie tout au long de sa vie n’a pas été perçue par les commentateurs ou du moins a-t-elle été négligée car le plus souvent « rabattue sur une problématique politique ultra-gauchiste33 ».
Souscrivant lui aussi au paradigme langagiste, Kaufmann célèbre la poétique situationniste et admire « la remarquable continuité de la question du poétique » dans les œuvres et dans la vie de Debord. Avec son idole, il assimile parole et communication, comme si la « communication » — y compris et surtout dans sa version situationniste — pouvait être autre chose que de la publicité pour un bon usage de la société capitalisée.
Car le motif central qui sous-tend le livre de Kaufmann, celui d’un Debord qui n’a cessé « d’articuler » le poétique et la révolution, cesse d’être effectif lorsque la révolution s’éloigne, voire disparaît. Autrement dit, le moment révolutionnaire passé — en France en mai 68, en Italie de 1968 à 1978 — et son échec s’étant partout manifesté, qu’en est-il alors de la poésie puisqu’elle n’a plus de révolution à servir ?
Le biographe de Debord fait alors le constat que « seule la révolution aurait été de l’art situationniste, les situationnistes ont voulu restaurer la communication et la communauté. N’y étant pas parvenus, ils ont préféré disparaître34 ». Exit donc la révolution et exit donc aussi la poésie ? Kaufmann ne s’engage pas dans une tentative de réponse à cela qui pourtant est au cœur de son sujet. De même qu’il ne s’est pas davantage interrogé sur les raisons pour lesquelles, vingt ans après mai 68, dans son Commentaires sur la société du spectacle, Debord ne se réfère plus à la révolution prolétarienne dans sa version conseils ouvriers, celle qu’avec ses amis ils avaient tant exaltée. Kaufmann là encore reste englué dans son situationnisme.
Exprimons ici une remarque sur l’après-coup historique de la poétique révolutionnaire situationniste. On sait qu’en mai 68 Debord et les membres de l’IS, d’abord actifs avec le groupe des Enragés, ont rejoint la Sorbonne occupée pour ensuite, rue d’Ulm dans les locaux de l’École Normale Supérieure, créer le Conseil pour le maintien des occupations (CMDO). Les délibérations des assemblées générales et les messages envoyés dans le monde entier par ce Comité font explicitement référence à la révolution prolétarienne telle qu’elle avait été exprimée par le mouvement historique des conseils ouvriers et notamment par la Gauche communiste germano-hollandaise35. Le contenu historique de la révolution c’était bien pour eux le prolétariat, la classe du travail, la classe négative, celle qui va abolir l’exploitation de la force de travail et libérer l’humanité de toutes les dominations et les aliénations engendrées par le capitalisme. Tel était, on le sait, le « programme communiste » poursuivi par les révolutionnaires marxistes et les situationnistes avec eux. Tous étaient « programmatistes36 ».
Est-ce donc cette révolution-là que Debord aurait souhaité « mettre au service de la poésie » ? Kaufmann esquive la question. Il sauve Debord de cet embarras en réfutant les détracteurs de celui-ci qui assimilent l’action des situationnistes en mai 68 à un gauchisme parmi les autres. Leur méprise, poursuit Kaufmann c’est de confondre l’art (i.e. les œuvres d’art) et le poétique. Autrement dit, en mai 68, Debord conjecturait que la révolution prolétarienne était « introuvable », que la poésie s’était absentée mais que « le poétique » était bien là, actif, efficient, désiré. Le « langage commun » de la communication est retrouvé, les dimensions poétiques de l’évènement s’accomplissent dans la praxis révolutionnaire. Car la mise en pratique de la poétique révolutionnaire situationniste c’est « la critique du langage dominant37 ». Nous sommes donc encore et toujours dans le langagisme…
Relevons enfin un amalgame posé par les situationnistes et entretenu comme tel par Kaufmann. Aucune distinction n’est faite entre la notion debordienne de communication et celle, marxienne, de communauté humaine. Le présupposé langagiste de la poétique révolutionnaire situationniste n’ayant pas été critiqué on comprend pourquoi l’amalgame entre communication et communauté est maintenu par Kaufmann. Une mise en perspective historique aurait pourtant permis d’éviter une telle confusion.
Lorsque dans ses écrits de 1843, Marx parle d’une « révolution à titre humain », il vise la communauté humaine (Gemeinwesen). Pour lui, « l’être humain est la véritable communauté des hommes38 » ce qui n’a rien à voir avec la « communication authentique39 ». Car les principales luttes d’une grande partie du mouvement ouvrier révolutionnaire se sont faites au nom de l’humanité qui est l’autre nom de la communauté humaine.
Or, la communication définie par les situationnistes comme la « transparence du langage », était déjà une visée problématique lorsqu’ils la formulaient car elle était susceptible d’engendrer une sorte de normalisation discursive des relations humaines, un puritanisme des intersubjectivités. Depuis, la dynamique du capital a fait de la transparence un opérateur majeur de sa puissance. La communication politique grâce à une transparence du langage a reçu un nom et engendré une pratique : glasnost. Aujourd’hui, l’exigence de transparence est partout et par exemple, au fondement de la blockchain, cette surpuissante technologie numérique qui garantit la confiance entre les échangeurs de cryptomonnaies40.
Notre critique de l’ouvrage de Vincent Kaufmann — certes honnête et bien documenté mais très peu critique de son objet — nous permet de formuler ici une thèse que nous avons partiellement soutenue ailleurs et auparavant41 mais qui prend ici toute son ampleur : Mai 68 marque la fin de la relation nécessaire entre poésie et révolution. Le cycle historique des poétiques révolutionnaires ouvert avec les protagonistes de la révolution anglaise puis avec les romantiques allemands et tant d’autres ensuite s’est refermé avec l’échec du mouvement d’insubordination et de refus manifesté dans le monde à la fin des années soixante du siècle dernier.
Pour certains — dont le nombre n’est pas négligeable — ce divorce n’est pas effectif et l’on observe ça et là, sous diverses couvertures, des tentatives pour faire coïncider ce qui est devenu inconciliable.

Daniel Blanchard et sa « crise de mots »
Dans son livre Crise de mots42 Daniel Blanchard dénonce comme nous « l’imposture » (p.70) qui associe aujourd’hui révolution et poésie. Il rappelle les origines romantiques de cette association, critique la subordination de la poésie à la révolution par les surréalistes et s’indigne de sa « souillure » par le stalinisme. « Ce que ces deux mots ont en commun à présent, c’est de n’avoir plus cours43 » conclut-il avec raison.
Mais il se trompe lorsqu’il affirme que depuis son dévoiement dans le stalinisme la poésie « s’est ostensiblement gardée de toute fréquentation avec la révolution44 ». Même si elles n’ont plus l’ampleur et l’audience qu’elles avaient prises au siècle dernier, l’association et même la fusion entre révolution et poésie continuent. Dans les pages qui suivent, notre recension critique de quelques poétiques révolutionnaires actuelles le confirme.
Après voir écrit notre accord avec Daniel Blanchard sur le divorce définitif entre poésie et révolution, disons quelques mots sur nos désaccords.
Le premier, le plus décisif, porte sur sa référence quasi exclusive au langage pour qualifier l’acte de poésie. Certes, les mots voix, paroles, musiques, rythmes ne sont pas absents loin de là, mais ils restent comme subordonnés au paradigme langagiste qui occupe tout le champ de l’analyse. Dans le chapitre le plus fructueux de son livre, intitulé « À propos de ce que fait la poésie » Blanchard écrit : « Aujourd’hui, des sociétés qui se qualifient elles-mêmes de développées, la poésie n’a évidemment pas disparu. Évidemment, puisqu’aucun jugement social ou culturel ne saurait la réduire à une particularité historiquement ou sociologiquement localisée du langage : elle en est l’essence même45. » Apparaît ici dans toute son extension le présupposé langagiste de Blanchard ; un présupposé qui essentialise la poésie, la rabat sur la discursivité et la normativité alors qu’elle est d’abord parole vive, événement imprévu, existence et instant ; ceci depuis son surgissement dans l’espèce humaine.
La poésie est étrangère à une supposée «  crise de mots ». L’analogie que suggère la quatrième de couverture du livre de Daniel Blanchard entre la « crise de mots » qui affecterait la poésie et les « crises » que traverse le capitalisme n’a pas de réalité historique. Cette métaphorisation mallarméenne de la situation actuelle de la poésie n’a plus de portée politique. Le capital, dans sa dynamique actuelle, englobe toujours plus les mots et les choses dans sa base matérielle : cette sorte de seconde nature dans laquelle il artificialise toute la vie humaine et la vie tout court.
Une puissante tendance à la capitalisation universelle affecte les domaines les plus intimes des individus ; ces espaces et ces temps qui, dans les époques précédant la dévastation, étaient désignés comme « ce qui n’a pas de prix ». C’est d’ailleurs cette expression qu’Annie Le Brun a choisie pour titrer son dernier livre46. Malgré des tonalités parfois catastrophistes47, cet auteur dresse un tableau convaincant de l’union de l’art contemporain et du capital ; union qui opère par sidération et prive ainsi les individus de leurs possibles réactions critiques.
Pour terminer notre lecture de cette supposée Crise de mots disons, sans le développer ici, notre désaccord avec deux positions qui étayent la thèse de Blanchard : l’une, chargée de lacanisme, selon laquelle la poésie entretient un rapport au monde « qui affirme la compatibilité et même la continuité du symbolique et du réel48 » ; l’autre qui s’enthousiasme pour une liberté49 et une responsabilité auxquelles l’homme « cet animal politique » pourrait accéder grâce à la poésie. Deux positions qui, l’une comme l’autre, cèdent au langagisme pour lequel la poésie, comme l’inconscient, serait « structurée comme un langage » et selon lequel l’individu social serait une sorte de gardien métaphysique de la poésie. Deux positions qui témoignent aussi d’un ralliement implicite de l’auteur aux courants artistiques et politiques qui nous assomment avec la performativité du langage ;  avec le dire performatif ; avec le credo du « quand parler c’est faire ». Credo qui est, bien évidemment, celui de toutes les poétiques révolutionnaires contemporaines. Qu’en est-il au juste de cette religion de la performativité qui s’autorise de la poésie ?.


-V-
Magie, performatif et dispositifs

Les théories sur la performativité de la poésie sont récentes mais leurs modèles sont anciens. Ils puisent dans le fond archaïque de la magie et des mythes. La formule — devenue fétiche des poéticiens révolutionnaires — du linguiste JL.Austin « Quand dire c’est faire50 » qui est donnée par tous les performers comme le mantra de leur poésie-spectacle est-elle autre chose que la réactivation de ces deux modes de représentation du monde et d’intervention sur celui-ci que furent la magie puis les mythes ? Ce faisant, ces poéticiens révolutionnaires se méprennent sur ce que furent les pratiques magiques des groupes humains protohistoriques ou ceux des « sociétés primitives » et sur ce que furent les mythes dans les sociétés antiques. Méprise portée à son comble lorsque certains d’entre eux prétendent que la poésie et la magie sont encore aujourd’hui une seule et même chose. La proclamer « incantation » suffirait-il pour qu’une lecture de poésie contemporaine « performative » dispense quelques « charmes » ? Quant au mythe (actualisé et imaginarisé), il serait encore et toujours la matrice même du poème.
En opposition à cette tendance autant symbolisante qu’ésotérique, nous avançons que la poésie s’est manifestée dans le phylum Homo avant la magie et avant les mythes51. En cela il convient de ne pas les confondre avec la poésie.

Antériorité de la poésie sur la magie
On situe habituellement les origines de la poésie dans les pratiques magiques protohistoriques et dans celles des anciennes sociétés traditionnelles. Les poétiques modernes la définissent souvent comme une opération de ce type sur le langage. La poésie conserverait quelques reliquats des paroles premières utilisées par les initiés pour conjurer le sentiment de séparation de l’homme d’avec la nature. Dans son livre Poésie et magie52, Thomas M.Greene écrit : « La magie traditionnelle lutte contre l’isolement de l’homme et contre sa séparation face à son milieu, comme elle lutte contre la fragmentation du monde. Dans cette magie seconde, l’homme emploie des signes qu’il croit efficients pour pallier cet isolement et cette tentative demeure présente à l’état de vestige au sein du langage poétique53 ». Pour cet auteur comme pour tant d’autres, il y a continuité entre magie et poésie mais si cette continuité n’est plus aujourd’hui qu’un reliquat qui a perdu toute la puissance opérationnelle de la magie primitive condamne-t-elle pour autant la poésie d’aujourd’hui à l’impuissance ? 
D’autres, comme Jacques Camatte, sont plus critiques sur le résultat de cet épuisement des origines magiques de la poésie. « On peut dire que la magie exprime le refus de la médiation qui, ici, est l’expression de la séparation. Voilà pourquoi la magie trouva refuge jusqu’en ces dernières années dans la poésie. Les poètes connaissaient par immédiation et reconstituaient la liaison immédiate avec le cosmos, retrouvant plus ou moins une participation à celui-ci. D’où l’importance du charme, de l’incantation. Ils étaient les héritiers lointains des hommes-médecine, des chamans, de même que des prophètes. Au fil des ans, ils se sécularisèrent en opérant de plus en plus à l’aide d’une technique, en se plaçant le plus souvent au service des classes dominantes. Au cours de ces dernières années, on assiste à une industrialisation de la poésie, comme on peut le percevoir avec R.Queneau, par exemple, et le triomphe d’une combinatoire, qui a été préparée par le dadaïsme, le surréalisme, le lettrisme, l’Oulipo, etc. Dès maintenant tout poète peut être remplacé par un ordinateur habilement programmé à l’aide de fonctions aléatoires simulant une spontanéité et une immédiateté avec la communauté en place, totalement hors nature55 ».
Malgré son schématisme, le tableau historique que dresse Jacques Camatte d’une dégénérescence de la poésie par rapport à la magie incite à commentaire.
Que la magie, « exprime le refus de la médiation » comme instance de la séparation d’avec la nature, cela peut se concevoir, mais à condition de ne pas en faire une pensée pré-mythique ou bien encore ‒ ce qui serait pire dans la méprise ‒ une pré-religion ; ce que font pourtant de nombreux anthropologues et historiens des religions anciennes. La magie n’en reste pas moins d’abord un rituel, une institution qui opérationnalise par la puissance de la parole sacralisée (l’incantation, la transe, l’extase divinatoire) les rapports du groupe humain à ses activités ; notamment à cette activité devenue centrale chez les homo sapiens du paléolithique moyen : la grande chasse.
La magie serait contemporaine du passage des communautés humaines pratiquant cueillette et chasse du petit gibier aux communautés nouant des alliances pour la chasse aux grands mammifères et pouvant les conserver comme une ressource accumulable et échangeable.
Procès de connaissance d’abord basé sur l’analogie et le mimétisme puis sur la symbiose avec l’animal, la magie s’est constituée comme un opérateur sur le monde ; elle accroît la puissance d’intervention des présapiens. Pour conserver son effectivité et pour l’activer lorsque la communauté en a besoin, la magie s’est ritualisée, organisée en cérémonies, donc autonomisée de la vie immédiate. En ce sens elle n’est pas qu’immédiateté puisqu’elle réalise une médiation interne de la communauté. Cela n’est pas contradictoire avec cette autre dimension que J.Camatte attribue à la magie, celle d’un refus de la séparation d’avec la nature. Cela situe les pratiques magiques dans une double appartenance : appartenant encore à la vie immédiate des communautés humaines, elles contribuent aussi à la vie médiatisée des premières sociétés s’acculturant.
Or, cette double nature de la magie ne coïncide pas avec les caractères de la poésie. Expression concrète de la pensée humaine et manifestation d’une connaissance sensible du monde, la poésie n’est pas principalement intervention mais d’abord chant de la jouissance de la vie ; et chant immédiat de cette jouissance.
D’où notre hypothèse sur une antériorité de la poésie sur la magie.
Imaginons ce qu’aurait pu être l’émergence de la poésie dans le devenir humain.
Pour progresser sur des terres inconnues, à la recherche de nourriture et d’abri, une communauté d’hommes redressés (Homo Erectus) avance, agrégée, en contact peaux à peaux. Cette marche-masse possède un rythme naturel ; une cadence qui libère les sons des poitrines ; une allure qui s’accompagne de cris. Cet enthousiasme échauffé par le cheminement en commun se fait danse à la fois linéaire et rayonnante, portée par la conscience sensible d’un corps commun, d’une puissance physique et mentale. Paroles répétées, scandées, ce chant n’est pas un dit mais une clameur de contentement, celle de fouler ensemble la terre et de suivre la course du soleil. Nous sommes bien là dans cette parole émotionnelle collective qui a précédé le  dire individuel. Paroles dont Bruce Chatwin a tenté de recueillir les dernières traces chez les aborigènes d’Australie et qu’il a nommées, Le chant des pistes56.
« Lorsque le corps parle c’est une cascade syllabique qui se déverse sur la peau du locuteur » écrit Tomatis dans L’oreille et le langage. Lorsque la communauté cheminait, pourquoi nous priver de suggérer que son chant inondait de poésie sa vie commune immédiate?
Nous ne formulons pas l’esquisse d’une théorie de plus sur les origines du langage, nous tentons de percevoir ce qu’a pu être l’émergence de la poésie dans le devenir humain.


La poésie-performance comme substitut de l’insurrection révolutionnaire
Phénomène artistico-social émergeant dans les années 1960, les pratiques variées de la performance de poésie ne se sont pas manifestées dans un paysage vierge56. Elles ont été précédées par les courants dits de la poésie-action. Tous ces courants avaient une visée révolutionnaire : révolution politique — celle que devait conduire le prolétariat — et révolution poétique n’étaient pas pour eux dissociables.
À la fois en continuité et en rupture avec l’époque de la poésie « engagée » et résistantialiste, le groupe de poètes fondateurs de la revue Action poétique ont d’abord cherché à lier l’action politique révolutionnaire avec le potentiel d’intervention contenu pour eux dans leurs poèmes. En 1950, il s’agissait de donner au poème une force politique alors associée à une grève des dockers de Marseille.
La théorie du linguiste JL. Austin57 sur le langage performatif qui montrait que discours et action pouvaient ne pas être séparés, s’est très rapidement diffusée dans les milieux poétiques et notamment chez les poètes militants révolutionnaires qui désiraient « poétiser la révolution ». Enfin ils allaient pouvoir dire dans un Fiat lux prolétaire : « que la révolution soit »… pour qu’elle se réalise !
On sait ce qu’il en fut : la révolution prolétarienne étant portée absente dans l’histoire, se manifestèrent chez de nombreux poètes des frustrations et des compensations de tous ordres. Ils passèrent de l’activisme politique à l’activisme poétique. Poésie sonore, poésie corporelle, poésie visuelle, poésie désécriture, poésie cut-up, poésie gestuelle, poésie happening, poésie-théâtre, ethnopoésie, etc. se répandirent partout comme autant d’éclats ternis d’une révolution inaccomplie.
Faisons ici une brève incidente sur l’ethnopoésie. Avec son mode d’action poétique spécifique, l’ethnopoésie peut aussi être rattachée à tous ces courants de la performance comme substitut de la révolution. Ce n’est certes plus le prolétariat qui est donné comme sujet révolutionnaire, mais ce sont les symbolismes des cultures jadis dites « primitives » qui en tiennent lieu. Anciens rituels chamaniques et autres incantations magiques sont ici requis pour tenter une analogie entre ce que Jérome Rothenberg58 nomme « poésie primitive » et poésie contemporaine. Cet auteur se définit d’ailleurs comme un compilateur qui a réalisé un « travail révolutionnaire ». Travail remarquable d’érudition certes, mais travail illusoire quant à son résultat. Les sociétés dites jadis « primitives » ou « traditionnelles » ont irrémédiablement disparu. S’imaginer en continuité avec elles relèvent de la fiction, parfois de la manipulation des textes anciens.
Dans son article « ‘Ils ne savent pas ce qu’ils font’. L’ethnopoétique et la méconnaissance des ‘arts poétiques’ des sociétés sans écriture59 » Michel Beaujour dévoile les méprises et les occidentalo-centrismes des ethnopoéticiens lorsqu’ils interprètent les données anthropologiques sur les sociétés traditionnelles. En congruence avec cet auteur avançons que l’ethnopoétique procède le plus souvent par transpositions abusives et par projections de son imaginaire progressiste tant est grand son désir de trouver des signes révolutionnaires chez des groupes humains qui avaient une conception du monde cyclique et non pas linéaire et messianique. Les performances lassantes de poésie-action simulant les conduites corporelles des chamans ne font que répéter cette illusion. Serge Pey n’échappe pas à un tel travers mais — c’est une bonne chose pour elle — sa poésie relève d’autres inspirations que celle de la seule ethnopoésie.
Loin de s’épuiser, durant plusieurs dizaines d’années cette expression d’un ressentiment substitutif à l’égard d’une révolution-poème perdue, a poursuivi sa trajectoire dans groupes, revues, festivals, éditeurs, médias jusqu’à ces toutes dernières années. 
Parmi d’autres, les analyses de Christophe Hanna60 et plus généralement les écrits publiés par Questions théoriques61 apparaissent comme emblématiques de cette poétique substituant le poème à la révolution et la révolution au poème. Une substitution non pas directe mais médiatisée, théorisée et parfois mystifiée par les apports de la pragmatique linguistique. Qu’en est-il au juste ?
Ce que Hanna va chercher dans la pragmatique linguistique ce sont des outils théoriques susceptibles de l’aider à élaborer « une poésie pratique cherchant un impact politique62 ». À l’encontre de ce qu’il nomme des « poésies-paroles-désamorcées », il s’agit pour lui de bâtir des « hypothèses crédibles concernant la manière dont la poésie peut agir sur la vie pratique » (ibid.).
Autrement dit, dès les prémisses de sa démarche, Hanna partage les conceptions activistes de la poésie telles que les a formalisées le linguiste R.Jakobson. Conceptions selon lesquelles les mots de la poésie sont porteurs d’action sociale et de création. Mais il s’en démarque en ceci : alors que les avant-gardes cherchaient à donner à leur poésie une portée idéologique ou esthétique, à faire partager une conviction ou une espérance, Hanna cherche à créer des « dispositifs63 » qui vont détourner, déplacer, altérer, diviser, effracter, coller, combiner, mettre en réseaux, etc. les flux d’informations et de langages ordinaires pour produire une « action directe ». Cette action devant permettre d’obtenir « quasi automatiquement toutes sortes de nouveaux ‘traitements critiques’ des langages publics ». C’est cette opérativité du dispositif poétique qui, selon cet auteur, a une portée politique.
Au terme d’une lecture souvent lassante de ces deux laborieux traités de poétique hannienne où les classifications, les taxonomies et les catégorisations s’entremêlent jusqu’à la confusion, on peut logiquement s’interroger sur les pratiques de poésie contemporaine susceptibles de donner des preuves expérimentales du modèle théorique exposé.
Un tel exercice s’avère hasardeux tant les références s’annulent et se combinent. Là, Denis Roche est promu comme un maître de la déconstruction du lyrisme traditionnel car son « dispositif vise à rendre effectif un dégagement et un déconditionnement du réflexe lyrique64 ». Ailleurs l’écriture du même Roche est donnée comme « non artistique » car elle « fonctionne comme un révélateur » qui permet « d’induire de nouvelles vues sur la réalité, donc de modifier nos croyances, voire nos attitudes65 ». Autrement dit, comment avec de vains efforts dissertatifs et force artifices de méthode parvenir à un même résultat : nous déconditionner du « réflexe lyrique » pour en inculquer un autre tout aussi idéaliste que le premier !
Hanna le donne comme un principe de méthode : il s’attache au « fonctionnement critique » et aux « capacités communicationnelles » des poésies contemporaines qu’il analyse. (cf. Dispositifs, p.51). Parmi les nombreuses références aux « dispositifs » et autres performances qui constituent des références pour son modèle théorique citons : l’Occupation des socles66 de Julien Blaine ou encore l’abattage d’un pin multicentenaire dans le jardin de la Villa Médicis. Autant de performances à visée artistico-poétique qui seraient susceptibles d’intervenir sur les représentations mentales des individus et modifier leurs comportements en conséquence. Ici, comme ailleurs chez les adeptes de la performance nous sommes bien en présence d’une volonté d’intervention sur les représentations mentales et sociales des individus. Mais alors ? Et puis quoi ? C’est aussi l’objectif de la publicité !
Car la question, jamais posée par Hanna et ses amis, qui pourtant surgit nécessairement dans l’esprit d’un lecteur attentif, est la suivante : quels types de comportements nouveaux cette « poésie action directe » cherche-t-elle à créer chez les individus ordinaires qu’on souhaite toucher dans l’exercice habituel de leur « vie pratique » ?
Ces dispositifs « non esthétiques », ces performances avec toutes sortes de supports, ces opérations de communication supposées « critiques », ces contextualisations, ces « activités poétologiques », ces « intégration de l’art à la vie pratique », visent-elles autre chose qu’à rendre les cerveaux disponibles pour accepter les injonctions et les modes de vie que dicte la société capitalisée67 ?
Satisfait de son modèle théorique sur les « dispositifs poétiques » Hanna ne perçoit pas que la généralisation des dispositifs, des réseaux et autres « révolutions moléculaires » (cf. Deleuze-Guattari) sont des opérateurs majeurs de capitalisation des activités humaines. Ils ne critiquent rien des soumissions et des subordinations dans lesquelles sont placés les individus aujourd’hui et auxquelles les « dispositifs » de tous ordres contraignent leur « vie pratique ».
Car, les puissants processus de globalisation du capital ont engendré un affaiblissement et une forte tendance à la dissolution des anciennes médiations institutionnelles de l’État-nation auxquelles se sont substitués des intermédiaires68 (des intermédiations) qui « gèrent » les rapports sociaux de l’État-réseau69. La forme dispositif s’est généralisée comme un opérateur majeur de la société capitalisée. Son efficience politique se déploie dans tous les domaines de l’activité humaine. Les exemples de la forme-dispositif abondent : à la faveur de la crise des institutions éducatives se sont imposés les « dispositifs de formation » et les « réseaux d’accompagnement des formés ». Il en est de même  dans tous les domaines de la gestion directe de l’action : dispositifs urbains ; dispositifs participatifs ; dispositifs artistiques ; dispositifs techniques ; dispositifs sportifs, etc.
Publicitaire des dispositifs à la portée de tous, Hanna encourage leur usage car « il offre à son utilisateur la possibilité de combiner et de mettre en tension, de façon inédite, des capacités courantes (propre à sa vie pratique)70 ». Combiner : voilà lâché le verbe fétiche des capitalisations de la vie. Les combinatoires mises en œuvre avec la puissance des algorithmes combinent la virtualisation accélérée des activités humaines des plus pratiques aux plus abstraites. En vertu de quelle force politique les « dispositifs poétiques » d’Hanna échapperaient-ils à cette dynamique du capital ?
Enfermés dans une variété esthétisante de gauchisme pragmatiste et performatif, Hanna et ses amis sont hyperlangagistes ; ils  croient encore que la littérature peut être « émancipatrice ». Leurs dispositifs poétiques ne visent finalement qu’à une seule opération : faire changer de croyance…pour toujours mieux adopter la croyance dans « le changement, l’innovation, la révolution », autant de leitmotivs du mouvement du capital71.
Qu'elle soit corporelle, verbale, textuelle, instrumentale, combinatoire, la performance n'est pas en soi intervention sur le monde, mais un support agité et proféré à la surface des choses, une sorte de publicité de l'existant et de son devenir-même.



- VI -
Prégnance du paradigme révolutionnariste


Questionnement  et thèse
Avec l’épuisement du cycle historique des révolutions qui a parcouru la modernité, les poètes et les poéticiens de la post-modernité abandonnent, pour la plupart, la référence révolutionnaire. Toutefois, ils ne sont pas rares, notamment parmi les anciens marxistes, ceux qui restent fidèles à des formes diverses de sotériologies ; à des croyances dans une supposée puissance politique de la poésie. Exprimée avec une emphase à peine distancée, le récent livre de Jean-Pierre Siméon La poésie sauvera le monde72 est emblématique de cette croyance rédemptrice de la poésie.
Si, comme le montrent les analyses de Jacques Camatte, le cycle historique des révolutions conduites par une classe sociale est achevé73, on peut avancer que le "service" de la poésie à l'égard des révolutions est également devenu caduque. D'où le tourniquet dans lequel moulinent vainement les tenants d'une « poétisation de la révolution » ou, ce qui revient quasiment au même, d’une « révolution poétique ».
En conséquence, si les poétiques révolutionnaires contemporaines n'ont de cesse de lancer des appels à la poésie, ne serait-ce pas pour combler le vide de leur théorie de la révolution ?
Nous l’avons vu supra, pour les poétiques révolutionnaires de la seconde moitié du XXe siècle et du début du XXIe, poésie et révolution sont dans un rapport de subordination, de sujétion. Pour elles, la poésie ne peut pas échapper à sa détermination révolutionnaire. La poésie est révolutionnaire ou elle n’est rien. Cette dépendance réciproque entre la poésie et la révolution est donnée comme un rapport nécessaire, comme une valeur suprême, comme un axiome fondamental de la praxis.
Révolution et poésie sont posées comme des absolus historiques qui ne peuvent que s’attirer l’un l’autre, se combiner, se féconder mutuellement. C’est aussi la raison pour laquelle les poétiques révolutionnaires assimilent la poésie à l’art.
Que la poésie ne soit pas de l’art ; qu’elle relève d’un autre monde que de celui des œuvres d’art et des pratiques artistiques est aux yeux des poétiques révolutionnaires chose irrecevable, relevant de la plus grande hérésie. L’art est affirmé comme à la fois le garant pratique et la vérité du couple révolution/poésie.
Finalement les poétiques révolutionnaires croient encore à l’affirmation de Marx selon laquelle l’artiste, le « créateur », est certes, d’abord et surtout un travailleur producteur de plus-value mais aussi qu’il témoigne d’une liberté d’expression critique qui préfigure l’individu émancipé du communisme. Analogiquement, les poètes qui s’identifient74 à la révolution seraient certes toujours aliénés par leur condition d’individus subordonnés au mode de vie capitaliste mais leurs poèmes-performances ouvriraient une brèche dans les conditions générales de l’exploitation et de l’aliénation. On rejoint là encore le mythe du poète prométhéen tel qu’il fut proclamé par le romantisme révolutionnaire.
Tout se passe comme si les poétiques révolutionnaires voulaient détourner en leur faveur l'affirmation du dirigeant communiste Amadeo Bordiga : « Une seule activité humaine réalise l'union de la théorie et de la pratique : la révolution » en remplaçant la révolution par la poésie. Ce faisant, ils se mystifient eux-mêmes puisque la révolution communiste visée par Bordiga et par bien d’autres a échoué. Ils perçoivent difficilement que c'est le capital qui a révolutionné tous les rapports sociaux.
Comme il a englobé (et non pas « récupéré ») les nouveaux modes de vie et de rapports au monde qui ont émergé dans les bouleversements historiques de la décennie 1964-1974, le capital a englobé les dernières avant-gardes pour qui le poème et la praxis ne sont pas séparables ; une praxis nécessairement « révolution-naire" bien sûr, mais de quelle révolution s’agit-il désormais, si elle n'est plus prolétarienne ?
Certains auteurs, qui n’ont pas abandonné la référence à la révolution pour qualifier des courants poétiques en reviennent alors à la notion fourre-tout de « Révolution moderne » et, pour faire bonne mesure, à celle de « Grande Révolution moderne ». Yves Manno et Isabelle Garron sont de ceux-là.

Le livre-anthologie de Yves di Manno et Isabelle Garron75, donne des aperçus sur cet englobement des poétiques révolutionnaires dans la capitalisation des activités humaines, mais il le fait selon une conception léniniste de l'histoire. La référence permanente des deux auteurs à la notion de "Grande Révolution moderne" introduit de facto une lecture révolutionnariste de l'histoire de la poésie dans la seconde moitié du XXe siècle. Par exemple, les pages concernant la revue, le groupe et la mouvance Action poétique interprètent ce courant comme « la poursuite avec d'autres armes et à d'autres fins de la grande révolution moderne inachevée du premier demi-siècle » (p.269).
Or, à lire les poètes publiés par Action poétique et notamment l’œuvre d’Henri Deluy — qui la dirigea pendant plus d’un demi siècle — on trouve bien peu de traces de cette « poursuite de la grande révolution moderne » commencée par les avant-gardes de la première moitié du XXe siècle. Certes, aux débuts de la revue, se manifestèrent des volontés pour un engagement politique à travers l’écriture de poésie mais cette période fut brève ; elle correspond à l’activisme de Deluy et de ses compagnons contre la guerre d’Algérie. Très vite, l’écart est établi avec toute tentative pour réactiver une « poésie engagée ». Même s’ils se veulent intervention dans le monde par la parole, les poèmes publiés par Action poétique ne visent plus un bouleversement révolutionnaire de la société. Les thèmes universaux de la poésie s’y trouvent conjugués avec la vie quotidienne et… les recettes de cuisine ! Les « autres armes et les autres fins » avec lesquelles, selon di Mano et Garron, Action poétique poursuivrait la « Grande Révolution moderne » se sont bien vite altérées et finalement dissoutes dans la globalisation/totalisation du capital. Bien loin d’une poursuite c’est d’une discontinuité par rapport aux avant-gardes de la première moitié du XXe siècle dont il conviendrait ici de parler.
À peine formulée, en 1930, la prophétie surréaliste qui voulait « mettre la poésie au service de la révolution »  est très vite devenue caduque malgré les vains efforts, après la Seconde guerre mondiale, de quelques néo-avant-gardes. Ses derniers feux furent éteints par le vaste mouvement de refus et d’insubordination de la fin des années 60 dans le monde dont l’acmé fut mai 68 en France et « le mai rampant » en Italie76.  
Poésie et révolution ne sont pas une seule et même chose contrairement à ce que désirait le poète néo-surréaliste Henri Kréa77 qui titrait l’un de ses recueils La révolution et la poésie sont une seule et même chose. (PJ. Oswald, 1960).

Des poétiques révolutionnaires tiers mondistes
Compagnons de route de leurs aînés Senghor et Césaire, Henri Kréa et Jean Senac furent deux poètes internationalistes et anticolonialistes impliqués dans une révolution algérienne qui ne l’était guère, internationaliste : elle fut davantage étatico-nationaliste.
Dans son livre La révolution et la poésie sont une seule et même chose, Henri Kréa pousse un cri de souffrance et de colère ; le cri du peuple algérien martyrisé par la colonisation jusqu’au…génocide affirme-t-il emporté par un lyrisme tragique à tonalités parfois sanguinaires. Depuis l’abîme de cette tragédie coloniale il voit surgir la force du prolétariat « O prolétaire innombrable/Ultime barrière/À la sauvagerie » (p.56).
La nuit coloniale abolie, s’éveille alors le jour illuminé de la révolution : « Il savait que sans sa révolution/Il n’y avait pas de raison/Pour que le conquérant/Mît fin à sa rapine » (p.51). Une révolution ouvrière célébrée avec des accents qui rappellent les pires vers de Maïakovski à la gloire du pouvoir stalinien : « Et vous les dockers redoutables/Inépuisables musculature/Des ports » (p.58). Mais c’est en définitive une glorification du peuple que chante Henri Kréa. Son idéologie prolétarienne cède devant les incantations socialo-nationalistes du nouveau pouvoir en Algérie. Il n’hésite pas à orner ses poèmes de plusieurs versets de sa vulgate populiste : « LE PEUPLE/Seule réalité résonnant/La plénitude d’un contenu/Inébranlable/Seul concept adéquat/À la morale » (p.56).
De telles tirades dogmatiques sont moins présentes chez Jean Sénac. Bien que chargée et surchargée de litanies révolutionnaristes et maoïstes : « Oui, tu es belle/comme la Longue Marche/comme la victoire du Vietnam78 » ; malgré de naïves glorifications de l’autogestion [vite étatisée nda] dans l’Algérie déchirée par les factions au pouvoir lors des deux premières années de l’indépendance : « Je t’aime. Tu es forte comme un comité de gestion/comme une coopérative agricole/comme une brasserie nationalisée...» (ibid.) ou bien encore avec des strophes remplies d’impuissantes imprécations contre les saboteurs de la révolution : « Le sang de Ben M’Hidi/c’est leur coca-cola ! » (ibid.), la poésie de Sénac échappe toutefois au seul carcan idéologique ; elle est moins bridée par sa poétique révolutionnaire que celle de Kréa, plus libre.
Les poèmes de la première période d’Édouard Glissant ne font pas explicitement référence à une révolution tiers-mondiste de libération nationale mais abondance, fulgurance et rayonnance de ses poèmes du début des années 1960 (Le sel noir, La terre inquiète) s’altèrent dans les impasses théoriques et politiques de sa « poétique de la Relation ». Une poétique intersubjectiviste qui finalement aboutit comme beaucoup d’autres à une apologie des flux, des connexions, des réseaux et des rhizomes chers aux déconstructeurs et aux idéologues de la dynamique du capital que furent notamment Deleuze et Guattari. Glissant exalte la combinatoire des particularismes sans percevoir qu'elle constitue un opérateur majeur de la globalisation, une forme-monde de la capitalisation des individus et de l'espèce humaine.

Henri Meschonnic, la poétique d’un sujet qui s’auto-affirme sujet  
Auteur d’une remarquable théorie du rythme qui tente de « tenir ensemble la rime et la vie79 » , Henri Meschonnic en vient ensuite à élaborer une poétique de type phénoménologique. Il définit restrictivement le poème : «[…] je dis qu’il y a un poème seulement si une forme de vie transforme une forme de langage et si réciproquement une forme de langage transforme une forme de vie80 ». Ce processus de subjectivation radicale du poème conduit Meschonnic à en faire la voie unique d’une émancipation des individus. Pour ce linguiste, toute l’activité du poème contribue à constituer son auteur comme un sujet. Le poème devient une « œuvre-sujet » ou encore « la subjectivation de la forme-sujet ». Le poème « fait du sujet » ; c’est « un acte de langage (…) qui n’arrête pas de faire du sujet », etc.
L’intériorisation nécessaire à toute parole de poésie devient chez Meschonnic une sorte de parousie du Sujet ; un Sujet absolutisé, abstrait jusqu’à en devenir langage suprême, langage idéalisé, langage sacré, langage quasi divin. Hyperlangagisme d'un poéticien prisonnier de la vieille philosophie du sujet cartésiano-kanto-hégéliano-marxiste combinée à de la phénoménologie.
Car existe-t-il encore un « Sujet » aujourd’hui ? Bien que peu nombreux, nous ne sommes pas les seuls à penser que non. L’individu de la société capitalisée contemporaine n’existe qu’à travers les multiples particularités auxquelles il est assigné : sexuelles, sociales, médiatiques, réticulaires, etc. Ce supposé « Sujet » n’est que l’imagerie de ce que fut, dans la modernité, le seul sujet historique réel : le bourgeois81. Divisé, combiné, particularisé, segmenté, pulvérisé, l’individu n’est plus que subjectivités multiples. Définir le poème comme « une subjectivation de la forme-sujet » peut-il signifier autre chose qu’une célébration de ces subjectivités combinées, dans lesquelles la dynamique du capital les place ?
La poésie n'a pas de sujet ni d’objet ; pas davantage, un poème n’est sujet ni objet. Car la poésie n’est pas d’abord un langage, c’est avant tout une parole. De plus la notion d'œuvre est inappropriée pour définir le poème car elle relève de l'idéologie de l'art, de l'artiste, de l'industrie culturelle, etc. : un monde auquel la poésie est étrangère. La poésie n’est pas de l’art, pas davantage de la littérature. L’œuvre est une autonomisation de la vie, son abstraïsation, sa séparation, sa sinistre caricature.

Pinson et son « poétariat »
Ancien militant maoïste « jusqu’à plus soif82 », Jean-Claude Pinson a certes abandonné les références à la « Grande révolution culturelle » mais il persiste dans sa croyance en une « levée en masse d’artistes et d’aspirants artistes » (ibid.) qui vont combattre avec les armes de la création poétique le monde de la marchandise. En lecteur appliqué de Negri et Hardt exaltant la Multitude contre l’Empire, Pinson annonce la venue prométhéenne du « poétariat ». Il partage les méprises de Negri sur la portée politique des travailleurs de l’immatériel qui croient combattre le capital… en se faisant hackers !
Et l’on va voir toute une multitude — la classe sociale, c’est fini — de créateurs qui, émancipés et auto-référents, vont, si ce n’est changer le monde, du moins s’employer « au milieu de la multitude, à inventer, de mille manières, des modes nouveaux de résistance et des formes alternatives d’existence83 ».
Visiblement satisfait de son jeu sémantique sur « poétariat » Pinson, comme son référent Negri, abandonne la stricte théorie du prolétariat et sa nécessaire révolution prolétarienne pour glisser vers le modèle des alternatives. Mais cette aphérèse ne l’éloigne guère des hymnes qu’il entonnait jadis sur le prolétariat. Seule la polarisation du mouvement révolutionnaire est inversée. Alors que, dans le marxisme, le prolétariat devait se nier comme dernière classe de l’histoire pour accomplir le communisme, le poétariat s’affirme comme la classe des créateurs ; une  utopie  politique proche de celle que le lettriste Isidore Isou84 appelait de ses vœux…et que la révolution du capital85 a aujourd’hui réalisée. Alors que la lutte des classes était le moyen d’action du prolétariat, c’est l’éthique qui constitue la force principale du poétariat : la poéthique. La multitude des poétaires rejoint ainsi l’armée en dentelle des poéthéticiens. La poétique révolutionnaire se fait poéthique alternativiste mais l’idéologie reste inchangée : la poésie et la révolution sont une seule et même chose.

Un moment subjectiviste : les poéthiques
Percevoir les contenus idéologiques des partisans actuels de la poéthique suppose de ne pas méconnaître la genèse politique et sociale de ce mot-valise. On sait qu’il émerge à la fin des années 1960 à la faveur des bouleversements historiques de cette période. Le refus des rôles sociaux traditionnels assignés à l’individu par les derniers feux de la société bourgeoise constitue un moment politique décisif et conséquent ; un refus général accompli par ceux qui furent nommés les contestataires et qu’il est plus approprié aujourd’hui de reconnaître comme un mouvement d’insubordination collective.
Les controverses sur la première occurence du mot poéthique86 sont de peu d’intérêt tant elles relèvent de la banale concurrence des egos. La seule remarque que l’on peut formuler c’est que chercher l’origine du mot chez un seul individu ne fait que céder à la puissante tendance atomisante et particulariste qui, justement, constitue une des valeurs dominantes de la période d’après mai 68 au cours de laquelle les fortes aspirations collectives et communautaires de ce printemps ont été englobées dans la libération des particularismes et des identitarismes. Les poéthiques émergent comme conduite vertueuse individuelle dans une époque marquée par l’échec mondial des révolutions dites alors « communistes » ou « prolétariennes ».
Mai 68 peut être vu comme un vaste élan des individualités vers la communauté humaine. L’élan retombé ou plus exactement englobé, se sont alors développés toutes sortes de mouvements particularistes et identitaires désignés comme des « libérations » : libération des femmes, libération des enfants et des seniors, libération des régions, libération sexuelles, libération du travail, libération des urbains et des ruraux, libération de la langue, libération des animaux, libération des végétaux, etc. Autant de « libérations » qui ne furent, de facto, que des autonomisations, des particularisations, des segmentations.
Dès le milieu des années 1980, dans notre ouvrage La Cité des ego87 nous avons critiqué ces processus de particularisation conduisant à ce que nous avons nommé une egogestion, c’est-à-dire une assignation des individus à toujours plus s’autonomiser des anciennes institutions de la société bourgeoise pour toujours plus dépendre de la capitalisation de leurs activités. Les poéthiques ont contribué à cette egogestion généralisée d’individus orphelins d’une révolution.
Si on tente de périodiser l’émergence des courants porteurs de l’alliance entre éthique et poésie on peut certes en trouver des germes avant les bouleversements de la fin des années 60 mais l’essentiel du tronc et des rameaux de l’arbre poéthique se trouvent dans les reflux particularistes du vaste élan mondial vers la communauté humaine qui s’est affirmé à la fin des années soixante. Nous avançons ici la thèse d’un déplacement de la politique (et surtout de l’affirmation révolutionnaire) vers l’éthique. Nous interprétons ce déplacement comme une compensation à la déception engendrée par l’échec des espérances politiques révolutionnaires.
Au-delà de ses diverses expressions, l’affirmation poéthique peut être saisie comme un modèle de vie et de création auto-référent et auto-existentiel. Un modèle qui  assigne le poète à « vivre en poésie » ou à « habiter le monde » en faisant comme si la vie mutilée (Adorno) et le monde (capitalisé) pouvaient être transformés par une démarche individuelle qui combine éthique et poésie.
Ce mouvement de basculement, de substitution de la politique par l’éthique que prônent les poéthiques concentre l’activité de poésie sur la vie personnelle du poète, ses relations, ses valeurs, ses goûts, ses intérêts et ses pulsions. Les courants poéthiques, ont fait davantage qu’accompagner les recompositions sociales et politiques engendrées par l’échec des mouvements de la fin des années 1960 : ils y ont contribué.
En déplaçant la politique et ses objectivités vers des intersubjectivités, cette fuite des déçus de la politique vers le subjectif, vers des egos particularisés et susceptibles de s’agréger ont engendré les multiples formes identitaires contemporaines : identités de sexe, de race, de groupes affinitaires et de clans, de patries, de communautés numériques, etc.
De ce qui précède on peut légitimement inférer qu’une critique des poéthiques doit nécessairement être une critique externe à la sphère de la poétique ; être une critique politique, une critique qui sépare poésie et politique.
Retenons toutefois ici, pour en marquer les limites, une critique interne à la poéthique, celle d’un poéticien et d’un linguiste : Henri Meschonnic88. Celui-ci prend pour cible Jean-Claude Pinson, figure emblématique de la théorie89 poéthique. D’emblée c’est l’ontologie de Heidegger omniprésente dans les thèses de Pinson et notamment sa référence à « l’habiter » que Meschonnic met à plat. Il dénonce en termes parfois virulents le fixisme de cette réduction de la poésie et du poète à une « habitation lyrique du monde » qui veut conduire le poète à « se comporter en propriétaire » (ibid. p.88). Plus loin l’auteur de Célébration de la poésie poursuit sa métaphore immobilière et désigne cette habitation du monde à la manière heideggerienne comme « une construction décrépite, un HLM des années cinquante, à la fois au passé de la poésie, au passé de la pensée et recouverte d’un clinquant à faire illusion » (ibid. p.90).
Indiscutablement, la critique interne de Meschonnic est convaincante, opérante mais elle reste une critique interne à la poéthique. Une critique qui se mène d’un autre point de vue éthique que celui des heideggeriens mais qui se veut elle aussi une éthique de la poésie puisqu’elle affirme que le poème est « une œuvre-sujet », une « subjectivation de la forme-sujet ». Nous l’avons analysé (supra, p.72 sq.), Meschonnic reste subjectiviste. Sa critique demeure à l’intérieur de la poétique ; elle ne lui permet pas de s’extraire de la substitution de la politique par l’éthique. Du coup, il ne formule qu’un mouvement d’humeur contre son alter ego philosophe, coupable à ses yeux, d’un excessif « amour de la philosophie de l’amour de la poésie » (ibid. p.87).
Car ce n’est pas une critique philosophique ou linguistique qui dévoilera la mystification de la poéthique. C’est une critique politique qu’elle appelle. Une critique qui déjoue le tour de passe-passe qui escamote la politique au profit de l’éthique ; une critique qui démasque le recours à l’éthique comme faire valoir de la politique. Cette critique a été impulsée par certains groupes et individus en Mai 68 puis elle a été approfondie par des auteurs comme Henri Lefebvre ou Cornélius Castoriadis. Voyons cela brièvement avec Castoriadis.
Dans son article « Le cache-misère de l’éthique90 », Castoriadis analyse le « retour de l’éthique » qui se diffuse dans les milieux sociaux et politiques dominants dès la fin des années 1970. Il énonce trois raisons qui expliquent ce retour :
1- tout d’abord, « la monstruosité des régimes communistes a conduit beaucoup de gens (…) à récuser toute vision et toute visée globale de la société (…) et à chercher dans leur conscience individuelle les normes pouvant animer et guider leur résistance à ces régimes » (ibid. p.250) ;
2- les développements rapides des techno-sciences engendrent des doutes sur « la bienfaisance innée des découvertes scientifiques et leurs applications » (p.251) ;
3- la crise générale des sociétés occidentales, de ses valeurs et de ses « significations imaginaires » engendre la réactivation de certaines philosophies éthiques traditionnelles.
Ce rejet de la politique au profit de l’éthique se combine avec le repli sur la sphère privée et le développement des idéologies individualistes. Autant de conduites personnelles et collectives qui oublient ou méconnaissent la prédominance de la politique sur l’éthique : « …la politique surplombe l’éthique, ce qui ne veut pas dire qu’elle la supprime » (ibid. p.253). Pour Castoriadis, la perte du sens de la politique qui frappe les sociétés contemporaines engendre une « montée de l’insignifiance » dont l’éthique n’est que « le cache-misère ».
Le processus de conversion des poétiques révolutionnaires dans des poéthiques peut dès lors être interprété comme un double mouvement d’échec : échec de la fusion entre révolution et poésie ; recherche d’un substitut dans la poéthique ; échec de la poéthique qui rate et la politique et la poésie.



-VII -
Deux poètes communistes conséquents

Que des poètes communistes séparent strictement poésie et révolution ; que des poètes se soient arrêtés d’écrire de la poésie quand ils militaient ou pour commencer à militer semble impensable pour les adeptes des poétiques révolutionnaires. Et pourtant ils existent. Arrêtons-nous sur deux d’entre eux : George Oppen et Giorgio Cesarano.
George Oppen
Le poète américain George Oppen (1908-1984) dissociait fortement sa pratique de la poésie et son engagement politique au Parti communiste américain. Une séparation stricte, absolue, puisque pendant les vingt cinq ans où il militait, il a cessé toute écriture de poésie. Dans sa préface91 à l’édition de la poésie complète d’Oppen, Éliot Weinberger précise la position du poète dans les termes suivants :
« Il avait publié un bref recueil de poèmes énigmatiques en 1934, puis il avait adhéré au Parti communiste et cessé d’écrire. Il était peut-être le seul écrivain d’obédience marxiste, où que ce soit dans le monde, à n’avoir jamais écrit de poèmes de circonstances ni de textes de propagande ; à avoir à la fois douté de l’efficacité de la poésie en des temps de misère et résisté aux mots d’ordre du Parti en matière artistique ; et à avoir estimé que le rôle d’un militant était le même, qu’il soit ouvrier ou écrivain : il s’agissait d’organiser l’agitation et la poésie n’avait rien à voir là-dedans, sauf à se compromettre. [souligné par nous]. Le silence d’Open avait été politique et non personnel : il relevait de l’idéologie et non de la ‘hantise de la page blanche’ (op. cit. p.7-8).
Après qu’il eut repris son écriture de poésie, Oppen a toujours conservé une distance à l’égard des idéologies. Le prix Pulitzer ne l’a pas pour autant fait céder à sa ligne de conduite en faveur de l’honnêteté et de la vérité. Ce qui importe pour lui c’est la présence immédiate du monde ; une présence qui ne requiert aucune preuve. « Impossible de douter du monde92 » écrit-il. Dans On being numerous, publié en 1968 et considéré comme son recueil le plus accompli, on pourrait s’attendre à trouver des traces de son ancienne croyance communiste. Or, c’est moins « la multitude » ou encore « le peuple » qu’Oppen affirme mais le « cela »  ;  le CELA du monde : « … le mot cela jamais plus puissant qu’en cet instant93 ». Et ce monde nous capte, nous place dans le réel. Aucun doute, aucun rêve, aucun trouble, aucune incertitude : c’est bien CELA, le monde et rien d’autre. Là, dès la naissance de l’aube « au-dessus de Frisco » ; CELA :
« Immobile car rien ne vacillait/
Rien n’implorait ni n’était irréel/
simplement cela
Avait lieu, emplissant notre regard/
Tourné vers l’horizon — je me souviens du ciel
Et de la mer qui avançait94 ».
Parmi les poètes américains dits « objectivistes », Oppen est sans doute celui qui a le moins théorisé sa poésie ; celui qui s’est le moins soucié de poétique et à plus forte raison de poétique révolutionnaire. Sa poésie est affirmative, sans métaphore, sans langagisme, sans transcendance, sans mythologie. Elle dit les choses simples du monde :
« …Il y avait un homme qui ne me comprenait pas, parce que je disais des choses simples : pour lui, c’était comme si je n’avais rien dit. Je disais : il y a une montagne, un lac95 ».
Georges Oppen, militant révolutionnaire communiste pendant une longue période de vie où il n’a écrit aucune poésie, a mis en pratique, sans la connaître, l’exhortation de Pierre Reverdy :
« Que le poète aille à la barricade,
c’est bien — c’est mieux que bien —
mais il ne peut aller à la barricade
et chanter la barricade en même temps.
Il faut qu’il chante avant ou après96 ».


Giorgio Cesarano
Auteur de plusieurs recueils de poésie et de pièces de théâtre publiés dans les années 1960, Giorgio Cesarano (1928-1975) participe à la vie littéraire et culturelle italienne qui le reconnait comme un des siens et lui attribue des prix. Insatisfait de cette identité d’auteur « bourgeois » dans laquelle il se sent enfermé, il rencontre des groupes de militants révolutionnaires à Milan, à Rome, avec lesquels il mène des interventions « sauvages » contre la domination de l’État et du capital. Suspecté de participation à un attentat, il est arrêté puis rapidement relâché faute de preuves. En 1969, avec le groupe conseilliste Ludd Consigli proletari puis le groupe Commontismo, dans le contexte politique italien de la « stratégie de la tension », il conduit des actions autonomes d’occupations d’usine. Pour ces groupes97, la révolution communiste est totale, elle implique aussi une transformation intégrale du mode de vie de ses partisans. Le livre de G.Cesarano, Manuale di sopravvivenza publié en 1974 et ses premiers écrits d’un projet de « Critique de l’utopie capital » constitue l’expression de la critique la plus radicale des aliénations dans la société capitaliste de cette époque. Dans toutes ces années d’intense activité révolutionnaire, pour Cesarano, il n’est plus question de poésie ; la seule et unique écriture qui importe désormais est celle de la « parole critique radicale ». Dans l’appendice de son livre Romanzi naturali, intitulée Introduzione a un commiato (« Introduction à un adieu »), il déclare que cette édition de ses écrits poétiques anciens sera la dernière et qu’elle lui permet de « clore ainsi, de manière limpide, mes comptes avec la littérature sans résidus et sans regrets ».
Examinons, dans le détail, les circonstances et la portée de ce règlement de comptes. Pour cela, nous reprenons ici l’essentiel d’une lettre adressée il y a une dizaine d’années à un ami qui a bien connu Giorgio Cesarano et qui nous avait prêté son exemplaire personnel de Romanzi naturali, un livre depuis longtemps devenu introuvable à cette époque, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Nous plaçons le texte de cette lettre dans une police de caractère différente car il est assez long.
Merci encore de m’avoir permis de lire Romanzi naturali de Giorgio Cesarano que je cherchais depuis plusieurs années. Avec l’aide d’un ami, Franc Ducros, excellent connaisseur de la langue et de la littérature italienne, j’ai traduit quelques strophes du livre, notamment celles de Ghigo vuole fare un film, et surtout l’appendice Introduzione a un commiato99 dans lequel Cesarano déclare rejeter le titre de poète afin de consacrer toutes ses forces à la critique radicale.
De cette lecture et des réflexions qu’elle a fait émerger en moi je retiens deux interrogations :
- L’adieu que Cesarano adresse à sa poésie et à la poésie est-il aussi définitif qu’il veut l’affirmer ?
- L’antinomie qu’il pose entre la « parole » de la critique radicale et la « langue faite de chaînes et d’armes » est-elle aussi absolue ? La référence à ses deux derniers livres Apocalisse e rivoluzione et Manuale di sopravvivenza est-elle emblématique de cette rupture ?
1- Pourquoi Cesarano ne lit-il plus de poésie sauf celle de Zanzotto ? Il nous donne sa réponse : car elle est étrangère au chant de la misère. Certes, il y a chez l’auteur de La Beltà (1968) une immersion sereine dans le parler des origines ; aussi bien celui d’avant la modernité, dont subsistent les traces dans le babil enfantin ou le dialecte de la Vénétie, que celui, métaphorique et cosmique, de la physique des particules. Mais on peut faire remarquer à Giorgio Cesarano que ce mode d’être au monde se trouve également présent chez d’autres poètes, et, pour s’en tenir à ses contemporains ; par exemple, chez Pier Paolo Pasolini ou encore chez Sandro Penna. Il me semble que cette exclusivité accordée à Zanzotto relève davantage d’une orientation théorique et politique que de la proximité avec une poétique. Après 1968, la poésie de Zanzotto assimile les données de la psychanalyse (surtout lacanienne) : le « parlêtre », l’espace de la jouissance, le Réel, le Grand Autre, etc., autant de notions dont Cesarano fera un usage indirect dans son anthropologie révolutionnaire.
Dans sa lettre à la revue Paragone (p.111), Giorgio Cesarano dit de son dernier poème Ghigo vuole fare un film qu’il ne mérite pas l’oubli du tiroir, ce en quoi je l’approuve et il ajoute qu’il contient en lui-même les raisons pour lesquelles il n’a plus écrit de poésie, ce dont on peut, en effet, trouver la marque dans certaines strophes mais ce qui constitue une clôture que je ne partage pas.
J’ai perçu les dimensions de poésie militante, de poésie engagée, qui parcourent ce poème — à l’image du film en projet dont il fait le récit transfiguré — comme les limites ultimes de la parole du poète Cesarano. La description des affrontements avec la police, les batailles contre les « syndicalistes de merde » (p.76) ou bien les appels à « l’unité du Prolétariat » (p.81), ne sont porteurs d’aucune potentialité pour un chant à venir ; c’est l’écriture théorique et politique qui prendra le relais. En revanche j’ai été sensible au souffle qui parcourt certaines strophes ; à cet élan vers un « Zénith merveilleux » qui soudain se brise ; à cette course vers des commencements (Venite altri passi leggeri) qui devient tout à coup celle d’un éclopé (p.81). La voix de Giorgio Cesarano, ici donnée avec sa pleine intensité, résonne en moi davantage comme la promesse d’un au revoir que celle d’une « introduction à un adieu ».
2- De quoi est faite cette certitude qui pousse Giorgio Cesarano à affirmer qu’avec la critique radicale et la théorie, « la parole » combat « la langue »  à la fois asservie et conquérante ? Est-elle celle de l’invariance du programme communiste ? Est-elle celle de Bordiga et de son injonction à « Agir comme si la Révolution était déjà accomplie » ? Est-elle confiance dans la parole-praxis du moment révolutionnaire ? La parole comme présence contre la langue enfermée dans la représentation ?
Avec cette antinomie entre « parole » et « langue » — qu’il prend soin d’énoncer en français — Cesarano prend le contre-pied de l’idée assez commune selon laquelle la poésie relève d’un langage subjectif ou collectif alors que la langue, le discours — et donc également le langage théorique — relèvent des divers domaines de la prose ; prose du monde, prose quotidienne, prose de pouvoir, prose de fiction, etc.
Mais sa visée n’est pas d’ordre linguistique. En 1974, date de la rédaction de Introduzione a un commiato, il est sorti depuis quelques années de la période de sa vie durant laquelle il s’est adonné à la littérature et à la poésie. Il confirme ici sa confiance dans la voie nouvelle qu’il s’est tracée, sa conviction dans la puissance de l’activité politique critique, à la fois pratique et théorique ; d’où la référence à ses deux derniers livres comme preuve du combat de la parole contre la langue. Seule la révolution est parole humaine, le langage n’est que prose de la survie, voire discours d’apocalypse.
Il connaissait, bien sûr, l’injonction de Bordiga sur le schisme avec la société capitaliste qu’implique le mode de vie communiste ; et aussi l’œuvre finale de celui-ci que tu as reformulée ainsi  « Une seule pratique humaine est immédiatement théorie : la révolution ». En tire-t-il la conséquence que ce n’est pas le cas de la poésie ; que le poème est asservi au langage, et qu’aucune « action poétique » ne saurait l’affranchir des « chaînes et des armes » qui le dominent ? Sans doute puisque Cesarano ne cherche pas à « poétiser la révolution », ni à mettre « la poésie au service de la Révolution », selon l’ancien mot d’ordre des surréalistes. En cela, il était proche de la position des situationnistes pour qui la révolution doit être « une poésie nécessairement sans poème » ; position énoncée en 1963 dans leur article « All the king’s men » (IS, n°8). Toutefois, comme tu me l’écrivais il y a quelque temps dans un courrier, en réponse à une de mes questions à ce sujet, il n’avait vraisemblablement pas lu cet article.
La discontinuité que Cesarano cherche à établir entre les deux périodes de sa vie et de son œuvre est-elle aussi définitive qu’il l’affirme ? Je ne le pense pas. Ils ne sont pas rares les passages de Manuale di sopravvivenza où l’on trouve des analogies avec Romanzi naturali non seulement dans le style d’écriture mais aussi dans le contenu visionnaire. Il a d’ailleurs lui-même signalé une continuité entre Ghigo… et  Manuale… lorsqu’il écrit dans la note sur la strophe h/2 (p.85) : « Il tema delle commemorazioni davanti a cibo e bicchieri lo ripresi in chiave critica nel Manuale di sopravvivenza100 ».
Il est une autre piste pour la compréhension du basculement de Cesarano qui me semble fructueuse : celle de son rapport à l’individualité et à la communauté. Cesarano abandonne-t-il la poésie parce qu’elle l’individualise trop ? Parce qu’elle l’enferme dans un rôle de « poète » qui le sépare des autres êtres vivants ? Parce qu’elle ne lui offre qu’une « course d’éclopé » (p.81) ? En se consacrant intégralement à la critique révolutionnaire veut-il affirmer son être communautaire, son individualité-Gemeinwesen ? Exprimée sous les diverses formes du rapport à la nature extérieure, et notamment aux animaux (cf. l’entomologo), cette préoccupation n’est pas absente de l’ensemble des textes rassemblés sous le titre Romanzi naturali.
Dans une lettre du 8 octobre 1974, Giorgio Cesarano demande à la Signora Banti, éditrice de son livre, d’ajouter une strophe qu’il avait supprimée de son poème Ghigo, alors qu’elle lui paraît maintenant « justifiée ». Que dit cette strophe ? Un cri contre l’enfermement de l’individu qui « s’étrangle » et un appel pour « d’autres pas légers » conduisant vers la jouissance de la vie. Strophe emblématique s’il en est, de ce moment de tension individu-communauté, comme le sont tous les moments révolutionnaires de l’histoire ; moment d’émergence possible que Cesarano ne veut pas laisser à la critique des souris… ».

George Oppen, Giorgio Cesarano, deux poètes communistes qui, chacun à leur manière, affirment par leurs choix de vie les plus profonds, que révolution et poésie ne sont pas une seule et même chose. Avec d’autres, eux aussi réfutent, dans la pratique comme dans la théorie, les reliquats des poétiques révolutionnaires tels qu’on peut encore les entendre chez les nostalgiques de la poésie prolétarienne. Chez, Alain Badiou, par exemple qui pense que « Le poème des communistes, c’est d’abord l’épopée de l’héroïsme du prolétariat ».
C’est toujours la même poétique révolutionnaire du service que Badiou ressasse : « la poésie est au service de la révolution ». Dans cette même conférence, il affirme : « Il faut donner aux prolétaires le poème du communisme » ; plus loin, il sonne l’appel à « une poésie de l’émancipation » ; à un internationalisme poétique, etc.
Certes, le philosophe platonicien reconnaît que les poètes communistes (i.e. ceux de la période stalinienne) ne sont pas les seuls a avoir « nommé l’éternité dont le temps est capable » ou encore à « faire surgir dans la langue l’insoupçonnée beauté (et bonté) de l’événement » mais il continue à affirmer que « le poème est une preuve de la poésie » et encore que «  le poème des communistes c’est d’abord l’épopée de héroïsme des prolétaires ». À la minute 57:21 de sa conférence, il conclut : « Il y a une preuve du communisme par le poème ». Évidemment lorsqu’on pense que « le communisme est une idée101 », on peut alors voir des « preuves » de la poésie jusque dans « l’Ode à Staline » et « Vive le Guépéou » …


-VIII-
Salut à quelques poétiques
non sotériologiques

Derrière le mot d’ordre « La poésie et la révolution sont une seule et même chose », derrière la profession de foi « Je suis la révolution », se trouve un présupposé commun à toutes les poétiques révolutionnaires. Lequel ? Il nous semble juste de le définir comme un présupposé sotériologique. Un présupposé essentiellement religieux.
Pour ces doctrinaires, la poésie faite révolution ou la révolution faite poésie doit apporter aux hommes un salut. Un salut dans les deux sens étymologiques du mot : une promesse de vie paradisiaque et la santé physique. Comme la révolution, la poésie est, disent-ils, porteuse, pour les humains, d’un espoir de libération des forces maléfiques d’oppression et de domination. Pour cette croyance, le poète est à la fois un messie et un guérisseur. En ce sens, les poétiques révolutionnaires prescrivent une thérapeutique ; elles combattent le mal et les maladies. Invariablement, elles récitent leur mantra : « La poésie sauvera le monde ».
Qui connait, même superficiellement l’histoire de la poésie sait bien qu’éloignés de cette tendance historique du révolutionnarisme poétique se sont manifestés des poétiques et des poèmes étrangers à toute sotériologie. Pour mémoire, adressons notre salut à quelques uns.
Dans son livre La condition poétique103, le poète René Ménard nous met non seulement en garde contre les pièges « du poétique » : « Le poète ne pense guère au ‘poétique’ que pour s’en méfier » (p.17), mais aussi envers toute illusion salvatrice : « La vraie poésie ne console de rien » (p.21). Puis, avec justesse, il énonce, « Deux sortes de poètes sans avenir : ceux qui se réclament d’un paradis perdu, ceux qui promettent un âge d’or » (p.21).
Modifier le cours de l’histoire, tel était — tel est encore — la détermination des poétiques révolutionnaires. Le triomphe historique de la révolution donne au poème son sens et sa vérité. La poésie se trouve vérifiée, validée par la transformation révolutionnaire de l’histoire. L’évènement historique de la révolution dicte le poème. La poésie est surdéterminée par l’histoire.
On trouve chez Otavio Paz une analyse plus équilibrée des rapports entre poésie et histoire. Malgré ses passagères sympathies avec les trotskistes, il s’en est vite écarté jusqu’à devenir très critique à l’égard des régimes despotiques d’Amérique latine. Même s’il reconnaît sa dette à l’égard des poètes romantiques, communistes et libertaires, sa poésie et sa poétique ne sont en rien révolutionnaristes. Certes, il partage certaines conceptions prométhéennes de la poésie, comme par exemple, lorsqu’il énonce : « Le poème est une machine qui produit, sans même que le poète le veuille, de l’antihistoire. L’opération poétique consiste en une inversion et une conversion de flux temporel ; le poème n’arrête pas le temps : il le contredit et le transfigure104 ». Mais il en vient aussitôt à formuler une sorte de compromis entre histoire, société et poésie. Il n’y a pas de société sans poésie mais le caractère social de la poésie est contradictoire : « Il n’y a pas de société sans poésie mais la société ne peut jamais s’accomplir comme poésie, jamais n’est poétique » (p.340). Et plus loin, il prend acte de cette illusion que serait « la conversion de la société en communauté et celle du poème en poésie pratique » (p.341).
Sans pour autant parachever notre thèse sur le présupposé sotériologique des poétiques révolution-naires, relevons encore ici une conséquence de celui-ci dans la pratique même du poème.
Comme dans toute sotériologie, la théorie doit se réaliser dans la pratique. Pour mériter son salut, l’adepte doit se soumettre aux rites et aux cultes institués par la loi divine ou l’ordre supérieur. En matière de poésie cela implique la nécessaire fusion du poème et de sa poétique. Pas de poème reconnu comme tel qui ne contienne aussi son « art poétique ». Une fusion qui a représenté, on ne le sait que trop, le summum de l’art poétique achevé. Or, persévérer dans cette antienne c'est rester dépendant de la poétique ; de la poétique (et pire du poétique) comme sphère séparée du poème, surplombant le poème et le légitimant comme tel. Avançons qu'il y a poésie lorsque la poétique, internisée dans le poème, s’absente.


TABLE

I- Petit rappel sur quelques origines des poétiques
    révolutionnaires …………………………….11

II- Les errements des poètes serviteurs ………..21

III- Parole versus langage ……………………..31

IV- Sur quelques poétiques révolutionnaires
      contemporaines ……………………………39

V- Magie, performatif, dispositifs …………….49

VI- Prégnance du paradigme révolutionnariste 65

VII- Deux poètes communistes conséquents….83

VIII- Salut à quelques poétiques
         non sotériologiques …………………… 95




Publié en mars 2109
Aux éditions L’Harmattan
Coll. « Temps critiques »
ISBN 978-2-343-17262-0



Notes

1- « You noble Diggers all, stand up now, stand up now/You noble Diggers all, stand up now/The waste land to maintain, seeing Cavaliers by name/Your digging do disdain, and persons all defame/Stand up now, stand up now » chante la ballade d’un des fondateurs du mouvement des Diggers, Gerrard Winstanley.

2-  cf. Robert Sabatier, La poésie du dix-huitième siècle. Albin Michel, p.227.

3- O.Paz, L’arc et la lyre. Gallimard, 1993, p.323.

4- Laurent Jenny, Je suis la révolution. Belin, 2008.

5-  La poétique maoïste des auteurs de Tel Quel n’a pas résisté à la déconvenue de leur voyage en Chine au printemps 1974. Le mythe poético-politique prend fin ; Sollers se réfugie dans…le roman ; d’autres dans la référence nostalgique à la pratique des dazibao transformée plus tard en une formule éditoriale : Poezibao, cf.http://poezibao.typepad.com/   

6- Jenny, op.cit. p.129.

7- cf. J.Guigou, Exhaussé de l’instant. L’Harmattan, 2013.

8- J. Monnerot, op.cit. p.87-88.

9- J. Monnerot, op.cit. p.89.

10- « All the king’s men », Internationale situationniste, n°8, janv. 1963, p.31.

11- ibid. p. 29-33.

12- On cherche en vain une référence — même implicite ou critique, — au langage comme système de signes et aux théories linguistiques du langage dans les documents antérieurs à la fondation de l’IS en 1957. Cf. Documents relatifs à la fondation de l’internationale situationniste, 1948-1957. Allia, 1985.

13- ibid, p.29.

14- ibid, p.29.

15- Guy Debord, Mémoires. Internationale situationniste. Copenhague, déc.1958. Cf. également Documents relatifs à la fondation de l'IS. op.cit.

16- cf. G.Debord et J.Wolman, « Pourquoi le lettrisme ? », Potlatch n°22, sept.1955.

17- À la même époque, Henri Lefebvre critiquait le fixisme des structuralistes en y voyant un « nouvel éléatisme », in L’Homme et la Société, n°1 à 4, 1966 ; réédité dans Lefebvre H. Au-delà du structuralisme. Anthropos, 1971, p.261-311.

18- ibid. p.164.

19- ibid. p.167.

20- ibid. p.167.

21- cf. J.Wajnsztejn, Après la révolution du capital. L’Harmattan, 2008.

22- J-P. Voyer, Introduction à la science de la publicité. Champ Libre, 1975, p.36.

23- R.W.Emerson, Essays, 1844.

24- Alfred Tomatis, L’oreille et le langage. Seuil, 1963.

25- Paul Zumthor, Introduction à la poésie orale. Seuil, 1983, p.161.

26- Marc Alyn, Infini au-delà. Flammarion, 1972, p.16.

27- Dans un carnet de guerre, Sartre écrit ; « J'enrage de n'être pas poète, d'être si lourdement rivé à la prose. Je voudrais pouvoir créer de ces objets étincelants et absurdes, les poèmes, pareils à un navire dans une bouteille et qui sont comme l'éternité d'un instant ». JP. Sartre, Carnets de la drôle de guerre. Gallimard, 1983.

28- Gallimard, 1948.

29- Sartre, op.cit. p.64.

30- Sartre, op.cit. p.64.

31- Vincent.Kaufmann, Guy Debord. La révolution au service de la poésie. Fayard, 2001.

32- Kaufmann, op.cit. p.221.

33- Kaufmann, op.cit. p.220.

34-  Kaufmann, op.cit. p.295.

35- Cf. Ph.Bourrinet, La gauche communiste germano-hollandaise des origines à 1968.  http://www.left-dis.nl/f/gch/ 

36- C’est ainsi que les nommeront les divers courants post-prolétariens, parfois dits « communisateurs » qui à partir des années 1970-80 vont créer une rupture fondamentale dans la théorie de la révolution communiste. L’abandon de la référence à la classe ouvrière comme sujet historique de la révolution fut une des principales ruptures dans les conceptualisations de ces courants post-programmatiques. Cf. Rupture dans la théorie de la révolution. Textes 1965-1975 présentés par François Danel. Senonevero, 2003.

37- Internationale situationniste, n°10, p.50.

38- K.Marx, « Gloses critiques marginales à l’article : « Le roi de Prusse et la réforme sociale par un Prussien ». Œuvres III-Philosophie, La Pléiade, p.398-418.

39- Kaufmann, op.cit. p.237.

40- cf. J.Guigou, « In algorithm we trust. » (2018) http://www.editions-harmattan.fr/auteurs/article_pop.asp?no=33636&no_artiste=2759 

41- J.Guigou, « La foudre, la faille, la poésie ». Temps critiques  n°13, hiver 2003. http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article134

42- Éditions du Sandre, 2012.

43- Blanchard, op.cit. p.71.

44- Blanchard, op.cit. p.70.

45- Blanchard, op.cit. p.49.

46- Annie Le Brun, Ce qui n’a pas de prix. Seuil, 2018.

47- Dans une récente note de lecture, j’ai analysé les forces et les faiblesses de cet ouvrage qui reste un moment fructueux de critique sociale. Cf. Jacques Guigou, « Quelques notes sur Ce qui n’a pas de prix d’Annie Le Brun », août 2018. Disponible en ligne  http://www.lacauselitteraire.fr/ce-qui-n-a-pas-de-prix-annie-le-brun-par-jacques-guigou 

48- Blanchard, op.cit. p.64.

49-  Figure de cet idéalisme de la liberté qu’exalte ici Blanchard, nous n’échappons pas à la citation-réflexe de Baudelaire qui anthropomorphise la mer : « Homme libre, toujours tu chériras la mer  » (p.51).

50- JL.Austin, Quand dire c’est faire. Point Poche, 1991.

51- A fortiori avant les religions. Le célèbre "Fiat Lux" du mythe biblique peut être interprété comme un reliquat divinisé et instituionnalisé d'anciennes pratiques magiques dans lesquelles n'intervenait aucune puissance supérieure au groupe humain. À l'immédiatisme de l'acte magique humain s'est substituée la médiation de l'intervention divine.

52- Julliard. Conférences, essais et leçons du Collège de France, 1991.

53- TM.Greene, op.cit. p.121.

54- Jacques Camatte, Invariance, 1968, série 4, n°2, p.20.

55- Bruce Chatwin, Le chant des pistes. Poche, 1978.

56- N’oublions pas ici de situer à la genèse des poésies-actions les performances réalisées dès les années 1950 par les artistes et les poètes-pédagogues libertaires du Black Mountain Collège aux USA. Cf. Des objectivistes au Black Mountain College. La Nerthe. École supérieure d’art de Toulon Provence Méditerranée. 2014.

57- Que dans les années 1990, JL.Austin soit partiellement revenu sur la portée universelle de sa théorie ; que dans les années 2000 le poète-performer Julien Blaine ait déclaré son adieu à la performance (Bye-Bye la perf. Al Dante, 2007), n’implique pas pour eux, comme pour tous les adeptes de cette religion de la performance, un échec de la révolution du performatif mais constitue le signe satisfaisant de sa reconnaissance culturelle et sociale. Reconnaissance certes, mais reconnaissance attribuée par quelle puissance autre que celle de la révolution du capital ?

58- Jérome Rothenberg, Les techniciens du sacré, Corti, 2007, p.28.

59-  revue L’Homme, 1989
 https://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1989_num_29_111_369158 

60- cf. Hanna Ch. Poésie action directe. Al Dante & éditons Léo Scheer, 2003 ainsi que Nos dispositifs poétiques. Questions théoriques. 2009.

61- https://www.questions-theoriques.com/

62- Christophe Hanna, Poésie action directe. Al Dante, 2003,p.9.

63- C’est d’ailleurs le titre du second ouvrage théorique d’Hanna, Nos dispositifs poétiques. Questions théoriques, 2010.

64- Hanna, Poésie action directe, p.77.

65- Hanna, Nos dispositifs poétiques, p.128.

66- L’opération conduite en 1979 par Julien Blaine consistait à inciter les individus à s’installer (nus ou habillés) sur un socle de statue abandonné puis à suivre les consignes suivantes : « Mettez-vous en valeur avec ou sans vos outils, vos instruments, vos jeux ou vos montures et envoyez votre reportage/témoignage à Julien Blaine » (Nos dispositifs, p.89).

67- cf. Guigou J. et Wajnsztejn J. (dir.) La société capitalisée. L’Harmattan, 2014.

68- Sur ce processus de résorption des institutions de l’État-nation dans une gestion des intermédiaires on peut lire, J.Guigou, « L’institution résorbée ». Temps critiques n°12, hiver 2001; http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article103

69- Sur l’émergence et la généralisation de la forme État-réseau, voir la revue Temps critiques n°16, printemps 2012.http://tempscritiques.free.fr/spip.php?page=numero&id_numero=16

70- Hanna, Dispositifs, p.18.

71- Au sens que lui donne Jacques Camatte ici http://revueinvariance.pagesperso-orange.fr/mouvementcapital.html

72- Le Passeur éditeur, 2006.

73- « Le procès révolution est terminé. La dernière révolution celle qui devait clore le cycle et se produire dans les années 75-78 n'a pas eu lieu. » écrit Jacques Camatte dans un texte de 1989 intitulé Émergence et dissolution.
http://revueinvariance.pagesperso-orange.fr/e.d.htm 

74- cf. p.14, le « Je suis la  révolution » chez Blanchot.

75- Un nouveau monde. Poésies en France 1960-2010. Flammarion 2017. p.269 et ss

76- cf. J.Guigou et J.Wajnsztejn, Mai 68 et le Mai rampant italien. Nouvelle édition revue et augmentée. L’Harmattan, 2018.

77- Pseudonyme d’Henri Cachin petit-fils du leader communiste Marcel Cachin.

78-  Citoyens de beauté, Subervie, 1967.

79- Meschonnic H. La rime et la vie. Folio essais, 2006.

80- Meschonnic H. Célébration de la poésie. Verdier, 2006, p.292.

81- Avec quelques membres de la revue Temps critiques, nous avons approfondi ce processus de décomposition de l’ancien sujet historique bourgeois segmenté entre individu, sujet et subjectivité. Cf. « L’individu, le sujet, la subjectivité » Temps critiques, n°6, automne 1993.
http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article53 .

82- tel qu’il le rapporte dans son livre Poéthique. Une autothéorie. Champ Vallon, 2013. 

83- in sitaudis, JC.Pinson, recension du livre d’Antonio Negri  sur Leopardi, Lent genêt (Kimé 2006) https://www.sitaudis.fr/Parutions/lent-genet-d-antonio-negri.php

84- Isidore Isou, La Créatique ou la Novotique. Al Dante, 2003.

85- Sur la notion de révolution du capital lire J.Wajnsztejn, Après la révolution du capital. L’Harmattan, 2007 ; ainsi que d’autres textes sur le site de Temps critiques, http://tempscritiques.free.fr/

86- Un certain consensus chez les historiens de la langue française et de la poésie donne Michel Deguy comme le créateur du mot-valise poéthique dans ses écrits des années 1960. Parmi les initiateurs, on peut aussi mentionner le numéro de la revue des étudiants protestants Le Semeur, (série 1967-68, n°3), qui a pour titre "Poéthique" et dont l’article le plus significatif du subjectivisme de la poéthique, celui de Denis Meuret, porte sur la poésie comme expérience de la limite, comme discontinuité existentielle ; le tout, en référence (et révérence) à Bataille et à Vaneigem.

87- Guigou J. La Cité des ego. L’impliqué 1987, réédition L’Harmattan, 2009. http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=27613 

88- L’essentiel de la critique de Pinson par Meschonnic se trouve dans le chapitre « Le coup du h(ache) dans la poétique » p.82 à 87 de Célébration de la poésie.

89- Pinson JC. Habiter en poète. Champ Vallon 1995 et du même Poéthique. Une autothéorie. Champ Vallon, 2013.

90- in La montée de l’insignifiance, Seuil 1996 p. 215.

91-  Préface à la poésie complète de George Oppen traduite par Yves di Manno. José Corti, 2011.

92- Dans ce qui, ibid. p.123

93- G.Oppen, On being numerous (1968) (Yves di Manno traduit le titre du recueil par « D’être en multitude ») ; in  Georges Oppen, Poésie complète. José Corti, p.226.

94- Dans ce qui, ibid. p.129.

95- ibid. p.223.

96- Pierre Reverdy, Circonstances de la poésie (1949).

97- cf. Guigou J. et Wajnsztejn J. Mai 68 et le mai rampant italien. L’Harmattan 2008, réédition 2018.

98- Manuel de survie, qui vient d’être réédité en français par les éditions La Tempête en février 2018. https://editionslatempete.com/manuel-de-survie/ 

99- « Introduction à un adieu ». Texte en italien et traduction consultable ici http://www.editions-harmattan.fr/minisites/index.asp?no=21&rubId=523#avec%20j.camatte 

100- « Dans Manuel de survie, j’ai repris sur un mode critique, le thème de l’échange des souvenirs devant une bonne table » [traduction-adaptation de JG].

101- « Poésie et communisme », conférence donnée par A.Badiou à la Sorbonne en mai 2014. Disponible ici  https://vimeo.com/91201351 

102- A.Badiou, L‘idée du communisme. Lignes, 2010.

103- René Ménard, La condition poétique. Gallimard, 1959.

104- Octavio Paz, L’arc et la lyre. Gallimard, rééd. 2004.




Recensions, notes de lectures, critiques,

échanges sur

Poétiques révolutionnaires et poésie


 

Par Marc Wetzel

 


Poétiques révolutionnaires et poésie, Jacques Guigou (par Marc Wetzel)

L’objet et l’objectif de cette brève étude sont ensemble bien indiqués dans les dernières lignes de sa présentation : « Ce livre n’est pas une critique littéraire. Il propose une critique politique des divers avatars contemporains des poétiques révolutionnaires au regard d’une vision non sotériologique de la pensée ». Voyons comment.

La thèse essentielle de Jacques Guigou est ici que la poésie n’est pas un art du langage (ce « présupposé langagiste, dit-il, essentialise la poésie, la rabat sur la discursivité et la normativité »), mais, au contraire, « parole vive, événement imprévu, existence et instant ; ceci depuis son surgissement dans l’espèce humaine» (p.42).

L’homme, on le sait, est un animal redressé (il porte son chapiteau pensant en colonne bipède), marathonien (il sait épuiser toutes les proies qu’il poursuit) et collectif (il explore l’inconnu en équipe, et ne peut réussir que solidairement son exode indéfini vers les nouvelles ressources). L’idée de l’auteur, qui éclaire de l’intérieur sa propre pratique poétique, est que la poésie est née comme armature vocale de migrateurs debout, sangle articulatoire partagée, ou chant d’une colonne (au sens militaire) de colonnes (au sens architectural) mobiles, cimenté par lui. Une citation exhaustive le dit joliment :

« Pour progresser sur des terres inconnues, à la recherche de nourriture et d’abri, une communauté d’Homo Erectus avance, agrégée, en contact peaux à peaux. Cette marche-masse possède un rythme naturel ; une cadence qui libère les sons des poitrines ; une allure qui s’accompagne de cris. Cet enthousiasme échauffé par le cheminement en commun se fait danse à la fois linéaire et rayonnante, portée par la conscience sensible d’un corps commun, d’une puissance physique et mentale. Paroles répétées, scandées, ce chant n’est pas un dit mais une clameur de contentement, celle de fouler ensemble la terre et de suivre la course du soleil » (p.49).

De cette forte intuition, l'auteur tire trois belles conséquences. D'abord que la poésie peut être un analogue chant d'accompagnement … du devenir historique de l'homme (et qu'à ce titre poésie et révolution sont liées, comme le cheminement dans une histoire soudain inconnue exprime sa propre scansion immédiate et réjouie – liées, mais bien sûr ni identiques, ni pures servantes l'une de l'autre) ; ensuite que la poésie doit créer et peut révéler, mais qu'elle ne peut ni ne doit sauver : la poésie crée parce qu'elle produit une sorte de coexistence physique et physiologique inédite entre les mots ; elle révèle parce qu'elle montre aux âmes ce qu'elles se cachaient mutuellement, et fait comme renaître les unes des autres des vies qu'elle sonorise ensemble. Mais sauver (ce que notre auteur nomme « présupposé sotériologique », p.89), non. La poésie est une expérience refondatrice (elle est comme une défossilisation vocale du passé commun), et a le tempo d'un présent décisif, mais l'attente d'un avenir éternel (qui est celle du salut religieux) serait, pour elle, selon Jacques Guigou, une prétention fatale et une trahison de sa mission. Les poétiques révolutionnaires (surréaliste comme situationniste) ont ce malheureux présupposé salutaire qui, justement, les damne.

La troisième conséquence est polémique, mais salubre : c’est que l’art de la performance poétique (si prisée, si aisément gratifiante) est un contresens sur la puissance même de la poésie. Ce dispositif public d’action directe de la parole prétend faire découler la poésie d’une magie incantatoire qui n’est en réalité, selon l’auteur, que production secondaire de la poésie. La magie crie des mots qui prétendent changer tout sans y faire travailler les choses, mais la poésie était avant elle, et demeure toujours plus profondément que la magie, cette puissance de faire avancer la voix dans les choses et par elles. Nos fougueux performers visent à faire consommer de l’indicible, par une intensité élocutoire chargée de mobiliser – comme la publicité capitaliste – du cerveau disponible pour ses affects directifs. La performance, par une double inversion de la finalité poétique, prétend sauver par cela même qu’elle ne peut ni créer (elle détruit ce qu’elle prétend causer et ne fait que jouer à exister autrement) ni révéler (elle n’affronte que son propre vide et gave de mots l’appétit de vérité) :

« Qu’elle soit corporelle, verbale, textuelle, instrumentale, combinatoire, la performance n’est pas en soi intervention sur le monde, mais un support agité et proféré à la surface des choses, une sorte de publicité de l’existant et de son devenir même » (p.58).

Bien sûr, ce petit livre agile et vaillant nous laisse à quelques questions. D’abord, si la poésie accompagne la marche intérieure de l’humanité (dans ses marathons préhistorique et historique), ne peut-elle donc rien pour nos moments de repos, de détresse et d’abandon ? « S’agenouiller devant le Seigneur de tous les temps », – voilà comment Rosenzweig (L’Etoile de la rédemption, p.450) caractérisait la posture de salut – n’est-ce là toujours que besoin méprisable ? Ensuite, si la poésie est un pur jaillissement de présence hors du langage, si, comme le dit Emerson – cité p.27 – « Le langage est de la poésie fossile », si – comme le dit la fin de ce livre : « il y a poésie lorsque la poétique, internisée dans le poème, s’absente » (p.91), pourquoi vouloir malgré tout, comme ici, discourir encore de poésie ? Enfin, pour deviser un peu légèrement : si, pour la Révolution, l’Histoire doit redevenir présence immédiate, comme « pour la poésie, le monde est présence immédiate » (p.16), et s’il est donc fâcheux que la poésie parte s’engluer dans (et se faire démembrer par) bien des « poétiques révolutionnaires », ne serait-il donc pas, à l’inverse, réconfortant et heureux, que… la Révolution (en sa périlleuse définitive immédiateté historico-collective) en fasse autant ?

Mais l’intérêt de cette étude active, nette, instruite et singulière est évident, et l’éclairant penseur ici ne trahit jamais le poète Jacques Guigou qui (on lira avec fruit Exhaussé de l’instant, son formidable recueil de 2013 chez l’Harmattan), pour moi, garde son mystère.

 

Marc Wetzel

La Cause littéraire, 21 mai 2019.

cf. http://www.lacauselitteraire.fr/poetiques-revolutionnaires-et-poesie-jacques-guigou-par-marc-wetzel

Réponse de Jacques Guigou
Montpellier, le 2 mai 2019
Cher Marc,
Vifs mercis, pour tes commentaires de Poétiques révolutionnaires et poésie. J’y retrouve avec bonheur ton habituelle empathie avec le texte qui, conjuguée à des reformulations inédites, donne aux thèses que je défends une portée singulière.
Tu as perçu le cœur de mon propos ; tu en as, avec la finesse coutumière de penser qui est la tienne, exprimé la substance. Te lisant, je ressens mon texte comme augmenté, prolongé avec tant de justesse. Par exemple, s’agissant d’une des « trois belles conséquences » que tu tires de mon « intuition » sur le chant collectif qui scande la marche les premiers groupes humains, tu écris « …la poésie crée parce qu’elle produit une sorte de coexistence physique et physiologique inédite entre les mots ; elle révèle parce qu’elle montre aux âmes ce qu’elles se cachaient mutuellement et fait comme renaître les unes des autres des vies qu’elle sonorise ensemble. (…) La poésie est une expérience refondatrice (elle est comme une défossilisation vocale du passé commun) et a le tempo d’un présent décisif ».
Et il y a aussi tes trouvailles opportunes : « « sangle articulatoire partagée », « faire avancer la voix dans les choses ». Ta référence à « la posture de salut » de Rozenzweig qui serait susceptible de nous inciter à trouver dans la poésie une réponse à notre besoin « de repos, de détresse et d’abandon », n’est pas la « réserve pour rire » que tu évoques à la fin de ta lettre d’accompagnement. Elle ouvre sur les dimensions contemplatives de la poésie, sur l’opposé de la dimension intervenante et d’action directe qui identifie la révolution et la poésie. Et nous savons ces dimensions contemplatives essentielles pour toute démarche qui vise à la poésie. Mais cette perspective nous éloigne du propos central de mon livre, celui d’une critique de la poésie comme révolution… qui change la vie et transforme le monde. Je n’ai pas cherché l’antidote aux poétiques révolutionnaires ; je les ai critiquées en prenant appui sur les poésies dans lesquelles le salut est absent. Ceci au double sens étymologique du terme salut : à la fois la puissance qui sauve (de la mort) et celle qu’on honore d’une salutation pour qu’elle nous garde en bonne santé. C’est un choix de méthode en quelque sorte.
Inutile de te dire, Marc, que je partage ton souhait de voir les théories de « La Révolution » sortir des impasses et des engluements dans lesquels elles se sont fourvoyées depuis tant de décennies. À leur égard, je serais d’ailleurs moins bienveillant que toi puisque dans les travaux sur l’échec théoriques et pratiques des révolutions classistes du XXe siècle que nous conduisons depuis bientôt trente ans à la revue Temps critiques, je suis celui qui pousse à l’abandon pur et simple d’une référence révolutionnaire pour notre temps et pour les temps à venir car le cycle historique des révolutions est  désormais achevé. J’ai développé tout cela ailleurs…
Merci encore et vives amitiés
Jacques

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Georges Amar


Georges Amar à Jacques Guigou, 15 juin 2019
Cher Monsieur Jacques Guigou,
Je viens de lire votre petit livre jaune (L’Harmattan), Poétiques révolutionnaires et poésie. Il m’a beaucoup intéressé, et me laisse sur un sentiment mélangé. Je partage presque tout ce que vous dites, les différents moments de votre thèse anti ou non-sotériologique. Pourtant le résultat (qui est aussi le point de départ) de votre réflexion me semble décevant.
Il me fait penser à... Gaston Bachelard qui aimait (pratiquait, étudiait) aussi bien la science (et “militait” pour le “Nouvel esprit scientifique”), que la poésie. Et plus précisément à la manière dont il superposait (et protégeait l’une de l’autre) ses deux amours, en disant d’elles : “C’est le jour et la nuit” - au sens propre comme au sens figuré !
J’ai l’impression que vous gérez de même vos deux amours, la politique et la poésie. Ou encore que vous êtes assez “contre-dépendant” (c’est votre mot) de la poétique révolutionnaire que vous critiquez. Pardonnez mon éventuel simplisme, dû à mon ignorance (c’est la première chose que je lis de vous).
Je suis moi-même très intéressé et concerné par le “rapport” poésie société, mais pas du tout (pas directement en tout cas) sous l’angle politique. Et mon point de vue, pour dire ça d’un mot, quant à ce rapport, est qu’il ne faut ni confondre, ni séparer. Ni dialectiser. Mais instruire un procès. Je travaille et écris sur ce sujet, et serais heureux d’en parler avec vous.
Bien amicalement. Georges Amar



Jacques Guigou à Georges Amar, 1er juillet 2019
Cher Georges Amar,
De retour de Paris où j’ai enregistré chez L’Harmattan (un éditeur que vous connaissez puisque vous y avez publié quatre livres) une vidéo de présentation de Poétiques révolutionnaires et poésie, je vous fais part de quelques remarques sur vos commentaires.
L’essentiel de votre lecture critique porte sur la thèse qui parcours le livre selon laquelle la révolution et la poésie ne sont pas une seule et même chose, contrairement à ce qu’affirment toutes les poétiques révolutionnaires. En conséquence, je suis amené à critiquer le présupposé sotériologique qui est au fondement du projet politico-esthétique cherchant à fusionner révolution et poésie. Unifiés dans un même moment historique, révolution et poésie vont alors…« sauver le monde ».
Votre lecture a, me semble-t-il, tendance à élargir le champ d’analyse et le processus historique que je par-cours dans ce livre. Vous évoquez les rapports entre la poésie et la science et ceux entre la poésie et la société. Ces domaines ne relèvent pas exactement de mon propos. Certes, me direz-vous, « la révolution » vise à bouleverser tous les domaines de la vie en société et donc une lecture extensive de mon livre n’est pas inappropriée. Je maintiens pourtant la dis-tinction de méthode et d’objet que j’ai posée au départ : il s’agit des poétiques révolutionnaires stricto sensu dans leur rapport avec la poésie.
Finalement, c’est la séparation que j’opère entre politique et poésie qui vous interroge et vous n’êtes d’ailleurs pas le seul à me le reprocher. Pourtant, vous le rappelez à juste raison : Bachelard lui-aussi ne confondait pas sciences et poésie ; c’est d’ailleurs ce qui me plait chez ce phénoménologue si attachant.
« Il ne faut ni confondre, ni séparer…ni dialectiser mais instruire un procès » me dites-vous. Je partage entièrement les deux premières démarches et je les ai mises en pratique dans ce livre mais je reste inter-rogatif sur les deux autres.
En effet, pourquoi se priver des apports bien souvent décisifs de la pensée dialectique ? Ceci en évitant, bien sûr les pièges du dialectisme, les dogmatismes du couple négatif/positif. Concernant la pensée dialectique, j’ai beaucoup et longtemps appris chez le philosophe Henri Lefebvre, qui commençait chacun de ses voyages à Venise en allant au Palais des Doges contempler et commenter le tableau de Véronèse, La dialectique !
Élucider les dimensions contradictoires de la réalité, dévoiler le négatif à l’œuvre dans un processus ou un phénomène sans pour autant verser dans le négativisme — voire le nihilisme comme le font trop souvent ceux qui dogmatisent la dialectique — telles sont, parmi d’autres, les fécondités théoriques et pratiques de l’approche dialectique.  
« Instruire un procès » peut-il se priver de l’approche dialectique ? Notamment s’il s’agit d’un procès historique ou anthropologique ? Le hic de cette démarche c’est précisément de définir le contenu du processus en question. Montrer les continuités et les ruptures d’un mouvement (d’un déplacement (cf.votre Homo mobilis) ; chercher à mettre à jour les tensions entres des forces apparemment antagoniques mais en réalité, associées ; déceler dans ces conflits une puissance englobante des deux contraires, voilà des modes de perception et d’interprétation de la réalité historique ou contemporaine qui ont été fructueux pour mes recherches.
S’agissant du rapport poésie/société qui, me dites-vous, constitue l’objet de vos écrits actuels, quel procès peut-on instruire, à quel titre et selon quelles visées ?
Pour nous « mettre en bouche » sur la question, analysons d’abord les deux positions opposées que l’on rencontre aujourd’hui :
À une extrémité, il y a ceux qui se lamentent sur le peu de réalité de la poésie dans la société actuelle ; qui se désolent devant l’absence de poésie dans quasiment toutes les activités humaines ; qui regrettent les époques antérieures où elle aurait été présente et active dans les rapports sociaux et les relations humaines ; qui donc, en font un moyen de résistance à la domination prosaïque du monde (H.Lefebvre parlait de la « prose du monde » à propos de la domination capitaliste du monde), etc.
À l’autre extrémité, il y a ceux qui veulent « poétiser » le moindre événement, la moindre activité, le moindre spectacle vivant, la moindre manifestation qu’elle soit ou non « culturelle », etc. Pour eux, la poésie doit être partout. Ils cherchent, à leur insu, à fonder cette « société des créateurs » que le lettriste Isidore Isou voyait surgir du Soulèvement de la jeunesse dont il se faisait le théoricien dans les années 1949-65. Avec cette perspective, notons-le, nous sommes proches des premiers romantiques révolutionnaires allemands (Cercle d’Iéna, 1797-1807) ; proches mais sur le mode positivisé et fonctionnalisé de l’industrie culturelle et artistique jadis dénoncé par Adorno. Tous ces partisans des poétiques révolutionnaires interprètent de manière anachronique le mot d’ordre de Lautréamont : « Il faut que la poésie soit faite par tous ». Ces extrémistes de l’hégémonie artistique, ces activistes de la totalisation culturelle sont-ils autre chose que les agents de ce qu’on pourrait nommer une « poétisation de la société » ou encore ce que la post-surréaliste Annie Lebrun désigne avec raison comme une « esthétisation du monde ».
Car« instruire le procès » du rapport actuel poésie/société présuppose, si ce n’est une connaissance ou un modèle systémique, du moins quelques hypothèses recevables sur ce que l’on nomme aujourd’hui « la société ». Vaste programme ! Depuis bientôt trente ans, français, italiens, allemands,, nous nous efforçons de caractériser les principaux traits de ce qu’à la revue Temps critiques, nous nommons « La société capitalisée ». Résumer ici les milliers de pages de nos écrits serait fastidieux pour vous comme pour moi. Ce n’est pas une dérobade mais une inscription dans la durée…
Pourtant, si je tente de formuler — malaisément, très provisoirement et en lyrique — selon quelles configurations pourrait s’appréhender le rapport poésie/société, en écho à la dernière phrase du livre qui nous occupe, j’avancerais ceci :
De même qu’il y a poésie lorsque le poétique, internisé dans le poème, s’absente, il pourrait y avoir société/communauté humaine lorsque le capital objectivé, subjectivé et totalisé dans l’actuelle société, est aboli.
Meilleures et amicales salutations,
Jacques Guigou

Georges Amar à Jacques Guigou, 5 juillet 2019
Cher Jacques Guigou,
Merci beaucoup de votre réponse construite, qui m'aide à réfléchir.
J'essaye de vous répondre, un peu gêné par le fait de n'avoir pas votre livre sous la main, étant en ce moment hors de chez moi.
Je comprends que je fais peut-être jouer au mot poétique le rôle que vous donnez à dialectique.
C'est drôle que vous évoquiez Venise : j'y étais il y a deux semaines, au moment de votre venue à Paris. J'aime apprendre par vous qu'Henri Lefebvre, que j'apprécie aussi (plutôt pour la « Vie quotidienne », ou sa « Métaphilosophie ») aimait Venise, et imaginer qu'après avoir rendu hommage à la Dialectique et au Palais des Doges, il allait jouissivement se perdre dans le dédale des ruelles et les reflets des canaux innombrables, et s'enivrer de la beauté sous toutes ses formes. Les grandioses comme les inframinces, les sublimes comme les infraordinaires.
Accepteriez-vous de considérer Venise comme une œuvre poétique (collective, transhistorique) ? Toute ville digne de ce nom ne l'est-elle pas ? Certes, le Pouvoir, la Dialectique, le Capital n'y manquèrent pas, mais expliquent-ils sa vitalité – qui résiste (encore) aux touristes, au Spectacle, à la marchandisation ? Venise a une Forme, a une Âme, a un Rapport au monde – soit une vertu bien plus vivace, ouverte, dansante, que toute dialectique. Henri Meschonnic fait-il partie de vos amitiés intellectuelles ? Je l'ai découvert assez récemment, et retenu entre autre deux de ses sentences : « En poésie c'est toujours la guerre »  (citation de Mandelstam) ; et que le principal ennemi de la poésie est « l'amour de la poésie ». D'ailleurs beaucoup d'hommes de pouvoir adorent la poésie.
Les ennemis de la poésie sont donc très nombreux ! Et l'Industrie (n'est-ce pas le deuxième nom du tableau de Veronèse ?) n'est pas le pire. Ni la techno-logie (Connaissez-vous Gilbert Simondon ?). Il se peut que l'Art soit devenu le principal (j'étais à Venise aussi pour voir la Biennale). La poésie elle-même...
Je crois que nous avons à exercer, et d'abord à définir, une « critique poétique » - c'est ce que j'entendais par « instruire un procès » - de la culture dans son ensemble (science et art compris). Pourtant ma démarche n'est pas essentiellement critique. Et l'instruction et le procès dont je parle ne se résument pas à une déconstruction ni à une condamnation. Pour moi poétique est le nom (un nom possible, peut-être le moins mauvais, sans plus, et encore à condition de l'élaguer) d'une logique. Ni moniste ni dialectique justement. Ou encore d'un « mode de connaissance » - et là je pense à Spinoza, pour beaucoup de raisons. C'est à dégager un tel mode de connaissance, une « intelligence poétique », exacte et à large spectre, que je m'efforce.
Bien sûr que j'aime la poésie – et les poètes. Que j'ai la conviction chevillée au corps qu'elle est indispensable (où il plait d'entendre : pensable). Que notre temps (notre futur) en a infiniment besoin. Non pour créer toujours plus – mais l'inverse : quel inverse ?
Plus qu'à la poésie (textuelle) il faut regarder, à travers elle, à « ce que savent les poètes » – y compris ceux qui n'écriront jamais une ligne.
Pardonnez-moi d'être aussi elliptique, et au plaisir de poursuivre, si cela vous tente.
Amicalement,
Georges Amar

Georges Amar à Jacques Guigou, 19 octobre 2019
Cher Jacques Guigou,
Je vous re-réponds, en joignant le courrier que je vous avais envoyé début juillet : je me suis dit que votre anti-spam avait peut-être été trop efficace, comme cela arrive parfois bien que rarement.
J’ai relu votre réponse du 1er juillet. Très claire et intéressante. Je ne conteste pas du tout que la dialectique soit utile et puissante. Mais si je vous comprends bien vous en réservez l’usage au “socio-historique” (comme disait Catoriadis il me semble), tout en en préservant la poésie. Elle serait indemne de toute “passion théorique”, fut-elle une poétique. Je ne crois pas, si tant est que ce soit votre votre pensée, que ce soit une conception pertinente “aujourd’hui”.
Mais il se peut que nos différences culturelles per-sonnelles nous rendent un peu opaques (ou malentendants) l’un à l’autre...
Bien amicalement,
Georges Amar

Jacques Guigou à Georges Amar, 27 octobre 2019
Cher Georges Amar
Votre email du 7 juillet a dû se perdre dans les dédales de mon ordinateur… J’en suis désolé mais il m’incite au « plaisir de poursuivre » notre échange, ce que je n’ai pu faire plus tôt.
Votre lettre contient plusieurs pistes d’approfon-dissement. J’en retiens trois pour le moment mais je ne développerai que les deux premières. Gardons du contenu pour la suite de notre échange fertile !
- L’une sur Venise comme « oeuvre poétique collective et transhistorique » avec en arrière fond, l’art, la beauté ;
- Une autre, déjà un peu balisée dans notre dialogue, sur les rapports entre poétique, logique, dialectique, sensibilité et poésie ;
- Une troisième, sur la poésie comme « mode de connaissance », comme connaissance intervenante dans notre époque (et la suivante)…dont elles ont « infiniment besoin ». Et ceci avec, en filigrane, la figure d’un individu porteur d’une sagesse logico-poétique qui, avec d’autres, vont « instruire un procès » de la civilisation (ou de la décivilisation) actuelle. Je ressaisis ce que vous visez par « culture, science et art » par ce terme de civilisation, mais vous convient-il ?
J’ai d’intenses implications avec Venise. Pendant la décennie 75-85, j’y ai fait plusieurs assez longs séjours avec toujours autant d’émerveillement et de vive curiosité. L’un d’entre eux pour participer à une rencontre mondiale anarchiste auprès de laquelle j’ai donné une contribution sur la psychanalyse comme opérateur de normalisation sociale et de colmatage des brèches ouvertes par les révolutions du XXe siècle
(https://www.editions-harmattan.fr/minisites/index.asp?no=21&rubId=442#psycha%20apres%20coup ).
J’y ai critiqué aussi l’individualisme anarchiste dont la contestation élémentaire de l’État n’exprime rien d’autre que sa contre-dépendance à ce même État, le plus souvent réduit à ses seules fonctions répressives. « Venise, je t’ai vu, tu peux mourrir », telle était l’injonction écrite sur les murs d’un des immeubles historiques du Campo Santa Margherita où se rassem-blaient les congressistes : une illustration in situ de mon intervention de la veille !
Laissons les souvenirs, aussi prégnants soient-ils, pour vous dire combien je partage votre passion pour Venise, mais pas jusqu’à faire de cette ville, aussi singulière soit-elle, une « œuvre poétique collective et transhistorique » ; ceci d’autant moins que vous étendez ce caractère à toute ville. Cette extension que vous attribuez à votre définition de l’œuvre collective, m’éclaire sur son contenu et sa forme. Mais restons sur Venise.
Vous établissez une distinction entre d’une part « Le pouvoir, la dialectique, le capital » bien présents et actifs à Venise et d’autre part « son âme, sa forme, son rapport au monde » qui seraient le rempart à sa marchandisation, sa globalisation, sa colonisation par le tourisme, etc. Une telle distinction ne me semble pas efficiente pour analyser l’hier, l’aujourd’hui et le demain de cette ville.
J’aurais tendance, au contraire, à lier, à conjuguer les entités que vous distinguez. Autrement dit, c’est à la fois l’État, la puissance, le capital (naval, commercial, financier, immobilier) et la culture (monumentalité, arts, littérature, etc.) qui sont consubstantiels de l’histoire et du présent de La Serenissima. Venise serait-elle Venise sans cette conjonction ? Il y a t-il eu « œuvre poétique collective » aboutissant à Venise ? Je ne vous suivrais pas dans cette interprétation à mes yeux trop lyrique, trop esthétisante, trop idéaliste. Venise — comme Gênes auparavant et Florence ensuite et comme les cités-États du nord de l’Europe — représente une composante majeure de la genèse du capitalisme puis de sa domination. Fernand Braudel l’a bien montré avec sa notion d’économie-monde : la ville-centre qui capte et accumule les flux de capitaux et de marchandises. Iriez-vous jusqu’à avancer que ces cités-État sont œuvre, si ce n’est de poésie, du moins de « poétique ». ? Il faudrait alors étirer jusqu’à la rompre la notion de poïesis, la « fabri-cation » des Grecs, pour y voir l’agencement-création d’une ville. La puissance de la métaphore y suffirait-elle ? Je ne le crois pas…
Des termes et des rapports que j’ai mentionnés comme la seconde voie de notre dialogue, je n’en retiendrai pour le moment qu’un seul, celui de la poésie comme mode de connaissance et conséquem-ment de la présence de la dialectique dans la poésie.
Dans Logique formelle et logique dialectique (éd. sociales, 3e éd. 1982), un livre que j’ai fréquemment étudié, Henri Lefebvre situe la pensée dialectique au centre de la pensée ; une position d’où elle a été écartée par la puissance de la logique formelle dans le Logos occidental, affirme-t-il. Il montre l’efficience de l’analyse dialectique des contradictions dans le savoir et des conflits dans la réalité. Mais, à mes yeux, il reste trop souvent hégélien, notamment en ce qu’il maintient la théorie du dépassement des contra-dictions comme une sorte d’invariant à la fois historique et épistémologique. Théorie qui ne permet pas aujourd’hui de saisir la dynamique (chaotique) du capital. En 2016, avec Jacques Wajnsztejn nous avons tenté de « revisiter la dialectique » en proposant la notion d’englobemement des contradictions. Cf.
http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=51992
Mais il s’agit toujours de la dialectique dans le « social-historique » me direz-vous. Certes, mais pas seu-lement, car les relations intersubjectives, les affects et la connaissance font partie du social-historique chez Castoriadis et d’ailleurs, celui-ci a poursuivi son activité de psychanalyste jusque dans les dernières années de sa vie. Il ne séparait pas le psychique et le politico-historique.  
Réduisons l’angle de vue et revenons à la poésie.
Qu’elle soit un mode de connaissance du monde qui le nierait ? Mais il faut ajouter : une connaissance sensible du monde. C’est la « certitude sensible » que Hegel place à l’origine de l’expérience humaine (à la fois phylogenèse et ontogenèse) ; de même, c’est la « perception sensible » qui est le premier mode de connaissance pour Spinoza. Vous conviendrez, je présume, que, parole humaine primordiale (et non pas langage), la poésie relève d’abord de ce mode de connaissance.
Un mode de connaissance qui est, bien sûr, mode de pensée et à ce titre faisant usage de la logique formelle comme de la logique dialectique. Pourquoi la poésie serait-elle « préservée » de la pensée dialectique ? Il est vrai que Socrate énonce que la poésie est infra-rationnelle puisqu’elle n’accède pas à la pensée conceptuelle comme la philosophie ou les mathématiques. Énoncé idéaliste qui est immédia-tement démenti par tant et tant de poètes dialecticiens et parmi eux, quelques uns qui nous sont chers : François Villon, William Blake, Benjamin Peret, Ossip Mandelstam, George Oppen et tant d’autres…
Distinguons ici, logique dialectique dans le concept et pensée dialectique dans la poésie. Et fondons notre distinction sur le fait que la première est médiée alors que la seconde est immédiate ; que la première est conceptuelle alors que la seconde est empirique, ce terme étant pris dans son sens initial d’expérience ; ici d’expérience humaine fondamentale : celle de la présence du monde et de la présence au monde. La poésie parole de la présence au monde ; la poésie, chant du monde n’est pas étrangère à la pensée dialectique : elle est diffractée par elle. Poursuivre cette réflexion sur pensée dialectique et poésie : voilà une suite possible à ce livre qui est à l’origine de notre dialogue…
Deux brèves réponses à vos questions sur Simondon et Meschonnic.
J’ai d’abord lu Simodon à la fin des années 60, lorsque je conduisais des interventions-conseils dans les organisations sur les stratégies et les méthodes de formation. Je travaillais à Nancy au CUCES où plusieurs équipes menaient des recherches sur les innovations pédagogiques dont l’une était nommée  « pédagogie de l’objet technique ». Il s’agissait d’une méthodologie d’analyse d’un objet technique destinée à entraîner les formés au raisonnement logique et dialectique (induction/déduction/transduction) puis à la résolution de problèmes. Nous lisions Du mode d’existence des objets techniques dans une perspective plus didactique que philosophique ou sociologique.
Je suis revenu à Simondon plus tard, à la fin des années 90 avec la revue Temps critiques à propos d’abord des rapports homme/nature puis dans un numéro ultérieur de 2012 sur l’internisation des tech-nologies dans le processus même du vivant. Mais dans ce second temps j’ai été plus critique envers les thèses de Simondon sans pour autant en faire un objet d’analyse particulier. Disons, en gros, que sa notion de transindividuel comme fondement ontologique et politique des sociétés humaines n’échappe guère à l’apologie des réseaux, du fluidique, du segmenté, de l’atomisé comme « conditionnant l’agir humain » (cf. L’individuation psychique et collective) ; bref à ce que nous avons désigné comme une société capitalisée.
Dès qu’elle a été publiée en revues et en livres, la théorie du rythme élaborée par Henri Meschonnic m’a vivement intéressée. J’y ai vu la confirmation d’in-tuitions et de perceptions qui me saisissaient dès que j’ai commencé à pratiquer la poésie. J’y ai trouvé aussi des proximités avec les travaux d’Henri Lefebvre sur la rythmanalyse et ceux de Bachelard sur La dialectique de la durée ou encore Le désir d’éternité. Je me souviens d’une éclairante conversation avec Meschonnic sur les rythmes, lors d’une rencontre au festival Voix de la Méditerranée alors que celui-ci se déroulait encore à Lodève.
Les écrits plus directement politiques de Meschonnic sur la modernité ou encore sur la subjectivation sont loin de m’avoir convaincu. Trop saturés de phéno-ménologisme et d’ontologisme, ils restent à mes yeux dépendants de l’ancienne philosophie du sujet et de ses avatars contemporains dans l’égogestion et les particularismes radicaux. Excusez ma concision et mon elliptisme mais je ne reviens pas ici sur ces choses développées ailleurs.
Je m’en tiens là pour aujourd’hui et vous renouvelle, cher Georges Amar, mes amitiés les meilleures.
Jacques Guigou

Georges Amar à Jacques Guigou, 18 novembre 2019
Cher Jacques Guigou,
Votre longue lettre (avec ses liens hypertextes) est riche d’enseignements, en particulier pour moi qui ai une bien médiocre culture politique, tant au plan de l’action militante qu’à celui du savoir historique ou de la culture philosophique (pensez que je n’ai jamais lu Marx — et je n’en suis pas fier). Ce n’est pas que j’aie chômé toutes ces décennies... ni manqué d’enga-gement social. J’ai passé trente cinq ans dans une entreprise publique de service public, et ce fut bien plus et mieux qu’un simple gagne-pain pour moi. D’autant qu’après une phase de terrain, j’y ai animé les activités de recherche et de prospective. Et quoi de plus politique que le futur...
Avant de vous répondre j’ai relu votre petit livre jaune, avec autant d’intérêt que la première fois, et la même impression résultante. Je partage largement votre critique de toute « mise au service » (réciproque) de la poésie à la politique ou à la révolution et, si je vous suis bien, de tout autre finalité que l’intensification ou la reconnaissance d’une pure présence au monde.
Pourtant si je trouve très fructueux (un bel adjectif que vous aimez) votre travail critique, sur la « poéthique » par exemple, c’est moins le cas de votre « définition » de la poésie. Je mets ce mot entre guillemets car je vois bien que vous procédez avec beaucoup de prudence, comme en creux, ou par touches brèves, au détour d’une phrase. Ce n’est pas étonnant : tout développement théorique verserait dans cette « poétique » que vous dénoncez ou semblez considérer proche parente du discours éthique ou idéologique.
J’ai fini de vous relire hier nuit dans mon atelier en Normandie près de la mer, alors que l’orage faisait vibrer les murs et fouettait les fenêtres. J’ai eu l’impression que je comprenais mieux ce que vous dites de la poésie en considérant ce qu’est pour moi la peinture (Rimbaud : « J’écrivais des silences... »). Une notation antérieure à tout langage, toute repré-sentation, toute fixation. Mais même à ce degré de dégagement, elle ‘sert’ à quelque chose - à vivifier l’âme par exemple. À la libérer du « fascisme de la langue » ? À écouter le dehors... Voir la superbe expo-sition Hartung à Paris MAM en ce moment.
((* Je suis aussi peintre : resextensa.free.fr  - vieux site bricolé que je n’ai pas mis à jour depuis plus de dix ans...))
Il se peut que j’emploie le mot poétique d’une manière abusive... très englobante... capitalisante diriez-vous ? C’est d’ailleurs une étrange idée qui m’est venue en vous lisant : La seule façon de dépasser le Capital serait de le... devancer !
Il n’y a pas seulement, de part et d’autre, la poésie et la politique — que vous voulez à toute force séparer, de peur qu’elles disparaissent toutes deux.
Il se peut que j’emploie le mot dialectique de façon simpliste, en y voyant un art de penser plus ou moins subtil fondé sur un dualisme.
Il n’y a pas que la poésie et la politique. Il y a par exemple la connaissance, avec sa complexité. Spinoza en distingue trois genres. Vous dites que la poésie cor-respond évidemment au Premier genre : connaissance sensible, que Spinoza qualifie aussi d’imaginative (sans du tout la condamner pour cela). Je ne le crois pas. C’est une erreur d’enfermer le poétique dans le sensible (puis l’esthétique). La poésie est sensible parce qu’en elle la pensée est sensible, et la sensation est pensante.

C’est une hypothèse : que dans une autre phase (je ne dis pas époque) de l’esprit/corps, il n’y a pas séparation, ni fusion, des facultés, des modes d’être au monde. Une phase orchestrique. C’est elle que je vou-drais nommer poétique.
Soit le chant, soit la barricade, ou leur alternance stricte dites-vous en citant Aragon. C’est assez beau mais ce serait terrible s’il n’y avait que ces deux-là. Et le Capital pour les englober. Heureusement, « Il y a plus des choses sous le ciel et sur terre, qu’il y en a dans ta philosophie, Horacio » dit Shakespeare (la poésie). Notre philosophie...
J’ai écouté Alain Badiou qui donnait, il y a deux ou trois semaines au Musée Branly, une conférence intitulée « Poésie et Philosophie ». Brillant ! Impérial même. Il n’a pas son pareil pour distribuer les rôles. Ici l’ontologie (les mathématiques), là l’Événement (la poésie, l’art), là-bas ou là-haut, l’amour, puis la politique (le communisme). Chacun sa case et le philosophe-roi tire les ficelles.
Je ne sais si vous avez eu l’occasion de lire dans le journal Libération une tribune, récente, du fringant Aurelien Barrau intitulée « Résistances poétiques ». Pas mal... dans le genre (en plus scientiste écologiste que Siméon) « la poésie sauvera le monde »... Le même journal organisait aussi il y a quelques jours à Paris, Hôtel de l’industrie, une table ronde « Résistances poétiques », avec Edgar Morin, Erri de Luca et Isabelle Authissier. J’y suis allé voir aussi, curieux d’observer les usages (services diriez-vous) du mot poésie dans quelques contextes politico-culturels contemporains.
Pourtant, malgré mon ton parfois narquois je ne porte aucun regard hautain. Qui suis-je pour cela? Nous cherchons tous. Quoi ? Une nouvelle intelligence ?
Englobante ? Plutôt l’inverse : accueillante. Les cellules-souches, que la biologie a découvertes capa-bles de devenir toutes les autres et de les réparer (il en reste toujours, à la façon du pré-individuel chez Simondon, qui subsiste au travers des processus d’individuation), offrent une puissante métaphore de l’Intelligence Poétique. Cette intelligence, ou mode de connaissance, est à la fois universelle (générale) et polymorphe (locale). Et sa puissance est de sous-détermination plutôt que de surdétermination. Son étude - et sa recollection - relève simultanément d’une méditation théorique et d’une enquête empirique, auprès de toutes sortes de « poètes en leur genre ».
Au fond je ne suis pas loin d’accepter votre vision d’une exclusion mutuelle (à la manière du « Principe d’exclusion de Pauli » en physique nucléaire) du “mode militant” et du “mode poète”. Le premier suppose une distance critique et une dualité (ou dialectique) du nous/eux, le second une adhérence immédiate à ce qui est. Direz-vous que je suis idéaliste si je soutiens que sous cette distinction modale se tient l’hypothèse d’une intelligence ou manière d’être dont ces deux modes — le dialectique, le poétique — sont, pré-cisément, des modes. Cet hypomode, je crois qu’il faut le nommer poétique. Et ce n’est pas un sans-fond. Mais un sol, sur lequel on peut se tenir. Et qui possède une organisation, ni moniste ni dualiste, mais les comprenant toutes deux, et relevant plutôt d’une logique triadique.
Que dans ce schéma le poétique soit juge et partie (membre du binôme dialectique / poésie et leur sol commun) ne doit pas nous inquiéter, n’étant que l’indice d’une transition conceptuelle (expansion contrôlée du poétique). Vous-même Jacques, êtes tenté par l’exercice périlleux d’envisager une pensée dia-lectique poétique, immédiate et empirique... Je préfère parler d’une “intelligence poétique” qui comprend la dialectique. De même que le troisième genre de connaissance de Spinoza comprend les deux premiers genres : il ne les abolit pas, mais les met en perspective et accélère (leçon de Deleuze). Poétique est de rester fidèle (au futur plutôt qu’au passé) à la non-dissociation des trois modes de connaissance — et bien davantage, y incluant les savoirs-faire, ouvriers, artisanaux, corporels…
Que Spinoza soit à la fois théoricien de la con-naissance (ou réformateur de l’entendement), militant de la liberté politique — et « poète secret » (comme on est agent secret) — D’accord ?
À bientôt,
Georges Amar


Jacques Guigou à Georges Amar, 16 mai 2022 (puis 1er septembre 22, puis novembre 22)
Cher Gorges Amar,
Je relis aujourd’hui votre lettre du 18 novembre 2019 et je ne sais trop comment vous dire ma confusion devant mon intempestif et inexcusable arrêt de nos échanges. Mais la pandémie et ses effets nocifs jusqu’au profond de nos êtres n’y sont sans doute pas pour rien…
Votre propos est riche de matière à penser et à vivre. Vous explorez plusieurs voies possibles dans les questions qui nous occupent depuis les débuts de notre correspondance : qu’en est-il aujourd’hui des rapports de la politique et de la poésie ; et finalement qu’en est-il de la poésie elle-même ?
Vous avez perçu avec acuité mon attachement à une approche de la poésie  comme connaissance sensible. Il y a plus de vingt ans, en réponse à une revue qui demandait « Où va la poésie après le 11 septembre 2001 ? », sous le titre La foudre, la faille, la poésie, j’écrivais :
« Connaissance sensible de la finitude et de son désir d’éternité, elle n’appartient pas pour autant à l’univers des causes et des fins. Ni sagesse ni folie, elle n’appelle aucun guide pour lui indiquer sa marche. Présente chez chaque être humain, elle ne cherche pas de disciples ; tout juste peut-elle, lorsque l’existant de ce monde laisse
soudain entrevoir la faille qui l’abolira, s’inviter en souriant à la ronde de ses amateurs. Contre la foudre des despotismes et des destructions qui la nient, la poésie dit aux vivants la percevant que son temps peut toujours surgir parmi eux. Survenant alors dans un avant sans nom et sans bruit, loin des épiphanies paisibles et des prophéties nihilistes, elle nous souffle à l’oreille : « C’est grand dommage que tu dormes quand le narcisse est éveillé « (Saadi).

Je ne le dirai guère différemment aujourd’hui. Page 48 de Poétiques révolutionnaires et poésie, j’en ai donné une formulation plus condensée : « Expression concrète de la pensée humaine et manifestation d’une  con-naissance sensible du monde, la poésie n’est pas principalement intervention, mais d’abord chant de la jouissance de la vie, et chant immédiat de cette jouissance ».
J’entends votre objection : « C’est une erreur d’enfermer le poétique dans le sensible (puis l’esthétique) ». Et vous poursuivez en distinguant deux modes de connaissance : un « mode dialectique » et un mode poétique (un hypomode, dites-vous) ; ce dernier étant le seul à permettre l’exercice d’une « intelligence poétique ». Vous trouvez chez Spinoza et dans sa théorie des trois modes de connaissance, un appui pour critiquer mon approche trop empirique ou trop phénoménologique à vos yeux. Une affirmation que, cependant, vous relativisez en ajoutant que : « La poésie est sensible parce qu’en elle la pensée est sensible, et la sensation est pensante ».
À vrai dire, il m’apparaît aujourd’hui que, sous l’expression de « connaissance sensible », nous ne désignons pas la même réalité.
À la lumière de notre échange sur cette question et de plusieurs lectures récentes, il me semble probable que mon expression « connaissance sensible » à propos de la poésie, induit chez vous comme chez d’autres lecteurs, une représentation de ce qui serait des ordres ou des modes de connaissance. Elle présupposerait, sans l’expliciter, l’existence de ces différents ordres. Et vous référez alors à Spinoza qui avec les autres philosophes de la genèse de la modernité place la science au centre de toute théorie de la connaissance.
Nous touchons là une question fort épineuse : la poésie peut-elle s’affranchir du mode de connaissance scientifique ? Ce qui, bien sûr, n’implique pas de verser dans l’irrationalisme ou l’illuminisme, mais qui n’écarte pas l’exploration de ce qui serait une singularité de la connaissance poétique.
En effet, dans la modernité et la postmodernité, des courants de pensée ont tenté de fonder la poésie sur une connaissance unique, unitaire, primordiale, à la fois sensible et suprasensible. Il s’agit notamment des divers gnosticismes, ésotérismes, syncrétismes, théosophismes et autres « théories du tout ».
L’histoire de la poésie contient des œuvres qui relèvent de ces approches unitaires de la connaissance et pas des moindres ; pensons à Blake, à Hugo, à Nerval, à Rimbaud, à Michaud, aux romantiques allemands et à tant d’autres…
J’étais préoccupé de longue date par cette question, lorsqu’en 2016 j’ai lu avec enthousiasme le livre d’Yves Bonnefoy, La poésie et la gnose (Galilée). J’y retourne de temps en temps. Dans le style à la fois clair et profond que nous lui connaissons, Bonnefoy montre en quoi et comment le poète peut être enclin à céder « aux séductions de la gnose » (p.40) ; comment « dans le bien qu’elle voudrait être la gnose est disons cela d’un mot, son péché originel » (p.41).
Faisant l’expérience de sa finitude et de son exil dans un monde insuffisant (si ce n’est mauvais) qui est pourtant le sien, le poète cède aux puissances de son imagination à la recherche d’un salut, d’un lieu, d’un dieu d’un temps qui répareraient le monde de sa chute dans le non être et les hommes dans la déréliction. Bonnefoy poursuit en soulignant que cette quête d’une gnose est d’autant plus prégnante pour le poète que celui-ci donne aux mots toute leur puissance de création ; qu’il veut rendre « aux mots leur pouvoir de montrer et de rassembler » (p.42).
Prisonnier de « ses illusions » et de sa nostalgie du « vert paradis » de l’enfance, pour Bonnefoy, le « grand poète » est celui qui parvient « à se ressaisir, à se redresser » ; si bien « qu’aimer la poésie qui combat la gnose, c’est aimer le plus les poètes qui sont le plus tentés par cette dernière et même l’ont magnifiée, mais que l’on voit finir à des moments, par la vaincre » (p.51).
Et Bonnefoy de clôturer son essai par un commentaire pénétrant de la trajectoire de Baudelaire qui après une descente dans Les Fleurs du mal, découvre que la « vraie espérance est celle qui brille non pas dans le ciel, mais ‘aux carreaux de l’auberge’ » (p.55).
De ce petit excursus dans les parages de la gnose, je ne tire, cher Georges, aucune leçon sur une supposée prédominance d’une théorie unitaire de la conaissance poétique. Je souhaite seulement explorer avec vous les cheminements par lesquels je suis parvenu à poser la poésie comme une connaissance unitaire bien que, je le reconnais, mon expression de « connaissance sensible » n’implique pas nécessairement cette unité. D’ailleurs votre « hypomode » caractérisant le mode de connaissance de la poésie n’a-t-il pas une forme unitaire ?
Dans la continuité de cette approche, énonçons que la connaissance qui pourrait agir en poésie serait alors une perception du monde hors science, sans repré-sentation, sans médiation. C’est-à-dire une présence singulière, non dépendante de la science et des représentations du monde orientées, dominées par la science et les langages des sciences et des techniques.
Mon expression « connaissance sensible » se révèle alors trop approximative, car elle n’est pas appropriée pour approcher cette parole d’une stricte perception du milieu. Cette dimension perceptuelle, immédiate et quasiment biotopique de la connaissance poétique pourrait mieux caractériser ce que j’ai nommé « con-naissance sensible ». Résumons hardiment. La poésie : une parole du milieu prononcée avec toute la polysémie de ce beau mot : un milieu .
En gardant à l’esprit cette proposition —tout sauf définitive ! — nous pourrions poursuivre et si possible approfondir nos analyses des rapports entre « le poétique » et la poésie.
Vous semblez présupposer une continuité, une interdépendance étroite, et surtout une contem-poranéité entre ce qui est devenu dans la modernité deux sphères de la pensée et de l’action qui tendent, non pas vers l’analogie (ce qui serait une voie possible, mais à mes yeux une impasse), mais vers l’équivalence.
Or, rappelant une antériorité et une prévalence de la poésie sur « le poétique », j’en suggère leurs rapports comme inconciliables, comme discontinus. Pourquoi ? Parce que, dans les usages contemporains de la langue, ce qui est nommé « le poétique », n’est pour moi qu’une autonomisation de la poésie. Qu’est-ce à dire ?
Tout processus historico-politique d’autonomisation est le résultat d’une séparation, d’une dynamique d’écart qui peut aller jusqu’à l’opposition ou plus généralement vers l’englobement. Une dynamique souvent accompagnée par des effets de mystification, de falsification, et d’aliénation. Il s’agit d’un élément, d’un moment, d’une composante d’un processus qui, poussé par des forces divergentes, se sépare du tout dont il est issu et fini par altérer, transformer, dominer l’ensemble d’origine jusqu’à se substituer à lui, jusque’à se donner comme la vérité et l’élan premier du mouvement.
Depuis de nombreuses années, j’ai constaté la fécondité théorique du concept d’autonomisation. J’ai appris à le connaître et à l’approfondir bien sûr chez Hegel et Marx, mais aussi chez Henri Lefebvre et surtout chez Jacques Camatte. J’ai cherché à le mettre en œuvre dans plusieurs domaines de recherche et d’intervention : les apprentissages, le genre, etc.

Première parole du genre humain, la poésie est originelle, primordiale.. « Le poétique » est le résultat d’un processus d’abstraïsation, de rationalisation, d’autonomisation, de secondarisation, de réduction, de médiatisation, de la poésie. L’immédiateté de l’acte de poésie est médiatisé dans une entité philosophique, politique, esthétique, identifiable et opération-nalisable : le poétique avec toutes ses variantes se voulant performatives et même pour certaines directement politiques. Énumérons : le poéthique, la résistance poétique, l’action poétique, la révolution poétique, le parti poétique, la consultation poétique par téléphone, etc.
L’article d’Aurélien Barrau est emblématique de cette autonomisation de la poésie dans « le poétique ». J’ai lu moi aussi l’article de Libération que vous citez. Quelque peu irrité par le propos de cet astrophysicien assidu des scènes médiatiques et qui met « le poétique » dans toutes ses sauces, j’ai diffusé le texte « La révolution poétique, ultime rempart face au cataclysme ? . Je n’ai rien à y ajouter aujourd’hui.
Venons-en à « votre étrange idée » à la fin de votre lettre.
"Il se peut que j’emploie le mot poétique d’une manière abusive... très englobante... Capitalisante diriez-vous ? C’est d’ailleurs une étrange idée qui m’est venue en vous lisant : La seule façon de dépasser le Capital serait de le... devancer ! » écrivez-vous.
Votre idée est d’autant moins « étrange » qu’elle est réalisée quasiment tous les jours. En effet, un des modes opératoires majeurs du capital c’est de susciter des « innovations », des anticipations, des expérimentations, des prospectives et autres configurations ou combinatoires « pour un autre futur »… mais dans le même  système.
Les auteurs de ces pratiques (des high tech aux artistes néo en tout genre) font-ils autre chose que paver la voie à la puissante et chaotique dynamique du capital depuis les débuts de la modernité ; dynamique toujours plus intense et plus chaotique dans notre temps ?
L’histoire du capital est celle d’un permanent dépassement, d’une tendance à « révolutionner » les déterminations existantes dans toutes leurs compo-santes. D’ailleurs, le processus du dépassement est le maître à agir et à penser des transgresseurs et des « novateurs » selon le mot d’Isidore Isou.
Dès les années 60, Isidore Isou avait déjà anticipé la dynamique post-moderne du capital en fondant une nouvelle science : La créatique ou la novatique qui se voulait une synthèse, un classement systématique de toutes les branches de la connaissance humaine. Et le fondateur du mouvement lettriste énonce la raison de sa démarche : « donner le but des buts des innovations et découvertes ». Isou visionnaire de la société capi-talisée ? Dans une large mesure, mais pas entièrement, car il y a une dimension utopiste et atemporelle qui échappe à l’anticipation innovante.
Les avant-gardes littéraires, politiques, artistiques du XIXe et du XXe siècle ont largement contribué à ces dépassements permanents. Car la modernité est d’abord faite de dépassements ; de dépassements dans tous les domaines de l’activité humaine. La liste de ces dépassements est longue, presque infinie. Dépassements techniques, économiques, politiques, culturels, philosophiques, psychologiques, biologiques, etc. Le moteur électrique dépasse la machine à vapeur ; le numérique dépasse l’analogique ; la biologie moléculaire et la génomique dépassent la génétique mendélienne ; le télétravail dépasse le travail posté en entreprise ; Kant dépasse Descartes ; Hegel dépasse Kant ; Marx dépasse Hegel, etc. Ce qui dans la moder-nité a été nommé « progrès » est-il autre chose que ces dépassements continus ?
Il est vrai qu’après 68, les diverses variétés du postmoderne ont critiqué l’universalisme de tous les progressismes et de tous les dialectismes au nom de la différance et la déconstruction (Derrida), de l’im-manence et de ses flux positifs (Deleuze), de la fin des Grands Récits (Lyotard), des simulacres et des simu-lations (Baudrillard), etc. Leurs efforts pour trouver « une sortie » de la société postmoderne n’ont certes pas tous été vains, mais ils ont été vite englobés dans l’actuelle société capitalisée. Chez les postmodernes, le supposé dépassement de la modernité n’en est qu’une caricature, une parodie.
Bref, chercher à se placer au-devant de la dynamique du capital n’aboutit le plus souvent qu’à le reproduire — alors qu’il n’y parvient que dans chaos et discontinuité — plus rarement qu’à ralentir sa course.
Ceci dit — dit trop rapidement — que cela n’induise pas chez vous l’impression que je donne une vision du capital comme force apocalyptique et monstrueuse. Le capital reste un rapport social global engendré par des jeux de puissances et donc une forme de société susceptible de se métaboliser en communauté matérielle à tendance totalisante (pas nécessairement totalitaire ou despotique).
Pour finir quelques réactions à certains fruits cueillis dans votre lettre.
Barthes a dit une ineptie, même prononcée dans son cours au Collège de France : non, la langue n’est pas « fasciste ». Système de signes et de sons abstraits, la langue est une forme anthropologique qui émerge, se diffuse et meurt ; une forme qui peut accueillir toute substance et tout contenu ; une res extensa selon le beau titre que vous avez donné à votre site de pein-ture. L’étendue universelle des langues peut aller, nous le savons, jusqu’à l’invention de langues imaginaires comme celle de la poésie phonétique lettriste ou encore celle des elfes ou des méchants qui « parlent noir » dans Le Seigneur des anneaux de Tolkien. Ce sont les conduites individuelles ou collectives des locuteurs qui peuvent relever d’une désignation politique. Barthes a, comme tant d’autres, cédé à ce réflexe anti-fasciste gauchiste typique des années 70 et encore actif aujourd’hui.
Une conférence de Badiou est d’autant plus attractive qu’il la donne comme si son propos était inscrit dans le marbre des certitudes éternelles, celles qui ont été énoncées et fixées par Platon dès les origines de la philosophie, autant dire les origines de la pensée humaine ! Lorsqu’il parle de la poésie et du com-munisme Badiou réaffirme les dogmes de la poétique révolutionnaire « prolétarienne ». Comme sa diction d’un poème d’Aragon ou d’Éluard est remarquable, il croit emporter notre adhésion…à la Grande révolution culturelle maoïste ! Medhi Belhadj Kacem, un ancien disciple de Badiou, libéré de l’emprise du Maître, a écrit un essai qui situe avec justesse et profondeur — malgré de trop nombreuses pages consacrées au seul règlement de compte avec l’ancien Maître et son monde — la vie et l’œuvre de Badiou intitulé,  Après Badiou . Ce philosophe autodidacte  montre l’importance historique de l’ontologie de Badiou, dont la trilogie L’Être et l’évènement, constitue à ses yeux un apport décisif dans le champ de la philosophie contemporaine, mais il critique aussi les failles et les malignités de la morale et de la politique du maoïste ad æternam Badiou.
Connaissez-vous Mehdi Belhaj Kacem ? Il fait passer un air vif et décapant sur la pensée dominante enfermée dans ses nihilismes et ses « décons-tructions ». L’année dernière j’ai lu avec ardeur les mille pages de son livre, une véritable somme, Système du pléonectique ; une mine de créativité et de pistes de recherche fort suggestives…
Je m’en tiens là aujourd’hui, cher Georges, car il m’importe de ne plus procrastiner avant de vous adresser cette lettre. Chaleureuses amitiés. Jacques

Georges Amar à Jacques Guigou, décembre 22
Cher Jacques,
Le temps n’existe pas tellement pour l’esprit, n‘est-ce pas? La conversation peut s’arrêter trois jours, trois ans, peut-être trois siècles et reprendre comme si de rien n’était! Et pourtant ces trois années ont peut-être vu un basculement…
Votre lettre est si vaste, et comme toujours si articulée et nourrie de savoirs, qu’il va me falloir quelques jours pour la digérer et essayer de vous répondre. D’autant plus que je mets ces jours-ci la dernière main à un projet de livre, qui devrait s’imprimer au printemps. Livre composite de peintures, poèmes et brèves proses (récits ou essais). C’est un des fruits de la période « sabbatique » que ce satané virus nous a imposé ou offert…
Bien amicalement
Georges

Georges Amar à Jacques Guigou, 26 décembre 22
Cher Jacques,
Je veux d’abord vous remercier vivement de l’envoi de vos Poésies Complètes. Quel beau cadeau de Noël vous me faites !
J’avais commencé à essayer de répondre à votre longue lettre, mais l’arrivée de votre Poésie m’a suspendu. Comment parler, « causer », de poésie et poétique, en présence de cet impressionnant volume, de ce bloc de poésie en chair et en os si je puis dire, en vers et en vie. Il me fallait le lire avant toute chose. Mais lire 40 années de poèmes ? Je n’ai d’ailleurs jamais lu autant de poèmes (presque) d’un seul coup. L’absence de tout prolégomène, de toute préface, postface ou 4ème de couverture, et même d’une table des matières, deman-dait de simplement plonger. De tout lire. Et qu’est-ce que lire ? Lire « tout » ? Alors qu’un seul poème est inépuisable.
J’ai donc lu assez vite ; donc très mal selon mes propres principes (et mon souffle habituel de lent lecteur). Et ce fut une expérience singulière, jamais encore faite. Je me suis spontanément aidé d’un procédé curieux : commencer par le premier chapitre, « 1980  ⎼ L’infusé radical », puis aller au dernier, « 2019-2020 ⎼ Strophes en cours », puis revenir au deuxième, « 1981 ⎼ Actives Azeroles », puis l’avant-dernier, et ainsi de suite. Cela m’a fait converger vers le milieu, ou peut-être les 2/3 du livre. Il me semble d’ailleurs que c’est dans cette « région », entre 1995 et 1997 (« Elle entre » et « Son chant ») que se produit un pivotement. « Elle » change de visage (C’est un pronom qu’aimait aussi Victor Segalen). Une grande partie, la plus grande partie des poèmes sont « pour Elle ». Elle, une femme, la femme. Et en ce sens toute votre poésie est d’amour. Or Elle devient aussi (elle l’était déjà, l’est de plus en plus) la Mer, la Lumière, la Poésie. Et d’autres encore. La Révolution ? Je hasarde ça peut-être pour avoir lu votre essai « Poétiques révo-lutionnaires et poésie », qui m’a fait vous rencontrer.
Je ne puis m’empêcher, devant ce splendide objet si physique, corporel, et si blanc à beaucoup d’égards, qu’est votre livre, de m’interroger sur sa nature.
Une autobiographie poétique ? Une entreprise, de… quoi ? Un devenir-poète ? Un devenir Rivage (c’est la figure dans laquelle Elle semble se transmuter) ? Je crois entendre dans le titre du livre à la fois l’écho et la négation du plus usuel « Œuvre complète ». Comme si cette « Poésie complète » était la moitié d’un tout, qu’à la fois elle divise, et complète. L’autre moitié (l’une des autres moitiés) est-elle politique, ce mot qui rime trop bien avec le poétique que vous n’aimez guère ? Polis alors, qui irait mieux avec vos engagements profes-sionnels ?
J’espère que vous ne m’en voudrez pas d’avoir en cours de lecture souligné (des yeux seulement) un mot. Un mot, un verbe avec ses participes passés et présents ou ses formes substantives, qui revient extrê-mement souvent dans vos poèmes. Ou bien est-ce seulement moi qui en ai exagéré la fréquence perçue. C’est le verbe révulser. C’est un drôle de verbe, dont je ne suis pas sûr de saisir le tout sens. Bien qu’il soit sans rapport étymologique, j’y ai entendu comme un écho du verbe révolter, mais il a quelque chose de plus viscéral.
Un autre trait langagier m’a attiré ou intrigué, sans que j’ai cherché à en comprendre la possible signification : votre usage fréquent et souvent inattendu (à l’appui de néologismes par exemple) du préfixe in. Comme dans irregardé ; ou s’insoumettent ; ou insevré. Il y en a beaucoup d’autres, un de mes préférés est Vents indivisant (c’est le titre d’un recueil en 2004).
Encore une fois j’espère que mes minuscules remarques, peut-être oiseuses, ne vous irritent pas. Les poèmes ne sont pas faits pour être triturés. Ces quel-ques notations sont plutôt des miroitements, qui parlent sans doute d’abord de mon propre œil, et de la lumière ou du contre-jour dans lesquels je vous lis. Je vous les livre en guise de témoignage et surtout pas de regard savant dont je suis bien incapable. Témoignage de quoi ? Je ne suis pas du tout sûr d’être un bon lecteur… Seulement le salut d’un ami en poésie.
Votre entreprise poétique est vraiment substantielle. La femme, la mer, la lumière, la poésie, le rivage. La ville, la Polis, l’amitié, le combat… Le temps… Le poète nous dit et nous donne tout cela. Alphabet de notre vécu, de notre à-vivre. Donné, à-lire, en vagues de vers, giboyeuses comme celles de la mer (que j’entends bien vivantes ce matin enfin lumineux depuis mon grenier sur le rivage de galets de Fécamp).
Amitiés, et bonne année 2023 !
Georges



Jacques Guigou à Georges Amar, 28 décembre 22
Cher Georges,
Pourquoi m’irriterais-je en lisant votre clairvoyante « expérience » de lecteur de Poésie complète 1980-2020 ? C’est bien au contraire l’enthousiasme qui me traverse et qui me pousse à dire merci à « l’ami en poésie ».
Vous êtes sans aucun doute le seul à m’avoir lu en procédant par des allers-retours du début à la fin pour parvenir au centre. Et cela vous a permis de percevoir avec justesse ce que vous nommez « un pivotement » qui opère autant sur la forme que sur le contenu. Vous situez ce moment charnière entre 95 et 97. Je le situe plus volontiers au début des années 90 (après Blanches et Une aube sous les doigts). Il m’arrive de nommer le cycle qui s’est alors ouvert comme « mon cycle de la mer ». Mon installation à Montpellier au début des années 90, n’ y est sans doute pas étrangère.
C’est aussi le moment où, peu à peu, une forme s’im-pose à moi. Une forme que je vais nommer : des strophes.
Mon écriture de poésie abandonne la discursivité, la narrativité. La scansion, l’anaphore, la psalmodie, la vocalisation deviennent prépondérantes. C’est aussi le moment où je commence à donner des lectures et des récitals. J’apprends beaucoup des musiciens sur le rythme, le silence, la voix (notamment avec Christian Zagaria et Delphine Aguilera).
J’ai bien aimé votre remarque sur la fréquence du préfixe in. Les mots le contenant se présentent à moi comme chargés d’une tension singulière ; d’une double polarisation qui n’est pas dualité, mais union des contraires…ceci hors dialectique, comme par exemple « Sables intouchables ».
J’accepte avec plaisir toutes les hypothèses que vous formulez sur la nature éditoriale de ce livre.
J’avais le projet de rassembler tous mes recueils depuis plusieurs années et c’est le confinement qui a provoqué mon petit forfait ! L’expérience ne fut en rien désagréable, au contraire, même si en composant la mise en page de certains poèmes (peu) de mes premiers recueils, des formulations, des mots, des affirmations, des déclarations m’ont fait parfois grincer des dents…
Je n’ai pas hésité à titrer ce livre ; ce fut pour moi une évidence puisqu’il contenait tous mes écrits de poésie publiés. Lui donner un titre particulier risquait d’altérer le sens de l’ouvrage.
« Poésie complète » n’est pas à mes yeux une partie d’un tout à venir tel que « Œuvres complètes ». J’ai toujours séparé mes écrits de poésie et mes écrits scientifiques et politiques. Je n’imagine pas leur rassemblement en plusieurs livres sous un même titre. Le projet (lointain) de publier mes écrits politiques et sociologiques en un ou plusieurs volumes me traverse parfois, mais indépendamment de ma poésie.
Merci encore cher Georges, pour votre retour chaleu-reux et perspicace.
Que l’an 2023 soit accomplissant pour vous.
Meilleures amitiés, Jacques

Georges Amar à Jacques Guigou, 21 avril 23
Cher Jacques,
Le temps passe vite ! Déjà le printemps. Et il reste à peu près verdoyant. Et il reste des oiseaux pour nous le dire.
Je me rend compte que
1) je ne vous ai pas encore remercié pour l’envoi de “Sans mal littoral”. Je l’emporte avec moi ce matin pour le relire sur mon propre rivage, à Fécamp. (Il y a quelques années, avec deux amis artistes, nous y avions rédigé une sorte de manifeste intitulé “La carte et le rivage”);
J’ai repensé à votre livre après qu’un ami poète, Michel Capmal, à qui j’avais parlé de vous, m'aie informé du blog de JL. Pouliquen qui le présente.
2) je n’ai pas répondu à votre longue lettre théorique de reprise de contact il y a quelques mois. En fait j’avais commencé a le faire  mais la lecture de votre Poésie complète avait en suspendu le cours. Et aussi la préparation d’une petite publication, prochaine, de textes et peintures, et d’une exposition associée, début juin.
3) vous habitez Montpellier. Il se trouve que j’y passerai deux jours, à l’invitation de la ville pour par-ticiper à une soirée causerie (après projection d’un film) sur les questions de mobilité et de prospective. Ce sera les 9 et 10 mai (je repars le 11). Si vous êtes là et disponible ce serait un plaisir de boire un café ensemble! Amitiés. Georges

Jacques Guigou à Georges Amar, 23 avril 23
Cher Georges,
Quelle bonne surprise que votre lettre et de plus, por-teuse d’une promesse de rencontre.
Vous voilà donc prochainement en séjour au Clapas.
Je m’en réjouis.
Les 9, 10 et 11 mai prochains, je serai présent à Montpellier. Dites-moi quel serait le moment le plus approprié pour vous, étant le résidant, il me conviendra probablement.
Meilleures amitiés,
Jacques



Georges Amar à Jacques Guigou, 21 mai 23
Cher Jacques,
Ce fut un beau bref séjour dans votre belle ville de Montpellier. Y compris notre conversation dans ce "Café Joyeux" derrière les Halles Laissac.
Je lis votre livre "Sur la page de gauche". Je crois que vous avez vraiment trouvé une forme (à moins qu'elle n'existât - c'est la bonne conjugaison ?- déjà.) Une forme... gauche pourrait-on dire. (qui me rappelle quelques uns de mes essais d’écriture puzzlématique...). Ce genre de forme, ni standard ni tordue, me plait bien : elle n'ennuie pas. Alors que tant de choses le font mortellement ! Le "désennui" - ce mot apparemment modeste, que j'avais découvert dans la correspondance de Verlaine à propos de Rimbaud, m'avait tellement plu que j'en fis une sorte de marque du génie de Rimbaud (ce fut aussi son enfer) - dans un long article à lui consacré pour un colloque.
En nous quittant au soleil, non loin du tramway, j'avais évoqué une mince aventure poétique dans le village de Lurs en Haute Provence. En fait elle m'a occasionné deux petites publications (moi qui ne publie presque rien) dans deux petites revues poétiques - grâce ou à cause de Michel Capmal. La revue niçoise "Vocatif", qui faisait un numéro thématique sur "Le poète et la cité". Puis, plus bref, dans la "Gazette de Lurs", qui existe à ma grande surprise! Puisque vous me l'avez suggéré, je vous les envoie ci-joint.
Et par la même occasion le carton d'invitation à l'exposition de mes peintures récentes et présentation du livre, fait de ces peintures et de textes et poèmes qu'elles ont inspiré. C'est le 14 juin (jusqu'au 18), au cas où vos pas viennent à Paris à cette période.
Avec mon amitié, Georges

Jacques Guigou à Georges Amar, 29 mai 23
Cher Georges,
Cela me plaît bien que votre lecture de Sur la page de gauche ne vous ait pas « ennuyée ».
Ces derniers temps, je n’écris quasiment plus de fragments susceptibles de former le tome III de ce livre.
La forme du fragment m’est venue assez spon-tanément dès les débuts, il y a maintenant une dizaine d’années.
Le fragment s’est vite imposé à moi non seulement comme le plus approprié à l’écriture de souvenirs, mais s’est révélé indispensable à cette réactivation du lieu et du moment vécu.
Car le fragment se suffit à lui-même ; il ne présuppose aucune connaissance préalable, aucune antériorité ; il ne s’inscrit pas dans la chronologie d’un récit, d’une argumentation, d’une démonstration. Cette absence de temporalité convient à Sur la page de gauche, puisque ce livre ne contient aucune chronologie. La seule unité temporelle étant celle de la vie de l’auteur, le lecteur a l’entière liberté de s’en faire une représentation temporelle. Un chercheur en histoire contemporaine m’a écrit : « Votre livre a un moment perturbé mon expérience d’historien de l’époque contemporaine »...
Ces propriétés sui generis du fragment ont conduit certains critiques littéraires à le rapprocher du poème. Je ne partage pas l’intégralité du propos.
L’une et l’autre forme possèdent en commun une irréductible singularité, une nécessaire autosuffisance, mais le fragment reste assujetti au langage et à la représentation, alors que le poème est d’emblée parole et présence.
Et là, nous rejoignons, cher Georges, nos fructueuses discussions sur politique, poésie et leurs alentours. Par exemple, votre texte de 2018 « Cité poète » pour la revue Vocatif.
J’y retrouve votre chaleureux élan pour « entrer en poéticité », pour vivre « un mode d’être aigu, diffus et dansant » ; pour « re-garder, ressentir, repenser, refaire ».
En vous lisant, j’ai pensé à Poétique de la ville, de Pierre Sansot, mon ancien collègue sociologue à l’université de Grenoble, paru en 1994 chez Méridiens Klincksieck. Le connaissez-vous ?
D’une voix rapide, presque fébrile, Sansot était inta-rissable sur ses expériences de vagabond urbain ; un vécu de la ville proche de cette « Cité poète » que vous appelez de vos vœux.
Depuis les plus anciennes utopies, l’archétype de la Ville Nouvelle est au centre de l’imagination uto-pique : Cité du soleil, New Babylon, New Harmony, Saline royale de Chaux, Aurore Ville, etc. Il en est de même des œuvres de fiction.
Votre « Cité poète » peut-elle être située dans la sphère de l’utopie ? En partie seulement, me semble-t-il, car votre visée n’est pas architecturale, ni urbanistique, ni artistique, elle est anthropologique.
« Qu’est-ce qu’une ville sans poètes ? Qu’est-ce qu’une ville qui ne rend pas poète ? » écrivez-vous.   
Je tenterais une réponse. C’est une ville semblable à quasiment toutes celles d’aujourd’hui : capitalisée. Ce qui ne signifie pas que des poètes peuvent y habiter, y marcher, y danser ni que la ville en question a mutilé (ou pas entièrement) leur être-poésie…quoique…
J’écris poésie et non poétique ou poéticité, vous le savez, Georges ! De même qu’à la place de « Entre le poète et le poème, la poéticité » formulation que vous a inspirée l’homme de Lurs, j’écris « Entre le poète et le poème, la poésie ».
Nous rejoignons ici un moment de notre discussion de Montpellier au sujet de l’antériorité de la poésie ou de la poéticité aux origines de l’espèce humaine. Et je pense alors à Julien Blaine qui bien loin de toute possibilité de ville, déclare :
« je suis un Aurignacien contemporain ! »
Meilleures amitiés,
Jacques
PS. Je ne serai pas à Paris au moment de votre exposition. Dommage...

Georges Amar à Jacques Guigou, 4 juillet 23
Merci cher Jacques de ces beaux et bons com-mentaires. Le premier mot déjà est l’un de mes favoris: Vif!
(Le vif du sujet -c’est le titre d’un bouquin ancien de Morin, et un pas mal).
Je lis, relis votre mail… en Grèce. J’aime vraiment ce pays, par tous les aspects de moi-même. De mon petit balcon sur le port de Poros je jouis des mouvements du quai, splendeur du jour solaire, splendeur des nuits vivantes.
Je n’avais pas répondu à votre réponse à propos de « Sur la page de gauche ». Je trouve que c’est un livre de poète.
En Grèce boulanger se dit « Artopoieio », arto=pain, poieio vient de poiein, ce verbe merveilleux que nous avons perdu, qui donne aussi bien poète poésie poème que boulanger. Je vous enverrai la photographie d’une enseigne de boulangerie prise il y a quelques jours à Aegina, pour prouver mes dire! J’aimerais recréer le verbe « poeir » ! Ce serait ma principale contribution à mes semblables.
Oh oui, j’ai connu et beaucoup apprécié Pierre Sansot ! Sociologue et poète, je n’aurais pas cru que ça puisse exister ! J’aimerais que nous parlions de lui un jour. Mieux que sociologue et poète, poète en socio-logie. Le dernier livre que j’aie acquis de lui (sur un marché !) porte le curieux titre: « J’ai renoncé à vous séduire ». Bien sûr que c’est un séducteur. Et un séduit, ce qui encore mieux.
Je ne me considère pas a proprement parler comme un peintre (bien que peignant depuis toujours beaucoup), ni comme un poète. Pas davantage un ingénieur bien que ce soit ma profession formelle. Ou un chercheur, etc. Ce n’est pas par modestie: Être moins que tout me parait un peu étroit ! Une amie m’a récemment pro-posé l’étiquette de poiète (qu’elle use pour elle-même). Un peu trop chic…  D’autant que ce « tout » est aussi bien un rien.
Il y a une phrase de Paul Valéry que j’aimais tant que je la mettais souvent en exergue de mes rapports de recherche (très techniques…) : « Soyez à la fois poète, ingénieur, philologue, géomètre, soldat, physiologiste... ». Mais cet à la fois n’est pas une addition. Plutôt l’in-verse. Une note énigmatique de Marcel Duchamp l’éclaire. Il y parle d’une sorte de texte faisant pièce à une sorte de tableau, chacun prévenant l’autre de devenir, réciproquement, œuvre littéraire et œuvre plastique. Cela donnera d’un coté la « Boîte verte », une collection de fragments écrits sur des papiers déchirés (et reproduits tels), et de l’autre le fameux « Grand Verre » (ou « Mariée mise à nu, etc. »). Cette mutuelle prévenance / prévention est pour moi une forme aiguë d’intelligence poétique.
Ah je suis bien longuet! Surtout par un bel après midi sur une plage enchantée dans les îles Saroniques.
J’essaie de me renseigner sur la signification de « Can-tique des cantiques » (je le connais en hébreu, et avec la musique, et l’aime beaucoup).
Le capital, dites-vous est la raison de la « dévastation » (mot de Deguy) de la ville et du monde. Certainement. Et en amont du capital. La pure méchanceté ou la bêtise humaine ? Il faudrait comprendre cela aussi « en poète ». Est-ce possible ?
Ah, mon bateau approche.
À très bientôt.  Georges






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Frédéric Thomas

« Au cours des révolutions modernes, des poètes se sont mis ”au service” des divers pouvoirs révolutionnaires (…). Et ils l’ont fait, le plus souvent, dans une poétique révolutionnaire qui était contre-dépendante des figures de la période qui s’achevait ». Ainsi s’ouvre le livre de Jacques Guigou, co-fondateur de Temps critiques1. Ce bref essai entend dès lors interroger, pour mieux la rejeter, cette « idéologie du service », cette « poétique révolutionnaire du service » (p. 1 et 19). L’extrait de Circonstances de la poésie (1946) de Pierre Reverdy, mis en exergue, servant ici de fil conducteur :

« Que le poète aille à la barricade,
c’est bien – c’est mieux que bien –
mais il ne peut aller à la barricade
et chanter la barricade en même temps.
Il faut qu’il chante avant ou après »

Poétiques révolutionnaires et poésie opère ainsi, à travers plusieurs exemples, un (trop) rapide tour d’horizon historique, depuis la révolution anglaise jusqu’aux années 1968 ; Mai 68 marquant pour l’auteur « la fin de la relation nécessaire entre poésie et révolution » (p. 40). Jacques Guigou revient sur la convergence entre le surréalisme et l’Internationale situationniste, pour lesquels, « le bouleversement de la vie et l’ébranlement du monde sont les buts communs de la poésie et de la révolution (…). La praxis révolutionnaire est la matière dont la poésie tire forme et contenu » (p. 19). Et de rejeter, en général, la posture selon laquelle « révolution et poésie sont posées comme des absolus historiques qui ne peuvent que s’attirer l’un l’autre, se combiner, se féconder mutuellement » (p. 60).
Au fil des pages, le livre interroge la proximité et la séparation entre, poésie, d’un côté, gnose et présupposé sotériologique2, de l’autre, tout en dessinant deux « polarisations poétiques fondamentales » et antagonistes autour de la parole ou du langage (p. 30 et suivantes). Prolongeant la réflexion de Bonnefoy, Guigou veut voir dans le poème « un résultat. Le résultat du compromis entre la présence du monde et les limites du poète à le percevoir et à le dire comme vie immédiate » (p. 17). Cet essai fait le procès d’une série de « dispositifs poétiques » – la « forme dispositif [qui] s’est généralisée comme un opérateur majeur de la société capitalisée » (p. 56-57) –, qui redoubleraient en réalité la dynamique contemporaine du capital. Ainsi en irait-il de la performativité (qui témoignerait de sa proximité avec la publicité (p. 55) et de la performance, qui ne serait plus qu’un « substitut de la révolution » (p. 51). En conséquence, « la performance n’est pas en soi intervention sur le monde, mais un support agité et proféré à la surface des choses, une sorte de publicité de l’existant et de son devenir-même » (p. 58). De même, le déplacement de la politique vers l’éthique serait « une compensation à la déception engendrée par l’échec des espérances politiques révolutionnaires » (p. 71), une façon de se recentrer sur la vie individuelle…
Jacques Guigou discute le livre de Daniel Blanchard, Crise de mots (voir la chronique sur notre blog3), avec lequel il marque un accord partiel, tout en lui reprochant – à tort selon nous – de rester encore partiellement prisonnier du prisme langagier et, en dernière instance, encore trop lié à une « poétique révolutionnaire »… « À la désubstantialisation-fluidification du langage pratiquée par les situationnistes et leurs suiveurs révolutionnaires, écrit l’auteur, opposons l’écart qu’il est fructueux d’établir, à titre humain, entre parole de poésie et langage » (p. 27). Et Poétiques révolutionnaires et poésie de terminer en mettant en avant deux contre-exemples de « poètes communistes conséquents » : George Oppen (1908-1984) et Giorogo Cesarano (1928-1975). Contre-exemples en ce qu’ils ont su séparer « strictement poésie et révolution » (p. 77).
Faute de place (93 pages 4), cet essai procède par affirmations plus que par analyses, et manque à plusieurs reprises de convaincre. Par ailleurs, il est tout entier surdéterminé par la conception de la révolution – et de la fin d’une phase du capitalisme dans les années 1968 – élaborée par Temps critiques, et qui n’est pas développée ici. D’où les raccourcis et la confusion, le manque de nuance. Ainsi, l’Internationale situationniste et le surréalisme sont largement analysés au regard des seuls livres de Vincent Kaufmann, Guy Debord : la révolution au service de la poésie (Fayard, 2001) et de Jules Monnerot, La poésie moderne et le sacré (Gallimard, 1945), ignorant nombre d’études offrant une image autrement plus complexe et plus riche de ces mouvements. De même, l’insistance sur le surréalisme « au service de la révolution » apparaît dé-contextualisée, rabattant l’histoire du mouvement sur les six numéros de la revue qui porte ce nom, « Le surréalisme au service de la révolution », de juillet 1930 à mai 1933, occultant les débats et tensions au sein du groupe. Enfin, il passe à côté de la poésie de Blanchard, en lui attribuant de manière assez incompréhensible, voire absurde, une tentative d’essentialiser la poésie et un préjugé lacanien ; Guigou a-t-il seulement lu Daniel Blanchard ?
De manière général, cet essai pêche par la confusion entretenue autour du terme « avant-garde », en y mêlant le groupe Tel Quel. Il nous semble plus pertinent de s’en tenir à la définition précise de Peter Burger : les « mouvements historiques », qui se distinguent principalement par l’autocritique artistique et la tentative de renverser la séparation instituée entre l’art et la vie5. Ce qui exclut donc Tel Quel. Ce qui surtout infirme l’affirmation de Guigou selon laquelle : « que la poésie ne soit pas de l’art ; qu’elle relève d’un autre monde que de celui des œuvres d’art et des pratiques artistiques est aux yeux des poétiques révolutionnaires chose irrecevable, relevant de la plus grande hérésie » (p. 60). Tout au contraire, les mouvements historiques d’avant-garde se sont développés en fonction d’une séparation de l’art et de la poésie, faisant de cette dernière une arme critique de l’art comme activité séparée.
La thèse d’une poésie devant servir ou être servie, pour pertinente qu’elle soit, appelle à être nuancée. Le livre refermée, il demeure une ambiguïté : cette poésie est-elle à rejeter depuis toujours ou a-t-elle correspondu à une phase révolutionnaire passée – durant laquelle, elle a pu jouir d’une certaine validité –, qui s’est achevée il y a un demi-siècle ? De plus, toutes les manières de servir reviennent-elles au même, et, sont-elles en conséquence à condamner ? Quelles que soient les réponses à ces questions, il est possible de relever des contre-exemples à la lecture de Jacques Guigou. Pensons au poète surréaliste, Benjamin Péret (1899-1959), dans la poésie duquel on ne trouvera pas de référence explicite à son engagement révolutionnaire, notamment au cours de la Guerre d’Espagne, si ce n’est son Je ne mange pas de ce pain-là (1936, réédité par Syllepse en 2010 (voir la chronique sur notre ancienne revue électronique6), qui ne correspond guère à cette « idéologie du service » mise en avant par ce livre ; Péret qui, par ailleurs, est également l’auteur du Déshonneur des poètes (1945, réédité en 1996 aux éditions Mille et une nuits (voir la chronique sur notre blog7), qui fait justement la critique de cette poésie au service de la révolution. Mais même des poètes communistes, s’étant consacrés à une « poétique révolutionnaire du service », ont pu user d’autres registres – Yannis Ritsos (1901-1990) pour ne prendre que ce seul exemple (« La poésie non plus, donc, la poésie non plus ») – ou conjuguer ce « service » sous des formes variées, voire divergentes.
Poétiques révolutionnaires et poésie développe une double dichotomie parole/langage, séparée ou au service de la révolution, qui est par trop figée, usant de manière trop cavalière d’exemples pliés à sa démonstration, et qui, surtout, n’envisage pas les correspondances (possibles) entre poésie et révolution ; correspondances dégagées de toute « mise en service », et qui supposent, en retour, une double redéfinition, moins sentencieuse, de la révolution comme de la poésie. Soit des poèmes qui gardent la trace de la déchirure, et l’indice de ces affinités, pour les appréhender conjointement. Car les poètes n’ont pas d’abord, ou même prioritairement, à aller à la barricade, pour reprendre le mot de Reverdy, mais à aller à la parole où s’élèvent aussi des barricades.

Frédéric Thomas
Dissidences, juillet 2109

Notes
2- La sotériologie est l’étude des différentes doctrines religieuses du salut de l’âme.
4- Le pamphlet n’aurait-il pas été un mode d’expression plus approprié ?
5- Peter Burger, Théorie de l’avant-garde, Mercuès, éditions Questions théoriques, 2013. Voir la chronique sur notre blog, https://dissidences.hypotheses.org/4484


Réponse de Jacques Guigou

Bonjour,

Quelques mots, suite à ma lecture de votre commentaire :

1- Mon essai n’est pas une énième étude sur les avant-gardes artistiques et politiques du XXe siècle ; sur leurs tensions intérieures et leurs interventions extérieures. Il n’est pas davantage une critique littéraire. Son propos est beaucoup plus limité et surtout plus précis : déceler et critiquer les poétiques qui font fusionner révolution et poésie, qui affirment que « poésie et révolution sont une seule et même chose ». C’est la raison pour laquelle, par exemple, je me réfère à un seul livre à propos de Debord, celui de Kaufmann puisque son argument principal vise à conforter et à justifier cette nécessité historique poursuivie par Debord, de mettre « la révolution au service de la poésie ». Rappeler cela ne me semble pas conduire à « décontextualiser » le moment situationniste mais à relever une dimension politique moins connue et pourtant présente et active dans son époque. J’observe à ce sujet que Frédéric Thomas partage pour l’essentiel ma critique du rapport de service entre poésie et révolution aussi bien chez les surréalistes que chez les situationnistes. L’ai-je fait « de manière trop cavalière » ? Peut-être, mais il ne s’agit pas d’une anthologie ; il fallait choisir d’aller à l’essentiel quitte à en oublier certains. Oui, Benjamin Péret représente un « contre-exemple » au credo poético-révolutionnaire des surréalistes. Le déshonneur des poètes est un cri féroce poussé contre le patriotisme de « la poésie engagée » des résistants staliniens comme des gaullistes. Péret y défend une poésie inaliénable à quelque entreprise politique que ce soit. Sa trajectoire politique trotskiste et anarchiste n’altère pas sa poésie ; une de celles qui ont le mieux résisté au révolutionnarisme poétique de leur époque. Mais à la différence d’Open et de Cesarano, Péret n’a pas interrompu son écriture de poésie pendant qu’il militait. À cette seule différence près — mais elle est importante car elle mesure la dimension de l’écart tenu entre poésie et révolution — je place volontiers Péret parmi les « poètes communistes conséquents ».
2- Je ne propose aucune définition ni interprétation des avant-gardes artistiques et poétiques. Je relève seulement un caractère particulier de leur histoire multiple et contradictoire : l’affirmation d’une fusion nécessaire entre poésie et révolution. La définition des avant-gardes que donne Peter Berger mettant l’accent sur l’autocritique et sur l’abolition de la séparation entre l’art et la vie, en vaut bien d’autres tant elle est proche de la tautologie. La majorité des courants artistiques de la modernité se sont posés comme réconciliateurs de l’art et de la vie...pour faire de la vie... une œuvre d’art. Ce faisant faisaient-ils autre chose que défendre leur conception vitaliste de l’art et, par là même, défendre leurs œuvres sur « le nouveau marché de l’art » ? La vie s’enfuit, la révolution s’absente mais l’art est toujours là.
3-Ce n’est pas moi qui inclus le Groupe Tel Quel dans les (derniers) courants avant-gardistes. C’est Laurent Jenny qui, dans son livre, Je suis la révolution (Belin, 2008) établit une mise en perspective historique de ce qu’il nomme la métaphore de la révolution dans la littérature des XIXe et XXe siècles. Si cette inclusion est une erreur aux yeux de FrédéricThomas, elle ne constitue pas pour moi une anomalie puisque ce Groupe politico-littéraire a lui aussi partagé la conviction que la poésie (chinoise) et la révolution (maoïste) étaient une seule et même chose. Enthousiastes pour la Grande Révolution culturelle prolétarienne, les membres de Tel Quel — et notamment la linguiste Julia Kristeva — ne sont-ils pas allés jusqu’à affirmer que l’écriture idéographique chinoise (et la poésie de Mao Tsé-Toung écrite en langue classique) était la manifestation historique d’une fusion entre « un Récit rouge » et « l’Aube rouge » de la révolution culturelle ? Ils cherchaient eux aussi à dissoudre dans la révolution l’art séparé de la vie quotidienne et donc ils assimilaient eux aussi la poésie à de l’art. Car c’est bien cette identité de l’art et de la poésie qui constitue un des présupposés fondamentaux des poétiques révolutionnaires.
4- Que les descriptions et les interprétations développées (certes parfois abruptement) dans Poétiques révolutionnaires et poésie ne soient pas étrangères à la critique du capital proposée par la revue Temps critiques depuis plus de trente ans, cela ne peut rester ignoré de tout lecteur averti. Le livre est d’ailleurs publié dans la collection éponyme chez L’Harmattan. Mais si notre critique porte bien sur la période historique du capitalisme ouverte après les années 1965-75, elle n’est pas pour autant « surdéterminée » par une conception de la révolution. Ceci pour une raison simple : aucune forme de révolution n’est annoncée par les auteurs de cette revue comme un horizon possible des événements historiques à venir. À part l’interrogation sur une « révolution à titre humain1 ? » suggérée dans le titre du numéro 13 publié en 2003, comme une caractérisation envisageable des mouvements historiques de cette période, la seule référence à un processus révolutionnaire est celle, bien réelle et contemporaine, de « la révolution du capital ». Il était donc peu probable de trouver dans ce livre une quelconque « conception de la révolution ». La notion de révolution que j’ai utilisée est exclusivement historique ; c’est celle qui était affirmée par les diverses poétiques révolutionnaires depuis leur émergence dans le romantisme allemand. Soit, pour le dire brièvement et sommairement ici : la révolution bourgeoise républicano-démocratique de l’État-nation jusque à la Première Guerre mondiale, puis la révolution prolétarienne communiste jusqu’en Mai 68 et au Mai rampant italien.
5- Est-il nécessaire de revenir sur mes commentaires du livre de Daniel Blanchard et sur les réserves qu’exprime Frédéric Thomas ? Sans doute pas puisque, pour l’essentiel, D.Blanchard et moi partageons la conviction que la poésie et la révolution sont deux pratiques humaines qui n’ont rien en commun. Je n’ai pas lu la poésie de Blanchard et je n’y prétends pas dans les deux pages que je consacre à son livre Crise de mots. C’est sa poétique seule qui n’intéresse ici. Notre accord étant posé, je discute ensuite certaines positions théoriques de Blanchard, notamment sur la nécessaire « continuité » que la poésie entretient, selon lui, « entre le symbolique et le réel ». Ai-je forcé le trait en y voyant l’influence de la topique lacanienne (symbolique/imaginaire/réel) ? C’est possible. Cette pointe polémique m’étant sans doute suggérée par le texte2 que j’écrivais à l’époque contre les références envahissantes au « symbolique » qui concluent, désormais assez fréquemment, certains écrits gauchistes et ultra-gauche sur l’extension du domaine de la lutte d’émancipation dans l’art et la poésie ; deux pratiques alors conçues comme une sorte de nouveau sujet de la révolution. Il reste que, à l’écart de la position de Blanchard, je maintiens que la poésie est une parole directe, sensible, immédiate qui ne recourt à aucun support symbolique pour s’exprimer sur la réalité ; laquelle n’est qu’une approche du réel qui, lui, reste « voilé », selon la belle et juste formule du physicien Bernard d’Espagnat3.
6- « Redéfinir la révolution et la poésie », pourquoi pas ? Mais sans oublier de ne plus les confondre...

Jacques Guigou
Août 2019

Notes
1- cf. Temps critiques n° 13, 2003.

3- d’Espagnat B. À la recherche du réel, Dunod, 2105.




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James Sacré

Montpellier, 8 juiller 2019

Cher Jacques,
Je ne m’attendais pas à recevoir ton livre Poétiques révolutionnaires et poésie. Merci beaucoup et je l’ai lu avec grand plaisir, y apprenant beaucoup, et tombant d’accord le plus souvent avec ce que tu dis. Aucun doute que toutes ces poétiques « révolutionnaires », mais les autres aussi peut-être bien, sont des carcans idéologiques et quasiment presque toujours « religieux » en quelque sorte, qui corsettent inconfortablement les poèmes ! Il faut quand même leur accorder qu’elles manifestent nos façons de comprendre ce qu’est la poésie à tel ou tel moment de notre histoire.
Il faut donc , comme tu le dis, que la poétique s’absente du poème, mais dans la mesure où elle y resterait une sorte de modèle à utiliser ou à suivre. Car, quand même, le poème souvent ne peux pas s’empêcher de penser à ce qu’il est, à comment il se fait, et donc à réintroduire une sorte de « poétique » en sa matière, mais qui reste plutôt interrogative (en tout cas pour moi), quoique parfois soudainement sûre d’elle-même et s’affirmant un instant pour à nouveau douter de son affirmation… rien de bien simple !
L’autre point sur lequel je ne te suis pas trop, mais toi-même tu dis que ce tableau de la parole et du langage est schématique et excessif, c’est ces contrastes que dit le tableau entre les deux. On peut en effet dire que la parole est antérieure au langage, mais à peine, car dès qu’il y a deux paroles, et bientôt un assez grand nombre, il y a sans doute d’emblée une sorte de langage de la parole qui s’installe dans l’oralité, cette oralité est elle aussi très vite culturelle, institutionnalisée plus ou moins, etc.
Bon, le poème est bien là en ce nœud de parole et de langue, et mettant du concret, de la subjectivité ou de l’instinctif dans l’écrit, autant que du culturel, de l’abstraction et de la médiation dans ma parole (disons mon brouillon) qui prend peu à peu forme de poème.
Je ne suis pas très sûr de ce que je dis en essayant de penser à ce que dit ton livre, mais tu vois qu’il provoque en tout cas la réflexion et donc je l’en remercie et te remercie toi de me le donner à lire et à ruminer !
Amicalement, James

Réponse de Jacques Guigou
Un vif merci, cher James, pour tes remarques et réflexions à la lecture de mon dernier livre. 
Tu situes avec justesse les rapports entre une poétique et le poème : à la fois pensée sur ce qu’il fait et sur ce qu’il est. Tu ajoutes que cette réflexivité prend chez toi une forme interrogative ; c’est d’ailleurs bien cette interrogation, ce doute émis sur « mon poème et moi »  qui nous charme dans tes écrits ; un charme parmi bien d’autres…
Tu te débarrasses assez vite, me semble-t-il, du qualificatif de « révolutionnaires » des poétiques qui constituent, malgré tout, l’objet central de ma critique. Tu n’y vois que « carcans idéologiques » de type «  bien souvent religieux, qui corsètent inconfortablement les poèmes ». Et tu as bien raison de fuir ces accoutrements. 
Toutefois, tu ne te prononces pas sur la vision de la poésie que présupposent les poétiques révolutionnaires ; sur leur prétention à faire de la poésie la Grande institutrice de  l’humanité ; la Force historique qui émancipe les hommes de leurs aliénations ; l’évènement qui va bouleverser tous les rapports sociaux et les modes de vie, etc. Bref, ce que j’ai nommé une conception sotériologique de la poésie. 
Autrement dit, ton approche du poème engloble-t-elle ta vision de la poésie ? Ou encore, la définition minimaliste de la poétique que tu énonces est-elle pour toi, malgré tout, nécessaire ? Ou bien : pourquoi le poème ne pourrait-il pas « s’empêcher des penser à ce qu’il est » ? Il y a-t-il un sujet du poème ? Partages-tu l’approche de Meschonnic selon laquelle « le poème fait du sujet », « le poème est un acte de langage qui n’arrête pas de faire du sujet », etc. une approche hyperlangagiste et subjectiviste que je critique comme le reliquat de l’ancienne philosophie cartésienne et hégélienne du Sujet. Une philosophie qui ne permet plus de comprendre l’évolution du monde aujourd’hui…
Qui connait ton œuvre de poésie, sait bien vite que n’étant pas poète-militant (y compris militant pour la poésie), tu ne t’inscris pas dans ces mouvances idéologiques. 
C’est le poème et rien d’autre qui pour toi réalise son œuvre « de parole et de langue », combinant subjectivité et médiation culturelle. Nous sommes en plein accord à ce sujet. 
Cela nous conduit à tes réflexions à partir de la distinction que j’établis entre parole et langage ; une distinction schématique et excessive qui appelle à être dialectisée comme je l’ai d’emblée souligné dans le texte. 
Tu t'y essayes en avançant que dès que de la parole s’est échangée entre des êtres humains, alors cette oralité commune engendre « une sorte sorte de langage de la parole », écris-tu. Compromis ? Peut-être, mais alors quelle définition donnes-tu à cette combinaison de langage et de parole ? Pourquoi nécessairement surajouter du langage à ces paroles ? Serait-ce le linguiste qui se rappelle à toi ? 
La question vaut d’être posée car, dans ta phrase suivante, le langage disparait et c’est la langue qui tient l’autre pôle du rapport : « le poème est bien là en ce nœud de parole et de langue… ». Là, pour le coup, je partage entièrement ta formulation.
En effet cette parole s’énonce dans une langue parlée sur la Terre et cette réalité suffit, pour moi, à désigner ce que le poème accompli. Nous voilà débarrassé de tout « langagisme » comme nous souhaitons que la poétique s’absente dans le poème ». ... De l’air, de l’air !
Merci encore, cher James. Je te souhaite un très bon été.
Jacques




Franc Ducros

Pignan, le 4 mai 2019
Cher Jacques,
ton essai a fait résonner en moi des questions anciennes, qui furent intenses, puisqu’elles ne demandaient, à la lecture de ton travail, qu’à se réveiller !
Cependant, aujourd’hui j’éprouve du même coup que ce questionnement m’est devenu lointain et tu lui règle son compte, à mon avis, de la façon qui convient.
La raison en est que les « poétiques révolutionnaires » que tu convoques tour à tour ont toutes un caractère programmatique qui relève, au mieux, d’une dimension philosophique, au pire d’une injonction politique partisane et que la poésie en aucune façon ne peut s’y réduire.
Tes références sont nombreuses et celle des situationnistes semble avoir été pour toi l’une des plus prégnantes ; pour moi c’est le cas d’André Breton (comme je commençais à te le dire hier) qui me paraît exemplaire : il a adhéré tour à tour au parti communiste, à la pensée de Trotsky, à l’anarchisme, au mouvement des « citoyens du monde » de Garry Davies, et chaque fois il s’est est retiré, pour incompatibilité entre ces programmes et l’exigence de fond qui le portait et qui était d’ordre proprement poétique — donc, en dépit de toutes les théorisations, irréductible à une coïncidence de « poésie » et « révolution ».
Mais, bien sûr, c’est en Union soviétique qu’il faut aller chercher les plus grands exemples d’irréductibilité de la poésie. L’exemple le plus caricatural reste, hélas, celui de Maïakovski qui a écrit un Poème à Lénine et que Lénine détestait !
Si je puis me permettre de revenir à ta dernière phrase, je dirai qu’elle est juste si par « poétique (« la » ou « le » !) on entend les « raisons » politiques qui ont sous-tendu ou justifié les programmes des acteurs des « poétiques révolutionnaires ». Mais si par « poétique » on entend le travail critique qu’induit le poème et qui n’est donc pas programmatique mais résulte de la pratique du poème en tant qu’intelligence a posteriori de ce dernier, alors la théorie n’a pas à s’absenter — car c’est cela, sans doute, la dimension révolutionnaire de la poésie, celle qu’a illustrée Rimbaud dans la lettre dite « du voyant » ou Mallarmé dans ses Divagations. Mais je sais bien que là n’était pas ta question.
Et quant à moi, à rester dans les limites de ta question, je suis d’accord avec toi sur tous les points, y compris (j’y pense pour finir) sur la question de la « parole », c’est-à-dire sur l’erreur de ceux qui n’ont jamais pu sortir du « langage » : je pense notamment à Meschonnic qui parlait, lui, de « discours » et récusait la « parole » (qui n’était que biblique —  divine, quoi !)…
Bien à toi.
Franc


Jacques Guigou à Franc Ducros, juin 2023
Cher Franc,
En rassemblant ma correspondance avec plusieurs auteurs à propos de leurs commentaires de Poétiques révolutionnaires et poésie, pour composer le présent livre, je m’aperçois que je n’ai pas fixé par écrit les échanges oraux que nous avons eu à plusieurs occasions à ce sujet. J’ai seulement retrouvé quelques notes. C’est donc dans l’après-coup que je ressaisis nos échanges.
Je commence par ta dernière remarque sur la poésie comme parole et non comme langage. J’apprécie notre communauté de vue sur cette question majeure. Un accord qui s’est manifesté — t’en souviens-tu ? — lorsque, dans la réunion autour de mon livre organisée par Jean-Luc Pouget au Koffee-Choc, nous avons  contré l’obstination d’un partisan de la thèse structuraliste de R.Jakobson sur la fonction poétique du langage.
Tu l’as bien perçu : c’est à partir des positions situa-tionnistes sur la poésie que j’ai commencé à prendre des notes pour ce qui finalement est devenu un livre huit années après. Sur les surréalistes et notamment André Breton, je n’ai pas cherché à mettre mon hypo-thèse à l’épreuve de leur histoire. Leur diverses poé-tiques révolutionnaires, pour ce qui est du « pro-gramme », relèvent pour l’essentiel d’une période historique qui a pris fin dans les années 60 et notamment avec mai 68 : celle des luttes de classes dans la société bourgeoise. Le sujet révolutionnaire du programme communiste, le prolétariat, actif dans les contradictions de la société du travail productif, s’est résorbé dans la société capitalisée où ce sont les questions de la reproduction des rapports sociaux, de la dévastation de l’espèce humaine et de la préser-vation de la nature qui désormais prédominent.
Le cycle du programmatisme révolutionnaire est défi-nitivement achevé et avec lui les prophéties des poètes militants qui continuent vouloir dans un même moment historique, révolutionner la poésie et poétiser la révolution.
Le long cycle historique des révolutions dans la mo-dernité est achevé. La notion politique de révolution est aujourd’hui des plus problématiques et donne lieu aux pires méprises.
Tu n’abandonnes cependant pas le concept, mais tu en fais un usage littéraire. Tu affirmes la « dimension révolutionnaire » de la poésie chez Rimbaud et Mallarmé en tant qu’ils ont bouleversé le cours de la poésie de leur temps ; en tant qu’ils introduisent une discontinuité. Pourquoi pas ? Mais sans oublier que nous ne sommes pas alors dans la même sphère de connaissance et d’action et que de plus, nous excédons l’objet même de mon essai puisqu’il ne s’agit pas d’une critique littéraire.
Il y aurait d’ailleurs des pistes à explorer sur cette irrésistible tendance propre à la modernité, à qualifier de « révolutionnaires » les grands poètes dirupteurs, alors qu’ils s’inscrivent aussi et parfois davantage, dans les continuités longues que dans le discontinu bref.
Hugo qui s’est autodéfini comme poète révolutionnaire (« …Je fis souffler un vent révolutionnaire/je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire… ») cultive les con-tinuités, les traditions et les traditionnalismes, le temps long braudélien (La légendes des siècles, etc.).
Mais nous ne sommes plus dans la modernité et non plus dans la postmodernité, bien que nombre de ses restes soient encore fâcheusement actifs. Nous sommes dans une société qu’avec mes amis de la revue Temps critiques, nous nommons capitalisée, c’est-à-dire dans laquelle toutes les activités humaines sont des incréments de valeur. S’il y a une « révolution perma-nente » en cours c’est celle du capital et non pas celle de la dialectique des classes.
J’apprécie ton accord pour rejeter toutes les variétés de poétiques révolutionnaires. Je partage aussi ta définition de la poétique comme une théorisation de l’expérience du poème ; comme le résultat « de la pratique du poème en tant qu’intelligence a posteriori de ce dernier ». Cette différence de temporalité entre le moment du poème et le moment du discours critique sur le poème est pour moi fondamentale. Il s’agit de deux moments de pensée et de vie différents bien que reliés par le même objet : la poésie.
Et dans cette séparation nous rejoignons la déclaration de Reverdy que j’ai placée en exergue de mon livre :

«  Que le poète aille à la barricade,
c’est bien — c’est mieux que bien —
mais il ne peut aller à la barricade
et chanter la barricade en même temps.
Il faut qu’il chante avant ou après
 ».

Cette base étant assurée, il convient d’éviter l’impasse théorico-dialectique selon laquelle le poème serait la pratique et l’intelligence du poème la théorie. Le poème contient toute la pratique et toute la théorie déployé par le poète dans le moment singulier du poème. Même chez les meilleurs, il n’est pas « révolu-tionnaire » pour autant. Nous ne sommes donc pas dans la dialectique hégélo-marxiste entre théorie et pratique.
Nous rencontrerions plutôt une des questions les plus anciennes de la philosophie : celle du rapport entre l’être et la pensée. Pour Parmenide, il y a identité de l’être et de la pensée, car je ne peux penser que ce qui est. La pensée s’exprime « grâce » à l’être.
Pour les classiques, les scolastiques, platoniciens et néoplatoniciens, la thèse de Parménide, affectée de variations diverses, prévaudra. Pour les Modernes, cette identité entre être et pensée deviendra problé-matique, puisque l’homme jeté dans le monde (Heidegger) peut éprouver le monde comme néant , comme vide de pensée. Pour les post-modernes et aujourd’hui les courants du « réalisme spéculatif », être, pensée, monde, sont des choses équivalentes car elles existent indépendamment de la conscience humaine : aoûtement dit, la contingence absolue de toute chose…
Mais en va-t-il de même pour la poésie ? La pensée est-elle présente dans le moment de la création du poème ? J’avance que oui, mais à l’état d’abandon, de vacance, de dissipation ou encore de nébulisation. Dans le moment de surgissement du poème, l’être est d’abord un être-là, une présence à soi et au monde non réfléchie, immédiate ; une pensée qui opère dans la médiation de la raison. Le moment-poème intervient  comme activité sensible, à la fois perceptive et compréhensive d’un fragment possible du réel.
Si la poésie, dans ce qu’elle a de meilleur, touche au réel, elle ne l’épuise pas et de loin ; elle le « soup-çonne » comme le dit Char dans son Éloge d’une soupçonnée).
À propos du réel et pour terminer, provisoirement, cet échange, te dire Franc, que le premier livre que j’ai lu de toi ce fut Le Poétique, le réel, que j’ai découvert dans une bouquinerie du Jeu de Paume, à la fin des années 80, lors d’un passage estival à Montpellier.
J’en fis mon miel…
Deux ou trois ans après, professeur à l’université Paul Valéry, j’y ai fait ta connaissance et nos conversations sur la poésie se sont poursuivies. En octobre 1997, c’est avec un bel élan que nous organisâmes une lecture à trois voix (avec Jacques Dartigues) dans la grande salle voûtée de l’hôtel occupé par la DRAC, rue de la Salle l’Évêque.
Ce soir là tu avais dit quelques fragments de ton récent livre, « S’ouvrant l’arbre » 
 
comme de la terre
montée se mélange
à l’air la chair
pourpre des fleurs

se
brise aux lèvres l’air qui tranche
la
parole s’ouvrant 


Vives amitiés.  Jacques  







Commentaires de Marc Vincent
sur le site "L'herbe entre les pavés" ici 








Écrits sur des livres de poésie

 

VISAGE DE SOURCE

 de Gaston Marty      Ed. Littérales, 2006, 52 p. 10€
 

En compagnie des "goûteurs de clarté" et des "marcheurs de solstice", Gaston Marty nous convie à partager sa quête d'un lieu "sans origine reconnue"; d'un pays où l'ombre n'est là que pour nous faire "apercevoir une extrême lumière". Car ce lieu n'a pas d'emplacement précis, il est mouvant, multiple, il est ici et ailleurs mais il n'est pas nulle part. Ce sont nos arrivées et nos départs qui lui confèrent son existence à la fois éphémère et permanente. Parcourant "les pays de l'instant", cheminant dès l'aurore dans cette ville qui "surprit d'autres arrivants avec leur visage de source" et dans ce village "sec comme un sarment de village", le poète se laisse guider "par le seul désir". Comblé par ses séjours auprès des "branches d'ombre et de miel", devenu étranger jusque dans ses lieux familiers, son voyage continue, puisqu'il s'agit de "revoir la vie telle qu'elle s'écoule". Cette demeure n'est pas une illusion, elle est bien parmi nous, dans ce monde; c'est notre "maison originelle", celle où "les heures valent siècle" car l'abandon à la contemplation du monde est possible; c'est le temps "du contact de privilège avec l'essence de ces plantes", l'instant d'une certitude sensible. Nous pouvons alors "nous jeter à la lumière" et forcer notre marche "quand cette aube à nous réservée brûle de naître". Lorsque la voie se resserre, lorsque "défaille le désir du but", lorsque "s'initie le voyage vers une autre faiblesse" nous ne sommes pourtant pas si éloignés du "pays de toujours" car nous savons "l'eau apaisée" et le vent propice à "l'accomplissement". Il n'est pas nécessaire au poète de visiter les nombreuses demeures de la prose du monde car le monde existe sans lui ; il ne lui tient pas rigueur de son extériorité puisqu'il se sait habitant du monde et habité par lui ; demeure humaine déjà là, déjà porteuse de "haute vie", déjà offrant, sans lui, aux oiseaux et au vent ses "sables déshérités", sa "mer fine" et sa "nuit térébrante". Comme l'enfant qui joue il peut alors se livrer au jeu du monde, non pas jeu mondain mais "jeu de parler", jeu qui "bouscule[nt] la séparation".

 "Et que ce lieu garde son air d'ailleurs
 Soleil envisagé tel qu'il pourrait être sans nous".
 
Minutieuse autant que soucieuse de la totalité, la poésie de Gaston Marty se dit dans une langue faite d'une délicate vigueur. Nous y décelons de subtiles correspondances avec la parole d'Ungaretti :"Je cherche un pays innocent" (Vie d'un homme). Ne cédant rien aux séductions du symbole, les courtes strophes de Visage de source — strophes souvent proches du tercet — trouvent pour les mots leur image tangible ; des mots qui dégagent le réel de ses reflets et de ses simulacres.
 

Ce recueil a obtenu le prix Littérales de poésie 2006.

 
  Jacques Guigou
 
 

Novembre 2006

revue Souffles n°217, janvier 2007, p.159-160.

revue Europe n°937, mai 2007, p.346-347.

 
 

 
 
 
L’OMBRE DE PARTAGE

Gaston Marty

Souffles - 2008 -Coll. Les écrivains méditerranéens - 52 p. – 10 €


« N’attendez pas que le vent tourne renvoyez les rafales » dit la voix de Gaston Marty aux êtres qui partagent avec elle un moment d’ombre ; moment où s’apaise « l’usure lente des soleils empilés » ; une rencontre sur un seuil où « le temps reste en retrait ». Là, Lorca y devient plus proche, car « le poète est une ombre qui marche lumineuse » (En marge du Livre de poèmes.).

Certes, la ligne de partage entre « l’ombre crue de l’été » et cette « lumière qui nous laisse sans âge ni voix » inscrit toujours dans le poème sa cruelle division. Mais c’est à la clarté, à « la demi lumière » qu’il aspire puisque « le voyage se réduit à désirer la clarté ».

En compagnie des « marcheurs des solstices », le poète nous conduit dans « l’air rauque des ruelles » auprès de ses nombreuses demeures ; celles du passé, ces maisons évanescentes où transparaît « une fenêtre de dernier étage devenue centre du monde » et celles de l’avenir jadis déjà présentes, car « ce furent maisons retenues pour plus tard ». Ces maisons qui offrent leur pénombre nous laissent toucher leurs tissus singuliers « brocard/mousseline/satinette/crépon de fête ». Elles accueillent notre pause « pour un presque bonheur » lorsque « nous avons échappé au supplice des braises qu’on nous obligeait à presser entre les doigts ».

Depuis notre lecture de ses recueils antérieurs ‒ pensons à Quelques demeures inquiètes et à Une brassée au plus près du feu ‒ nous le savions, Gaston Marty nous entraîne dans les pulsations les plus sensibles de la vie. Le bleu de nos veines y devient plus intense. Si la nostalgie traverse aussi ces strophes, elle ne verse jamais dans le regret. Le passage du temps et ses cruelles altérations au cours desquelles « le reflet achève de prendre la place des objets », impriment, certes, leurs marques mais le poète ne s’abandonne pas à l’irrémédiable. Même si, parfois, « défaille le désir d’aboutir », il intervient : « je saurai parfaire le passé » ; il combat la durée : « j’intervertis le temps ».

Servis par une langue concise autant que subtile ces poèmes nous font sourciers de leur musique.

 
Jacques Guigou
 
Montpellier, septembre 2008




QUATRE SAISONS UN DÉSIR

Gaston Marty

Éditions de l’Atlantique - 2009

 

Attentif à la continuité des jours, des êtres et des choses, Gaston Marty poursuit, avec constance, son chemin de poésie. « Piéton du sable au rendez-vous de la voile conquise », nous l’accompagnons maintenant dans sa marche vers « les lieux essentiels », ceux où « nous y écoutons le printemps écarquiller les écorces ».

Portés par les vents singuliers de chacune des quatre saisons, nous devenons les hôtes des demeures du poème. Ces maisons qui témoignent d’abord d’un passé dont on ne doute pas, mais aussi cette maison « tellement éphémère », cette autre « inachevée » et celle « ouverte une fois l’an en clarté d’âme ». Lorsque, dominé par l’incertain, nous observons les intérieurs de ces domiciles avec « des yeux rouillés », leurs portes paraissent invisibles ; elles ouvrent alors sur l’absence, la solitude, le dépérissement. Pourtant, lorsque « s’élèvent les feux tressés du bonheur », une surabondance de vie s’empare du logis, nous coïncidons avec ces « instants de privilèges » ; passé et présent se rejoignent et nous posons « nos pas dans les pas identiques au présent d’alors ».

Dans la poésie de Gaston Marty, la nostalgie ne s’abandonne pas aux regrets et aux lamentations ; elle n’engendre pas qu’une élégie ; elle dit avec finesse (« mais il existe finesse ») et subtilité que nos entrées successives dans la vie sont autant d’expériences sensibles de notre appartenance au monde. Expériences méticuleuses de la durée qui comportent, certes, errance et dépossession mais qui nous offrent aussi découvertes et explorations des possibles, ces moments de plénitude, de montée « de la sève qui cherche le jour ».

Composé en strophes régulières dans lesquelles le tercet est fréquent, ce recueil nous rend plus réceptifs au passage du temps : à la fois blessure de la perte, angoisse de la finitude et exaltation de l’amour « plus démesuré qu’un condor », célébration du « soleil de l’instant ».

Il est une figure qui, déjà présente dans les précédents poèmes de Gaston Marty, symphonise la prosodie du présent recueil : l’ellipse. Usant avec talent du pouvoir de concision de l’ellipse, l’auteur nous donne à entendre ce trope qui sert rythme de basse et chorus de cordes ailées. Voici un « Il sera malaisé de rester barbares à moins d’accepter homme fou maîtrisant cheval fou » ; voilà ce « nous permettons mains blanches effilées » ou encore ce « par brûlure je le sais la terrasse est montrée » qui potentialise la plaie en soi du geste de l’autre. Ici le serré du phrasé n’est pas dessèchement, il implique condensation et intensité. On est proche d’Yves Bonnefoy qui, lui aussi mène sa quête du « vrai lieu[1] », ce monde où se noue « le dialogue d’angoisse et de désir[2] ».

Un désir, qui vient ici, rendre inédit, le cycle unique de quatre saisons.

Jacques Guigou

Notes

[1]Yves Bonnefoy, Poèmes. Mercure de France, 1978, p.85.

[2] ibid. p.219.




PIROGUES ET AUTRES BRULÛRES

Stéphen Bertrand

Montpellier, le 28 septembre 2013

Cher Stéphen,

Bel envol que celui de ton écrit de l’été. Sans rien abandonner des intensités de son vol stationnaire, Colibri, s’est élancé vers de nouvelles Sierras...
Ton phrasé, si singulier, se fait davantage polyphonique ; il sonne à la fois du dehors et du dedans ; mieux, il nous sensible.
Et puis, soudain éclatantes dans la gangue de la syntaxe, il y a ces pépites qui nous ravissent : « Le soleil rassemble ses copeaux au savon des anecdotes », et aussi « J’emporte ses yeux de ricochets réussis ».
Si ta Marche avec les cobes « t’épuise », pour nous elle tonifie et enchante. Nous lui pardonnons ses petites faiblesses de clavier (« dans un claquement mat et pauvre, pauvre de moi...») pour nous laisser emporter par son vent de sable et de concrétudes ; son abondance généreuse d’instants saisis à vifs : « avec un restant de cordage au mors figé de l’après-midi ».
Articuler les onomatopées dans une strophe est toujours un exercice délicat. Tu t’en sors avec habileté (cf. Tocotocotocotok dans Sables) sans tomber dans les travers du lettrisme ni ceux de la poésie sonore. Dans La conférence des oiseaux ton parti pris de traduction des onomatopées se révèle fructueux.
L’introduction de dialogues, en contre-points prosodiques, donne au poème une tonalité et une oralité qui ne viennent pas étouffer le rythme de ta métrique. Je suis, en revanche, plus réservé sur l’introduction de signaux, de slogans ou d’affiches qui, par leur charge idéologique plus que « typique », alourdissent le mouvement de la strophe (cf. « Piyeli, épargne et crédit... »).
Page 84 dans « arrache, arrache, mâche, marche, mâche, danse, fais tes pointes... » ; FJ.Temple n’est pas loin; mais c’est d’hommage qu’il s’agit...
Merci, Stéphen, pour cette intensité que tu offres à nos étés.
Jacques



 

ÉVANOUIE LA PAROLE

Franc Ducros
 
Merci, Franc, pour Évanouie la parole, pour cette lumineuse perception du
"travail obscur de la terre" ; pour ce tremblement des bleus conjugué
aux déchirures du vent rythmées par les inversions du sujet...
Que, sans trop tarder, vienne le moment où tu donneras ta voix à cette parole.
Avec les amitiés les plus vives
Jacques




 
IL Y A DES CHOSES QUE NON

Claude Ber

Éditions Bruno Doucey, 2016


Bonjour,
Quelques mots de plus pour prolonger notre brève conversation d’hier à la Maison de la poésie.
Des poèmes que vous avez dit, Célébration de l’espèce m’a le plus touché. Cette vaste cascade de remontrances sous laquelle vous engloutissez l’espèce humaine possède une sorte de puissance médiumnique ; la puissance du négatif hégélien ? Non, pas vraiment puisque ce « non » qui englobe tout le poème et qui résonne avec le titre du livre ne contient pas sa négation, son dépassement dans un devenir-autre. Négation simple donc, mais négation concrète dans laquelle l’histoire de l’espèce et les mondes de l’espèce surgissent à nous dans autant de visions (plus que d’images) dévalant des siècles d’exterminations, de guerres, de perversions et de morts : « Et la mort déborde dans la vie de mon espèce, recouvre la vie de mon espèce, enfouit sous elle la vie de mon espèce. La mort jouit dans mon espèce ».
Dans cette perspective, il m’apparaît que Célébration de l’espèce trouve sa force de négation, trouve son « non », grâce à la déréliction tragique dans laquelle le poème précipite l’espèce humaine. Partout domine et triomphe la dynamique de mort propre à l’espèce humaine. Cette inclination déterminée à la mort, cet enfermement dans une violence inéluctable et imparablement mortelle parcours tout le poème. Seul le dernier paragraphe qui adopte la forme interrogative laisse entrevoir une issue possible à cette « la vallée de la mort » dans laquelle chemine l’espèce. Et cette issue  devient plus visible et plus rayonnante dans les autres poèmes du recueil. Mais je m’en tient à celui-là.
Vous célébrez l’espèce humaine à la manière d’Henri Meschonnic avec sa « Célébration de la poésie » : célébrer la poésie est pour lui une manière de mettre à mort la poésie… qui célèbre la poésie. Page 32 vous écrivez : « Ainsi célébrer mon espèce revient à célébrer la mort ». On pense aussi bien sûr au « Viva la muerte » des fascistes espagnols…
Lors des quelques propos que nous avons échangé, vous avez fait référence à l’anarchisme dans une tonalité plutôt positive. Il me semble que s’il y a un horizon politique à ce poème ce n’est pas un horizon anarchiste car l’anarchisme a toujours placé l’individu au-dessus de tout : de la nature, de dieu, de la classe sociale, de l’espèce, de l’État, de la nation, de la famille, etc. Ici c’est l’espèce qui est première.  Ne pourrait-on y voir plutôt un pessimisme antispéciste hyperréaliste dans lequel luirait quelques étoiles porteuses d’une communauté humaine réconciliée avec elle-même, avec le vivant et avec la nature extérieure ? 
Mais nous sommes là dans la théorie de la poésie et non dans la poésie. Même si cette distinction ne tient plus lorsqu’on est dans la pratique du poème, elle garde toutefois une portée à la fois herméneutique et politique.
Comme le disait Adorno : « Il est de l’intérêt de la pratique que la théorie garde son autonomie  par rapport à la pratique elle-même » traduisons : il est de l’intérêt du poème et de la poésie que la théorie de la poésie (formulation que je préfère à la classique « poétique ») garde son autonomie par rapport à la pratique du poème.
La théorie est nécessaire à toute pratique mais une pratique qui s’accomplit « à titre humain » contient et aussi critique sa théorie. Il y a une douzaine d’année, à la revue Temps critiques nous avons sorti un numéro que nous avons titré « Une révolution à titre humain ? » cf.
http://tempscritiques.free.fr/spip.php?page=numero&id_numero=13
En vous disant tout l’intérêt et le plaisir que j’ai eu à vous écouter, je vous adresse mes salutations les meilleures.

Jacques Guigou
Montpellier 20 octobre 2017



Cher Jacques Guigou
Merci de l' intérêt que vous portez à mon texte. Chaque lecture appartient à son lecteur et toute œuvre est œuvre ouverte. Cependant pour moi la célébration de l'espèce est aux antipodes d'un Viva la muerte fasciste. Il dit l'inverse et plutôt attention à la mort qui nous menace si nous continuons de détruire le vivant! 
Quant à l'espèce elle n'est pas antithétique de la singularité mais au contraire rassemble chaque singulier que nous sommes dans une commune humanité dans laquelle d'ailleurs je m'inclus disant notre ambivalence à tous " nous tous tant que nous sommes " comme le dit 
un autre texte à la fois fragiles précieux et dangereux. 
Dans tous les cas il n'y a pas d'arrière-plan spéciste pour moi mais la conviction que nous sommes chacun et chacune irremplaçable - comme le développé le dernier livre de la philosophe Cynthia Fleury dans "les Irremplaçables" - et partageant une commune humanité. 
Cela dit un texte vit sa vie... Et loin de moi l'idée d'imposer une quelconque lecture. 
Avec encore tous mes remerciements pour votre intérêt et mes amitiés en poésie. 
Claude Ber
 
 
Claude Ber, bonjour,
Merci pour votre réponse à mes commentaires. 
Juste une précision : lorsque j’évoque le « viva la muerte » fasciste je n’écris pas, bien sûr, que votre poème relève de cette abomination, mais qu’il dit l’inverse comme vous me l’écrivez. Mais aussi qu'il dit plus :  il n’y a pas de division dans l’espèce entre une humanité pour la vie et une humanité pour la mort. Et ce n’est pas la notion freudienne, à juste raison critiquée, de « pulsion de mort » qui pourrait justifier une telle division. Mais laissons cela aux querelles des écoles de psychanalyse !
Les rapports entre l’individu et la communauté humaine sont d’abord des rapports de tension ; rapports de tension qui se rejouent dans les « moments chauds »  de l’histoire lorsque les sociétés instituées et le « monstre froid de l’État » (Hegel)  sont retournés comme un gant. Mai 68 et le mai rampant italien furent un de ces moments chaud… 
Bien à vous
Jacques Guigou
 
 

Cher Jacques Guigou
C'est moi qui vous ai mal lu! Trop vite et dans l'agitation du colloque excusez m'en. Cette fois je suis tout à fait hegeliennement d'accord avec vous!
Avec mes amitiés et mes remerciements pour votre attention. 
Claude Ber



QUEL TISSU SE DÉCHIRE ?

James Sacré

(Tarabuste, 2020)


Montpellier, 4 août 21
Cher James,
Je termine à l’instant Quel tissu se déchire ? que tu m’as offert à Sète il y a peu de jours et je t’en remercie.
J’aime bien cette invariance d’une forme qui nous fait passer sans rupture de la description de lieux, de situations, d’objets et d'autres instants, vers les souvenirs « du père » qui le plus souvent apparaissent à la fin du poème. Comme si ton présent immédiat ne pouvait trouver sa pleine réalisation sensible qu’accompagnée des figures du père, celles de Cougou, celles de la ferme, celles des paysans.
Ta manière de nous faire partager l’activité du poème qui se fait, avec ta mémoire des activités du passé à Cougou, nous plonge dans une expérience douce de la durée.
L’écoulement du temps, à l’œuvre dans les poèmes de ce livre, contient certes sa part nécessaire de nostalgie, mais celle-ci n’est que rarement mélancolique. Parmi les marques de mon crayon au long de tes pages, j’ai souligné ceci :
« Le mot père, le mot paysan, la petite serpette
Pour s’en aller couper le soir
À manger pour des lapins blancs.
» (p.228)
La forme élégiaque, déjà présente dès tes premiers recueils (1972, Cœur élégie rouge) ne te quitte pas et c’est tant mieux pour nous.
Tu en as exploré les dimensions les plus singulières, chose plutôt rare chez les poètes de ces dernières décennies. Car tu ne cèdes jamais à la plainte, cette ennuyeuse faiblesse des élégiaques…
Cela, et d’autres pensées non fixées aujourd’hui, pour te dire les moments fructueux que je passe à lire ta poésie et aussi, encore davantage, à te l’entendre dire.
Avec mes amitiés les plus vives,
Jacques



Montpellier 7 août
C‌her Jacques,
Merci pour tes remarques si attentives et bien généreuses dans leur dire. Je suis très content que mon livre te soit un bon plaisir de lecture.
Je me dis en effet que tout poème est peut-être une forme d'élégie étant donné que dans l'instant où il s'écrit il nous échappe aussitôt (même quand on croit le reprendre et le retoucher encore pour vainement chercher à s'en saisir. D'où toujours une sorte de mélancolie en effet... ou alors il y faudrait quelque chose comme une colère, ou une énergie sûre d'elle qui refuserait de voir (ou qui ne verrait simplement pas) que tout lui échappe, les choses autant que les mots! On peut même imaginer de pouvoir, à la toute fin du vivre, mourir énergiquement!
Merci encore pour ta lecture, et bien amicalement,
James



Montpellier 7 août
Bonjour, James,
Je perçois bien cet état d’échappement, de fuite, qui peut nous saisir au sortir d’un poème, mais je ne l’éprouve que rarement. Je suis davantage saisi par l’autre état de conscience que tu évoques en termes d’énergie.
Mais pourquoi cette énergie serait-elle nécessairement aveugle sur cet échappement "des choses et des mots » ? Elle peut, malgré toute finitude, se tourner vers leurs accomplissements. Elle peut ainsi nous porter vers d’autres instants de vie susceptibles d’engendrer d’autres poèmes...
Bien à toi
Jacques





Oui, Jacques, bien sûr que "l'énergie" en question n'est pas forcément aveugle (mais assez souvent quand même!) Et puis je suis aussi dans cette énergie puisque je continue d'écrire des livres de poèmes, en espérant je ne sais pas trop quoi, mais avec une sorte de confiance quand même, un peu comme une confiance en rien en somme. Et malgré ce poème qui m'échappe et qui me souffle que tout est vain. Il faut sans doute autant se méfier des poèmes qui se sentent voués à la disparition que de ceux qui affirment trop péremptoirement le vivant. Pulsion de vie et pulsion de mort, pour moi écrire patauge dans ces marais de pensées et de sentiments.

Il faudrait de longs développements pour essayer de voir clair en tout cela, et je crois bien que ce serait peine perdue... il vaut peut-être mieux continuer d'écrire des poèmes, à la fois dans le doute et dans le sentiment que les mots emportent quand même !

Amicalement, James



Oui, James, « continuer d’écrire des poèmes », continuer…
Amitiés
Jacques



Périphéries

Patrick Chavardès

(la rumeur libre)



Bonjour, Patrick,
Je tourne la dernière page de Périphéries.
J’y trouve une sorte de viatique pour le temps passé ; le chant mezzo-voce d’une morale négative ; un cours de vie entre éclat et oubli ; la quête des (plutôt rares) instants où se fait la lumière.
J’y entends un rythme de mélopée ; un battement de blues avec syncopes de free ; une prosodie non exempte de mélancolie, mais qui ne doute pas d’elle-même.
Et puis, ça et là, Patrick, ces clins d’œil à l’éditeur, au bibliophile : « La tranche de ton livre est tachée de rousseurs » (p.20) ou bien encore à l’autobiographe : « … Il entend sa voix résonner dans le blockhaus/On jouait à la guerre à la sortie de l’école » (p.31).
Clins d’œil aussi à la politique et à Mai 68 : « Il rêve qu’il court et laisse derrière lui un vieux monde »… un monde qui, pourtant est toujours là, se parodiant lui-même jusque dans sa totalisation : « Les tenanciers du Tout/ont trouvé des formules/mais jamais rencontré personne » (p.32).
Alors, Patrick, une date est prise : Sète, Voix Vives 2022 et ta voix qui dit quelques strophes de Périphéries !
Avec mes amitiés les meilleures,
Jacques







CORRESPONDANCES
  SUR  LA  POÉSIE




Avec  JULIEN BLAINE


Julien Blaine / Jacques Guigou
Correspondance
2019-2020
à partir de
Poétiques révolutionnaires et poésie

Début avril 2019 Jacques Guigou envoie à Julien Blaine son livre
Poétiques révolutionnaires et poésie  (L’Harmattan, 2019)


De JB à JG

Paris, le 26 avril 26 avril 2019

Lettre sur papier à l’entête de Christian J. Poitevin 20, rue Bréguet 75011 Paris accompagnée du livre de Julien Blaine titré Le Livre (Les Presses du réel, 2109).

Cher Jacques Guigou
Comme vous me le suggérez dans la dédicace de votre livre Poétiques révolutionnaires et poésie, don (ding!) dont je vous remercie chaleureusement, il est « susceptible de donner matière à discussion » !

D’abord, aucune discussion possible, page 31 : « Parole première d’homo sapiens, la poésie est d’abord oralité, voix vive. […] »
C’est le sujet de mon corpus sur le 5e feuille* auquel je m’attèle depuis une trentaine d’années.
Page 35, la discussion s’engage : tandis que Tel Quel demeurait dans son ghetto du Goths des lettres parisiennes, Doc(k)s* à son opposé, dans sa première période, allait à la recherche des avant-gardes à travers le monde…
Page 37, il n’y avait pas que les Enragés et le CMDO, il y avait Zinc, Le Parapluie, Géranonymo, et le CRAC (Comité d’Action Culturelle), le CRAPUL (Comité Révolutionnaire d’Action Par Un Langage), le front Q (Front Culturel) et j’en oublie…
Page 45, La perf. en fin*: Quand je l’ai abandonné au milieu des années 2000, j’ai écrit un texte d’explica©tion : ce texte est toujours inachevé : un (ou +) post-scriptum s’y ajoute à chaque saison (ou presque) ; à ce jour j’en suis à 212 P.S.
Page 46 : « N’est plus aujourd’hui qu’un reliquat qui a perdu sac puissance […] » Alors là on ne sait pas, on ne peut pas savoir…qu’en est-il des accidents, des maladies dites psychosomatiques, des coups de chance, etc ?
Page 49 : là encore aucune discussion possible !
Page 51 : dans votre note vous dites : « mais reconnaissance attribuée par quelle puissance autre que celle de la révolution du capital ? » Mais par nos pairs et quelques universitaires dont vous êtes !
Page 55 : il s’agissait aussi pour moi de dénoncer les guerres et là, plus spécialement, celle de 14/18 ; si les socles sont vides c’est parce que les statues qui les occupaient ont été fondues pour être transformées en canons.
Page 65 : il existe à La Réunion de grandes fêtes vespérales et nocturnes : les Kabars, grande soirée de musique, de lectures et de performances. ; interdites du temps de Michel Debré. Elles étaient des manifestations pour réclamer l’autonomie de l’île. Les Kabars restent très actifs aujourd’hui.
Page 68 : dans un livre récent Mais 2009*, Toni Negri et moi nous nous entretenons sur ce propos…
Page 89, pour rester exclusivement dans la thématique de votre livre, je pourrais dire que la poésie n’est qu’un contre-feu (de plus en plus faible) libertaire contre les manipulations médiatiques et autres désinformations ou fabrications d’addiction à des désirs sans conséquence que les pouvoirs en place essaient de rendre populaire.
J’ai fini il y a belle lurette de rêver !

Voilà, merci encore pour votre essai.
C-joint mon dernier livre paru, publié ailleurs il y a un demi siècle.
Bien à vous. Merci encore,
Julien Blaine

* à votre disposition pour vous fournir plus de documents à ce propos.




De JG à JB, le 6 juin 2019

Lettre sur papier à l’entête de Jacques Guigou, Résidence Le Paradis entrée A, 14 impasse des capucines 34000 Montpellier, accompagnée de deux livres livres : de Temps critiques, L’évènement Gilets jaunes (À plus d’un titre, éditeur) ; de J.Guigou et J. Wajnsztejn, Mai 68 et le mai rampant italien (L’Harmattan, 2018); et d’une revue, Temps critiques n°19, automne 2018 (éditions de l’impliqué).

Cher Julien Blaine,
J’ai bien reçu votre courrier du mois dernier accompagné de votre ouvrage, « Le livre » et je vous en remercie. J’ai trop tardé à vous répondre, capté que j’étais par le parachèvement de notre livre sur les Gilets jaunes que je joins à cet envoi. Entre-temps, j’ai aussi vu et surtout entendu plusieurs de vos performances ainsi que des entretiens que vous avez donnés ou des tables-rondes dans lesquelles vous intervenez ; autant de propos qui m’ont permis de faire mieux connaissance avec vos positions en politique et en poésie.
Mais commençons par « Le Livre ». J’y ai trouvé la description de modes fondamentaux d’être au monde et le récit sur les rapports des Calcairiens à la nature. Des rapports à la nature et à la communauté humaine qui sont proches, pour la période historique, de ceux qu’avec d’autres membres de la revue Temps critiques, nous nommons « la tension individu/communauté humaine ».
Votre Livre nous plonge dans l’univers primordial des premières communautés humaines ; l’univers des hommes d’avant l’histoire.
C’est d’ailleurs là le titre même du livre de l’anthropologue Alain Testart, Avant l’histoire. De Lascaux à Carnac (Gallimard, 2012) dans lequel l’auteur prend à contre-pied les thèses de l’évolutionnisme occidental (libéralisme et marxisme confondus) pour argumenter la thèse du passage d’une forme première de société sans propriété et sans richesse à une société avec richesse et propriété limitée à celui qui la travaille puis une société avec richesse et propriété foncière créatrice de valeur (la rente foncière). Thèse  fructueuse mais qui sous-estime dans ces sociétés le processus de formation d’une unité supérieure (politique et religieuse) qui se sépare de la collectivité et qui s’installe comme régulatrice et dominatrice de l’ensemble humain, autrement dit, la genèse de l’État. L’État, une puissance que, sous diverses formes dans l’espace et le temps, l’humanité ne parvient pas dissoudre…cf. Hegel, grand admirateur de la révolution française et plus encore de l’Empire qu’il voit comme « le triomphe de l’Esprit dans le monde » et que pourtant, Nietzsche désignera comme : « Le plus froid des monstres froids ». Certes, Hegel, certes Nietzsche, mais aujourd’hui l’État n’est plus l’État de la classe bourgeoise ; il s’est démocratisé, s’est socialisé ; il nous englobe dans la gestion des intermédiaires ; il nous traite en « partenaires » et, de fait, cela marche (dans « la violence légitime » et dans l’inégalité). L’État aujourd’hui n’est pas non plus « l’État policier » que les anarcho-gauchistes s’obstinent vainement combattre ; il s’est mis en réseau pour toujours mieux se confondre avec les puissances du capitalisme du sommet. Avec Le Livre, nous sommes dans un monde d’avant l’Histoire et donc d’avant l’État et cela est réjouissant…
L’univers de groupes humains qui, d’emblée, sont totalement immergés dans la nature et qui jouissent de la vie ; une jouissance immédiate, non entravée par des médiations avec l’unité supérieure (État+religion+classe sociale+propriété) ; elles viendront bien trop vite ensuite…
Une Ruchée qui certes affirme son identité d’espèce sachante (sapiens) et donc, à ce titre, d’une espèce habitée par la peur, l’angoisse, la perte, la mort mais une espèce remplie de la joie profonde d’exister comme individu et comme communauté : « Cette vie de la ruchée était belle… » p.21.
Défilent alors devant nous, générations après générations, dans une végétation luxuriante et sur une terre de glaise et de rochers, la marche nécessaire d’une espèce qui se produit et se reproduit sans travail ni divinités. Nous l’accompagnons dans sa douloureuse anthropogénèse ; dans la recherche de certitudes qui conjureraient les risques de son extinction. Nous devenons membre d’une des multiples lignées de la ruchée ; nous découvrons avec elles l’accès à la parole : « Alors la voix de Dossé mua, elle fut semblable au feu (…) elle faisait tournoyer un peu de salive dans sa gorge en émettant un son sec » p.90.
Julien Blaine, ce qui me plait au plus haut point dans Le Livre, c’est ce mouvement d’engendrement perpétuel qui le traverse ; cette genèse-en-acte ; ce procès de vie commune d’êtres génériques à la fois s’auto-engendrant comme humains et étant engendrés par les puissances de la nature. Une nature qui, au fur et à mesure de l’emprise du mouvement de la valeur sur les communautés, deviendra extérieure à leur mode d’être au monde ; une nature de laquelle ils commencent à se séparer et dont ils cherchent, dans une errance civilisationnelle, à conjurer l’effroi qui a surgit de cette séparation.
En imaginant une suite au Livre, on pressent alors tous les recours, toutes les thérapeutiques collectives, qui seront recherchés pour combler l’écart d’avec la nature et la menace qu’il engendre : la magie, le sacré, les mythes, les religions, la richesse, la valeur, l’État…puis …le capital.
Car vos Calcairiens, sont d’abord des résistants à ces puissantes tendances qui, au sein même des communautés originelles, vont faire émerger des chefferies, des royaumes, des cités-États, des empires ; autant de formes de domination politique et sociale nommées « civilisations » par les vainqueurs de cette histoire…
Résistance des Calcairiens analogue à celle que l’anthropologue Pierre Clastres, dans son livre La société contre l’État (1974) a analysée comme une résistance à l’étatisation que les (dernières) sociétés primitives qu’il étudiait opposaient à leur mise en forme par l’économie, le travail, l’échange marchand, etc. Il me semble cependant qu’il aurait été plus judicieux de parler de La communauté contre l’État, car dès qu’ont émergé les divisions politiques et la hiérarchisation sociale, rares sont les sociétés qui échapperont aux formes historiques de l’étatisation : États-empires, États-cités, États-royaux, État-nation, État-réseau. J’ai tenté une mise en perspective historique et critique de la genèse de ces formes-État dans « L’État-réseau et la genèse de l’État », in Temps critiques, n°16, printemps 2012. Ici http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article291 
Une histoire qui est pourtant, aussi, la nôtre ; une histoire des sociétés étatisées dont tant de groupes humains ont cherché à échapper en explorant la voie communautaire (communiste, pas communautariste) ; la voie que Marx dans ses écrits de 1848, désigne comme la Gemeinvesen humaine lorsqu’il pose que « l’être humain est la communauté des hommes ». En ce sens, Julien Blaine, votre Livre est profondément communiste; substantiellement communiste.
Passons à quelques unes de vos réactions et remarques sur Poétiques révolutionnaires et poésie.
Vous me dites que votre corpus sur la 5e feuille porte sur l’oralité et sur la poésie comme parole première d’homo sapiens. Commençant à mieux vous connaitre, cela ne m’étonne pas, bien sûr. Le texte ou au moins quelques cahiers du corpus seraient-ils disponibles et pourriez-vous me les adresser ? À moins qu’ils ne soient accessibles sur internet… Même demande pour vos centaines de post-scriptum sur La perf. en fin. Mon attrait pour votre pratique de la poésie est à la fois théorique et concret, c’est-à-dire politique. Mais politique dans le sens de mon hypothèse sur la poésie-action et sur les autres modes d’intervention-performance : un substitut d’insurrection révolutionnaire.
Votre abandon de la performance est-il lié à un désenchantement politique ? « J’ai fini, il y a belle lurette de rêver ! » m’écrivez-vous à la fin de votre lettre.
J’ai découvert, ces jours derniers, que c’est aussi le constat que vous propose Toni Negri lorsque dans votre entretien de Marseille en 2009, il vous dit : « Bon alors, on arrive à la dernière question. N'y a-t-il pas chez toi, au fond, une nostalgie de l'action, de l'action politique, en tant que telle, de Fiumalbo jusqu'à 68 et toute cette époque. »
Au-delà du constat commun, je ne partage pas l’interprétation que donne Negri de votre pratique de la performance comme « une nostalgie de l’action politique ». Je m’en tiens à mon hypothèse en terme de substitut de l’insurrection révolutionnaire Dans la substitution d’une action politique à une autre ce n’est pas d’abord la nostalgie qui opère. Certes, nous le savons, la nostalgie politique peut engendrer de terribles conséquences. Car dans la nostalgie se manifeste un état de tristesse causé par une perte, un éloignement, une séparation, un regret, une impuissance à combler la perte. Dans la substitution rien de tout cela n’est présent ni actif. Le performer de poésie-action est d’emblée dans l’action, sa parole agit immédiatement sur le présent et les individus présents comme s’il s’agissait de l’insurrection elle-même. Nous sommes dans le feu de l’action révolutionnaire mais…par substitution d’une réalité à une autre réalité ; non pas simulacre ni spectacle d’action mais assaut direct sur le front le plus chaud du combat révolutionnaire. Nous sommes alors loin de toute mélancolie, de toute lamentation, de toute nostalgie…L’insurrection-performance ici et maintenant. Ceci dit, n’y aurait-il pas quelque effet de projection dans la remarque que Negri vous adresse ? En 2009 ne serait-il pas politiquement plus nostalgique que vous ? 

Cela ne signifie pas, bien sûr, que les tentatives historiques de révolution communiste étaient des rêves. Non. Donnons tort à Calderón de la Barca : la vie n’est pas un songe !
D’où mon intérêt pour en lire plus sur vos réflexions à ce sujet. Non pas que je cherche dans votre arrêt de la performance une quelconque validation de mon hypothèse (quoique !) mais une envie de connaitre vos réflexions sur les conséquences théoriques et pratiques de cet arrêt.
À m’en tenir à votre lettre, il ne semble pas cependant que votre adieu à la performance ait entrainé un abandon de la dimension primordialement politique de votre conception de la poésie puisque vous me dites qu’elle n’est « qu’un contre-feu (de plus en plus faible) libertaire contre les manipulations médiatiques… ». Ce qui, a priori, me semble une définition très minimaliste de la poésie et de plus, une approche quelque peu doctrinale qui risque de rabattre la parole de poésie sur du langage (ah, le langagisme !).
L’opposition (schématique et qui doit être dialectisée) que j’introduis dans mon livre entre langage et parole n’implique pas pour moi un éloignement, voire une négation des rapports entre la politique et la poésie. Je l’ai élaborée au regard de l’axiome des poétiques révolutionnaires : « la poésie et la révolution sont une seule et même chose » et c’est cet axiome que je critique. Certains m’ont répliqué que la révolution c’est de la politique et que donc…critiquant cette fusion entre révolution et poésie, je m’éloignais de la question des rapports entre politique et poésie. Ce n’est pas mon avis. J’ai toujours relié praxis et poïesis mais je n’ai jamais cherché à « poétiser la révolution » comme tant de poètes historiques l’ont fait et comme certains contemporains cherchent encore à le faire (cf.Pinson et son « poétariat »). D’autres, connaissant mes écrits de recherche critique en sciences sociales et mes livres de poésie, se sont étonnés que je n’ai jamais relié les deux domaines. J’espère qu’ils trouveront une réponse dans Poétiques révolutionnaires et poésie.

Petit intermède sur la sociologie-action et l’intervention sociologique qui ont été les contemporaines de la poésie-action.
Les tentatives pour sortir la sociologie de l’université et pour l’utiliser comme outil d’intervention politique se sont multipliées après mai 68. Dès les débuts de l’Analyse institutionnelle — dont le pôle principal s’est développé à l’université de Vincennes-Paris8 — j’ai été proche de René Lourau et de Georges Lapassade. Vous avez certainement connu Lapassade, forcené performer politico-libidinal… J’ai participé à certaines de leurs « interventions socianalytiques » ; j’en ai pratiqué moi-même à Grenoble où je résidais dans les années 1970. Je présentais aussi ce courant dans mes cours à l’université des sciences sociales. Mais dès le tournant des années 1980, je percevais que la référence centrale de cette approche, i.e. la dialectique institué/instituant/institutionnalisation (issue de C.Castoriadis) n’avait plus de portée politique ; que la supposée force « instituante » que les intervenants cherchaient à « faire parler » dans les conflits qui traversaient l’établissement n’était plus qu’un gadget « innovant » semblable à tous ceux que le « management participatif et cogérée » développait partout ailleurs. Quinze ans plus tard, au début des années 2000, je reprenais mes recherches sur la question politique de l’institution et, dans un texte que j’ai intitulé L’institution résorbée,  j’en venais à poser que désormais, avec la globalisation, avec la particularisation et l’atomisation des rapports sociaux, la mise en réseau généralisée, avec la crise du travail et la domination de la valeur par le capital, etc. les anciennes médiations des institutions de l’État-nation ont été résorbées dans une gestion des intermédiaires (les trop fameuses intermédiations et autres dispositifs).
Petite remarque sur une rémanence des courants institutionnalistes/interventionnistes jusque chez vos proches. Dans la vidéo, « Rudy Ricciotti et les poètes d’Al Dante » vous lisez la lettre que vous a écrite Laurent Cauwet. Au détour d’une phrase, celui-ci attaque « l’institution »…que représentait pour lui la gestion d’Al Dante par R.Ricciotti. Je vois dans cette attaque un simulacre de critique politique, un coup d’épée dans l’eau ; un assaut de moulins sans farine ni meunier. Dans les années 1970 et le début des années 80, sous l’influence des courants psychanalytiques et anti-psychiatriques (cf. Basaglia et son Istituzione negata mais aussi Guattari/Deleuze et la schizo-analyse, les anglais Laing et Cooper, etc. ) ce terme « d’institution » a été brandi (en vain) comme Le Mal, comme Le Pouvoir totalisé, comme La Pieuvre bureaucratique, etc. Et ceci alors que le capital conduisait à grand train la décomposition des médiations de l’État-nation et sa recomposition (chaotique et dans un inachèvement continu) dans les dispositifs, les interactions, les réseaux, les intermédiations et autres particularisations du rapports social ; j’ai nommé cela La cité des ego (L’impliqué, 1987. Rééd. L’Harmattan, 2007).
L’État-nation s’est débureaucratisé, horizontalisé, managiérisé plus vite que les discours de nos valeureux contempteurs de « l’Institution », dont L.Cauwet apparaît dans cette lettre comme l’arrière garde. À la fin des années 90, donner encore la gestion des éditions Al Dante comme une « institution » est au mieux une méprise sur la dynamique du capital, au pire une mystification. Avançant cela, et n’en connaissant pas les contenus, je ne ne me prononce en rien sur le conflit dont il est question dans cette lettre et à propos duquel R.Ricciotti a ensuite donné sa position. Une position m’a-t-il semblé, convaincante. Je réagis seulement à cette institutionnalisme ambiant qui traversait tant de milieux artistes et politiques à l’époque et qui exprimait à mes yeux un contre-sens politique.

Cela nous conduit à vos écrits et vos propos directement politiques.
Dans la vidéo de la table-ronde sur « Rudy Ricciotti et les poètes d’Al Dante », vous déclarez : « Je suis un ultra-gauche ». Si je devais vous faire un aveu d’identité politique avec autant de concision, je dirais : « j’étais ultra-gauche ». J’étais conseilliste en mai 68. Je critiquais les gauchismes et les dogmatiques anarchistes….Peu de temps après, j’ai commencé à lire (en profondeur) Jacques Camatte, qui en 1966, avait quitté le Parti communiste international (dit bordiguiste) et qui venait de fonder la revue Invariance. Avec lui, je disais bye-bye …à toutes les formes d’ultra-gauche…sans pour autant rompre le fil historique qui nous lie à elles.
Je lirais volontiers votre Mais 2009 avec Toni Negri d’autant que depuis la création de Temps critiques (1990) nous avons consacré pas mal de temps et de pages à revisiter le « Mai rampant » italien (notamment l’opéraïsme) dans lequel Negri et les membres de la revue Quaderni Rossi ont joué un rôle non négligeable. Riccardo d’Este, autre membre actif des Quaderni Rossi, mais en dissension avec Negri, a rejoint Temps critiques en 1998, peu de temps avant sa mort. Après sa période Quaderni Rossi, et un bref passage à Classe operaia, avec quelques autres ultra-gauches influencés par les situationnistes, Riccardo a créé Ludd Consigli proletari puis Commontismo. Nous avons publié plusieurs de ses textes. 
L’opéraïsme et le post-opéraïsme sont, aujourd’hui encore, bien peu connus dans les milieux gauchistes et anarchistes français. À part Moulier-Boutang et quelques autres, ils étaient bien rares, en Mai 68, celles et ceux qui connaissaient les luttes italiennes et leurs théoriciens (Tronti, Negri, Panzieri, Alquati, Gobbi, Lazzaratto, Scalzone, etc.). En 2008 avec Jacques Wajnsztejn (cofondateur avec moi de Temps critiques), pour dissiper quelque peu cette ignorance mais aussi pour revisiter les forces et les faiblesses du Mai rampant, nous avons publié un assez gros volume intitulé, Mai 68 et le mai rampant italien (L’Harmattan, 2008, seconde édition revue et augmentée en 2018). Je joins cette seconde édition à mon envoi.
Vous connaissez le mouvement italien de l’intérieur puisque vous avez vécu en Italie lors de ses des premiers moments. En 2009, dans votre entretien avec Negri, celui-ci évoque le « laboratoire » de Fiumalbo démarré en aout 1967. Mais vous ne développez pas ce qu’ont été pour vous ces années-là. Existe-t-il des écrits, des publications, sur Fiumalbo ? Avez-vous, dans vos écrits ou vos paroles, ne serait-ce que transposé les moments forts de cette utopie-en-acte ?

Il y aurait encore bien des choses à partager sur poésie et utopie…Bon, je m’arrête là, Julien Blaine ; j’en ai sans doute trop dit, mais mon élan c’est l’envie de conversation que votre lettre et votre livre ont suscitée chez moi.

Bien à vous
Jacques Guigou



De Julien Blaine à Jacques Guigou le 17 juin 2019

Lettre sur papier à entête de Julien Blaine, Le Moulin de Ventabren, 131 aire des Bonfils, 13122 Ventabren, accompagnée des cinq documents suivants :
1968/2018 = 1/2 siècle & Julien Blaine = 3/4 de siècle. A la galerie Jean-François Meyer,
Mai 2018. Les Cahiers de la 5e feuille n°6 &7 (1er avril 2017) Al Dante.
Petit précis à l’aide d’un exemple sur l’écriture originelle par Julien Blaine. éd. Dernier Télégramme, fév. 2019.
Descriptif d’un projet de livre sur l’écriture originelle rassemblant tous les numéros des Cahiers de la 5e feuille.
Exposé des motifs d’une (contre) exposition nommée
Le Grand Dépotoir prévue au printemps 2020 à la Friche Belle-de-Mai à Marseille.

Merci, Jacques de cet incroyable et splendide accusé de réception. Que de questions dans votre réponse ! Merci maxi-maxi.
Je vais vous répondre. Là encore les calendriers sont trop remplis en juin et début juillet mais fidèle à mon poste mac, je m’adresserai à vous point par point.
Mais déjà ce Cahier de la 5e feuille dernier exemplaire encore disponible et cet album qui veut rappeler de quoi je parle, enfin le catalogue d’une de mes dernières expositions qui, je crois, vous intéressera.
Pour les autres Cahiers de la 5e feuille Gilles Suzanne et Laurent Cauwet préparent avec moi un important ouvrage qui retracera cette histoire des écritures et dires originaux à travers l’ensemble de ce corpus (je vous en joins le descriptif)
Là, je suis tout à mon affaire, à faire avec ce projet joint Le grand Dépotoir (vous pourriez y témoigner si ça vous intéresse).
Enfin, en ce qui concerne la performance ; quand je l’ai abandonné au milieu des années 2000, j’ai écrit un texte d’explica©tion : ce texte est toujours inachevé : un (ou +) post-scriptum s’y ajoute à chaque saison (ou presque) ; à ce jour j’en suis à 213 post-scriptum!
Une nouvelle publication devrait voir le jour bientôt dans la même collection que Le livre.
Ce fut pour moi un vrai sentiment de reconnaissance à la lecture de votre courrier.
Amitiés
Julien









AVEC JACQUES CAMATTE



De Jacques Camatte à Jacques Guigou

Par email, le 4/12/2007

 

Cher Jacques,

J'ai toujours aimé la poésie parce qu'elle me disait quelque chose d'essentiel, un quelque chose que je comprenais limpidement à travers les mots, la mélodie, les suggestions, les intuitions. Mais la poésie plus récente m'émeut, mais ne me dit plus rien. J'ai comme l'impression que le poète me dit écoute, et ressens totalement ce qui de moi provient et, d'une certaine façon, je me sens dépossédé, altérisé et ce qui est dit n'est plus quelque chose qui retentit en moi, me fait percevoir l'autre, et me conduit à moi.

En lisant Prononcer, Garder, j'ai perçu un dire indicible; ce qui affleure mais ne s'épanouit pas, comme un tressaillement annonciateur de quelque chose de merveilleux. Cela m'évoque la nostalgie. Elle est non dite mais est vécue à travers les poèmes.

Prononcer pour moi est un dire solennel, le dire d'une essentialité, voire de quelque chose d'irrévocable. Prononcer implique une grande concentration sur le contenu de l'énoncé, sur la personne (ou les personnes) qui va réceptionner le prononcé :

   oui   prononcé

   puis pour elle

   à jamais gardé

Je me demande: est-ce celui qui prononce qui garde, ou est-ce celle qui reçoit le prononcé. D'après l'énoncé il semblerait que ce soit la première dynamique, toutefois à travers les divers poèmes, je me demande si la seconde ne s'impose pas également. Alors, là, cela me gêne parce que c'est comme une projection qui provoque un attachement en moi. Je dois conserver, garder, quelque chose. Or ce qui m'importe c'est de percevoir le retentissement en moi de ce qui est prononcé et d'avoir la possibilité de le transmettre. Je n'ai pas envie d'être attaché. J'aime ce retentissement qui peut m'affecter en m'amenant à connaître, à percevoir, à m'ouvrir à l'altérité.

M'interpelle:

le combat entre

les mots du temps

et

les mots de l'amour

et je me dis quel est le combat réel en lui, entre ce qui peut relever de la continuité et de l'éternité et la restriction, la limitation du temps. Et je pense à

pour que tu la rejoignes

à bord de l'esquif esseulant

du passage du temps

M'interpelle aussi:

c'est    sa voix qui

révulse les regards

le port           alors

n'a plus d'ennemis

Quel rapport avec le combat dont il a été question précédemment? Te sentirais-tu arrivé au port où tu n'as plus d'ennemis ?

Tu dis : « Prononcer, garder »,

puisque les sèves des syllabes

sont sur le point

de surgir

Là je retrouve la question de l'indicible. Que recèlent ces sèves qui ne seraient pas dans la salive de mes mots ?

Voilà: j'ai essayé de te percevoir à travers ces poèmes et te le dis.

Fraternellement,

Jacques.

***     ***     ***

 

De Jacques Guigou à Jacques Camatte

Montpellier, le 11 janvier 2008

Jacques, bonjour,

Ta lettre à propos de Prononcer Garder a provoqué chez moi creusement et jaillissement.

La manière dont tu as perçu dans mes strophes cette tension, ce « combat entre ce qui peut relever de la continuité et de l’éternité et la restriction, la limitation du temps », enhardit ma quête ‒ déjà ancienne ‒ pour tenter de dire ce que tu nommes un « indicible ».

L’expérience intense du passage du temps, de ce temps qui « se plisse sous nos assises » (Temps titré, 1988) et l’élan de l’amour qui l’abolit (n’as-tu pas lancé, « le temps est une invention des hommes incapables d’aimer » ?) constitue cette matière, cette « essentialité » sensible que prononce la poésie en moi ; un « combat entre les mots du temps et les mots de l’amour ».

Si de la nostalgie peut affleurer ce n’est pas comme regret d’un passé qui ne « tressaille » plus, mais comme inscription immédiate d’une présence ; une immersion dans l’union directe « du passé du sable et demain deviné » (P.G. p,58).

Les deux impératifs du titre n’énoncent pas une conduite à tenir par celles et ceux qui écoutent ces couplets. Nous ne sommes pas dans le domaine des interactions langagières et pas davantage dans celui d’un dialogue entre un « je » et un « tu » à la recherche de leur reconnaissance mutuelle. N’ayant et n’étant ni sujet ni objet, la poésie n’est pas une écriture ; elle provient d’avant l’écrit ; elle suggère un au-delà de l’écrit ; car le poète « totalise le monde dans l’instant : ce comprimé d’éternité » (Audiberti). Le pronom personnel « elle » utilisé dans certaines strophes ne représente pas un individu, ni une instance supérieure féminine, ni un état de conscience intégral ou altéré. Il propose plutôt un sans nom devenant poésie, une réalité s’accomplissant dans les rythmes de la durée et cherchant aussi à s’en libérer.

La poésie serait-elle ce moment de discontinuité pendant lequel l’institution s’éclipse et où s’accomplit le devenir tout autre de la communauté humaine assemblée ? Cette question n’est pas à entendre comme un appel à « poétiser la révolution » comme le disent certains contemporains qui, ayant abandonné la praxis prolétarienne, cherchent à y substituer une poiêsis néosurréaliste.

Bordiga avait bien perçu la portée communisatrice de la poésie lorsqu’il écrivait : « Aujourd’hui le poète qui écrit et imprime, jadis, chantait seulement. Mais le poète alors n’était pas un individu, mais bien la communauté, et celui qui n’aurait pas su chanter les vers n’aurait pas eu d’autres moyens de conserver les données de sa vie. La prose civilisatrice a conduit aux comptes en banque, à la portée de n’importe quel cynique rustre. Mais alors on semait, on récoltait, on épousait au chant de données rythmées, que tous connaissaient, parce que la mémoire collective retient le vers et le motif musical, et l’idée de confier à la mémoire la phrase non rythmée est postérieure à l’écriture ». (« Fantomes carlyliens », 1953, Invariance, série I, n°5, 1969. Il n’y a rien à rajouter à cette formulation ; il y a joie commune pour tenter de la réaliser…

Je partage largement ton ressenti à l’égard de la poésie contemporaine, qui « t’émeut, mais ne te dit plus rien ». Bien souvent enfermée dans le solipsisme, dans la mise en scène d’un ego exacerbé par son imagerie, la poésie actuelle verse dans le culte de la littérature, dans la narration et la nomination. Elle oublie le chant primordial de ses origines, le rythme des commencements, le souffle des paroles premières. Elle ne parvient pas à se mettre en continuité avec les voix de la Gemeiwesen, celles qui ont surgi dans les moments les plus cruciaux du devenir-autre de l’espèce humaine : moments de refus des dominations et des aliénations, moments d’ouverture vers des possibles ; moments d’accomplissements de la vie dans une relation apaisée avec la nature.

A ce propos, je souhaite te faire partager une hypothèse concernant l’antériorité de la poésie sur la magie.

On situe habituellement les origines de la poésie dans les pratiques magiques protohistoriques et dans celles des anciennes sociétés traditionnelles. Les poétiques modernes la définissent souvent comme une opération de ce type sur le langage. En 1986, tu semblais partager cette interprétation lorsque tu écrivais :

« (…) On peut dire que la magie exprime le refus de la médiation qui, ici, est l’expression de la séparation. Voilà pourquoi la magie trouva refuge jusqu’en ces dernières année dans la poésie. Les poètes connaissaient par immédiation et reconstituaient la liaison immédiate avec le cosmos, retrouvant plus ou moins une participation à celui-ci. D’où l’importance du charme, de l’incantation. Ils étaient les héritiers lointains des hommes-médecine, des chamans, de même que des prophètes. Au fil des ans, ils se sécularisèrent en opérant de plus en plus à l’aide d’une technique, en se plaçant le plus souvent au service des classes dominantes. Au cours de ces dernières années, on assiste à une industrialisation de la poésie, comme on peut le percevoir avec R.Queneau, par exemple, et le triomphe d’une combinatoire, qui a été préparée par le dadaïsme, le surréalisme, le lettrisme, etc. Dès maintenant tout poète peut être remplacé par un ordinateur habilement programmé à l’aide de fonctions aléatoires simulant une spontanéité et une immédiateté avec la communauté en place, totalement hors nature ». (Invariance, 1986, série IV, n°2, p.20.

Que la magie, « exprime le refus de la médiation » comme instance de la séparation d’avec la nature, cela peut se concevoir, mais à condition de ne pas en faire une pensée pré-mythique ou bien encore ‒ ce qui serait pire dans la méprise ‒ une pré-religion, ce que font pourtant de nombreux anthropologues et historiens des religions anciennes. La magie n’en reste pas moins d’abord un rituel, une institution qui opérationnalise par la puissance de la parole sacralisée (l’incantation, la transe, l’extase divinatoire) les rapports du groupe humain à ses activités ; notamment à cette activité devenue centrale chez les homo sapiens : la grande chasse.

La magie serait contemporaine du passage des communautés humaines pratiquant cueillette et chasse du petit gibier aux communautés nouant des alliances pour la chasse aux grands mammifères et pouvant les conserver comme une ressource accumulable et échangeable.

Procès de connaissance d’abord basé sur l’analogie et le mimétisme puis sur la symbiose avec l’animal, la magie s’est constituée comme un opérateur sur le monde ; elle accroît la puissance d’intervention des pré sapiens. Pour conserver son effectivité et pour l’activer lorsque la communauté en a besoin, la magie s’est ritualisée, organisée en cérémonies, donc autonomisée de la vie immédiate. En ce sens elle n’est pas qu’immédiateté puisqu’elle réalise une médiation interne de la communauté. Cela n’est pas contradictoire avec cette autre dimension que tu attribues à la magie, celle d’un refus de la séparation d’avec la nature. Cela situe les pratiques magiques dans une double appartenance : appartenant encore à la vie immédiate des communautés humaines, elles contribuent aussi à la vie médiatisée des premières sociétés s’acculturant.

Or, cette double nature de la magie ne coïncide pas avec les caractères de la poésie. Expression de la pensée humaine et manifestation d’une connaissance sensible du monde, la poésie n’est pas principalement intervention mais d’abord chant de la jouissance de la vie ; et chant immédiat de cette jouissance.

D’où mon hypothèse sur une antériorité de la poésie sur la magie.

Pour progresser sur des terres inconnues, à la recherche de nourriture et d’abri, la communauté des hommes redressés avance, agrégée, en contact peaux à peaux. Cette marche-masse possède un rythme naturel ; une cadence qui libère les sons des poitrines ; une allure qui accompagne les cris. Cet enthousiasme échauffé par le cheminement en commun se fait danse à la fois linéaire et rayonnante, portée par la conscience sensible d’un corps commun, d’une puissance physique et mentale (un égrégore ?). Paroles répétées, scandées, ce chant n’est pas un dit mais une clameur de contentement, celle de fouler ensemble la terre et de suivre la course du soleil. Nous sommes bien là dans ce langage émotionnel qui a précédé le langage verbal ; langage dont Chatwin a recueilli les dernières traces chez les aborigènes d’Australie et qu’il a nommé « le chant des pistes ».

Je ne formule pas l’esquisse d’une théorie de plus sur les origines du langage, je tente de percevoir ce qu’a pu être l’émergence de la poésie dans le devenir humain.

« Lorsque le corps parle c’est une cascade syllabique qui se déverse sur la peau du locuteur » écrit Tomatis dans L’oreille et le langage. Lorsque la communauté cheminait, son chant inondait de poésie sa vie immédiate.

Pensées bonnes pour toi

Jacques

 

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De Jacques Guigou à Jacques Camatte


 Sur la poésie de Giorgio Cesarano

 

 

Montpellier, le 18 octobre 2010

Cher Jacques,

Merci encore de m’avoir permis de lire Romanzi naturali de Giorgio Cesarano que je cherchais depuis plusieurs années. Avec l’aide de Franc Ducros, un ami, excellent connaisseur de la langue et de la littérature italienne, j’ai traduit quelques strophes du livre, notamment celles de Ghigo vuole fare un film, et surtout l’appendice Introduzione a un commiato (cf.texte et traduction infra) dans lequel G.Cesarano déclare rejeter le titre de poète afin de consacrer toutes ses forces à la critique radicale.

De cette lecture et des réflexions qu’elle a fait émerger en moi je retiens deux interrogations :

- « L’adieu que Cesarano adresse à sa poésie et à la poésie est-il aussi définitif qu’il veut l’affirmer ?

- L’antinomie qu’il pose entre la « parole » de la critique radicale et la « langue faite de chaînes et d’armes » est-elle aussi absolue ? La référence à ses deux derniers livres Apocalisse e rivoluzione et Manuale di sopravvivenza est-elle emblématique de cette rupture ?

1- Pourquoi Cesarano ne lit-il plus de poésie sauf celle de Zanzotto ? Il nous donne sa réponse : car elle est étrangère au chant de la misère. Certes, il y a chez l’auteur de La Beltà (1968) une immersion sereine dans le parler des origines ; aussi bien celui d’avant la modernité, dont subsistent les traces dans le babil enfantin ou le dialecte de la Vénétie, que celui, métaphorique et cosmique, de la physique des particules. Mais on peut faire remarquer à GC que ce mode d’être au monde se trouve également présent chez d’autres poètes, et, pour s’en tenir ses contemporains ; par exemple, chez P.P.Pasolini ou encore chez S.Penna. Il me semble que cette exclusivité accordée à Zanzotto relève davantage d’une orientation théorique et politique que de la proximité avec une poétique. Après 1968, la poésie de Zanzotto assimile les données de la psychanalyse (surtout lacanienne) : le « parlêtre », l’espace de la jouissance, le Réel, le Grand autre, etc., autant de notions dont Cesarano fera un usage indirect dans son anthropologie révolutionnaire.

Dans sa lettre à la revue Paragone (p.111), Giorgio Cesarano dit de son dernier poème Ghigo vuole fare un film qu’il ne mérite pas l’oubli du tiroir, ce en quoi je l’approuve et il ajoute qu’il contient en lui-même les raisons pour lesquelles il n’a plus écrit de poésie, ce dont on peut, en effet, trouver la marque dans certaines strophes mais ce qui constitue une clôture que je ne partage pas.

J’ai perçu les dimensions de poésie militante, de poésie engagée, qui parcourent ce poème — à l’image du film en projet dont il fait le récit transfiguré — comme les limites ultimes de la parole du poète Cesarano. La description des affrontements avec la police, les batailles contre les « syndicalistes de merde » (p.76) ou bien les appels à « l’unité du Prolétariat » (p.81), ne sont porteurs d’aucune potentialité pour un chant à venir ; c’est l’écriture théorique qui prendra le relais. En revanche j’ai été sensible au souffle qui parcourt certaines strophes ; à cet élan vers un « Zénith merveilleux » qui soudain se brise ; à cette course vers des commencements (Venite altri passi leggeri) qui devient tout à coup celle d’un éclopé (p.81). La voix de Giorgio Cesarano, ici donnée avec sa pleine intensité, résonne en moi davantage comme la promesse d’un au revoir que d’une « introduction à un adieu ».

2- De quoi est faite cette certitude qui pousse CG à affirmer qu’avec la critique radicale et la théorie, « la parole » combat « la langue »  à la fois asservie et conquérante ? Est-elle celle de l’invariance du programme communiste ? Est-elle celle de Bordiga et de son injonction à « Agir comme si la Révolution était déjà accomplie » ? Est-elle confiance dans la parole-praxis du moment révolutionnaire? La parole comme présence contre la langue enfermée dans la représentation ?

Avec cette antinomie entre « parole » et « langue » — qu’il prend soin d’énoncer en français — GC prend le contre-pied de l’idée assez commune selon laquelle la poésie relève d’une parole singulière ou collective alors que la langue, le discours — et donc également le langage théorique — relèvent des divers domaines de la prose ; prose du monde, prose quotidienne, prose de pouvoir, prose de fiction, etc.

Mais sa visée n’est pas d’ordre linguistique. En 1974, date de la rédaction de Introduzione a un commiato, il est sorti depuis quelques années de la période de sa vie durant laquelle il s’est adonné à la littérature et à la poésie. Il confirme ici sa confiance dans la voie nouvelle qu’il s’est tracée, sa conviction dans la puissance de l’activité critique, à la fois pratique et théorique ; d’où la référence à ses deux derniers livres comme preuve du combat de la parole contre la langue. Seule la révolution est parole humaine, le langage n’est que prose de la survie, voire discours d’apocalypse.

Il connaissait, bien sûr, l’injonction de Bordiga sur le schisme avec la société qu’implique le mode de vie communiste ; et aussi l’œuvre finale de celui-ci que tu as reformulée ainsi  « Une seule pratique humaine est immédiatement théorie : la révolution ». En tire-t-il la conséquence que ce n’est pas le cas de la poésie ; que le poème est asservi au langage, et qu’aucune « action poétique » ne saurait l’affranchir des « chaînes et des armes » qui le dominent ? Sans doute puisque GC ne cherche pas à « poétiser » la révolution, ni à mettre « la poésie au service de la Révolution », selon l’ancien mot d’ordre des surréalistes. En cela, il était proche de la position des situationnistes pour qui la révolution doit être « une poésie nécessairement sans poème » ; position énoncée en 1963 dans leur article « All the king’s men » (IS, n°8). Tu me l’écrivais il y a quelques temps dans un courrier, en réponse à une de mes questions sur ce sujet, il n’avait vraisemblablement pas lu cet article.

La discontinuité que Cesarano cherche à établir entre les deux périodes de sa vie et de son œuvre est-elle aussi définitive qu’il l’affirme ? Je ne le pense pas. Ils ne sont pas rares les passages de Manuale di sopravvivenza où l’on trouve des analogies avec Romanzi naturali non seulement dans le style d’écriture mais aussi dans le contenu visionnaire. Il a d’ailleurs lui-même signalé une continuation entre Ghigo… et Manuale lorsqu’il écrit dans la note sur la strophe h/2 (p.85) : « Il tema delle commemorazioni davanti a cibo e bicchierri lo ripresi in chiave critica nel Manuale di sopravvivenza ».

Il est une autre piste pour la compréhension du basculement de Cesarano qui me semble fructueuse : celle de son rapport à l’individualité et à la communauté. Cesarano abandonne-t-il la poésie parce qu’elle l’individualise trop ? Parce qu’elle l’enferme dans un rôle de « poète » qui le sépare des autres êtres vivants ? Parce qu’elle ne lui offre qu’une « course d’éclopé » (p.81)? En se consacrant intégralement à la critique révolutionnaire veut-il affirmer son être communautaire, son individualité-Gemenwesen ? Exprimée sous les diverses formes du rapport à la nature extérieure, et notamment aux animaux (cf. l’entomologo), cette préoccupation n’est pas absente de l’ensemble des textes rassemblés sous le titre Romanzi naturali.

Dans une lettre du 8 octobre 1974, GC demande à La signora Banti, éditrice de son livre, d’ajouter une strophe qu’il avait supprimée de son poème Ghigo, alors qu’elle lui paraît maintenant « justifiée ». Que dit cette strophe ? Un cri contre l’enfermement de l’individu qui « s’étrangle » et un appel pour « d’autres pas légers » conduisant vers la jouissance de la vie. Strophe emblématique s’il en est, de ce moment de tension individu-communauté, comme le sont tous les moments révolutionnaires de l’histoire ; moment d’émergence possible que Cesarano ne veut pas laisser à la critique des souris…

Vale

Jacques

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Annexe 
          
Giorgio CESARANO

Introduzione a un commiato


Il « romanzo » in versi che segue lo scrissi fra il '68 e il '69, salve talune integrazioni e varianti operate più tardi. Nel '70 proposi all'editore Mondadori, che già aveva stammpato i miei versi precedenti, di raccogliere in volume i « romanzi » I Centauri, Il sicario, l'entomologo (usciti in « Nuovi argomenti ») ; e questo Ghigo vuole fare un film, sin qui inedito. I responsabili declinarono il progetto, sorprenndendomi e amareggiandomi comicamente. Ora non tanto guardo a questi scritti come a un libro che non si volle, quanta li vedo, dei tutto idealmente, come la conclusione della raccolta La tartaruga di Jastov, mutandone il titolo in Romanzi naturali, e cancellando l'indicazione, fittiziamente unitaria, di « romanzo ». Ma resti pur tutto al passato.
Da vari anni, ormai, versi non ne scrivo e non ne leggo (tranne quelli di Zanzotto, tanto oltre la miseria cantata). Questi che pubblico, ultimi, credo forniscano una spiegazione sui generis. Ad Anna Banti devo l'occasione di poter chiudere cosi, nitidamente, i miei conti con la letteratura, senza residui e senza rimpianto. Giacomo Debenedetti mi rilascio patente di poeta, in uno scritto che mi è ancora caro. Ma tale brevetto, cui avevo molto ambito, ho poi disatteso, per concentrare ogni mio sforzo nella critica radicale, dove, sono certo, la parole mette in campo la sua estrema guerra contro una langue fattasi di catene e d'armi. Rimando ai volumi Apocalisse e rivoluzione (scritto con Gianni Collu) e Manua/e di sopravvivenza, editi da Dedalo libri.

Ottobre 1974


Introduction à un adieu

Le « roman» en vers ci-dessous, je l’ai écrit dans les années 1968 et 1969, à l'exception de certains ajouts et variantes rédigés plus tard. En 1970, j'ai proposé aux éditions Mondadori, qui avaient déjà publié mes précédents recueils de poésie, de rassembler en un volume les « romans » I Centauri, Il sicario, L’entomologo (parus dans Nuovi argomenti) ; et ce Ghigo vuole fare un film, jusqu'à présent inédit. Les responsables refusèrent le projet, ce qui me surprit et me remplit d'une amertume de comédie. À présent, je ne perçois pas ces écrits comme un livre qui ne s'est pas voulu, dans ma vision idéale de leur ensemble, comme la conclusion du cycle La tartaruga di Jastov, malgré la modification de son titre en Romanzi naturali et la suppression de la mention, faussement unifiante, de « roman ». Mais que tout cela reste au passé.
Depuis plusieurs années, désormais, je n'écris plus de poésie et je n'en lis plus (sauf celle de Zanzotto si étrangère au chant de la misère). Les poèmes que je publie ici, les derniers, en donnent, je crois, en eux-mêmes la raison. Anna Banti me fournit l'occasion de pouvoir clore ainsi, de manière limpide, mes comptes avec la littérature, sans résidus et sans regret. Giacomo Debenedetti, dans un écrit qui m'est encore cher, m'a attribué le titre de poète. Mais un tel titre, auquel j'avais pourtant tellement prétendu, je l'ai ensuite rejeté, afin de concentrer toutes mes forces à la critique radicale où, j'en suis certain, la parole livre une guerre extrême contre une langue faite de chaînes et d'armes. Je renvoie aux livres Apocalisse e rivoluzione (écrit avec Gianni Collu) et Manuale di sopravvivenza, édité par Dedale libri.


1 Appendice de l’auteur au livre de Giorgio Cesarano, Romanzi naturali. Guanda Editore Milano, 1980. Quaderni della Fenice n°17.
2 Merci à Franc Ducros pour ses suggestions de traduction.

****    ****    ****

Jacques Camatte à JG  le 27 octobre 2010

Cher Jacques,
C'est avec retard que je te signale que j'ai reçu le livre de Giorgio, tes poèmes et ta lettre que j'ai lue avec beaucoup d'intérêt mais sur le contenu de laquelle je dois réfléchir. Je lis difficilement les poésies de Giorgio parce que, ne pratiquant plus l'italien, je parviens très difficilement à comprendre.
Merci de l'envoi. T'espère au mieux. Bon cheminement.
Jacques













Correspondance avec Karl Bréheret sur sa poésie
 

Lettre de Karl Bréheret à J.G. le 31 mars 2006

Cher Jacques,
Voilà quelques textes et un recueil "Les allées du jardin". Je l'ai confié à Stéphen [Bertrand] qui ne m'a toujours rien dit.

Les textes sont empreints de convulsions noires.  C'est un peu ma manière de folie, voyez-vous. Ces écrits forment en quelques sorte un cycle. "Les allées du jardin" travaillent un autre espace, plus lumineux, moins sismique, l'adret et l'ubac en quelques sorte.

Amicalement
Karl



Réponse de J.G. à Karl B. le 30 avril 2006

Cher Karl,
Touché à vif par votre poésie, je vous en adresse quelques résonances.
La profusion des vocables, la luxuriance des qualificatifs ("ses étoiles bourdonnantes au bord de tes épaules") que j'ai d'abord perçu lors de votre slam à la galerie Saint Ravy se trouvent ici confirmées et même amplifiées.

Ces "allées" sur lesquelles vous nous conviez à cheminer ne sont pas gravillonnées par des mots ordonnés mais par des "granits ailés"; elles nous conduisent "de l'autre côté de la nuit".
Avec vous nous sommes alors attirés par l'horizon à venir de l'enfance, par son innocence qui "est une façon de désapprendre", car il nous faut abandonner la gluante prose du monde pour qu'adviennent "sous les mots d'autres mots plus amples et plus féconds".

 
Chez vous, la parole de poésie se charge d'une attirante tension entre le spasme et le silence ("Presse mon silence contre ton sein"). Jusque dans ses maladresses ("j'informe l'informe") ou bien lorsqu'il se laisse aller au jeu des mots ("passant sans pas", "l'onde nue qui ondoie"), le poète a besoin de plusieurs bouches pour métamorphoser le monde et sauter "à cloche-pied jusqu'au soleil". On ne lui tient pas rigueur de l'emploi fréquent du je puisque ce pronom devient chez lui presque impersonnel ("je suis le vin qui coule au banquet"). Il s'agit alors de se déprendre d'un monde "corseté d'idées rances" de ne pas se laisser manger par "la vermine économique"; partir; s'élancer; faire la traversée du langage; ne plus attendre puisque "le voyage commença par une porte sur la mer".
Bien à vous Karl, et à bientôt.
Jacques


On trouvera les poèmes qui font l'objet de cette correspondance
dans l'ouvrage suivant :

Karl Bréheret,  Au vent de la source.  Souffles, 2007.  ISBN 978-2-900650-16-5






Correspondance avec Marc Wetzel

sur Strophes aux Aresquiers



Le 7 mai 2010, lors de la rencontre de poésie et de musique du Mas Rouge, près des Aresquiers (34), Marc Wetzel a chanté  deux strophes du poème de Jacques Guigou Strophes aux Aresquiers. ici
https://www.youtube.com/watch?v=58xqhkguWkw

Cette rencontre entre l'interprète et l'auteur a donné lieu à la correspondance ci-dessous. La strophe dont il est question dans cette correspondance est la suivante

Son visage incisé par

la passe néfaste du canal

le marais des Aresquiers

ne cicatrise pas

désormais divisé

il envie les dérives et les rêves

de la roubine

marais des Aresquiers

les femmes des sables

ne t’oublient pas

demain te verra intact

***    ****    ***

Mél de Marc Wetzel à Jacques Guigou le mardi 4 mai 2010 à 20h02

Cher Jacques,

Tes poésies (des étangs de Frontignan) me touchent vraiment, révélant mieux à chaque lecture un rare discernement de l'expression propre des choses. J'espère, en te chantant un peu, ne rien trahir, ne rien manquer d'essentiel !

Une question donc, une seule : « les femmes des sables » (... « ne t'oublient pas »). Qui sont-elles ? Pourquoi leur mémoire ici  ?

J'accroche sur cette énigme ; si tu as une minute (et si tu ne juges pas la précision déplacée), dis-moi qui sont ces femmes, et leur rapport (pour toi) au monde des Aresquiers.

Te remerciant à l'avance   à bientôt de toute façon
Marc
 
 

Réponse de JG à MW le mardi 4 mai 23h26

Bonsoir Marc,
L’attention méticuleuse et empathique que tu portes à mes strophes engendre chez moi de fructueux retours sur cet écrit de l’été dernier ; elle me laisse en outre, augurer un autre moment de vif discernement lorsque je t’entendrai les chanter.
Ta question m’a d’abord interloqué ; me trouvant bien incapable de formuler sur le champ la moindre réponse ! Revenu au texte et surtout à sa diction, une conjecture m’a traversé :
- La strophe est placée sous le signe de la séparation, de la division (« désormais divisé »…) ; division manifestée par le tranchant du canal (« la passe néfaste du canal ») qui « incise » l’étang. La fin de la strophe pourrait alors exprimer le désir d’unité, ou mieux, d’union des deux eaux de l’étang jadis uniques.
- Ces « femmes des sables » seraient alors les puissances cicatrisantes, unifiantes, qui sont déjà à l’œuvre dans la réalisation de l’utopie du marais des Aresquiers : redevenir « intact ». Pourquoi ces femmes sont-elles « des sables » et pourquoi l’appel à leur mémoire est-il nécessaire ? Les sables sont rares aux Aresquiers ; les galets dominent ; ils sont masculins. Les immensités sableuses de l’Espiguette et leurs féminines durées gardent la mémoire de l’unité, de la continuité avec le littoral. Elles sont là-bas, dans les dunes de l’Espiguette que l’on peut deviner depuis les Aresquiers. La jonction est possible puisque « les femmes des sables » veillent… non pas thaumaturges, mais ouvreuses de passages (des graus)…
A vendredi
Bien à toi
Jacques
 
 

Message de MW à JG, le mercredi 5 mai à 20h37

Merci, cher Jacques
et tout ceci confirme que tu es incroyablement chez toi dans la complexité des choses, comme un juge (et en tout cas un témoin capital) des liens du monde !!Ça m'ébahit, et j'ai une espèce de gratitude à l'égard du genre de travail inlassable que mène ton attention !
Marc
 

NB. On peut lire l'intégralité du poème traduit en occitan par Joan-Maria Petit

ici  http://www.editions-harmattan.fr/minisites/index.asp?no=21&rubId=405 

 On peut visionner l'interprétation de Marc Wetzel

ici http://www.youtube.com/watch?v=58xqhkguWkw

On peut visionner la lecture de Jacques Guigou

ici http://www.youtube.com/watch?v=a6ZVceOoLko

 

 



Réponse à Patrick Vieilledent sur la poésie

Email de Patrick Vieilledent à Jacques Guigou le 19 août 2013 à 12h45
Subject : Je ne suis pas français à 0,1 pour sens.
Seng=sang+sens.
Alors que se multiplie la notion de prénom et de nom non français pour des néo-français, pour moi, d’origine occitane (une fois sur mille surtout par ma mère), le français n’existe plus.
Et je ressens une frustration de ne plus parler la langue de mes ancêtres si proches pourtant.
L’occitan, comme toutes les autres langues, exprime autre chose autrement que le français. Le français est une langue de la préciosité et du croisement entre le Nord et le Sud de l’Europe bien que plus du Sud. Une langue trop sérieuse, trop technique, trop fonctionnaire.
Aussi, j’essaye de la détruire, de la déformer, de la modifier. Mais je n’ai guère de succès dont auprès de Guigou de Temps critiques, si conservateur et si français pour un anarchiste qui a eu une dédicace de Max Rouquette. Guigou est désormais un des organisateurs du festival de poésie de Sète. Cherchez l’erreur quand celui-ci en théorie fait l’éloge des surréalistes mais qui a un profond mépris pour mon écriture poétique qu’il traite simplement de méta-langage comme si j’étais la victime de la pub et du postmodernisme le plus abouti.
J’aurai aimé écrire aussi en occitan triréaliste (là Guigou est en accord avec les trois dimensions de cet art).
Finfin


Réponse de Jacques Guigou, le 19 août 2013 à 17h15
Non, Patrick, je n’ai pas de mépris pour tes tentatives pour distordre la langue française. Simplement j’ai dû te dire que la distordre c’est la mettre dans un autre ordre mais que le résultat reste un ordre.
Au cours du XXe siècle, les multiples tentatives pour décomposer/recomposer la langue (les dernières étant celles des Lettristes puis celle de l’Oulipo) ont fait long feu. Expriment-elles autre chose que la combinatoire du capital ? Car le grand opérateur de la décomposition et de la combinatoire, c’est le capital. La langue n’échappe pas à ce traitement, d’où, sans doute, ton affirmation : « le français n’existe plus ».
Cela ne signifie pas que seule une écriture dans le style du français du du XVIIe ou du XVIIIe siècle soit possible aujourd’hui. Ce fut l’erreur dans laquelle sont tombé Debord et ses suiveurs qui, en imitant le cardinal de Retz ou encore Sade, croyaient faire de la résistance idéologique. Cela signifie que la (dis)continuité ne peut pas se situer dans le passage à la moulinette de la langue. C’est pourtant l’impasse — impasse parmi les plus stériles — dans laquelle s’engagent encore aujourd’hui des cohortes de « poètes » autoproclamés.
Par ailleurs — même si je les ai étudié depuis longtemps et d’assez près — je n’ai jamais fait l’éloge théorique des surréalistes. En pratique j’ai toujours évité toutes ces imageries lassantes et stéréotypées de tous ces néo-surréalistes : ils sont légions ! Comme si Saint John Perse, Pound, Ségalen ou Temple n’avaient jamais existé ; comme si les simagrées poétiques et politiques de Breton et de ses amis restaient l’alpha et l’omega de la poésie contemporaine. Parmi les membres du clan de la rue Blanche, un seul est acceptable, malgré son trotskisme : Benjamin Péret.
Une précision : je ne suis pas un des organisateurs du festival de Sète Voix Vives mais l’organisateur de la librairie des éditions L’Harmattan à ce festival (place du Pouffre) ainsi que de plusieurs lectures au cours de cette semaine.
Vas-y, Patrick, compose-les tes strophes en « occitan triréaliste », nous les écouterons sans préjugés…car j’ai toujours contesté l’assimilation de la poésie à un « art ». Je m’en suis encore expliqué, il y a peu dans un texte intitulé :  « Des publicistes du symbole », disponible sur mon site :
https://www.editions-harmattan.fr/minisites/index.asp?no=21&rubId=443#des%20pub%20du%20symbole






James Sacré


Cher James,
Je termine à l’instant Quel tissu se déchire ? que tu m’as offert à Sète il y a peu de jours et je t’en remercie.
J’aime bien cette invariance d’une forme qui nous fait passer sans rupture de la description de lieux, de situations, d’objets et d'autres instants, vers les souvenirs « du père » qui le plus souvent apparaissent à la fin du poème. Comme si ton présent immédiat ne pouvait trouver sa pleine réalisation sensible qu’accompagnée des figures du père, celles de Cougou, celles de la ferme, celles des paysans. 
Ta manière de nous faire partager l’activité du poème qui se fait, avec ta mémoire des activités du passé à Cougou, nous plonge dans une expérience douce de la durée. 
L’écoulement du temps, à l’œuvre dans les poèmes de ce livre, contient certes sa part nécessaire de nostalgie, mais celle-ci n’est que rarement mélancolique. Parmi les marques de mon crayon au long de tes pages, j’ai souligné ceci :
« Le mot père, le mot paysan, la petite serpette
Pour s’en aller couper le soir
À manger pour des lapins blancs. » (p.228)
La forme élégiaque, déjà présente dès tes premiers recueils (1972, Cœur élégie rouge) ne te quitte pas et c’est tant mieux pour nous. 
Tu en as exploré les dimensions les plus singulières, chose plutôt rare chez les poètes de ces dernières décennies. Car tu ne cèdes jamais à la plainte, cette ennuyeuse faiblesse des élégiaques…
Cela, et d’autres pensées non fixées aujourd’hui, pour te dire les moments fructueux que je passe à lire ta poésie et aussi, encore davantage, à te l’entendre dire.
Avec mes amitiés les plus vives, 
Jacques



C‌her Jacques, 
 Merci pour tes remarques si attentives et bien généreuses dans leur dire. Je suis très content que mon livre te soit un bon plaisir de lecture.l 
Je me dis en effet que tout poème est peut-être une forme d'élégie étant donné que dans l'instant où il s'écrit il nous échappe aussitôt (même quand on croit le reprendre et le retoucher encore pour vainement chercher à s'en saisir. D'où toujours une sorte de mélancolie en effet... ou alors il y faudrait quelque chose comme une colère, ou une énergie sûre d'elle qui refuserait de voir (ou qui ne verrait simplement pas) que tout lui échappe, les choses autant que les mots! On peut même imaginer de pouvoir, à la toute fin du vivre, mourir énergiquement !
Merci encore pour ta lecture, et bien amicalement,
James



Bonjour, James,
Je perçois bien cet état d’échappement, de fuite, qui peut nous saisir au sortir d’un poème, mais je ne l’éprouve que rarement. Je suis davantage saisi par l’autre état de conscience que tu évoques en termes d’énergie. 
Mais pourquoi cette énergie serait-elle nécessairement aveugle sur cet échappement "des choses et des mots » ? Elle peut, malgré toute finitude, se tourner vers leurs accomplissements.
Elle peut ainsi nous porter vers d’autres instants de vie susceptibles d’engendrer d’autres poèmes...

Non nous n’avons pas encore fixé de date pour notre réunion du comité de lecture. Il y a aujourd’hui seulement six candidats. Septembre pourra en amener d’autres. 
Bien à toi
Jacques


Bonjour, James,
Je perçois bien cet état d’échappement, de fuite, qui peut nous saisir au sortir d’un poème, mais je ne l’éprouve que rarement. Je suis davantage saisi par l’autre état de conscience que tu évoques en termes d’énergie. 
Mais pourquoi cette énergie serait-elle nécessairement aveugle sur cet échappement "des choses et des mots » ? Elle peut, malgré toute finitude, se tourner vers leurs accomplissements.
Elle peut ainsi nous porter vers d’autres instants de vie susceptibles d’engendrer d’autres poèmes...


Oui, Jacques, bien sûr que "l'énergie" en question n'est pas forcément aveugle (mais assez souvent quand même!) Et puis je suis aussi dans cette énergie puisque je continue d'écrire des livres de poèmes, en espérant je ne sais pas trop quoi, mais avec une sorte de confiance quand même, un peu comme une confiance en rien en somme. Et malgré ce poème qui m'échappe et qui me souffle que tout est vain. Il faut sans doute autant se méfier des poèmes qui se sentent voués à la disparition que de ceux qui affirment trop péremptoirement le vivant. Pulsion de vie et pulsion de mort, pour moi écrire patauge dans ces marais de pensées et de sentiments.
Il faudrait de longs développements pour essayer de voir clair en tout cela, et je crois bien que ce serait peine perdue... il vaut peut-être mieux continuer d'écrire des poèmes, à la fois dans le doute et dans le sentiment que les mots emportent quand même ! 

Amicalement, James


Oui, James, « continuer d’écrire des poèmes », continuer…
Amitiés,
Jacques




MICHEL CAPMAL

Commentaires sur le livre de
Michel Capmal
Nous avons perdu les hautes terres notre errance est infinie
Le chemin brûlé - 2010 - 128 pages


Bonjour Michel,
J’émerge de ton livre enthousiaste, nourri et abreuvé ! Peu de pages qui n’ont fait surgir empathie, méditation ou réflexion, parfois (rarement) irritation. Je comprends mieux le geste de Jean-Luc Pouliquen qui, sur son site L’Oiseau de feu du Garlaban, présente nos livres sur la même page en disant y trouver des correspondances.
Revenant sur mes notes de lecture, j’ai d’abord pensé organiser mes commentaires de manière discursive, mais je préfère maintenant ma lecture achevée, t’écrire au fil de l’eau…
Parmi les thèmes (mot faible) prédominants, déterminants, qui habitent ta poésie, l’errance et le tragique opèrent leur alchimie…sous le regard des étoiles. Car abandonné (« comme une fenêtre ailée sur notre abandon, p.16), éprouvé par le deuil, ébranlé par « le cataclysme qui nous emporte » (p.72), le poète résiste, il sait rester fidèle à ce qui demeure, à la foi jurée dans son serment : « …nous ne renoncerons pas aux étoiles » (p.122).
La maxime « … une très jeune fille en larme/hurla de rire/‘il faut réaliser le tragique et préserver la mélancolie’ » p.108, fait écho au titre du livre Nous avons perdu les hautes terres notre errance est infinie.
Saisissement de l’errance. Plus qu’un motif ou un leitmotiv, l’errance est présente comme expérience humaine totale, profonde, fondamentale. Elle s’empare du poète où qu’il se trouve, dans les décombres d’une ancienne habitation comme dans les espaces souterrains de l’enfance ou bien encore dans « ce long détour par les gouffres ? » (p.59).
Si ce temps de l’errance peut côtoyer la catastrophe qui rôde autour du poète et de ses confrères, il peut aussi apporter amour et fertilité (…nous, confrérie de solitaires, en guerre contre le néant/avons franchi des gouffres, habité une errance fertile » p.77). Sur une « rive hospitalière dans l’errance apaisée » (p.50) le poète trouve alors un moment de réconciliation « du cœur et de l’âme ».
Ta poésie, Michel, nous conduit du chthonien au cosmique. Et ce voyage chthonien commencé dans la crypte se poursuit dans la rivière souterraine puis ne cesse de s’enfoncer dans le précipice, puis l’abîme, puis nous le pressentons… le sans fond, qui n’est pas le néant, car tu combats le néant.
Là, « ce pur abîme (te) souriait » p.41 », tu dis adieu « à tes vieux habits » (p.18) et tu peux marcher vers « les crêtes de ces montagnes » (p.62), vers « ce bref instant où apparaissent les hautes terres » (p.63) pour y rencontrer le Grand Temps. Cette figure , cette entité du Grand Temps est-ce pour toi un autre nom de l’Égrégore ?
Avant de poursuivre sur un mode plus théorique, te dire Michel, que j’apprécie ton phrasé, ni surchargé, ni décharné. Il t’arrive de procéder par glissando ; cela intensifie l’image, comme par exemple ici :
« Maintenant le sable atteint le blanc du charbon ardent. Le vent de la comète et de la mer se précipitent l’un vers l’autre. Demain est une saison vacante » (p.67).

L’Égrégore
Il y a plusieurs dizaines d’années, je ne souviens avoir cherché à approfondir l’énigme et l’attrait que ce mot, d’emblée, évoquait pour moi. C’était l’époque (le début des années 80), où je venais de rencontrer Nicole, où je lisais Blanchot (La communauté inavouable) et où je commençais une correspondance avec Jacques Camatte (Émergence d’Homo gemenweisen) dont je lisais les écrits (Invariance) depuis une dizaine d’années. L’époque aussi de mon livre sur L’institution de l’analyse dans les rencontres et ma tentative pour fonder une syndromanalyse…ie. le moment instituant d’une rencontre sociale autonome. J’ai peu de temps après critiqué l’autonomisme comme leurre de la liberté, comme course vers toujours plus d’autonomie dans toujours plus de dépendance… à la dynamique du capital. (Cf. La Cité des ego. L’impliqué, 1987 )
C’était aussi la dernière période de la revue Autogestion au Comité de laquelle j’avais participé depuis 1976. L’histoire des autogestions, les utopies autogestionnaires et libertaires avaient été un de mes centres d’intérêt depuis mes études de sociologie. En 1973 déjà, l’échec du mouvement des LIP avait sérieusement ébranlé mes enthousiasmes post-mai 68 sur la portée politique des autogestions. J’analyserai peu après cet échec comme la conversion d’une force collective dans une forme particularisée, hyperindividualisée, aliénée : l’egogestion.
Ces brefs souvenirs, Michel, pour situer mes visées pratiques et théoriques sur la question de la communauté qui, la création de Temps critiques y aidant, m’apparut comme inscrite dans ses deux seuls et uniques moments : la communauté des amants et la communauté humaine.
Sans trop d’hésitation, aussi bien dans mes écrits de poésie que de politique (je n’ai jamais cherché à conjuguer ces deux univers), j’ai abandonné la représentation de l’égrégore et les choses variées qu’il représente. Trop psychologisant, trop immédiatiste, trop confusionnel, trop déhistoricisé, pas assez présentiel (au sens étymologique) à mes yeux.
Dès les débuts de Temps critiques, en 1990, nous n’avons pas lâché la cruciale question des rapports de L’individu et la communauté humaine. C’est d’ailleurs cette formulation que j’ai proposée à Jacques Wajnsztejn comme titre du premier tome de l’anthologie de la revue (L’Harmattan, 1998).
En résumé, Michel, une question : établis-tu un rapport entre l’égrégore et la communauté humaine ? Autrement dit, est-il pour toi une médiation entre l’individu et la communauté humaine, entre le prolétariat et le communisme ? Mais l’égrégore me semble plutôt de l’ordre de l’immédiateté. Alors ?
Serait-ce le Grand Temps où l’institution s’absente ?

L’errance

Esseulée               vacante
la frégate n’est pas errante
prise dans la tourmente
elle peut divaguer
même lointain
même incertain
son amer n’est jamais perdu


Voici, Michel, la strophe que j’ai composée il y quelques jours et qui n’est pas étrangère tant s’en faut, aux réflexions et aux méditations suscitées par ma lecture de ton livre.
On y trouve sans doute le condensé (condensation/extension) de ma manière de vivre/penser l’errance et, non pas son contraire, mais son antériorité : ce qui demeure, ce qui n’est jamais perdu. Ou pour le dire autrement : la tension entre continuité et discontinuité.
Aussi loin que je m’en souvienne, je n’ai pas d’expérience d’errances et moins encore de l’errance dite fondamentale, ontologique, « infinie ». J’ai traversé des moments ou même des périodes de désarroi ou de brouillard, mais je suis habité par une sorte d’espérance profonde qui m’a rarement quittée. De sorte que je n’ai qu’à de rares occasions approfondi le concept d’errance dans ses dimensions ontologiques et anthropologiques, sauf avec la lecture dans les années 70, de Errance de l’humanité par Jacques Camatte.
Ici, Michel, tu pourrais me dire qu’il existe une espérance même dans l’errance, qu’elle contient un potentiel utopique, etc. Je comprends cette dialectique, mais je crois que, pour l’individu comme pour les groupements humains et l’espèce humaine tout entière, l’errance ne parvient pas à se libérer d’une composante présente dans étymologie : l’égarement, l’erreur et parfois aussi la folie.
Nous le savons, tous les récits fondateurs des civilisations et des religions, tous les livres de Sagesse, toutes les croyances et les cosmogonies des sociétés traditionnelles, etc. contiennent des récits d’errances individuelles ou collectives.
La vaste thèse de J.Camatte sur l’errance de l’humanité comme recherche d’une compensation à une perte, celle de la séparation d’avec la nature, n’a pas cessé de m’interroger. Pour lui l’émergence du capitalisme puis sa domination mondiale n’ont fait qu’accroître cette quête d’une société  hors nature afin d’y trouver une réponse (un remède ?) à l’abandon d’un milieu naturel protecteur, mais où le risque d’extinction était permanent.
Dans certains numéros de Temps critiques, nous avons réexaminé la question du rapport à la nature dans ses deux composantes : rapport à la nature extérieure et rapport à la nature intérieur (la « nature humaine »).
À propos des discours actuels ou récents sur l’errance, je retrouve des notes prises au gré de mes lectures et de mes irritations. Par exemple un philosophe qui énonce le double fondement de l’errance : esthétique et éthique. Qu’il soit d’abord politique ne semble pas effleurer ce penseur pressé. Chez un autre est affirmé un viatique : rester humain en se perdant…dans un labyrinthe ! L’éloge post-situationniste de la dérive semble encore avoir des partisans ! Trouver une manière « d’habiter son errance » semble faire consensus chez nombre d’entre eux.
La méprise se trouve chez l’astrophysicien dandy A.Barrau qui réclame  mordicus un « droit à l’errance » et une dénonciation du « contrôle social de l’errance » ! À quand l’errance remboursée par la Sécurité sociale ?
Ce même scientifique écolo-chic, dans le même registre a appelé, il y a peu, à une « révolution poétique, ultime rempart contre le cataclysme ». J’ai écrit quelques mots à ce sujet.
Question : l’errance serait-elle une forme de thérapeutique sociale ? Une tentative pour éviter la répétition ?
Nous sommes là au cœur de la dynamique (chaotique, dissociée, mais efficiente, dominante) du capital. Les opérateurs de cette capitalisation de toutes les activités humaines sont perceptibles, mais peu perçus. Ils ont noms : dissociation, segmentation, particularisation, mobilisme, fluidification, virtualisation; mise en réseau, accélération des flux de capitaux, de marchandises, d’individus, de valeurs, de temporalités, etc.
Depuis le début de Temps critiques nous avons cherché à caractériser cette tendance hégémonique du capital. En  nous avons distingué trois niveaux de sa réalisation opérant dans un même monde. Nous avons aussi tenté d’intervenir dans puis d’interpréter les contre-tendances, résistances et autres alternatives qui, depuis l’après 68, se manifestent dans ce qu’on a appelé les « mouvements sociaux ».
Bon, j’arrête là, Michel, car je risque de tomber dans l’autoréférence individuelle ou collective, cette nasse que je cherche à fuir depuis longtemps…
Meilleures amitiés,
Jacques
PS. J’ai répondu à Michel Vidal en lui disant que je viendrai à Saint-Jean- de-Fos le 16 septembre.  




Correspondance sur la poésie et la politique

avec

GEORGES AMAR




Georges Amar  à Jacques Guigou  15 juin 2019

Cher Monsieur Jacques Guigou,
Je viens de lire votre petit livre jaune (L’Harmattan), “Poétiques révolutionnaires et poésie”. Il m’a beaucoup intéressé, et me laisse sur un sentiment mélangé. Je partage presque tout ce que vous dites, les différents moments de votre thèse anti ou non-sotériologique. Pourtant le résultat (qui est aussi le point de départ) de votre réflexion me semble décevant.
Il me fait penser à... Gaston Bachelard qui aimait (pratiquait, étudiait) aussi bien la science (et “militait” pour le “Nouvel esprit scientifique”), que la poésie. Et plus précisément à la manière dont il superposait (et protégeait l’une de l’autre) ses deux amours, en disant d’elles : “C’est le jour et la nuit” -au sens propre comme au sens figuré !
J’ai l’impression que vous gérez de même vos deux amours, la politique et la poésie. Ou encore que vous êtes assez “contre-dépendant” (c’est votre mot) de la poétique révolutionnaire que vous critiquez. Pardonnez mon éventuel simplisme, dû à mon ignorance (c’est la première chose que je lis de vous).
Je suis moi-même très intéressé et concerné par le “rapport” poésie société, mais pas du tout (pas directement en tout cas) sous l’angle politique. Et mon point de vue, pour dire ça d’un mot, quant à ce rapport, est qu’il ne faut ni confondre, ni séparer. Ni dialectiser. Mais instruire un procès. Je travaille et écris sur ce sujet, et serais heureux d’en parler avec vous.
Bien amicalement
Georges Amar



Jacques Guigou à Georges Amar  1er juillet 2019

Cher Georges Amar,
De retour de Paris où j’ai enregistré chez L’Harmattan (que vous connaissez bien puisque pour y avez publié quatre livres) une vidéo de présentation de Poétiques révolutionnaires et poésie, je vous fais part de quelques remarques sur vos commentaires.
L’essentiel de votre lecture critique porte sur la thèse qui parcours le livre selon laquelle la révolution et la poésie ne sont pas une seule et même chose contrairement à ce qu’affirment toutes les poétiques révolutionnaires. En conséquence, je suis amené à critiquer le présupposé sotériologique qui est au fondement du projet politico-esthétique cherchant à fusionner révolution et poésie. Unifiés dans un même moment historique, révolution et poésie vont alors…« sauver le monde ».
Votre lecture a, me semble-t-il, tendance à élargir le champ d’analyse et le processus historique que je parcours dans ce livre. Vous évoquez les rapports entre la poésie et la science et ceux entre la poésie et la société. Ces domaines ne relèvent pas exactement de mon propos. Certes, me direz-vous, « la révolution » vise à bouleverser tous les domaines de la vie en société et donc une lecture extensive de mon livre n’est pas inappropriée. Je maintiens pourtant la distinction de méthode et d’objet que j’ai posée au départ : il s’agit des poétiques révolutionnaires stricto sensu dans leur rapport avec la poésie.
Finalement, c’est la séparation que j’opère entre politique et poésie qui vous interroge et vous n’êtes d’ailleurs pas le seul à me le reprocher. Pourtant, vous le rappelez à juste raison : Bachelard aussi ne confondait pas sciences et poésie ; c’est d’ailleurs ce qui me plait chez ce phénoménologue si attachant.
« Il ne faut ni confondre, ni séparer…ni dialectiser mais instruire un procès » me dites-vous. Je partage entièrement les deux premières démarches et je les ai mises en pratique dans ce livre mais je reste interrogatif sur les deux autres. En effet, pourquoi se priver des apports bien souvent décisifs de la pensée dialectique ? Ceci en évitant, bien sûr les pièges du dialectisme, les dogmatismes du couple négatif/positif. Concernant la pensée dialectique, j’ai beaucoup et longtemps appris chez le philosophe Henri Lefebvre…qui commençait chacun de ses voyages à Venise en allant au Palais des Doges contempler et commenter le tableau de Véronèse, La dialectique !
Élucider les dimensions contradictoires de la réalité, dévoiler le négatif à l’œuvre dans un processus ou un phénomène sans pour autant verser dans le négativisme — voire le nihilisme comme le font trop souvent ceux qui dogmatisent la dialectique — telles sont, parmi d’autres, les fécondités théoriques et pratiques de l’approche dialectique.  
« Instruire un procès » peut-il se priver de l’approche dialectique ? Notamment s’il s’agit d’un procès historique ou anthropologique ? Le hic de cette démarche c’est précisément de définir le contenu du processus en question. Montrer les continuités et les ruptures d’un mouvement (d’un déplacement (cf.votre Homo mobilis) ; chercher à mettre à jour les tensions entres des forces apparemment antagoniques mais en réalité, associées ; déceler dans ces conflits une puissance englobante des deux contraires, voilà des modes de perception et d’interprétation de la réalité historique ou contemporaine qui ont été fructueux pour mes recherches.
S’agissant du rapport poésie/société qui, me dites-vous, constitue l’objet de vos écrits actuels, quel procès peut-on instruire, à quel titre et selon quelles visées ?
Pour nous « mettre en bouche » sur la question, analysons d’abord les deux positions opposées que l’on rencontre aujourd’hui :
À une extrémité, il y a ceux qui se lamentent sur le peu de réalité de la poésie dans la société actuelle ; qui se désolent devant l’absence de poésie dans quasiment toutes les activités humaines ; qui regrettent les époques antérieures où elle aurait été présente et active dans les rapports sociaux et les relations humaines ; qui donc, en font un moyen de résistance à la domination prosaïque du monde (H.Lefebvre parlait de la « prose du monde » à propos de la domination capitaliste du monde), etc.
À l’autre extrémité, il y a ceux qui veulent « poétiser » le moindre événement, la moindre activité, le moindre spectacle vivant, la moindre manifestation qu’elle soit ou non « culturelle », etc. Pour eux, la poésie doit être partout ; ils cherchent, à leur insu, à fonder cette « société des créateurs » que le lettriste Isidore Isou voyait surgir du « Soulèvement de la jeunesse » dont il se faisait le théoricien dans les années 1949-65. Avec cette perspective, notons-le, nous sommes proches des premiers romantiques révolutionnaires allemands (Cercle d’Iéna, 1797-1807) ; proches mais sur le mode positivisé et fonctionnalisé de l’industrie culturelle et artistique jadis dénoncé par Adorno. Tous ces partisans des poétiques révolutionnaires interprètent de manière anachronique le mot d’ordre de Lautréamont : « Il faut que la poésie soit faite par tous ». Ces extrémistes de l’hégémonie artistique, ces activistes de la totalisation culturelle sont-ils autre chose que les agents de ce qu’on pourrait nommer une « poétisation de la société » ou encore ce que la post-surréaliste Annie Lebrun désigne avec raison comme une « esthétisation du monde ».
Car« instruire le procès » du rapport actuel poésie/société présuppose, si ce n’est une connaissance ou un modèle systèmique, du moins quelques hypothèses recevables sur ce que l’on nomme aujourd’hui « la société ». Vaste programme ! Avec d’autres individus, français, italiens, allemands, depuis bientôt trente ans, nous nous efforçons de caractériser les principaux traits de ce qu’à la revue Temps critiques, nous nommons « La société capitalisée ». Résumer ici les milliers de pages de nos écrits serait fastidieux pour vous comme pour moi. Ce n’est pas une dérobade mais une inscription dans la durée…
Pourtant, si je tente de formuler — malaisément, très provisoirement et en lyrique — selon quelles configurations pourrait s’appréhender le rapport poésie/société, en écho à la dernière phrase du livre qui nous occupe, j’avancerais ceci :
De même qu’il y a poésie lorsque le poétique, internisé dans le poème, s’absente, il pourrait y avoir société/communauté humaine lorsque le capital objectivé, subjectivé et totalisé dans l’actuelle société, est aboli.
Meilleures et amicales salutations
Jacques Guigou



Georges Amar à Jacques Guigou  5 juillet 2019

Fécamp, 5 juillet 2019
Cher Jacques Guigou,
Merci beaucoup de votre réponse construite, qui m'aide à réfléchir.
J'essaye de vous répondre, un peu gêné par le fait de n'avoir pas votre livre sous la main, étant en ce moment hors de chez moi.
Je comprends que je fais peut-être jouer au mot poétique le rôle que vous donnez à dialectique.
C'est drôle que vous évoquiez Venise : j'y étais il y a deux semaines, au moment de votre venue à Paris. J'aime apprendre par vous qu'Henri Lefebvre, que j'apprécie aussi (plutôt pour la « Vie quotidienne », ou sa « Métaphilosophie ») aimait Venise, et imaginer qu'après avoir rendu hommage à la Dialectique et au Palais des Doges, il allait jouissivement se perdre dans le dédale des ruelles et les reflets des canaux innombrables, et s'enivrer de la beauté sous toutes ses formes. Les grandioses comme les inframinces, les sublimes comme les infraordinaires.
Accepteriez-vous de considérer Venise comme une œuvre poétique (collective, transhistorique) ? Toute ville digne de ce nom ne l'est-elle pas ? Certes, le Pouvoir, la Dialectique, le Capital n'y manquèrent pas, mais expliquent-ils sa vitalité – qui  résiste (encore) aux touristes, au Spectacle, à la marchandisation ? Venise a une Forme, a une Ame, a un Rapport au monde – soit une vertu bien plus vivace, ouverte, dansante, que toute dialectique.

Henri Meschonnic fait-il partie de vos amitiés intellectuelles ? Je l'ai découvert assez récemment, et retenu entre autre deux de ses sentences : « En poésie c'est toujours la guerre »  (citation de Mandelstam) ; et que le principal ennemi de la poésie est « l'amour de la poésie ». D'ailleurs beaucoup d'hommes de pouvoir adorent la poésie.
Les ennemis de la poésie sont donc très nombreux ! Et l'Industrie (n'est-ce pas le deuxième nom du tableau de Veronèse ?) n'est pas le pire. Ni la technologie (Connaissez-vous Gilbert Simondon ?). Il se peut que l'Art soit devenu le principal (j'étais à Venise aussi pour voir la Biennale). La poésie elle-même...

Je crois que nous avons à exercer, et d'abord à définir, une « critique poétique » - c'est ce que j'entendais par « instruire un procès » - de la culture dans son ensemble (science et art compris). Pourtant ma démarche n'est pas essentiellement critique. Et l'instruction et le procès dont je parle ne se résument pas à une déconstruction ni à une condamnation. Pour moi poétique est le nom (un nom possible, peut-être le moins mauvais, sans plus, et encore à condition de l'élaguer) d'une logique. Ni moniste ni dialectique justement. Ou encore d'un « mode de connaissance » - et là je pense à Spinoza, pour beaucoup de raisons. C'est à dégager un tel mode de connaissance, une « intelligence poétique », exacte et à large spectre, que je m'efforce.

Bien sûr que j'aime la poésie – et les poètes. Que j'ai la conviction chevillée au corps qu'elle est indispensable (où il plait d'entendre : pensable). Que notre temps (notre futur) en a infiniment besoin. Non pour créer toujours plus – mais l'inverse : quel inverse ?
Plus qu'à la poésie (textuelle) il faut regarder, à travers elle, à « ce que savent les poètes » – y compris ceux qui n'écriront jamais une ligne.
Pardonnez-moi d'être si elliptique, et au plaisir de poursuivre, si cela vous tente ?
Amicalement,
Georges Amar


Georges Amar à Jacques Guigou  19 octobre 2019
Cher Jacques Guigou,
Je vous re-réponds, en joignant le courrier que je vous avais envoyé début juillet : je me suis dit que votre anti-spam avait peut-être été trop efficace, comme cela arrive parfois bien que rarement.
J’ai relu votre réponse du 1er juillet. Très claire et intéressante. Je ne conteste pas du tout que la dialectique soit utile et puissante. Mais si je vous comprends bien vous en réservez l’usage au “socio-historique” (comme disait Catoriadis il me semble), tout en en préservant la poésie. Elle serait indemne de toute “passion théorique”, fut-elle une poétique. Je ne crois pas, si tant est que ce soit votre votre pensée, que ce soit une conception pertinente “aujourd’hui”.
Mais il se peut que nos différences culturelles personnelles nous rendent un peu opaques (ou malentendants) l’un à l’autre...
Bien amicalement
Georges Amar


Jacques Guigou à Georges Amar  27 octobre 2019

Cher Georges Amar
Votre email du 7 juillet a dû se perdre dans les dédales de mon ordinateur… J’en suis désolé mais il m’incite au « plaisir de poursuivre » notre échange, ce que je n’ai pu faire plus tôt.
Votre lettre contient plusieurs pistes d’approfondissement. J’en retiens trois pour le moment mais je ne développerai que les deux premières. Gardons du contenu pour la suite de notre échange fertile !
- L’une sur Venise comme « oeuvre poétique collective et transhistorique » avec en arrière fond, l’art, la beauté ;
- Une autre, déjà un peu balisée dans notre dialogue, sur les rapports entre poétique, logique, dialectique, sensibilité et poésie ;
- Une troisième, sur la poésie comme « mode de connaissance », comme connaissance intervenante dans notre époque (et la suivante)…dont elles ont « infiniment besoin ». Et ceci avec, en filigrane, la figure d’un individu porteur d’une sagesse logico-poétique qui, avec d’autres, vont « instruire un procès » de la civilisation (ou de la décivilisation) actuelle. Je ressaisis ce que vous visez par « culture, science et art » par ce terme de civilisation, mais vous convient-il ?

J’ai d’assez intenses implication avec Venise. Pendant la décennie 75-85, j’y ai fait plusieurs assez longs séjours avec toujours autant d’émerveillement et de vive curiosité. L’un d’entre eux pour participer à une rencontre mondiale anarchiste auprès de laquelle j’ai donné une contribution sur la psychanalyse comme opérateur de normalisation sociale et de colmatage des brèches ouvertes par les révolutions du XXe (https://www.editions-harmattan.fr/minisites/index.asp?no=21&rubId=442#psycha%20apres%20coup ). J’y ai critiqué aussi l’individualisme anarchiste dont la contestation élémentaire de l’État n’exprime rien d’autre que sa contre-dépendance à ce même État, le plus souvent réduit à ses seules fonctions répressives. « Venise, je t’ai vu, tu peux mourrir », telle était l’injonction écrite sur les murs d’un des immeubles historiques du Campo Santa Margherita où se rassemblaient les congressistes : une illustration in situ de mon intervention de la veille !
Laissons les souvenirs, aussi prégnants soient-ils, pour vous dire combien je partage votre passion pour Venise mais pas jusqu’à faire de cette ville, aussi singulière soit-elle, une « œuvre poétique collective et transhistorique » ; ceci d’autant moins que vous étendez ce caractère à toute ville. Cette extension que vous attribuez à votre définition de l’œuvre collective, m’éclaire sur son contenu et sa forme. Mais restons sur Venise.
Vous établissez une distinction entre d’une part « Le pouvoir, la dialectique, le capital » bien présents et actifs à Venise et d’autre part « son âme, sa forme, son rapport au monde » qui seraient le rempart à sa marchandisation, sa globalisation, sa colonisation par le tourisme, etc. Une telle distinction ne me semble pas efficiente pour analyser l’hier, l’aujourd’hui et le demain de cette ville.
J’aurais tendance, au contraire, à lier, à conjuguer les entités que vous distinguez. Autrement dit, c’est à la fois l’État, la puissance, le capital (naval, commercial, financier, immobilier) et la culture (monumentalité, arts, littérature, etc.) qui sont consubstantiels de l’histoire et du présent de La serenissima. Venise serait-elle Venise sans cette conjonction ? Il y a t-il eu « œuvre poétique collective » aboutissant à Venise ? Je ne vous suivrais pas dans cette interprétation à mes yeux trop lyrique, trop esthétisante, trop idéaliste. Venise — comme Gênes auparavant et Florence ensuite et comme les cités-États du nord de l’Europe — représente une composante majeure de la genèse du capitalisme puis de sa domination. Fernand Braudel l’a bien montré avec sa notion d’économie-monde : la ville-centre qui capte et accumule les flux de capitaux et de marchandises. Iriez-vous jusqu’à avancer que ces cités-État sont œuvre, si ce n’est de poésie, du moins de « poétique ». ? Il faudrait alors étirer jusqu’à la rompre la notion de poïesis, la « fabrication » des Grecs, pour y voir l’agencement-création d’une ville. La puissance de la métaphore y suffirait-elle ? Je ne le crois pas…

Des termes et des rapports que j’ai mentionnés comme la seconde voie de notre dialogue, je n’en retiendrai pour le moment qu’un seul, celui de la poésie comme mode de connaissance et conséquemment de la présence de la dialectique dans la poésie.
Dans Logique formelle et logique dialectique (éd. sociales, 3e éd. 1982), un livre que j’ai fréquemment étudié, Henri Lefebvre situe la pensée dialectique au centre de la pensée ; une position d’où elle a été écartée par la puissance de la logique formelle dans le Logos occidental, affirme-t-il. Il montre l’efficience de l’analyse dialectique des contradictions dans le savoir et des conflits dans la réalité. Mais, à mes yeux, il reste trop souvent hégélien, notamment en ce qu’il maintient la théorie du dépassement des contradictions comme une sorte d’invariant à la fois historique et épistémologique. Théorie qui ne permet pas aujourd’hui de saisir la dynamique (chaotique) du capital. En 2016, avec Jacques Wajnsztejn nous avons tenté de « revisiter la dialectique » en proposant la notion d’englobemement des contradictions. Cf.
http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=51992
Mais il s’agit toujours de la dialectique dans le « social-historique » me direz-vous. Certes, mais pas seulement car les relations intersubjectives, les affects et la connaissance font partie du social-historique chez Castoriadis et d’ailleurs, celui-ci a poursuivi son activité de psychanalyste jusque dans les dernières années de sa vie. Il ne séparait pas le psychique et le politico-historique.  
Réduisons l’angle de vue et revenons à la poésie.
Qu’elle soit un mode de connaissance du monde qui le nierait ? Mais il faut ajouter : une connaissance sensible du monde. C’est la « certitude sensible » que Hegel place à l’origine de l’expérience humaine (à la fois phylogenèse et ontogenèse) ; de même, c’est la « perception sensible » qui est le premier mode de connaissance pour Spinoza. Vous conviendrez, je présume, que, parole humaine primordiale (et non pas langage), la poésie relève d’abord de ce mode de connaissance.
Un mode de connaissance qui est, bien sûr, mode de pensée et à ce titre faisant usage de la logique formelle comme de la logique dialectique. Pourquoi la poésie serait-elle « préservée » de la pensée dialectique ? Il est vrai que Socrate énonce que la poésie est infra-rationnelle puisqu’elle n’accède pas à la pensée conceptuelle comme la philosophie ou les mathématique. Énoncé idéaliste qui est immédiatement démenti par tant et tant de poètes dialecticiens et parmi eux, quelques uns qui nous sont chers : François Villon, William Blake, Benjamin Peret, Ossip Mandelstam, George Oppen et tant d’autres…
Distinguons ici, logique dialectique dans le concept et pensée dialectique dans la poésie. Et fondons notre distinction sur le fait que la première est médiée alors que la seconde est immédiate ; que la première est conceptuelle alors que la seconde est empirique, ce terme étant pris dans son sens initial d’expérience ; ici d’expérience humaine fondamentale : celle de la présence du monde et de la présence au monde. La poésie parole de la présence au monde ; la poésie, chant du monde n’est pas étrangère à la pensée dialectique : elle est diffractée par elle. Poursuivre cette réflexion sur pensée dialectique et poésie : voilà une suite possible à ce livre qui est à l’origine de notre dialogue…

Deux brèves réponses à vos questions sur Simondon et Meschonnic.
J’ai d’abord lu Simodon à la fin des années 60, lorsque je conduisais des interventions-conseils dans les organisations sur les stratégies et les méthodes de formation. Je travaillais à Nancy au CUCES où plusieurs équipes menaient des recherches sur les innovations pédagogiques dont l’une était nommée  « pédagogie de l’objet technique ». Il s’agissait d’une méthodologie d’analyse d’un objet technique destinée à entraîner les formés au raisonnement logique et dialectique (induction/déduction/transduction) puis à la résolution de problèmes. Nous lisions Du mode d’existence des objets techniques dans une perspective plus didactique que philosophique ou sociologique.
Je suis revenu à Simondon plus tard, à la fin des années 90 avec la revue Temps critiques à propos d’abord des rapports homme/nature puis dans un numéro ultérieur de 2012 sur l’internisation des technologies dans le processus même du vivant. Mais dans ce second temps j’ai été plus critique envers les thèses de Simondon sans pour autant en faire un objet d’analyse particulier. Disons, en gros, que sa notion de transindividuel comme fondement ontologique et politique des sociétés humaines n’échappe guère à l’apologie des réseaux, du fluidique, du segmenté, de l’atomisé comme « conditionnant l’agir humain » (cf. L’individuation psychique et collective) ; bref à ce que nous avons désigné comme une société capitalisée.  
Dès qu’elle a été publiée en revues et en livres, la théorie du rythme élaborée par Henri Meschonnic m’a vivement intéressé. J’y ai vu la confirmation d’intuitions et de perceptions qui me saisissaient dès que j’ai commencé à pratiquer la poésie. J’y ai trouvé aussi des proximités avec les travaux d’Henri Lefebvre sur la rythmanalyse et de Bachelard sur La dialectique de la durée et Le désir d’éternité. Je me souviens d’une éclairante conversation avec Meschonnic sur les rythmes lors d’une rencontre au festival Voix de la Méditerranée alors que celui-ci se déroulait encore à Lodève.
Les écrits plus directement politiques de Meschonnic sur la modernité ou encore sur la subjectivation sont loin de m’avoir convaincu. Trop saturés de phénoménologisme et d’ontologisme, ils restent à mes yeux dépendants de l’ancienne philosophie du sujet et de ses avatars contemporains dans l’égogestion et les particularismes radicaux. Excusez ma concision et mon elliptisme mais je ne reviens pas ici sur ces choses développées ailleurs.
Je m’en tiens là pour aujourd’hui et vous renouvelle, cher Georges Amar, mes amitiés les meilleures.
Jacques Guigou



Georges Amar à Jacques Guigou  18 novembre 2019

Cher Jacques Guigou,
Votre longue lettre (avec ses liens hypertextes) est riche d’enseignements, en particulier pour moi qui ai une bien médiocre culture politique, tant au plan de l’action militante qu’à celui du savoir historique ou de la culture philosophique (pensez que je n’ai jamais lu Marx — et je n’en suis pas fier). Ce n’est pas que j’aie chômé toutes ces décennies... ni manqué d’engagement social. J’ai passé trente cinq ans dans une entreprise publique de service public, et ce fut bien plus et mieux qu’un simple gagne-pain pour moi. D’autant qu’après une phase de terrain j’y ai animé les activités de recherche et de prospective. Et quoi de plus politique que le futur...
Avant de vous répondre j’ai relu votre petit livre jaune, avec autant d’intérêt que la première fois, et la même impression résultante. Je partage largement votre critique de toute « mise au service » (réciproque) de la poésie à la politique ou à la révolution et, si je vous suis bien, de tout autre finalité que l’intensification ou la reconnaissance d’une pure présence au monde.
Pourtant si je trouve très fructueux (un bel adjectif que vous aimez) votre travail critique, sur la « poéthique » par exemple, c’est moins le cas de votre « définition » de la poésie. Je mets ce mot entre guillemets car je vois bien que vous procédez avec beaucoup de prudence, comme en creux, ou par touches brèves, au détour d’une phrase. Ce n’est pas étonnant : tout développement théorique verserait dans cette « poétique » que vous dénoncez ou semblez considérer proche parente du discours éthique ou idéologique.
J’ai fini de vous relire hier nuit dans mon atelier (*) en Normandie près de la mer, alors que l’orage faisait vibrer les murs et fouettait les fenêtres. J’ai eu l’impression que je comprenais mieux ce que vous dites de la poésie en considérant ce qu’est pour moi la peinture (Rimbaud : « J’écrivais des silences... »). Une notation antérieure à tout langage, toute représentation, toute fixation. Mais même à ce degré de dégagement, elle ‘sert’ à quelque chose - à vivifier l’âme par exemple. À la libérer du « fascisme de la langue » ? À écouter le dehors... Voir la superbe exposition Hartung à Paris MAM en ce moment.
((* Je suis aussi peintre : resextensa.free.fr  - vieux site bricolé que je n’ai pas mis à jour depuis plus de dix ans...))
Il se peut que j’emploie le mot poétique d’une manière abusive... très englobante... Capitalisante diriez-vous ? C’est d’ailleurs une étrange idée qui m’est venue en vous lisant : La seule façon de dépasser le Capital serait de le... devancer !
Il n’y a pas seulement, de part et d’autre, la poésie et la politique — que vous voulez à toute force séparer, de peur qu’elles disparaissent toutes deux.
Il se peut que j’emploie le mot dialectique de façon simpliste, en y voyant un art de penser plus ou moins subtil fondé sur un dualisme.
Il n’y a pas que la poésie et la politique. Il y a par exemple la connaissance, avec sa complexité. Spinoza en distingue trois genres. Vous dites que la poésie correspond évidemment au « Premier genre » : connaissance sensible, que Spinoza qualifie aussi d’imaginative (sans du tout la condamner pour cela). Je ne le crois pas. C’est une erreur d’enfermer le poétique dans le sensible (puis l’esthétique). La poésie est sensible parce qu’en elle la pensée est sensible, et la sensation est pensante.

C’est une hypothèse: Que dans une autre phase (je ne dis pas époque) de l’esprit/corps, il n’y a pas séparation, ni fusion, des facultés, des modes d’être au monde. Une phase orchestrique. C’est elle que je voudrais nommer poétique.
Soit le chant, soit la barricade, ou leur alternance stricte dites-vous en citant Aragon. C’est assez beau mais ce serait terrible s’il n’y avait que ces deux-là. Et le Capital pour les englober. Heureusement, « Il y a plus des choses sous le ciel et sur terre, qu’il y en a dans ta philosophie, Horacio » dit Shakespeare (la poésie). Notre philosophie...
J’ai écouté Alain Badiou qui donnait, il y a deux ou trois semaines au Musée Branly, une conférence intitulée « Poésie et Philosophie ». Brillant ! Impérial même. Il n’a pas son pareil pour distribuer les rôles. Ici l’ontologie (les mathématiques), là l’Événement (la poésie, l’art), là-bas ou là-haut, l’amour, puis la politique (le communisme). Chacun sa case et le philosophe-roi tire les ficelles.

Je ne sais si vous avez eu l’occasion de lire dans le journal Libération une tribune, récente, du fringant Aurelien Barrau intitulée « Résistances poétiques ». Pas mal... dans le genre (en plus scientiste écologiste que Siméon) « la poésie sauvera le monde »... Le même journal organisait aussi il y a quelques jours à Paris, Hôtel de l’industrie, une table ronde « Résistances poétiques », avec Edgar Morin, Erri de Luca et Isabelle Authissier. J’y suis allé voir aussi, curieux d’observer les usages (services diriez-vous) du mot poésie dans quelques contextes politico-culturels contemporains.
Pourtant, malgré mon ton parfois narquois je ne porte aucun regard hautain. Qui suis-je pour cela? Nous cherchons tous. Quoi ? Une nouvelle intelligence ?
Englobante ? Plutôt l’inverse : accueillante. Les cellules-souches, que la biologie a découvertes capables de devenir toutes les autres et de les réparer (il en reste toujours, à la façon du pré-individuel chez Simondon, qui subsiste au travers des processus d’individuation), offrent une puissante métaphore de l’Intelligence Poétique. Cette intelligence, ou mode de connaissance, est à la fois universelle (générale) et polymorphe (locale). Et sa puissance est de sous-détermination plutôt que de surdétermination. Son étude - et sa recollection - relève simultanément d’une méditation théorique et d’une enquête empirique, auprès de toutes sortes de « poètes en leur genre ».

Au fond je ne suis pas loin d’accepter votre vision d’une exclusion mutuelle (à la manière du « Principe d’exclusion de Pauli » en physique nucléaire) du “mode militant” et du “mode poète”. Le premier suppose une distance critique et une dualité (ou dialectique) du nous/eux, le second une adhérence immédiate à ce qui est. Direz-vous que je suis idéaliste si je soutiens que sous cette distinction modale se tient l’hypothèse d’une intelligence ou manière d’être dont ces deux modes — le dialectique, le poétique — sont, précisément, des modes. Cet hypo-mode, je crois qu’il faut le nommer poétique. Et ce n’est pas un sans-fond. Mais un sol, sur lequel on peut se tenir. Et qui possède une organisation, ni moniste ni dualiste, mais les comprenant toutes deux, et relevant plutôt d’une logique triadique.
Que dans ce schéma le poétique soit “juge et partie” (membre du binôme dialectique / poésie et leur sol commun) ne doit pas nous inquiéter, n’étant que l’indice d’une transition conceptuelle (expansion contrôlée du poétique). Vous-même Jacques, êtes tenté par l’exercice périlleux d’envisager une pensée dialectique poétique, immédiate et empirique... Je préfère parler d’une “intelligence poétique” qui comprend la dialectique. De même que le troisième genre de connaissance de Spinoza comprend les deux premiers genre : il ne les abolit pas, mais les met en perspective et accélère (leçon de Deleuze). Poétique est de rester fidèle (au futur plutôt qu’au passé) à la non-dissociation des trois modes de connaissance — et bien davantage, y incluant les savoirs-faire, ouvriers, artisanaux, corporels…
Que Spinoza soit à la fois théoricien de la connaissance (ou réformateur de l’entendement), militant de la liberté politique — et « poète secret » (comme on est agent secret) — D’accord ?
À bientôt,
Georges Amar



Jacques Guigou à Georges Amar  16 mai 2022 (puis le 1er septembre 22, puis novembre)

Cher Gorges Amar,
Je relis aujourd’hui votre lettre du 18 novembre 2019 et je ne sais trop comment vous dire ma confusion devant mon intempestif et inexcusable arrêt de nos échanges. Mais la pandémie et ses effets nocifs jusqu’au profond de nos êtres n’y sont sans doute pas pour rien…
Votre propos est riche de matière à penser et à vivre. Vous explorez plusieurs voies possibles dans les questions qui nous occupent depuis les débuts de notre correspondance : qu’en est-il aujourd’hui des rapports de la politique et de la poésie ; et finalement qu’en est-il de la poésie elle-même ?
Vous avez perçu avec acuité mon attachement à une approche de la poésie  comme connaissance sensible. Il y a plus de vingt ans, en réponse à une revue qui demandait « Où va la poésie après le 11 septembre 2001 ? », sous le titre La foudre, la faille, la poésie, j’écrivais :
« Connaissance sensible de la finitude et de son désir d’éternité, elle n’appartient pas pour autant à l’univers des causes et des fins. Ni sagesse ni folie, elle n’appelle aucun guide pour lui indiquer sa marche. Présente chez chaque être humain, elle ne cherche pas de disciples ; tout juste peut-elle, lorsque l’existant de ce monde laisse
soudain entrevoir la faille qui l’abolira, s’inviter en souriant à la ronde de ses amateurs. Contre la foudre des despotismes et des destructions qui la nient, la poésie dit aux vivants la percevant que son temps peut toujours surgir parmi eux. Survenant alors dans un avant sans nom et sans bruit, loin des épiphanies paisibles et des prophéties nihilistes, elle nous souffle à l’oreille : « C’est grand dommage que tu dormes quand le narcisse est éveillé « (Saadi).

Je ne le dirai guère différemment aujourd’hui. Page 48 de Poétiques révolutionnaires et poésie, j’en ai donné une formulation plus condensée : « Expression concrète de la pensée humaine et manifestation d’une  connaissance sensible du monde, la poésie n’est pas principalement intervention, mais d’abord chant de la jouissance de la vie, et chant immédiat de cette jouissance ».
J’entends votre objection : « C’est une erreur d’enfermer le poétique dans le sensible (puis l’esthétique) ». Et vous poursuivez en distinguant deux modes de connaissance : un « mode dialectique » et un mode poétique (un hypomode, dites-vous) ; ce dernier étant le seul à permettre l’exercice d’une « intelligence poétique ». Vous trouvez chez Spinoza et dans sa théorie des trois modes de connaissance, un appui pour critiquer mon approche trop empirique ou trop phénoménologique à vos yeux. Une affirmation que, cependant, vous relativisez en ajoutant que : « La poésie est sensible parce qu’en elle la pensée est sensible, et la sensation est pensante ».
À vrai dire, il m’apparaît aujourd’hui que, sous l’expression de « connaissance sensible », nous ne désignons pas la même réalité.
À la lumière de notre échange sur cette question et de plusieurs lectures récentes, il me semble probable que mon expression « connaissance sensible » à propos de la poésie, induit chez vous comme chez d’autres lecteurs, une représentation de ce qui serait des ordres ou des modes de connaissance. Elle présupposerait, sans l’expliciter, l’existence de ces différents ordres. Et vous référez alors à Spinoza qui avec les autres philosophes de la genèse de la modernité place la science au centre de toute théorie de la connaissance.
Nous touchons là une question fort épineuse : la poésie peut-elle s’affranchir du mode de connaissance scientifique ? Ce qui, bien sûr, n’implique pas de verser dans l’irrationalisme ou l’illuminisme, mais qui n’écarte pas l’exploration de ce qui serait une singularité de la connaissance poétique.
En effet, dans la modernité et la postmodernité, des courants de pensée ont tenté de fonder la poésie sur une connaissance unique, unitaire, primordiale, à la fois sensible et suprasensible. Il s’agit notamment des divers gnosticismes, ésotérismes, syncrétismes, théosophismes et autres « théories du tout ».
L’histoire de la poésie contient des œuvres qui relèvent de ces approches unitaires de la connaissance et pas des moindres ; pensons à Blake, à Hugo, à Nerval, à Rimbaud, à Michaud, aux romantiques allemands et à tant d’autres…
J’étais préoccupé de longue date par cette question, lorsqu’en 2016 j’ai lu avec enthousiasme le livre d’Yves Bonnefoy, La poésie et la gnose (Galilée). J’y retourne de temps en temps. Dans le style à la fois clair et profond que nous lui connaissons, Bonnefoy montre en quoi et comment le poète peut être enclin à céder « aux séductions de la gnose » (p.40) ; comment « dans le bien qu’elle voudrait être la gnose est disons cela d’un mot, son péché originel » (p.41).
Faisant l’expérience de sa finitude et de son exil dans un monde insuffisant (si ce n’est mauvais) qui est pourtant le sien, le poète cède aux puissances de son imagination à la recherche d’un salut, d’un lieu, d’un dieu d’un temps qui répareraient le monde de sa chute dans le non être et les hommes dans la déréliction. Bonnefoy poursuit en soulignant que cette quête d’une gnose est d’autant plus prégnante pour le poète que celui-ci donne aux mots toute leur puissance de création ; qu’il veut rendre « aux mots leur pouvoir de montrer et de rassembler » (p.42).
Prisonnier de « ses illusions » et de sa nostalgie du « vert paradis » de l’enfance, pour Bonnefoy, le « grand poète » est celui qui parvient « à se ressaisir, à se redresser » ; si bien « qu’aimer la poésie qui combat la gnose, c’est aimer le plus les poètes qui sont le plus tentés par cette dernière et même l’ont magnifiée, mais que l’on voit finir à des moments, par la vaincre » (p.51).
Et Bonnefoy de clôturer son essai par un commentaire pénétrant de la trajectoire de Baudelaire qui après une descente dans Les Fleurs du mal, découvre que la « vraie espérance est celle qui brille non pas dans le ciel, mais ‘aux carreaux de l’auberge’ » (p.55).
De ce petit excursus dans les parages de la gnose, je ne tire, cher Georges, aucune leçon sur une supposée prédominance d’une théorie unitaire de la connaissance poétique. Je souhaite seulement explorer avec vous les cheminements par lesquels je suis parvenu à poser la poésie comme une connaissance unitaire bien que, je le reconnais, mon expression de « connaissance sensible » n’implique pas nécessairement cette unité. D’ailleurs votre « hypo-mode » caractérisant le mode de connaissance de la poésie n’a-t-il pas une forme unitaire ?
Dans la continuité de cette approche, énonçons que la connaissance qui pourrait agir en poésie serait alors une perception du monde hors science,  sans représentation, sans médiation. C’est-à-dire une présence singulière, non dépendante de la science et des représentations du monde orientées, dominées par la science et les langages des sciences et des techniques.
Mon expression « connaissance sensible » se révèle alors trop approximative, car elle n’est pas appropriée pour approcher cette parole d’une stricte perception du milieu. Cette dimension perceptuelle, immédiate et quasiment biotopique de la connaissance poétique pourrait mieux caractériser ce que j’ai nommé « connaissance sensible ». Résumons hardiment. La poésie : une parole du milieu prononcée avec toute la polysémie de ce beau mot : un milieu .
En gardant à l’esprit cette proposition —tout sauf définitive ! — nous pourrions poursuivre et si possible approfondir nos analyses des rapports entre « le poétique » et la poésie.
Vous semblez présupposer une continuité, une interdépendance étroite, et surtout une contemporanéité entre ce qui est devenu dans la modernité deux sphères de la pensée et de l’action qui tendent, non pas vers l’analogie (ce qui serait une voie possible, mais à mes yeux une impasse), mais vers l’équivalence.
Or, rappelant une antériorité et une prévalence de la poésie sur « le poétique », j’en suggère leurs rapports comme inconciliables, comme discontinus. Pourquoi ? Parce que, dans les usages contemporains de la langue, ce qui est nommé « le poétique », n’est pour moi qu’une autonomisation de la poésie. Qu’est-ce à dire ?
Tout processus historico-politique d’autonomisation est le résultat d’une séparation, d’une dynamique d’écart qui peut aller jusqu’à l’opposition ou plus généralement vers l’englobement. Une dynamique souvent accompagnée par des effets de mystification, de falsification, et d’aliénation. Il s’agit d’un élément, d’un moment, d’une composante d’un processus qui, poussé par des forces divergentes, se sépare du tout dont il est issu et fini par altérer, transformer, dominer l’ensemble d’origine jusqu’à se substituer à lui, jusque’à se donner comme la vérité et l’élan premier du mouvement.
Depuis de nombreuses années, j’ai constaté la fécondité théorique du concept d’autonomisation. J’ai appris à le connaître et à l’approfondir bien sûr chez Hegel et Marx, mais aussi chez Henri Lefebvre et surtout chez Jacques Camatte. J’ai cherché à le mettre en œuvre dans plusieurs domaines de recherche et d’intervention : les apprentissages, le genre, etc.

Première parole du genre humain, la poésie est originelle, primordiale.. « Le poétique » est le résultat d’un processus d’abstraïsation, de rationalisation, d’autonomisation, de secondarisation, de réduction, de médiatisation, de la poésie. L’immédiateté de l’acte de poésie est médiatisé dans une entité philosophique, politique, esthétique, identifiable et opérationnalisable : le poétique avec toutes ses variantes se voulant performatives et même pour certaines directement politiques. Énumérons : le poéthique, la résistance poétique, l’action poétique, la révolution poétique, le parti poétique, la consultation poétique par téléphone, etc.
L’article d’Aurélien Barrau est emblématique de cette autonomisation de la poésie dans « le poétique ». J’ai lu moi aussi l’article de Libération que vous citez. Quelque peu irrité par le propos de cet astrophysicien assidu des scènes médiatiques et qui met « le poétique » dans toutes ses sauces, j’ai diffusé le texte « La révolution poétique, ultime rempart face au cataclysme ? . Je n’ai rien à y ajouter aujourd’hui.
Venons-en à « votre étrange idée » à la fin de votre lettre.
"Il se peut que j’emploie le mot poétique d’une manière abusive... très englobante... Capitalisante diriez-vous ? C’est d’ailleurs une étrange idée qui m’est venue en vous lisant : La seule façon de dépasser le Capital serait de le... devancer ! » écrivez-vous.
Votre idée est d’autant moins « étrange » qu’elle est réalisée quasiment tous les jours. En effet, un des modes opératoires majeurs du capital c’est de susciter des « innovations », des anticipations, des expérimentations, des prospectives et autres configurations ou combinatoires « pour un autre futur »… mais dans le même  système.
Les auteurs de ces pratiques (des high tech aux artistes néo en tout genre) font-ils autre chose que paver la voie à la puissante et chaotique dynamique du capital depuis les débuts de la modernité ; dynamique toujours plus intense et plus chaotique dans notre temps ?
L’histoire du capital est celle d’un permanent dépassement, d’une tendance à « révolutionner » les déterminations existantes dans toutes leurs composantes. D’ailleurs, le processus du dépassement est le maître à agir et à penser des transgresseurs et des « novateurs » selon le mot d’Isidore Isou.
Dès les années 60, Isidore Isou avait déjà anticipé la dynamique post-moderne du capital en fondant une nouvelle science : La créatique ou la novatique qui se voulait une synthèse, un classement systématique de toutes les branches de la connaissance humaine. Et le fondateur du mouvement lettriste énonce la raison de sa démarche : « donner le but des buts des innovations et découvertes ». Isou visionnaire de la société capitalisée ? Dans une large mesure, mais pas entièrement, car il y a une dimension utopiste et atemporelle qui échappe à l’anticipation innovante.
Les avant-gardes littéraires, politiques, artistiques du XIXe et du XXe siècle ont largement contribué à ces dépassements permanents. Car la modernité est d’abord faite de dépassements ; de dépassements dans tous les domaines de l’activité humaine. La liste de ces dépassements est longue, presque infinie. Dépassements techniques, économiques, politiques, culturels, philosophiques, psychologiques, biologiques, etc. Le moteur électrique dépasse la machine à vapeur ; le numérique dépasse l’analogique ; la biologie moléculaire et la génomique dépassent la génétique mendélienne ; le télétravail dépasse le travail posté en entreprise ; Kant dépasse Descartes ; Hegel dépasse Kant ; Marx dépasse Hegel, etc. Ce qui dans la modernité a été nommé « progrès » est-il autre chose que ces dépassements continus ?
Il est vrai qu’après 68, les diverses variétés du postmoderne ont critiqué l’universalisme de tous les progressismes et de tous les dialectismes au nom de la différance et la déconstruction (Derrida), de l’immanence et de ses flux positifs (Deleuze), de la fin des Grands Récits (Lyotard), des simulacres et des simulations (Baudrillard), etc. Leurs efforts pour trouver « une sortie » de la société postmoderne n’ont certes pas tous été vains, mais ils ont été vite englobés dans l’actuelle société capitalisée. Chez les postmodernes, le supposé dépassement de la modernité n’en est qu’une caricature, une parodie.
Bref, chercher à se placer au-devant de la dynamique du capital n’aboutit le plus souvent qu’à le reproduire — alors qu’il n’y parvient que dans chaos et discontinuité — plus rarement qu’à ralentir sa course.
Ceci dit — dit trop rapidement — que cela n’induise pas chez vous l’impression que je donne une vision du capital comme force apocalyptique et monstrueuse. Le capital reste un rapport social global engendré par des jeux de puissances et donc une forme de société susceptible de se métaboliser en communauté matérielle à tendance totalisante (pas nécessairement totalitaire ou despotique).
Pour finir quelques réactions à certains fruits cueillis dans votre lettre.
Barthes a dit une ineptie, même prononcée dans son cours au Collège de France : la langue n’est pas « fasciste ». Système de signes et de sons abstraits, la langue est une forme anthropologique qui émerge, se diffuse et meurt ; une forme qui peut accueillir toute substance et tout contenu ; une res extensa selon le beau titre que vous avez donné à votre site de peinture. L’étendue universelle des langues peut aller, nous le savons, jusqu’à l’invention de langues imaginaires comme celle de la poésie phonétique lettriste ou encore celle des elfes ou des méchants qui « parlent noir » dans Le Seigneur des anneaux de Tolkien. Ce sont les conduites individuelles ou collectives des locuteurs qui peuvent relever d’une désignation politique. Barthes a, comme tant d’autres, cédé à ce réflexe antifasciste gauchiste typique des années 70 et encore actif aujourd’hui.
Une conférence de Badiou est d’autant plus attractive qu’il la donne comme si son propos était inscrit dans le marbre des certitudes éternelles, celles qui ont été énoncées et fixées par Platon dès les origines de la philosophie, autant dire les origines de la pensée humaine ! Lorsqu’il parle de la poésie et du communisme Badiou réaffirme les dogmes de la poétique révolutionnaire « prolétarienne ». Comme sa diction d’un poème d’Aragon ou d’Éluard est remarquable, il croit emporter notre adhésion…à la Grande révolution culturelle maoïste ! Medhi Belhadj Kacem, un ancien disciple de Badiou, libéré de l’emprise du Maître, a écrit un essai qui situe avec justesse et profondeur — malgré de trop nombreuses pages consacrées au seul règlement de compte avec l’ancien Maître — la vie et l’œuvre de Badiou intitulé,  Après Badiou . Ce philosophe autodidacte  montre l’importance historique de l’ontologie de Badiou, dont la trilogie L’Être et l’évènement, constitue à ses yeux un apport décisif dans le champ de la philosophie contemporaine, mais il critique aussi les failles et les malignités de la morale et de la politique du maoïste ad æternam Badiou.
Connaissez-vous Mehdi Belhaj Kacem ? Il fait passer un air vif et décapant sur la pensée dominante enfermée dans ses nihilismes et ses « déconstructions ». L’année dernière j’ai lu avec ardeur les mille pages de son livre-somme, Système du pléonectique ; une mine de créativité et de pistes de recherche fort suggestive…
Je m’en tiens là aujourd’hui, cher Georges, car il m’importe de ne plus procrastiner avant de vous adresser cette lettre.
Chaleureuses amitiés,
Jacques


Georges Amar à Jacques Guigou  6 décembre 22
Cher Jacques,
Le temps n’existe pas tellement pour l’esprit, n‘est-ce pas? La conversation peut s’arrêter 3 jours, 3 ans, peut-être 3 siècles et reprendre comme si de rien n’était! Et pourtant ces trois années ont peut-être vu un basculement…
Votre lettre est si vaste, et comme toujours si articulée et nourrie de savoirs, qu’il va me falloir quelques jours pour la digérer et essayer de vous répondre. D’autant plus que je mets ces jours-ci la dernière main à un projet de livre, qui devrait s’imprimer au printemps. Livre composite de peintures, poèmes et brèves proses (récits ou essais). C’est un des fruits de la période « sabbatique » que ce satané virus nous a imposé ou offert…
Bien amicalement
Georges


Georges Amar à Jacques Guigou   26 décembre 22
Cher Jacques,
Je veux d’abord vous remercier vivement de l’envoi de vos Poésies Complètes. Quel beau cadeau de Noël vous me faites !
J’avais commencé à essayer de répondre à votre longue lettre, mais l’arrivée de votre Poésie m’a suspendu. Comment parler, « causer », de poésie et poétique, en présence de cet impressionnant volume, de ce bloc de poésie en chair et en os si je puis dire, en vers et en vie. Il me fallait le lire avant toute chose. Mais lire 40 années de poèmes ? Je n’ai d’ailleurs jamais lu autant de poèmes (presque) d’un seul coup. L’absence de tout prolégomène, de toute préface, postface ou 4ème de couverture, et même d’une table des matières, demandait de simplement plonger. De tout lire. Et qu’est-ce que lire ? Lire « tout » ? Alors qu’un seul poème est inépuisable.
J’ai donc lu assez vite ; donc très mal selon mes propres principes (et mon souffle habituel de lent lecteur). Et ce fut une expérience singulière, jamais encore faite. Je me suis spontanément aidé d’un procédé curieux : commencer par le 1er chapitre, « 1980  ⎼ L’infusé radical », puis aller au dernier, « 2019-2020 ⎼ Strophes en cours », puis revenir au 2ème, « 1981 ⎼ Actives Azeroles », puis l’avant-dernier, et ainsi de suite. Cela m’a fait converger vers le milieu, ou peut-être les 2/3 du livre. Il me semble d’ailleurs que c’est dans cette « région », entre 1995 et 1997 (« Elle entre » et « Son chant ») que se produit un pivotement. « Elle » change de visage (C’est un pronom qu’aimait aussi Victor Segalen). Une grande partie, la plus grande partie des poèmes sont « pour Elle ». Elle, une femme, la femme. Et en ce sens toute votre poésie est d’amour. Or Elle devient aussi (elle l’était déjà, l’est de plus en plus) la Mer, la Lumière, la Poésie. Et d’autres encore. La Révolution ? Je hasarde ça peut-être pour avoir lu votre essai « Poétiques révolutionnaires et poésie », qui m’a fait vous rencontrer.
Je ne puis m’empêcher, devant ce splendide objet si physique, corporel, et si blanc à beaucoup d’égards, qu’est votre livre, de m’interroger sur sa nature. Une autobiographie poétique ? Une entreprise, de… quoi ? Un devenir-poète ? Un devenir Rivage (c’est la figure dans laquelle Elle semble se transmuter) ? Je crois entendre dans le titre du livre à la fois l’écho et la négation du plus usuel « Œuvre complète ». Comme si cette « Poésie complète » était la moitié d’un tout, qu’à la fois elle divise, et complète. L’autre moitié (l’une des autres moitiés) est-elle politique, ce mot qui rime trop bien avec le poétique que vous n’aimez guère ? Polis alors, qui irait mieux avec vos engagements professionnels ?
J’espère que vous ne m’en voudrez pas d’avoir en cours de lecture souligné (des yeux seulement) un mot. Un mot, un verbe avec ses participes passés et présents ou ses formes substantives, qui revient extrêmement souvent dans vos poèmes. Ou bien est-ce seulement moi qui en ai exagéré la fréquence perçue. C’est le verbe révulser. C’est un drôle de verbe, dont je ne suis pas sûr de saisir le tout sens. Bien qu’il soit sans rapport étymologique, j’y ai entendu comme un écho du verbe révolter ; mais il a quelque chose de plus viscéral.
Un autre trait langagier m’a attiré ou intrigué, sans que j’aie cherché à en comprendre la possible signification : votre usage fréquent et souvent inattendu (à l’appui de néologismes par exemple) du préfixe in. Comme dans irregardé ; ou s’insoumettent, ; ou insevré. Il y en a beaucoup d’autres, un de mes préférés est « Vents indivisant » (c’est le titre d’un chapitre, 2004).
Encore une fois j’espère que mes minuscules remarques, peut-être oiseuses, ne vous irritent pas. Les poèmes ne sont pas faits pour être triturés. Ces quelques notations sont plutôt des miroitements, qui parlent sans doute d’abord de mon propre œil, et de la lumière ou du contre-jour dans lesquels je vous lis. Je vous les livre en guise de témoignage et surtout pas de regard savant dont je suis bien incapable. Témoignage de quoi ? Je ne suis pas du tout sûr d’être un bon lecteur… Seulement le salut d’un ami en poésie. Votre entreprise poétique est vraiment substantielle. La femme, la mer, la lumière, la poésie, le rivage. La ville, la Polis, l’amitié, le combat… Le temps… Le poète nous dit et nous donne tout cela. Alphabet de notre vécu, de notre à-vivre. Donné, à-lire, en vagues de vers, giboyeuses comme celles de la mer (que j’entends bien vivantes ce matin enfin lumineux depuis mon grenier sur le rivage de galets de Fécamp).
Amitiés, et bonne année 2023 !
Georges

Jacques Guigou à Georges Amar  28 décembre 22
Cher Georges,
Pourquoi m’irriterais-je en lisant votre clairvoyante « expérience » de lecteur de Poésie complète 1980-2020 ? C’est bien au contraire l’enthousiasme qui me traverse et qui me pousse à dire merci à « l’ami en poésie ».
Vous êtes sans aucun doute le seul à m’avoir lu en procédant par des allers-retours du début à la fin pour parvenir au centre. Et cela vous a permis de percevoir avec justesse ce que vous nommez « un pivotement » qui opère autant sur la forme que sur le contenu. Vous situez ce moment charnière entre 95 et 97. Je le situe plus volontiers au début des années 90 (après Blanches et Une aube sous les doigts). Il m’arrive de nommer le cycle qui s’est alors ouvert comme « mon cycle de la mer ». Mon installation à Montpellier au début des années 90, n’ y est sans doute pas étrangère.
C’est aussi le moment où, peu à peu, une forme s’impose à moi ; forme que je vais nommer : des strophes.
Mon écriture de poésie abandonne la discursivité, la narrativité. La scansion, l’anaphore, la psalmodie, la vocalisation deviennent prépondérantes. C’est aussi le moment où je commence à donner des lectures et des récitals. J’apprends beaucoup des musiciens sur le rythme, le silence, la voix (notamment avec Christian Zagaria et Delphine Aguilera).
J’ai bien aimé votre remarque sur la fréquence du préfixe in. Les mots le contenant se présentent à moi comme chargés d’une tension singulière ; d’une double polarisation qui n’est pas dualité, mais union des contraires…ceci hors dialectique, comme par exemple « Sables intouchables ».
J’accepte avec plaisir toutes les hypothèses que vous formulez sur la nature éditoriale de ce livre.
J’avais le projet de rassembler tous mes recueils depuis plusieurs années et c’est le confinement qui a provoqué mon petit forfait ! L’expérience ne fut en rien désagréable, au contraire, même si en composant la mise en page de certains poèmes (peu) de mes premiers recueils, des formulations, des mots, des affirmations, des déclarations m’ont fait parfois grincer des dents…
Je n’ai pas hésité à titrer ce livre ; ce fut pour moi une évidence puisqu’il contenait tous mes écrits de poésie publiés. Lui donner un titre particulier risquait d’altérer le sens de l’ouvrage.
« Poésie complète » n’est pas à mes yeux une partie d’un tout à venir tel que « Œuvres complètes ». J’ai toujours séparé mes écrits de poésie et mes écrits scientifiques et politiques. Je n’imagine pas leur rassemblement en plusieurs livres sous un même titre. Le projet (lointain) de publier mes écrits politiques et sociologiques en un ou plusieurs volumes me traverse parfois, mais indépendamment de ma poésie.
Merci encore cher Georges, pour votre retour chaleureux et perspicace.
Que l’an 2023 soit accomplissant pour vous.
Meilleures amitiés,
Jacques


Georges Amar à Jacques Guigou  21 avril 23
Cher Jacques,
Le temps passe vite! Déjà le printemps. Et il reste à peu près verdoyant. Et il reste des oiseaux pour nous le dire.
Je me rend compte que
1) je ne vous ai pas encore remercié pour l’envoi de “Sans mal littoral”. Je l’emporte avec moi ce matin pour le relire sur mon propre rivage, à Fécamp. (Il y a quelques années, avec deux amis artistes, nous y avions rédigé une sorte de manifeste intitulé “La carte et le rivage”);
J’ai repensé à votre livre après qu’un ami poète, Michel Capmal, à qui j’avais parlé de vous, m'aie informé du blog de JL Pouliquen qui le présente.
2) je n’ai pas répondu à votre longue lettre théorique de reprise de contact il y a quelques mois. En fait j’avais commencé a le faire  mais la lecture de votre Poésie complete avait en suspendu le cours. Et aussi la préparation d’une petite publication, prochaine, de textes et peintures, et d’une exposition associée, début juin.
3) vous habitez Montpellier. Il se trouve que j’y passerai deux jours, à l’invitation de la ville pour participer à une soirée causerie (après projection d’un film) sur les questions de mobilité et de prospective. Ce sera les 9 et 10 mai (je repars le 11). Si vous êtes là et disponible ce serait un plaisir de boire un café ensemble!
Amitiés
Georges


Jacques Guigou à Georges Amar  23 avril 23
Cher Georges,
Quelle bonne surprise que votre lettre et de plus, porteuse d’une promesse de rencontre.
Vous voilà donc prochainement en séjour au Clapas. Je m’en réjouis.
Les 9, 10 et 11 mai prochains, je serai présent à Montpellier.
Dites-moi quel serait le moment le plus approprié pour vous, étant le résidant, il me conviendra probablement.
Meilleures amitiés,
Jacques


Georges Amar à Jacques Guigou  21 mai 23
Cher Jacques,
Ce fut un beau bref séjour dans votre belle ville de Montpellier. Y compris notre conversation dans ce "Café Joyeux" derrière les Halles Laissac.
Je lis votre livre "Sur la page de gauche". Je crois que vous avez vraiment trouvé une forme (à moins qu'elle n'existât - c'est la bonne conjugaison ?- déjà.) Une forme... gauche pourrait-on dire. (qui me rappelle quelques uns de mes essais d’écriture puzzlématique...). Ce genre de forme, ni standard ni tordue, me plait bien : elle n'ennuie pas. Alors que tant de choses le font mortellement ! Le "désennui" - ce mot apparemment modeste, que j'avais découvert dans la correspondance de Verlaine à propos de Rimbaud, m'avait tellement plu que j'en fis une sorte de marque du génie de Rimbaud (ce fut aussi son enfer) - dans un long article à lui consacré pour un colloque.
En nous quittant au soleil non loin du tramway, j'avais évoqué une mince aventure poétique dans le village de Lurs en Haute Provence. En fait elle m'a occasionné deux petites publications (moi qui ne publie presque rien) dans deux petites revues poétiques - grâce ou à cause de Michel Capmal. La revue niçoise "Vocatif", qui faisait un numéro thématique sur "Le poète et la cité". Puis, plus bref, dans la "Gazette de Lurs", qui existe à ma grande surprise! Puisque vous me l'avez suggéré, je vous les envoie ci-joint.
Et par la même occasion le carton d'invitation à l'exposition de mes peintures récentes et présentation du livre, fait de ces peintures et de textes et poèmes qu'elles ont inspiré. C'est le 14 juin (jusqu'au 18), au cas où vos pas viennent à Paris à cette période.
Avec mon amitié
Georges


Jacques Guigou à Georges Amar  29 mai 23
Cher Georges,
Cela me plaît bien que votre lecture de Sur la page de gauche ne vous ait pas « ennuyée ».
Ces derniers temps, je n’écris quasiment plus de fragments susceptibles de former le tome III de ce livre.
La forme du fragment m’est venue assez spontanément dès les débuts, il y a maintenant une dizaine d’années.
Le fragment s’est vite imposé à moi non seulement comme le plus approprié à l’écriture de souvenirs, mais s’est révélé indispensable à cette réactivation du lieu et du moment vécu.
Car le fragment se suffit à lui-même ; il ne présuppose aucune connaissance préalable, aucune antériorité ; il ne s’inscrit pas dans la chronologie d’un récit, d’une argumentation, d’une démonstration. Cette absence de temporalité convient à Sur la page de gauche, puisque ce livre ne contient aucune chronologie. La seule unité temporelle étant celle de la vie de l’auteur, le lecteur a l’entière liberté de s’en faire une représentation temporelle. Un chercheur en histoire contemporaine m’a écrit : « Votre livre a un moment perturbé mon expérience d’historien de l’époque contemporaine »...
Ces propriétés sui generis du fragment ont conduit certains critiques littéraires à le rapprocher du poème. Je ne partage pas l’intégralité du propos.
L’une et l’autre forme possèdent en commun une irréductible singularité, une nécessaire autosuffisance, mais le fragment reste assujetti au langage et à la représentation, alors que le poème est d’emblée parole et présence.
Et là, nous rejoignons, cher Georges, nos fructueuses discussions sur politique, poésie et leurs alentours. Par exemple, votre texte de 2018 « Cité poète » pour la revue Vocatif.
J’y retrouve votre chaleureux élan pour « entrer en poéticité », pour vivre « un mode d’être aigu…diffus et dansant » ;
pour « re-garder, ressentir, repenser, refaire ».
En vous lisant, j’ai pensé à Poétique de la ville, de Pierre Sansot, mon ancien collègue sociologue à l’université de Grenoble, paru en 1994 chez Méridiens Klincksieck. Le connaissez-vous ?
D’une voix rapide, presque fébrile, Sansot était intarissable sur ses expériences de vagabond urbain ; un vécu de la ville proche de cette « Cité poète » que vous appelez de vos vœux.
Depuis les plus anciennes utopies, l’archétype de la Ville Nouvelle est au centre de l’imagination utopique : Cité du soleil, New Babylon, New Harmony, Saline royale de Chaux, Aurore Ville, etc. Il en est de même des œuvres de fiction.
Votre « Cité poète » peut-elle être située dans la sphère de l’utopie ? En partie seulement, me semble-t-il, car votre visée n’est pas architecturale, ni urbanistique, ni artistique, elle est anthropologique.
« Qu’est-ce qu’une ville sans poètes ? Qu’est-ce qu’une ville qui ne rend pas poète ? » écrivez-vous.   
Je tenterais une réponse : c’est une ville semblable à toutes celles d’aujourd’hui : capitalisée. Ce qui ne signifie pas que des poètes peuvent y habiter, y marcher, y danser ni que la ville en question a mutilé (ou pas entièrement) leur être-poésie…quoique…
J’écris poésie et non poétique ou poéticité, vous le savez, Georges ! De même qu’à la place de « Entre le poète et le poème, la poéticité » formulation que vous a inspirée l’homme de Lurs, j’écris « Entre le poète et le poème, la poésie ».
Nous rejoignons ici un moment de notre discussion de Montpellier au sujet de l’antériorité de la poésie ou de la poéticité aux origines de l’espèce humaine. Et je pense alors à Julien Blaine qui bien loin de toute possibilité de ville, déclare :
« je suis un Aurignacien contemporain ! »
Meilleures amitiés,
Jacques
PS. Je ne serai pas à Paris au moment de votre exposition. Dommage...



Jacques Guigou à Georges Amar   juin 23
Vif merci, cher Georges, pour cet ensemble peinture poésie méditation.
Action et contemplation s’y harmonisent dans une unité sensible à laquelle signes, sens, sons, couleurs contribuent pleinement.
Ce papier toilé dans un format paysage, cette encre nécessairement brou de noix, ce Garamond corps 12, ces larges marges…témoignent en faveur de l’unité et de l’harmonie du livre.
La continuité pratique autant qu’abstraite que vous expérimentez entre la peinture et l’écriture de poésie me touche, mais je n’en ai pas la pratique.
Dans les années 90, j’ai tenté une forme d’expression graphique qui peut s’en rapprocher avec ce que je nommais des «  traits ». Il ne s’agissait pas de dessins, mais de tracés fins et légers à l’encre noire qui s’accompagnait de quelques mots.
Sur les pages de « Parler la peinture », à la mine de carbone, j’ai partagé :
p.5 » « La peinture envisage » et j’ai écrit en marge : « la poésie suggère ».
La page 57 sur le Rythme est noircie de « oui » et de « ça c’est sûr, Georges ! »
p. 59, « …la diction bénit »  avec dans la marge la référence Paul Valéry sur les deux seuls états de la poésie : « La poésie sur le papier n’a aucune existante. Elle est ce qu’est un appareil dans l’armoire, un animal empaillé sur un rayon. Elle n’a d’existence que dans deux états : à l’état de composition dans une tête qui la rumine et la fabrique ; à l’état de diction » (Ego scriptor)
p. 60 « …Et que le nouveau-né crie  ! »  …et que de son souffle s’élève le chant des chants.
J’ai aussi des notes marginales sur « La grâce d’une nouvelle préhistoire », mais certaines, comme l’opposition langage/parole ou encore sur Spinoza, sont plus développées dans notre correspondance.
Ah si, j’ai réagi sur une de vos expressions à propos de la pandémie. Vous écrivez (p.4) : ……dues à cette épidémie d’un autre âge… ». Il me semble au contraire que cette pandémie est emblématique de notre époque de la société  capitalisée  : rapports sociaux dissociés et tensions entre puissances  : domination des réseaux et des communications globales, diffusion virale et planétaire des informations et des big data, impréparations et fuites en avant des flux, réponses biotechnologies rapides, mais inégalement partagées, État-nation en crise et peu efficients, etc.
Un dernier mot d’accord complet à propos de « la raison d’être du poème » (p.49), dans cette « région primitive perpétuelle » où le poète sait « que des commencements sont possibles » . En écrivant ces mots, je dis mentalement : « le commencement des commencements ». Ces jours-ci, j’approfondis cette figure de la répétition dans la langue hébraïque ancienne, comme « le saint des saints », « vanité des vanités », etc. J’aime y entendre les échos de la poésie parole première. Et là encore, Paul Valéry toujours dans Ego scriptor : « Toute la technique poétique est une organisation de la répétition (…) en vue de l’unité ».
J’arrête là cher Georges pour aujourd’hui, sachant que nos échangerons d’autres mots, d’autres idées…
Meilleures amitiés,
Jacques


Georges Amar à Jacques Guigou  4 juillet 23
Merci cher Jacques de ces beaux et bons commentaires. Le premier mot déjà est l’un de mes favoris: Vif!
(Le vif du sujet -c’est le titre d’un bouquin ancien de Morin, et un pas mal)
Je lis, relis votre mail… en Grèce. J’aime vraiment ce pays, par tous les aspects de moi-même. De mon petit balcon sur le port de Poros je jouis des mouvements du quai, splendeur du jour solaire, splendeur des nuits vivantes.
Je n’avais pas répondu à votre réponse à propos de la « page de gauche ». Je trouve que c’est un livre de poète.
En Grèce boulanger se dit « Artopoieio », arto=pain, poieio vient de poiein, ce verbe merveilleux que nous avons perdu, qui donne aussi bien poète poésie poème que boulanger. Je vous enverrai la photographie d’une enseigne de boulangerie prise il y a quelques jours à Aegina, pour prouver mes dire! J’aimerais recréer le verbe « poeir »! Ce serait ma principale contribution à mes semblables.
Oh oui, j’ai connu beaucoup apprécié Pierre Sansot ! Sociologue et poète je n’aurais pas cru que ça puisse exister ! J’aimerais que nous parlions de lui un jour. Mieux que sociologue et poète, poète en sociologie. Le dernier livre que j’aie acquis de lui (sur un marché!) porte le curieux titre: « J’ai renoncé à vous séduire ». Bien sûr que c’est un séducteur. Et un séduit, ce qui encore mieux.
Je ne me considère pas a proprement parler comme un peintre (bien que peignant depuis toujours beaucoup), ni comme un poète. Pas davantage un ingénieur bien que ce soit ma profession formelle. Ou un chercheur, etc. Ce n’est pas par modestie: Être moins que tout me parait un peu étroit! Une amie m’a récemment proposé l’étiquette de poiète (qu’elle use pour elle-même). Un peu trop chic…  D’autant que ce « tout » est aussi bien un rien.
Il y a une phrase de Paul Valéry que j’aimais tant que je la mettais souvent en exergue de mes rapports de recherche (très techniques…) : « Soyez à la fois poète, ingénieur, philologue, géomètre, soldat, physiologiste... ». Mais cet à la fois n’est pas une addition. Plutôt l’inverse. Une note énigmatique de Marcel Duchamp l’éclaire. Il y parle d’une sorte de texte faisant pièce à une sorte de tableau, chacun prévenant l’autre de devenir, réciproquement, œuvre littéraire et œuvre plastique. Cela donnera d’un coté la « Boîte verte », une collection de fragments écrits sur des papiers déchirés (et reproduits tels), et de l’autre le fameux « Grand Verre » (ou « Mariée mise à nu etc. »). Cette mutuelle prévenance / prévention est pour moi une forme aiguë d’intelligence poétique.
Ah je suis bien longuet! Surtout par un bel après midi sur une plage enchantée dans les îles Saroniques.
J’essaie de me renseigner sur la signification de « Cantique des cantiques » (je le connais en hébreu, et avec la musique, et l’aime beaucoup).
Le capital, dites-vous est la raison de la « dévastation » (mot de Deguy) de la ville et du monde. Certainement. Et en amont du capital? La pure méchanceté, ou bêtise humaine? Il faudrait comprendre cela aussi « en poète ». Est-ce possible ?
Ah, mon bateau approche.
À très bientôt.
Georges



Correspondancer sur la poésie et la politique

avec

MICHEL CAPMAL


Jacques Guigou à Michel Capmal   10 septembre 2023
Bonjour Michel,
J’émerge de ton livre enthousiaste, nourri et abreuvé ! Peu de pages qui n’ont fait surgir empathie, méditation ou réflexion, parfois (rarement) irritation. Je comprends mieux le geste de Jean-Luc Pouliquen qui, sur son site L’Oiseau de feu du Garlaban, présente nos livres sur la même page en disant y trouver des correspondances.
Revenant sur mes notes de lecture, j’ai d’abord pensé organiser mes commentaires de manière discursive, mais je préfère maintenant ma lecture achevée, t’écrire au fil de l’eau…
Parmi les thèmes (mot faible) prédominants, déterminants, qui habitent ta poésie, l’errance et le tragique opèrent leur alchimie…sous le regard des étoiles. Car abandonné (« comme une fenêtre ailée sur notre abandon, p.16), éprouvé par le deuil, ébranlé par « le cataclysme qui nous emporte » (p.72), le poète résiste, il sait rester fidèle à ce qui demeure, à la foi jurée dans son serment : « …nous ne renoncerons pas aux étoiles » (p.122).
La maxime « … une très jeune fille en larme/hurla de rire/‘il faut réaliser le tragique et préserver la mélancolie’ » p.108, fait écho au titre du livre Nous avons perdu les hautes terres notre errance est infinie.
Saisissement de l’errance. Plus qu’un motif ou un leitmotiv, l’errance est présente comme expérience humaine totale, profonde, fondamentale. Elle s’empare du poète où qu’il se trouve, dans les décombres d’une ancienne habitation comme dans les espaces souterrains de l’enfance ou bien encore dans « ce long détour par les gouffres ? » (p.59).
Si ce temps de l’errance peut côtoyer la catastrophe qui rôde autour du poète et de ses confrères, il peut aussi apporter amour et fertilité (…nous, confrérie de solitaires, en guerre contre le néant/avons franchi des gouffres, habité une errance fertile » p.77). Sur une « rive hospitalière dans l’errance apaisée » (p.50) le poète trouve alors un moment de réconciliation « du cœur et de l’âme ».
Ta poésie, Michel, nous conduit du chthonien au cosmique. Et ce voyage chthonien commencé dans la crypte se poursuit dans la rivière souterraine puis ne cesse de s’enfoncer dans le précipice, puis l’abîme, puis nous le pressentons… le sans fond, qui n’est pas le néant, car tu combats le néant.
Là, « ce pur abîme (te) souriait » p.41 », tu dis adieu « à tes vieux habits » (p.18) et tu peux marcher vers « les crêtes de ces montagnes » (p.62), vers « ce bref instant où apparaissent les hautes terres » (p.63) pour y rencontrer le Grand Temps. Cette figure , cette entité du Grand Temps est-ce pour toi un autre nom de l’Égrégore ?
Avant de poursuivre sur un mode plus théorique, te dire Michel, que j’apprécie ton phrasé, ni surchargé, ni décharné. Il t’arrive de procéder par glissando ; cela intensifie l’image, comme par exemple ici :
« Maintenant le sable atteint le blanc du charbon ardent. Le vent de la comète et de la mer se précipitent l’un vers l’autre. Demain est une saison vacante » (p.67).

L’Égrégore
Il y a plusieurs dizaines d’années, je ne souviens avoir cherché à approfondir l’énigme et l’attrait que ce mot, d’emblée, évoquait pour moi. C’était l’époque (le début des années 80), où je venais de rencontrer Nicole, où je lisais Blanchot (La communauté inavouable) et où je commençais une correspondance avec Jacques Camatte (Émergence d’Homo gemenweisen) dont je lisais les écrits (Invariance) depuis une dizaine d’années. L’époque aussi de mon livre sur L’institution de l’analyse dans les rencontres et ma tentative pour fonder une syndromanalyse…ie. le moment instituant d’une rencontre sociale autonome. J’ai peu de temps après critiqué l’autonomisme comme leurre de la liberté, comme course vers toujours plus d’autonomie dans toujours plus de dépendance… à la dynamique du capital. (Cf. La Cité des ego. L’impliqué, 1987 )
C’était aussi la dernière période de la revue Autogestion au Comité de laquelle j’avais participé depuis 1976. L’histoire des autogestions, les utopies autogestionnaires et libertaires avaient été un de mes centres d’intérêt depuis mes études de sociologie. En 1973 déjà, l’échec du mouvement des LIP avait sérieusement ébranlé mes enthousiasmes post-mai 68 sur la portée politique des autogestions. J’analyserai peu après cet échec comme la conversion d’une force collective dans une forme particularisée, hyperindividualisée, aliénée : l’egogestion.
Ces brefs souvenirs, Michel, pour situer mes visées pratiques et théoriques sur la question de la communauté qui, la création de Temps critiques y aidant, m’apparut comme inscrite dans ses deux seuls et uniques moments : la communauté des amants et la communauté humaine.
Sans trop d’hésitation, aussi bien dans mes écrits de poésie que de politique (je n’ai jamais cherché à conjuguer ces deux univers), j’ai abandonné la représentation de l’égrégore et les choses variées qu’il représente. Trop psychologisant, trop immédiatiste, trop confusionnel, trop déhistoricisé, pas assez présentiel (au sens étymologique) à mes yeux.
Dès les débuts de Temps critiques, en 1990, nous n’avons pas lâché la cruciale question des rapports de L’individu et la communauté humaine. C’est d’ailleurs cette formulation que j’ai proposée à Jacques Wajnsztejn comme titre du premier tome de l’anthologie de la revue (L’Harmattan, 1998).
En résumé, Michel, une question : établis-tu un rapport entre l’égrégore et la communauté humaine ? Autrement dit, est-il pour toi une médiation entre l’individu et la communauté humaine, entre le prolétariat et le communisme ? Mais l’égrégore me semble plutôt de l’ordre de l’immédiateté. Alors ?
Serait-ce le Grand Temps où l’institution s’absente ?

L’errance

Esseulée               vacante
la frégate n’est pas errante
prise dans la tourmente
elle peut divaguer
même lointain
même incertain
son amer n’est jamais perdu


Voici, Michel, la strophe que j’ai composée il y quelques jours et qui n’est pas étrangère tant s’en faut, aux réflexions et aux méditations suscitées par ma lecture de ton livre.
On y trouve sans doute le condensé (condensation/extension) de ma manière de vivre/penser l’errance et, non pas son contraire, mais son antériorité : ce qui demeure, ce qui n’est jamais perdu. Ou pour le dire autrement : la tension entre continuité et discontinuité.
Aussi loin que je m’en souvienne, je n’ai pas d’expérience d’errances et moins encore de l’errance dite fondamentale, ontologique, « infinie ». J’ai traversé des moments ou même des périodes de désarroi ou de brouillard, mais je suis habité par une sorte d’espérance profonde qui m’a rarement quittée. De sorte que je n’ai qu’à de rares occasions approfondi le concept d’errance dans ses dimensions ontologiques et anthropologiques, sauf avec la lecture dans les années 70, de Errance de l’humanité par Jacques Camatte.
Ici, Michel, tu pourrais me dire qu’il existe une espérance même dans l’errance, qu’elle contient un potentiel utopique, etc. Je comprends cette dialectique, mais je crois que, pour l’individu comme pour les groupements humains et l’espèce humaine tout entière, l’errance ne parvient pas à se libérer d’une composante présente dans étymologie : l’égarement, l’erreur et parfois aussi la folie.
Nous le savons, tous les récits fondateurs des civilisations et des religions, tous les livres de Sagesse, toutes les croyances et les cosmogonies des sociétés traditionnelles, etc. contiennent des récits d’errances individuelles ou collectives.
La vaste thèse de J.Camatte sur l’errance de l’humanité comme recherche d’une compensation à une perte, celle de la séparation d’avec la nature, n’a pas cessé de m’interroger. Pour lui l’émergence du capitalisme puis sa domination mondiale n’ont fait qu’accroître cette quête d’une société  hors nature afin d’y trouver une réponse (un remède ?) à l’abandon d’un milieu naturel protecteur, mais où le risque d’extinction était permanent.
Dans certains numéros de Temps critiques, nous avons réexaminé la question du rapport à la nature dans ses deux composantes : rapport à la nature extérieure et rapport à la nature intérieur (la « nature humaine »).
À propos des discours actuels ou récents sur l’errance, je retrouve des notes prises au gré de mes lectures et de mes irritations. Par exemple un philosophe qui énonce le double fondement de l’errance : esthétique et éthique. Qu’il soit d’abord politique ne semble pas effleurer ce penseur pressé. Chez un autre est affirmé un viatique : rester humain en se perdant…dans un labyrinthe ! L’éloge post-situationniste de la dérive semble encore avoir des partisans ! Trouver une manière « d’habiter son errance » semble faire consensus chez nombre d’entre eux.
La méprise se trouve chez l’astrophysicien dandy A.Barrau qui réclame  mordicus un « droit à l’errance » et une dénonciation du « contrôle social de l’errance » ! À quand l’errance remboursée par la Sécurité sociale ?
Ce même scientifique écolo-chic, dans le même registre a appelé, il y a peu, à une « révolution poétique, ultime rempart contre le cataclysme ». J’ai écrit quelques mots à ce sujet.
Question : l’errance serait-elle une forme de thérapeutique sociale ? Une tentative pour éviter la répétition ?
Nous sommes là au cœur de la dynamique (chaotique, dissociée, mais efficiente, dominante) du capital. Les opérateurs de cette capitalisation de toutes les activités humaines sont perceptibles, mais peu perçus. Ils ont noms : dissociation, segmentation, particularisation, mobilisme, fluidification, virtualisation; mise en réseau, accélération des flux de capitaux, de marchandises, d’individus, de valeurs, de temporalités, etc.
Depuis le début de Temps critiques nous avons cherché à caractériser cette tendance hégémonique du capital. En  nous avons distingué trois niveaux de sa réalisation opérant dans un même monde. Nous avons aussi tenté d’intervenir dans puis d’interpréter les contre-tendances, résistances et autres alternatives qui, depuis l’après 68, se manifestent dans ce qu’on a appelé les « mouvements sociaux ».
Bon, j’arrête là, Michel, car je risque de tomber dans l’autoréférence individuelle ou collective, cette nasse que je cherche à fuir depuis longtemps…
Meilleures amitiés,
Jacques
PS. J’ai répondu à Michel Vidal en lui disant que je viendrai à Saint-Jean- de-Fos le 16 septembre.  



Jacques Guigou à Michel Capmal   4 novembre 23
Cher Michel,
Tu liras ci-joint les quelques mots que je viens de commettre sur ton article « Un fugueur dans la cité vortex ».
J’y joins un fragment de la correspondance que j’ai tenue avec Jean-Pierre Courty dans les années 96/98.
Je récupère comme on dit, mais lentement…
Vives amitiés,
Jacques

Commentaires du texte de Michel Capmal
 
« Un fugueur dans la Cité-Vortex »
[Disponible en ligne ici
https://www.lesditsducorbeaunoir.com/le-fugueur-texte-de-michel-capmal-presentation-bran-du-2019-07-01-janvier ]

Michel,

Avant l’été, tu m’avais déjà envoyé ton texte de 2018, « Un fugueur dans la Cité-Vortex ». Je l’ai lu, mais je me suis alors attaché à commenter, Nous avons perdu les hautes terres, notre errance est infinie et aussi tes notes préparées pour ton intervention lors de l’hommage à Pierre Miquel en septembre dernier à Saint-Jean-de-Fos. 
Suivons donc aujourd’hui ton fugueur dans sa déambulation méditative. Une fugue à la fois mélancolique et imaginative, parfois augurale ; une fugue qui parvient à ne pas se laisser enfermer dans le thème donné, si ce n’est attendu, du moins peu singulier (Le poète dans la Cité).
Nous voilà conduits dans ce qui avait été une ville et qui, la dynamique du capital opérant, a été transformée en mégapole hypertechnicisée et dévastatrice des moindres traces de l’ancienne vie citadine.
Et ce Vortex dont les puissants tourbillons englobent tous les espaces urbains, serait-ce l’image même de la capitalisation de la vie ?
Mais l’histoire des villes n’a pas toujours été l’instauration de rapports sociaux despotiques et aliénants. Tu as raison de rappeler que dans certaines circonstances historiques, « l’air de ces villes palimpseste pouvait émanciper ».
La puissante et longue révolution bourgeoise s’est réalisée dans les villes, grâce aux villes ; ce furent les libertés civiques et la société civile, mais ce fut aussi, d’abord, le marché. L’unité politique et économique de la féodalité s’était quant à elle accomplie dans le fief, le village, le servage, la fonciarisation de la terre.
Aujourd’hui, c’est le capital le grand émancipateur.
J’ai développé cela dans plusieurs textes ces dix dernières années. Par exemple, récemment dans « La fin du couple aliénation-émancipation », Temps critiques, n°21, 2022.
Le capital s’est autonomisé de ses anciennes déterminations territoriales et des médiations de l’État-nation.
Face à ces forces et à ces formes urbaines dominatrices, le poète est un réfractaire, un dissident, un En-Dehors ; il « se tient ailleurs tout en sachant parfaitement être là ». Est-ce trop charger ta vision, Michel, que de voir dans cet En-Dehors un clin d’œil à Zo d’Axa et à ses amis anarchistes des années 1890-1910 ?
Dans la société de classe, avant la Première Guerre mondiale, il était encore possible pour certains individus de se tenir « en-dehors » des institutions et des normes dominantes. Le contrôle social s’exerçait sur la force de travail et sur les conditions générales de la reproduction sociale (famille, église, partis, salariat, commerce, finance), mais dans des cercles et des milieux restreints aussi bien urbains que ruraux, des modes de vie différents, traditionnels ou nouveaux, pouvaient s’accomplir.
Un des plus beaux exemples à mes yeux, tu dois le connaître, est celui des anarchistes Naturiens anti-industriels, qui s’installaient à la campagne en formant des communautés et qui tentaient d’établir un rapport harmonieux avec la nature.
Les livres ou articles parus ces quinze dernières années sur les Naturiens, cherchent à en faire des précurseurs de la décroissance ou bien de l’écologie politique. Leurs auteurs les découvrent et les manipulent. L’étude la plus ancienne et la plus juste sur le mouvement des Naturiens fut publiée dans deux gros numéros en suppléments de la revue Invariance, rassemblés et rédigés par François Bochet sous le titre : « Naturiens, végétariens, végétaliens et crudivégétaliens dans le mouvement anarchiste français (1895-1928). Cf. Invariance série IV, supplément au n°9. Vol. I, juillet 1993, vol. II janvier 1994. Ces deux volumes ne figurent pas sur le site de la revue Invariance car Jacques Camatte n’en est pas l’auteur.
Aujourd’hui, personne n’est en dehors de la société capitalisée. Les réseaux, les suivis et leur haute technologie identifient quiconque tente de disparaître des radars.
De flâneries en déambulations et en passages, notre poète fugueur plonge à la recherche des « forces magnétiques » de la Ville invisible, un espace « d’incarnation » qu’il s’approprie, dont il devient le familier et qui lui permet de se mettre en rapport avec le cours des choses ; autrement dit avec l’élaboration de son « grand poème ».
Ce n’est pas, Michel, une utopie urbaine que recherche ton poète ermite de la ville (un alter ego ?) ; il s’attache à imaginer des situations immédiates, inattendues, différentes, alternatives, anti ou contre-sociales. Comment ici ne pas penser aux dérives psychogéographiques des situationnistes dans les quartiers de Paris  ? Mais ne poussons pas trop loin l’analogie, car alors que les visions mentales des dérives situationnistes étaient strictement urbaines, celles du poète-fugueur sont végétales, forestières, « en symbiose » avec les profondeurs matricielles de la forêt primaire.
Avant de laisser les situationnistes, j’observe Michel, que tu partages leur définition de la poésie comme « communication généralisée » et comme langage. Je laisse pour l’instant dans la potentialité notre discussion à ce sujet puisque j’attends tes commentaires de Poétiques révolutionnaires et poésie, un livre qui a pris comme point de départ la critique de la théorie situationniste de la poésie comme langage. Te dire simplement ici que je perçois le paysage où nous plonge ton article comme antinomique au langage, mais comme appelant la parole de poésie...
J’ai relevé aussi ta persévérance pour préserver l’unité des choses, du monde et des êtres dans ce lieu de « l’insécable noyau de nuit ».
M’est alors revenue le fragment d’une strophe de je ne sais lequel de mes recueils ; unité cette fois diurne, solaire : « l’infracassable secret du soleil sur les salines »...
Avec mes amitiés les plus vives.
Jacques



Michel Capmal à Jacques Guigou  19 novembre 23
Cher Jacques,
Merci pour ton commentaire sur « le fugueur » et aussi pour le courrier à Jean-Pierre Courty, fort bien argumenté. Je reviendrai très prochainement sur ces deux « documents », ce qui me permettra enfin d’aborder à la fois de biais et de front ton « livre jaune » : Poétiques révolutionnaires et poésie, déjà traversé, parcouru, approfondi, annoté.  
Tu me dis commencer à récupérer, bonne nouvelle, même si c’est assez lentement. J’espère que cette petite série de PJ ne t’encombrera pas trop, c’est juste comme, disons, « travaux d’approche », pour reprendre un titre de Michel Deguy.
Je n’ai rien relu. J’en ai encore d’autres (sans site ni blog, ni revue), mais je crois que c’est suffisant pour aujourd’hui.
Je t’avais parlé de François Robin, dont tu connais la fille, Agnès, à Montpellier.
Quelqu’un de fort intéressant à plus d’un titre.
Possible d’avoir une idée de sa bibliographie sur LULU.com.
Avec: François-Paul Robin. Notamment sur « la géopohétique ».
Malgré un désaccord probable sur le H intercalaire, son ouvrage contient un point de vue intéressant, par exemple sur la question du « sacré » aujourd’hui, s’opposant à la capitalisation généralisée et totalitaire.  
Amitié. Et accorde-moi encore quelques jours.  Michel



Jacques Guigou à Michel Capmal   20 novembre 23
Cher Michel,
Merci pour ces textes, qui ne manqueront pas, je le pressens, de nourrir notre dialogue.
D’un premier survol, j’y vois déjà des pistes d’approfondissement : ton appel à une amplification de la conscience ne risque-t-il pas de rencontrer peu d’écho dans notre temps ? Notre temps où c’est justement la conscience individuelle et collective qui s’efface, qui perd de sa subs-tance humaine ?
Avec la domination de l’actualisme et de l’immédiatisme, la conscience d’être au monde se délite, car c’est la temporalité elle-même qui est altérée. Contrairement à ce qu’avancent certains critiques utragauche, ce n’est pas le présent qui perdure, c’est l’actuel ; lequel opère hors de la temporalité : passé, présent avenir.
Sur ce point, je joins une de mes interventions dans des échanges sur la liste Temps critiques.

Agnès Robin m’a donné le numéro de téléphone de son père. Je vais le contacter pour le soirée Kenneth White à la fin de printemps prochain à la Maison de la poésie Jean Joubert. Oui, le H de géopohétique….
Bien sûr, Michel, avance à ton rythme. Ah, les rythmes, les rythmes. Outre ceux de Meshonnic, connais-tu les travaux d’Henri Lefebvre sur la rythmanalyse ?
Amitiés,
Jacques



Michel Capmal à Jacques Guigou 22 novembre 23
Cher Jacques,
Comment vas-tu ? Depuis cette dizaine de jours qui viennent de passer ? Et pendant lesquels j’ai reporté ma réponse à ton dernier message. Reporté, sous la contrainte de la nécessité. Nécessité d’une argumentation suffisamment claire, et même quelque peu approfondie. Mais pas seulement. Il s’agit d’abord de la Poésie, et donc d’une disposition intérieure (avec quelques  conditions extérieurs plutôt favorables, comme un certain silence) propice au dire d’une pensée fluide et, peut-être, abyssale, mais non étrangère à une  « structure »  intellectuelle aussi solide que vivante.
Bref ! Aujourd’hui, on se décide et on va bien voir où on en est.

Il y deux trois jours, j’ai eu l’occasion d’un petite prise de parole dans mon quartier à la suite d’une présentation d’un ouvrage d’un jeune chercheur «écologue »: Alexandre Génin, sur « les effondrements des écosystèmes », dans le local des Editions Matériologiques, découvertes par hasard. Il s’agit de « publications en sciences, philosophie et histoire des sciences et des techniques ».

De mémoire, voilà, en résumé, ce que j’ai à peu prés dis à la fin de l’échange du conférencier avec un petit groupe amical d’un dizaine personnes : « Je n’ai rien demandé mais puisque on me donne la parole, voici en quelques mots... L’espèce humaine est désormais l’espèce dominante sur cette planète, et elle est ainsi devenue une espèce prédatrice. D’autant plus prédatrice qu’elle est comme prisonnière de son propre mode de fonctionnement qu’on appelle système capitaliste, productivisme sans limites, financiarisation totalitaire, etc. Cet enfermement est d’autant plus aggravé que nous voici dans l’ère d’un futur sans avenir, comme on dit. Il est impossible d’apporter un changement ou plutôt une transformation radicale (dans le vrais sens du terme) à l’état des choses présentes selon les modèles idéologiques du passé, réformiste ou révolutionnaires.
Il y a comme un course de vitesse (alors qu’il faudrait aussi retrouver les vertus de la lenteur) entre les efforts de certains scientifiques de bonne volonté et les forces destructrices de la technoscience et des puissances financière (l’économie fictive, virtuelle) avant d’atteindre des limites qui sont toujours repoussées par cette technoscience jusqu’à l’établissement, la construction totalitaire d’une « nouvelle planète » et d’un « homme nouveau » (le transhumanisme), et d’une « classe » dominatrice sur des milliards d’esclaves parqués dans des zones de «  production » qui étaient anciennement les nations historiques. Il n’y a plus aucun espace qui échappe au contrôle et à la prédation du capitalisme. Et l’immense majorité des populations humaines soumise à l’acceptation contrainte d’une monstrueuse force d’inertie par la surconsommation de tout, de tout ce qui renforce et rend inextricable une telle aliénation. « Aliénation », pour reprendre un terme devenu «obsolète », forcément ! » Donc, plus de perspectives émancipatrices ? Dans cette guerre totale au Vivant.

Au cours de mon «  discours » spontané, peut-être «proféré » (tel un poète !) sur un ton quelque peu impérieux (involontairement, mais c’est comme ça que l’on passe pour un inquiétant « prédicateur » ) deux jeunes femmes sont parties précipitamment comme si elles ne voulaient pas en entendre plus, et quant aux autres c’est comme s’ils se disaient, dubitatifs mais sans aucune hostilité, « c’est qui celui-là ? ! » Le conférencier m’a répondu brièvement avec une politesse embarrassée, j’étais nettement le plus âgé de l’assistance. Il ne pouvait être qu’en accord avec ces quelques mots, et à convenu que le « problème » concernait aussi la réflexion philosophique en « résonance » avec les recherches et conclusions scientifiques honnêtes, bien obligé de préciser.

Et, bien évidemment,  je ne prétends pas du tout avoir fait ce soir là des révélations inouïes. Que du banal de notre bel aujourd’hui !  Mais il y a des banalités (des banalités de base), disons des évidences pas toujours aisées à formuler. Je me souviens avoir préciser: « ce que je dis là, c’est ce que ressent (encore) un grand nombre de citoyens anonymes, comme moi, le plus souvent de façon diffuse, (n’ayant pas l’occasion, et ne faisant pas trop d’effort pour cela, de confronter leur « ressenti » et leur « opinion »), mais aussi parfois de façon plus « alertée ».

Pour la prochaine conférence il sera fait référence à Emilie du Châtelet « qui au XVIII° siècle publie un traité théorisant clairement les rapports entre idées et expériences, d’une manière qui dans ses fondements demeure pertinente jusqu’à nos jours. » Selon Jean-Yves Cariou, auteur de: Histoire des démarches scientifiques. De l’Antiquité au monde contemporain.
Et bien sûr, dans mon improvisation, je n’ai pas manqué de faire aussi la critique, même rapidement, de « l’actualisme ».

Ce qui m’amène à Commentaires sur la société du Spectacle publié en 88 et au texte sur temporalité et historicité de Temps critiques. J’ai aussi réouvert l’édition Van Gennep des 12 n° de la revue I S, et relu ce fameux texte : All the King’s men. (lu pour la première fois en 70, en «  édition pirate » chez des copains anars de Toulouse).

De la Lettre sur temporalité et historicité quelques notes succinctes.
On est d’accord sur la critique des affirmations contradictoires de Baschet.
Nécessité historique. Sens de l’Histoire ? De la remise en cause de ces concepts, effectivement « on ne peut en déduire qu’il n’y a aucun sens, ni présuppositions ou déterminations ».

Il me faudra aussi relire Camatte. « L’errance de l’humanité » voilà une formulation qui me touche en profondeur. On en revient avec le rapport à la nature, et la rupture fondamentale (ou presque) avec elle. Et tout récemment, si l’on peut dire, « La rupture du fil rouge des luttes de classes ». Et dès lors, « toutes les formes du temps y sont révolutionnées…. ». On pourrait évoquer « une crise du temps » avec la conviction et l’affirmation que la révolution est processus, portant ou apportant un devenir ou un « à venir », et réappropriation du temps humain. La « guerre du temps » contre « le présentisme actuel ». Le performatif. Le surgissement des Gilets Jaunes qui a bien embarrassé les bien pensants et politiciens de « Gauche et de Droite ». Et que les forces du capital aient encore la possibilité d’englober les contradictions, très certainement. Mais serait-ce sans limites ?

Et toi, Jacques Guigou, tu nous parles « d’actualisation permanente… de l’actuel. » « L’utopie du Capital, l’actualisation continue ». « C’est la temporalité anthropologique passé/présent. futur d’homo sapiens qui est altérée… ». Et c’est ce que tu redis dans ton message précédent. « …la conscience individuelle et collective qui s’efface, qui perd de sa substance humaine… La conscience d’être au monde se délite…. »

L’échec de Mai 68 ? (Faudrait-il relire Clouscard ? ) et «  « L’oubli »  des perspectives et la rupture du fil rouge » ?

On se rappellera que dans ses « Commentaires »(1988) Debord, qu’on ne peut certes pas ranger dans les critiques ultra gauche, nous propose de considérer que désormais « le spectaculaire intégré - "le spectacle s’est mélangé à toute réalité, en l’irradiant"  - se caractérise par l’effet combiné de cinq traits principaux, qui sont: le renouveau technologique incessant; la fusion économico-étatique ; le secret généralisé ; le faux sans réplique ; un présent perpétuel. » Je n’ai jamais fais trop usage du concept de spectacle dans son acception debordienne, mais ce concept n’est certes pas négligeable, loin s’en faut.

Quelques mots sur « All the King’s men ». ( Je n’ai jamais été vraiment « pro situ » mais en 68 je me suis reconnu d’emblée dans le style, et « l’hubris », certains auraient dit l’élitisme, situationniste. J’ai fait mienne leur exigence du qualitatif contre un certain misérabilisme gauchiste. Et ensuite revenir brièvement sur le  «  Fugueur ». (Effectivement, un alter ego), avant de réouvrir du début à la fin Poétiques révolutionnaires et poésie. Pour ensuite un texte un peu plus « synthétique » et, peut-être un peu mieux rédigé, et approfondi, même s’il sera encore et toujours un texte « provisoire ».  
Mais ce sera pour mon prochain envoi.
À te lire cher Jacques.
Amitié, en toute confiance.
Et merci pour m’avoir donné l’occasion d’un tel « travail ».
Un travail éminemment humain, me semble-t-il.
Et on retrouve ainsi l’existentiel. Et la vie vivante. Et la poésie...
Michel


Jacques Guigou à Michel Capmal   26 novembre 23
Cher Michel,
J’ai repris « du poil de la bête » ; récupération quasi complète.
Je relis ta lettre « à tête reposée » comme on dit. J’apprécie ta manière de conjuguer des moments de ta vie quotidienne avec des commentaires et des réflexions sur des questions plus générales, bien que présentes et actives dans chacun de nos jours.
Ainsi, le récit de ta prise de parole dans cette rencontre avec cet écologue vient expliciter fructueusement le fil de ton propos sur les effets méphitiques des technosciences et donc sur les rapports de l’espèce à la nature extérieure et donc sur cette « seconde nature » qu’installe la dynamique du capital.
Je partage plusieurs des propositions que tu avances, mais il en est sur lesquelles j’ai des interrogations, voire des critiques.
D’abord sur enfermement, aliénation, émancipation.
Ton recours à la notion d’enfermement pour qualifier les processus d’aliénation [ d’autoaliénation si l’on considère l’espèce humaine elle-même ] qui résultent de la puissance de toute la dynamique du capital [ et pas seulement des technosciences ] me semble tout à fait approprié.
Je l’ai utilisé dans cette même perspective, le plus souvent, mais pas exclusivement, en référence à Jacques Camatte. Celui-ci a donné plusieurs acceptions à l’enfermement, depuis celle de « mystification », en passant par celles de spéciose et d’ontose (notamment dans la répression parentale qui prive l’enfant de sa naturalité et l’enferme dans « le monde mercatel ») jusqu’à ses développements plus récents sur « l’extinction » et sa conjuration dans l’abandon de « l’inimitié ».
Tu évoques l’effacement de l’aliénation et donc aussi de l’émancipation. Bien sûr, la référence est ici faite au couple aliénation/émancipation porté par l’hégélo-marxisme.
Alors, là, Michel, tu tombes pile sur l’étude que j’ai entreprise il y a quelques années et qui a aboutie à mon article dans le n°21 de Temps critiques que j’ai finalement intitulé, « La fin du couple aliénation/émancipation », car nous avons fait passer mon titre initial « L’aliénation effacée, l’émancipation exaltée » en première de couverture.
L’inversion est manifeste. Ce qui était donné comme aliénation dans le cycle historique de la société de classe, devient depuis quelques décennies « émancipation », (exemple, le télétravail est émancipateur, etc.)
J’ai inclus dans ce texte un assez long chapitre sur ma critique de « l’aliénation initiale » ; une notion avancée au début de la revue Temps critiques (années 90) par Jacques Wajnsztejn et Charles Sfar et que je revisite, notamment à la lumière des sciences paléo-anthropologiques mais pas seulement. La discussion se poursuit…
Puis-je attendre Michel, quelques commentaires de ta part sur ce texte sans trop charger la barque de tes lectures ?
Toujours sur ce premier point : une remarque concernant ce passage:

« (…) la construction totalitaire d’une « nouvelle planète » et d’un « homme nouveau » (le transhumanisme), et d’une « classe » dominatrice sur des milliards d’esclaves parqués dans des zones de « production » qui étaient anciennement les nations historiques ».

Je partage la qualification de « Nouvelle planète », et « d’homme nouveau » pour exprimer les visées (pas unitaires, non homogènes) du capitalisme du sommet. En revanche, la fin de ta phrase ne me semble pas appropriée pour caractériser le processus même de la révolution du capital. « Classe dominatrice » et « milliards d’esclaves » fait penser à l’approche en termes d’oligarchie et de victimes de la spéculation financière.
Ces références sont anciennes et on les retrouve dans des luttes récentes comme celles d’Occupy Wall Street, chez mes membres de Podemos en Espagne et dans l’extrême gauche française et européenne.
Le slogan principal « Nous sommes les 99 % ; ils sont 1% ; tout est à nous », trouve sa principale limite dans le fait que le capital financier n’est pas dissociable de ses autres modes d’action. Le crédit, les produits dérivés, les bulles spéculatives, etc. (Marx parlait de « capital fictif »), opèrent au cœur du capital. Il n’y a pas de « déconnexion » entre les dimensions financières du capital et ce qui serait un capitalisme sain, « réel », parce qu’il serait basé sur la « production »… une production qui n’est plus au centre de la valorisation : c’est « la valeur sans le travail ».
Jacques Wajnsztejn et moi avons analysé ces aspects au moment de la crise financière de 2008), dans Crise financière et capital fictif.
Ce discours riches/pauvres ou bien élite/masses méconnaît les caractères principaux de l’économie d’aujourd’hui dont chaque individu est un opérateur, une particule du capital. Ce qui ne signifie pas que des pouvoirs et des puissances n’exercent plus leurs actions de subordination, mais que celles-ci sont conduites sur un mode « soft » et participatif. Était conduite faudrait-il d’ailleurs écrire, puisqu’aujourd’hui avec les déchirements du capitalisme du sommet et les guerres de toutes sortes, le soft devient du hard… bien que le soft subsiste assez largement aussi.
La dialectique hégélo-marxiste maître/esclave n’a plus d’efficience aujourd’hui ; c’est le rapport lui-même qui est englobé. Non pas dans une équivalence entre les deux anciens pôles antagoniques, mais dans une atomisation, une pulvérisation, une dissolution de l’identité des deux contraires.
Ceci ne signifie pas, comme les philosophes du désir et de la déconstruction (Deleuze, Derrida, et compagnie) nous l’ont seriné pendant des décennies, que tout est positivé, homogénéisé, que le négatif a quitté la scène historique, que la dialectique est effacée. Il y a de la négativité à l’œuvre dans les refus des dissolutions et des dénigrements, dans les mouvements pour d’autres rapports à la nature, etc. L’évènement gilets jaunes fut un moment fort de cette négativité.
Cependant aucune « révolution » n’est à l’ordre du jour de ces formes actuelles de négativités politiques et anthropologiques. S’il l’on veut encore parler de révolution (ce que je ne fait plus), il faut parler de celle que conduit le capital, à tambour battant…toujours au bord de la catastrophe, dans le noir…mais avec une puissance d’attraction et de participation sans cesse accrue.
Michel Clouscard redeviendrait-il d’actualité demandes-tu ? Je ne le pense pas. Sa critique du Capitalisme de la séduction est non seulement datée (les Trente Glorieuses, la fin de la société du travail, la société de la consommation, la généralisation des loisirs, etc.), mais surtout dépendante de la théorie de la valeur-travail et de la prédominance du rapport production/consommation.
Je ne connais pas toute l’œuvre de Clouscard, seulement sa thèse principale sur le « libéral libéralisme » de forces politiques et économiques qu’il donne comme une « contre-révolution ». Il a bien perçu et analysé la décomposition/recomposition de la société du travail et des conflits de classe ; les processus d’individualisation, de particularisation, les transformations de la classe ouvrière, etc. mais il les interprète dans le paradigme classiste et progressiste.
Face à ce supposé « néo-fascisme », il a vu dans les mouvements autogestionnaires, citoyennistes, démocratistes, alternatifs d’après 68, un contre-feu à la domination libéral-libertaire. Il appelle à une « Refondation progressiste face à la contre-révolution libérale » dans un livre de 2002. Or, il n’y a pas eu de « contre-révolution libérale » ; il y a eu et il y a une « révolution du capital » qui étend sa communauté matérielle et ses imageries sur toute l’espèce humaine.
L’espoir de Clouscard n’était pas vain, il y a bien eu luttes, résistances,  alternatives, mais elles ont échoué, elles ont été englobées. Son rousseauisme semble lui masquer l’ambivalence fondamentale des pratiques autogestionnaires : la gestion  du capital par un collectif de salariés, qui bien qu’autonome, n’en gère pas moins le capital particulier de l’entreprise et…« le capital humain » des grévistes. Ce fut la limite drastique du mouvement des Lip en 1973. « Les ouvriers occupent l’usine…mais l’usine occupe les ouvriers » fut une amère leçon tirée par les Lip et leurs soutiens.
Comme Michéa, Clouscard définit le capitalisme selon sa seule dimension d’économie libérale et de société libérale. Dans la modernité, si la genèse du capitalisme a certes été fondée sur la liberté du marché, l’accumulation des capitaux, la militarisation du travail, etc. dans ses développements ultérieurs — dès le début du XIXe siècle et l’industrialisation — le capital a opéré dans des régimes autoritaires, des empires, des États despotiques de toutes sortes, par exemple l’exploitation minière dans la Russie impériale.
En bref, il y a chez Clouscard un présupposé, déjà caduque après 68, et aujourd’hui devenu intenable : celui d’une autre économie que seul un régime socialiste et progressiste pourrait instaurer. Or, il n’y a qu’une économie qui règne sur la planète ; c’est une « économie-monde » (cf. Braudel) et ce n’est rien d’autre que le capital, cette valeur se faisant homme…
Avant de clore cette lettre, Michel, encore quelques mots à propos de Debord, de son livre de 1988 et de l’IS.
Je me souviens en avoir parlé à l’époque, à Grenoble, avec Raymond Avrillier, un ami avec qui j’avais créé une radio libre (Radio Mandrin) quelques années plus tôt.
Je lui ai dit: « Dans aucune des pages de son livre, Debord, n’explicite les raisons qui l’ont conduit à abandonner la référence à l’autogestion généralisée, pourtant très présente et exaltée dans les écrits situationnistes. Il y avait un sujet historique porteur du « soulèvement de la vie » : les nouveaux prolétaires libres ; il n’y en a plus. Pourquoi ?
— C’est vrai, m’a-t-il répondu, je n’avais pas vu cet aspect. Sans doute sa mélancolie a-t-elle définitivement pris le dessus… »
En effet avec le « spectaculaire intégré », tout se passe comme si désormais la messe était dite ; comme si la tendance du « spectacle » à la totalisation n’était rien d’autre qu’un totalitarisme absolu et général. Vision déjà entièrement présente dans son livre de 1967. Debord écrit d’ailleurs dans son livre de 1988 qu’il ne fait que la mettre à jour.
Les situationnistes ont exprimé avec style et acuité, la substance vive des bouleversements historiques des années 60. Le moment d’acmée de ces bouleversements éclata en mai 68. Ils y furent actifs.
Ce fut alors une parole collective qui disait directement le dévoilement de l’évènement, « la redécouverte de l’histoire, à la fois collective et individuelle, le sens de l’intervention possible sur l’histoire et le sens de l’évènement irréversible, avec le sentiment du fait que ‘rien ne serait plus comme avant’; et les gens regardaient avec amusement l’existence étrange qu’ils avaient menée huit jours plus tôt, leur survie dépassée. »
« Le commencement d’une époque » IS, n°12, p.3.
J’ai lu les situationnistes dès les années 60. La décennie suivante, j’ai fréquenté à Grenoble certains prositu, mais c’est une position que je n’ai jamais partagée.
Expression immédiate de l’évènement et exposition (au sens hégélien darstellung) de son actualité, l’IS n’a-t-elle rien fait d’autre que « la publicité de la révolution » ? C’est une des critiques que lui porte Jacques Camatte dans un texte d’Invariance série V, n°4, automne 2001.
C’est probable, mais l’essentiel de sa critique vise les incohérences de l’IS à propos de l’économie et donc du capitalisme. Il montre que la théorie marxiste du fétichisme de la marchandise relève de la valeur-travail (le travail abstrait) ; une conception qui pouvait rendre compte du fonctionnement du capitalisme lorsque le capital ne dominait que formellement la société, mais qui n’a plus de portée explicative lorsque le capital domine réellement la société (soit, en gros, depuis l’entre-deux-guerres). Depuis ce basculement, ce n’est pas la valeur ni les marchandises qui opèrent dans le mouvement du capital, c’est le capital qui tend à se faire homme et seconde nature.
Je partage l’essentiel de la critique camattienne des situationnistes citée supra. Je place aussi le texte en fichier pdf.
Je résume là très grossièrement les travaux de Camatte et ceux de Temps critiques aussi sur ces questions complexes de la valeur ; questions qui engendrent pas mal de méprises. Nous avons travaillé là-dessus dans les années 90/2000. L’anthologie La valeur sans le travail (1999) et le livre L’évanescence de la valeur (2004) contiennent nos écrits écrits de l’époque à ce sujet.
Soit de manière abruptement elliptique : le capital domine la valeur ; la valeur c’est le prix.
Oui, Michel, la poésie…lorsque la théorie s’absente.
Jacques
PS. Excuse-moi de t’assommer par un excès de bibliographies.



Michel Capmal à Jacques Guigou  28 novembre 23
Cher Jacques,
Affirmatif ! Cela suit son cours ! J’écris « cela » non pas pour faire plus « littéraire » mais parce que mon clavier ne comporte pas de C majuscule avec cédille, alors ça ne va pas, et pourtant c’est bien ça: ça suit, tel une eau souterraine, son cours inexorable. Jusqu’où ? Et bien ça, à voir au moment voulu. En quelque sorte.
[Michel Capmal fait ici référence à l’objet du message accompagnant l’email du 26 novembre que lui a adressé Jacques Guigou :
ça suit son cours]
Bien reçu et lu ta réponse, ainsi que le texte de Camatte. Pour ce soir, je m’abstiendrai d’aller plus avant. Juste un mot sur le fugueur.
Relu le texte avant-hier matin lors d’une sortie au Parc Floral, près du château de Vincennes. Relecture en marchant dans les allées dont une grande partie traverse des pelouses arborées devenues annexes de Disneyland. Diverses imitations d’animaux préhistoriques ou de réserves africaines sont installées pour l’édification des visiteurs afin de leur « faire prendre conscience » de l’urgence de l’extinction des espèces. Bonne initiative, apriori. Mais, ces artefacts ultra-colorés en revêtement plastique se substituent à la réalité végétale (arbres et plantes diverses) et relève d’abord du registre du divertissement, du « poétique » décoratif, et aussi et par conséquent de la conquête territoriale du virtuel, sur l’espace même du naturel.
Donc, une phrase que je voulais vérifier: Page 1, premier paragraphe.
La Poésie est un engagement de tout l’être.
De tout l’être… Malgré les périls grandissant sur l’état de conscience individuelle et collective. Parce que, corps, esprit, âme. Si l’on veut parler ainsi. Vers leur unité, leur réunification, leur concordance, leur vérité. Et pas besoin de curé ou de commissaire du peuple. Avec « un ancrage inexpugnable du centre de la Terre à la gravitation des étoiles. » Et non loin et incommensurablement « l’insécable noyau de nuit ». Faisant écho à ton « infracassable secret du soleil sur les salines ». Et puis l’antinomie ( radicale et/ou surmontable ?) entre langage et poésie. Je ne veux pas écrire « parole poétique ».
Dès demain. D’autres éléments de réponse. Vives amitiés pour toi aussi.
Michel



Michel Capmal à Jacques Guigou  29 novembre 23
Bonsoir Jacques,
Tu en es donc sorti de l’emprise covidienne ? Bonne nouvelle !
Dès demain, disais-je hier soir, et demain c’est maintenant, 22h 18, de retour d’une longue journée parisienne vouée à des obligations, disons, domestiques, non sans quelques trouées largement intéressantes, notamment une « échange », fin de matinée, avec un marchand de journaux Place de la Nation, concernant « le portefeuille numérique européen d’identité numérique ». Et, libanais ayant étudié en France, son inquiétude jusqu’à l’angoisse, devant l’effondrement de la langue, et de sa difficulté à « communiquer » avec ses propres enfants parlant la novlangue dominante. Et la barbarie ordinaire qui se répand avec la disparition du « symbolique » en tant qu’obstacle au passage à l’acte.
Deux réflexions sans prétention m’ayant, une fois encore traversé l’esprit, et qui résonnent avec nos propos récents.
- Le capitalisme et sa redoutable emprise sur une très large étendue de la complexité humaine. Ce que l’on appelle ainsi, et qui nous échappe, que nous laissons nous échapper.
- Idem pour le christianisme dans l’ère occidentale.
Pas plus pour ce soir. Paris vampirise. Paris ? Le monde tel qu’il devient.
Le monde tel qu’il apparait dans son aspect vulgairement nihiliste.
Pourtant, il y avait du soleil dans les rues, sur la Place, et peut-être, et surement, dans le secret des coeurs pour quelques unes et quelques uns.
Bien à toi. Michel


Jacques Guigou à Michel Capmal  30 novembre et 1er décembre
Cher Michel,
Au Parc Floral, les installations de plastic figurant des silhouettes animales dont tu as subi la publicité, me rappellent ces installations que l’art contemporain impose dans les métropoles. Avec l’imposition aux yeux de tous de ces produits culturo-financiers, ce qui est recherché par les pouvoirs politiques et économiques, privés et publics, c’est un effet de sidération.
Du monochrome de Nancy Rubins, aux Tulipes de Jeff Koons en passant par le plug anal de Paul McCarthy, c’est une évitable intimidation mentale et corporelle des individus qui opère. Annie Le Brun parle à ce sujet d’une « prise en otage de nos sensibilités ». Elle a raison.
J’écris en ce moment un texte sur l’art contemporain, notamment dans les deux dernières décennies, comme opérateur majeur de capitalisation. Je m’intéresse aux discours qui accompagnent les productions. Un discours légitimateur qui dicte la vérité de l’installation ; un récit qui n’est pas séparable de l’objet, qui souvent prime sur l’objet et diffuse son diktat à tout l’environnement immédiat et plus lointain qu’il occupe. Je ne m’en tient pas à ce seul constat critique. J’aborde surtout les formes de résistances et de refus qui surgissent (parfois) contre ces despotismes. Refus qui alternent entre l’action directe contre l’installation ou la performance et la fuite, la « fugue », dirais-tu sans doute.
De tes deux dernières lettres, j’extrais, pour les relier, ton affirmation, « La poésie est un engagement de tout l’être » et l’emprise que le capitalisme exerce « sur la complexité humaine…qui nous échappe, que nous laissons nous échapper ».
Je les relie en proposant un apparent paradoxe : Dans l’évènement de poésie qui saisit un être humain dans un instant singulier de sa vie, ce poète échappe à l’artificialisation du monde. C’est du moins l’expérience que j’en ai : un retrait des choses et un     abandon à la présence du monde immédiat, ce qui est là, ici, maintenant, dans une abondance de vie. C’est cela qui advient ; « le mot cela, jamais plus puissant qu’en cet instant » dit George Oppen dans Of being numerous qu’Yves di Manno traduit justement par « D’être en multitude ». (George Oppen, Poésie complète, José Corti, 2011).
Autrement dit, c’est le simple naturel qui diffère du complexe ; ou bien c’est dire que la poésie peut surgit lorsque la culture s’absente. Il n’y a pas opposition mais séparation, moment distinct.
Penses-tu au livre éponyme d’Edgard Morin lorsque tu affirmes que « la complexité humaine » est dominée par le capital ?
Je n’ai pas lu ce livre de Morin, mais dans les années 65/75, j’ai apprécié ses livres-interventions sur Plozevet, sur La rumeur d’Orléans et sur les début de sa conversion à la pensée complexe. Une démarche théorique et politique dont je me suis vite écarté, car les pirouettes épistémologiques et le globalisme bien pensant de son auteur devenaient insignifiants. Finalement, la pensée complexe est-elle elle autre chose que la légitimation savante de la complexification du monde engendrée par la capitalisation de toutes les activités humaines ?
Je partage, Michel, l’essentiel de ton affirmation : c’est bien un saisissement de tout l’être du poète qui opère dans le moment où la poésie surgit.
À Florence, en 1965, dans son discours au Congrès international réunit pour le 7e Centenaire de Dante, Saint-John Perse déclame : « Poésie, science de l’Être ! Car toute poétique est une ontologie » et aussi : « Il y a, dans la vision du poète (Dante), à son insu, quelque chose toujours de fatidique qui court au loin rejoindre une autre infinitude : celle de l’Être, son lieu vrai ».
Perse dit « science » mais il faut bien sûr entendre connaissance et aussi expérience de l’être que j’écris sans majuscule ; car il y a risque d’autonomiser l’être en le séparant de la vie ; idéaliser l’être pour composer une insuffisance de vie. Ceci écrit sans penchant au vitalisme agité par les néobergsonniens comme Deleuze et ses fidèles…
Oui, Michel, tout l’être humain est saisi par le moment de poésie. Plus précisément « est potentiellement saisi », car c’est la prose du monde qui fait loi générale.
Mais pourquoi y adjoindre la nécessité ou l’intentionnalité d’un « engagement » ? Et quel sens donnes-tu à cet « engagement » ? Est-ce un état ou une action ?
Le Trésor de la langue française donne un sens actif à toutes les acceptions du mot. Il s’agit toujours d’une action d’engager, de s’engager ou d’être engagé par une promesse, une convention, une obligation, un contrat, un projet, etc.
Dans les années 70 j’ai dirigé deux numéros d’une revue de recherche sur l’éducation permanente (POUR) qui portaient sur l’analyse institutionnelle et la formation permanente. Le courant de l’analyse institutionnelle (notamment à l’université Paris 8) auquel j’ai participé quelques années,  mettait alors en avant le concept d’implication. Pour fonder théoriquement et politiquement ce concept-phare, était entreprise la critique des notions d’engagement, d’investissement, de participation, d’obligation, d’orientation, etc. lesquelles appartenaient à l’ancien cycle historique.
L’implication prise dans son sens passif (être impliqué) et actif (s’impliquer) devait permettre une analyse des rapports sociaux et des relations interpersonnelles dans les groupes, les organisations, les institutions ; rapports et relations conscients et inconscients (le non-dit sur les implications étatiques des rapports de pouvoir, etc.). C’était l’époque où je lisais Castoriadis et sa dialectique institué, instituant, institutionnalisation. Plus tard j’ai pointé quelques impasses dans la pensée de Castoriadis dans sa seconde période, notamment son autonomisme.
Au tout début des années 80, j’ai critiqué la notion d’instituant, car elle se fondait sur la théorie du prolétariat comme sujet historique de la révolution (le nouveau dans l’histoire) alors que ses manifestations …se faisaient attendre ! Mai 68 était passé par là…
Bref, Michel, ce petit moment rétrospectif — qui court le risque d’être décentré par rapport à la question de l’être, — pour te dire mes doutes sur le mot engagement dans ta phrase : « la poésie est un engagement de tout l’être ». Mais peut-être suis-je trop impliqué dans ma critique des poétiques révolutionnaires de sorte que j’entends dans ta proposition une dimension si ce n’est militante du moins politique, qui n’y est pas. Tu me diras.
Oui, Michel, la « vampirisation » capitaliste de la vie répand son nihilisme et nous tentons de l’esquiver, car « la saveur de mer est toujours sur nos lèvres ».
Le meilleur pour toi, Jacques.


Michel Capmal à Jacques Guigou  3 décembre 23
Merci, cher Jacques pour Sur la page de gauche, reçu hier avec surprise et grand plaisir. «… ces fragments de vie…instants précis de présence au monde… » que je vais lire dans les jours prochains, que j’ai déjà parcouru, que je vais savourer comme un bon vin. J’aurai donc à t’en reparler, ainsi que sur le contenu de ce long message ci-dessous, ou plutôt de cette lettre qui, dans ma réponse, m’obligera à certaines précisions et approfondissements, poursuivant ainsi le dia-logue.
(Ce soir je suis à la recherche de ton « livre jaune » qui, bardé ou comme tatoué d’annotations, s’est glissé dans une des piles de livres à même le plancher. Pas de panique, je vais le retrouver. J’ai réservé un petit emplacement pour tes livres et la revue, mais celui-ci, devenu outil de travail va et vient d’un côté de l’autre de mon trop étroit espace de travail - c’est le mot - même et surtout s’il s’agit d’un travail de survie, travail vital, travail non pas « pour soi » mais sur soi en prise avec le « réel ». Lecture/Ecriture, et réciproquement. On peut, peut-être, appeler cette manière d’être « faire de la philosophie » mais avec engagement, non pas l’engagement du militant et son activité séparé, mais « engagement » oui, même si ce terme est effectivement discutable, de « tout l’être ». « Corps et âme » Et sans oublier le cœur ! Cela peut résonner idéaliste, ou pire encore, cependant cela passe outre les catégories et cloisonnements.)
Ci-joint, en PJ le texte d’une conférence - la même qui a été présentée à la Halle Saint-Pierre en 2020 — que je me suis engagé à lire samedi 9 décembre à Malakoff, en remplacement de son auteur, Michel Passelergue, sur un poète fort singulier Elie-Charles Flamand. ( Décédé il y a quelques années ). C’est Obéline, son épouse, que nous connaissons assez bien, qui m’appelé. C'est pour le festival « Bâton de parole » dont j’ignorai l’existence. L’épisode de lecture des poèmes d’André Miquel à Saint-Jean-de-Fos m’a redonné l’envie de lecture à haute voix devant un certain public, de temps à autre. En prévision de la poursuite de notre échange, j’ai déjà pensé à citer quelques lignes d'E.Ch. Flamand sur son expérience personnelle, que l’on peut lire dans cette présentation. Je m’attends à de pertinentes remarques de ta part !
Au fait, E. Morin n’habite-t-il pas à Montpellier ? Je n’ai pas envie à l’instant d’en dire plus le concernant, mais la « complexité » à laquelle j’ai pu faire un peu allusion ne coïncide pas tout à fait avec cette désormais fameuse « pensée complexe » mise en avant par ce plus que centenaire, (tant mieux pour lui !) et survivant d’une époque qui s’éloigne à la vitesse grand V, tout en étant instrumentalisé dans « le présent permanent ». Faudra revenir sur la question. Important.
Je vois que tu fais allusion au livre d’Annie Lebrun, Ceci tuera cela, image, regard et capital. J’ai tous ses livres, sauf le dernier. Et pour Camatte, j’ai du retard ! Mais l’ancien jeune fugueur devenu un obstiné chercheur indépendant est bien décidé ( sans trop de prétentions ) à garder la ligne de haute et profonde complexité contre la dévoration de ce que l’on appelle le Capital. Le Capital, oui certes mais quoi encore ?  
Bien à toi. Michel.


Michel Capmal à Jacques Guigou, 15 décembre 23
Bonsoir cher Jacques,
Ce soir ce sera quelques brèves indications.
Pour cause d’état grippal aggravé.
J’ai, bien sûr, retrouvé ton livre. Poétiques….Il a émergé soudainement d’une pile qui s’est étalée près de mon « coin bureau ». Maintenant je le tiens à l’oeil !
Ai presque tout lu de Sur la page de gauche. Lu avec plaisir, et ainsi  appris sur ta filiation méridionale, et tout ce qui s’en suit ainsi. J’y reviendrai. Tu es vraiment un type du Midi. Plus que moi ( probablement)  pour y avoir vécu, et travaillé le terrain, si je puis dire. Un intellectuel et poète méridional. Moi, je suis surtout, et à ma façon, « un type de Saint-Jean-de-Fos ». Et encore d’un certain Saint-Jean-de-Fos. Celui du gouffre noir. ( Là, je suis dans l’analogie.)
Après la soirée à Malakoff - j’avais donné ma parole - pour remplacer Michel Passelergues dans la lecture de sa conférence sur Guy-Charles Flamand, (avec les poèmes) je suis revenu très satisfait, (me reconnaissant quelques affinités avec G.Ch.Flamand et qui avait des bases scientifiques) mais vidé de mon énergie, sans plus pourvoir bouger, ni boire ni manger. Des nuits avec rêves « chamaniques » tout à fait surprenants. Un descente au-dedans du dedans. Un voyage vers les espaces redoutables et terribles de H.P.Lovecraft. Plus loin que le « paysage archaïque » sur lequel insistait Kenneth White.
Mais aussi des moments avec couleurs intenses et séquences concernant des « enseignements » archétypiques. Je me souviens d’une scène évoquant une civilisation « proto-historique », étant elle-même une strate temporelle qui était aussi un immense navire lequel était aussi un gigantesque Livre (La Bible d’avant la Bible ?) avec chants et mouvements d’ensemble. Puis j’ai été réveillé, c’était encore la nuit.
Donc, tout cela pour dire que je n’ai fait que retarder ma ou plutôt mes réponses, si « réponses » est le mot qui convient, concernant le questionnement sur le langage, et tout « le reste ». En préparant ma lecture pour Malakoff, j’ai relu du Breton, surtout La clé des champs qui réunit des textes de l’immédiat après-guerre, comme La lampe dans l’horloge. J’avais noté une phrase à propos du mot « engagement » mais bon faut que je la retrouve, ce sera pour la prochaine fois, avec d’autres références qui se présenteront forcément.
Toutes mes amitiés, cher Jacques, et en te souhaitant en pleine vigueur physique et mentale ! Michel  

Jacques Guigou à Michel Capmal, 19/20 décembre 23
Cher Michel,
Voilà deux de tes lettres laissées sans réponse. Il n’y en aura pas trois !
Es-tu libéré de ton « état grippal aggravé » ? Je l’espère. Ici, dans l’ensemble ça va, mais il ne faut pas trop regarder dans le détail ai-je l’habitude de répondre à qui s’enquiert de ma santé.
Oui, Michel, tu m’en diras un peu après ta lecture de Sur la page de gauche. « Un type du Midi » certes, mais « un intellectuel et poète méridional » je suis plus dubitatif. Que mes écrits sociologiques et politiques permettent de me qualifier d’intellectuel, je n’en disconviens pas, mais à condition de donner à ce terme le sens restreint de praticien de la connaissance et de le dépouiller des sens idéologiques qu’il a pris au cours du XXe siècle à savoir : l’intellectuel d’État, l’intellectuel organique de parti et l’intellectuel indépendant.
Je ne me sens pas à l’aise avec « poète méridional » ; c’est l’adjectif qui me gêne, car il est généralement compris comme un auteur qui exprime (voire souvent célèbre) un méridionalisme désuet, particulariste et  nostalgique d’un Midi mythique. Le milieu naturel du Sud est bien présent dans ma poésie, mais d’autres lieux, d’autres visions le sont aussi. Poète, me suffit bien que j’aie mis plusieurs décennies à accepter cette référence.
J’ai lu la conférence de Michel Passelergue sur Ch.Flamand que tu as lue dans cette soirée. Je comprends que tu te sois donné entièrement par la voix et la pensée pour transmettre ce commentaire profond autant qu’érudit. Mais de là à être vidée de ton énergie et en avoir perdu le boire et le manger : diable, quel sacrifice ! Après cette expérience, une chose est sûre : tu n’es pas prêt pour donner une performance !
Et c’est là une bonne chose quand on sait que ce sont devenues les performances de poésie, plus de 60 ans après leur introduction en France, notamment par mon ami Julien Blaine.
À la suite de sa lecture de Poétiques révolutionnaires et poésie, Julien Blaine et moi avons tenu une longue correspondance dans laquelle il me dit l’échec des formes de poésie-action pour lesquelles il a tant donné. Mais il n’en reste pas moins une figure majeure de la poésie francophone de la seconde moitié du XXe siècle. Ce que j’apprécie et estime chez Blaine c’est son travail sur l’origine de la parole comme action et comme contemplation. Il se définit comme « un aurignacien contemporain » pour bien signifier le caractère premier de la parole sur le langage et sur l’écrit bien sûr.
Je ne connais pas suffisamment l’œuvre de Ch.Flamand pour m’engager dans un commentaire. Te dire seulement que je ne suis pas insensible à la dimension ésotérique de ces poèmes, car ils suggèrent une vision, poursuivent une quête et contiennent un secret. « La poésie contient un secret », disait Giuseppe Ungaretti.
Ceci dit, cette poésie ne m’enthousiasme pas, car elle est trop langagiste, trop discursive ; je n’y trouve pas un rythme, un tempo, une musique ; autant de pulsations que je recherche dans la poésie. Du coup c’est sans doute une poésie moins difficile à lire qu’à dire, justement en s’affranchissant d’une lecture discursive. Et c’est peut-être cette discipline, Michel, qui a capté toute ton énergie !

Ces douze derniers jours, outre notre correspondance, j’ai mené de front trois écrits ; une pratique rare chez moi lorsque j’ai un texte plus long et plus théorique en chantier ou bien que je sois dans un moment d’abandon à la poésie.
Depuis au moins cinq décennies, tous les dix ans, je mets à jour ma bibliographie complète et je la publie sous forme de brochure. Je l’ai titrée « Autobibliographie 1963-2023», la première date étant celle de mes premières publications (1963). J’allais laisser finir cette année sans avoir sacrifié au rituel !
Un ami de Temps critiques m’a signalé un assez long article du journal Le Monde intitulé « Dépasser l’État ». Comme avec un tel titre cela se présentait comme un attrape bobo, j’en ai écrit un commentaire. En fait, l’auteur présente le courant des anthropologues anarchistes qui, à la suite du livre de Pierre Clastres, La société contre l’État (1974), partent à la recherche de groupes humains pas ou peu étatisés dont ils font un modèle de résistance aux pouvoirs d’État. Or c’est la communauté qui s’oppose à l’État, pas la société. Je ne développe pas ma critique. Si tu souhaites la lire, elle est mise en ligne sur le blog de Temps critiques, ici.

Sans transition, je suis passé du mondial au local ; précisément à Vauvert, cité de mon enfance et de ma jeunesse. M’est venu (je ne sais d’où) le désir de marcher dans les rues, les vignes, les champs, les marais de Vauvert en les qualifiant sous la forme d’un tercet. Un tercet dont le premier vers est constant, « Au bon du jour ». Cela donne par exemple :

Au bon du jour
à Font d’Amour
aucun labyrinthe

Au bon du jour
étang du Charnier
jamais ne lâche tes secrets

Au bon du jour
place la la Révolution
l’histoire s’absente

Sous le titre Incantations vauverdoises, j’en ai écrit une centaine. J’ai placé le texte sur mon site ici .
Un ancien maire de Vauvert converti dans le journalisme numérique doit placer un article sur mes deniers livres et sur ces incantations dans le journal « Voir Plus Petite Camargue ».

Je ne terminerais pas ma lettre, Michel, sans revenir si ce n’est à mes moutons, du moins à une de mes préoccupations…anthropologiques : les rapports entre parole, langage et poésie.
J’y reviens cette fois à l’occasion de la visite d’une amie de Nicole et de son mari, Anne-Françoise et José Deulofeu. Nicole et Anne-Françoise ayant une trop longue diète d’échanges, elles ont conversé dans le salon, alors que je conviais José dans mon bureau. Il est professeur de linguistique honoraire à l’université d’Aix-Marseille. Une nouvelle fois, je lui ai soumis ma critique des poétiques révolutionnaires et du langagisme que fréquemment, elles présupposent. Nous avons exploré  les rapports en question, puis José a condensé sa pensée dans une phrase qui m’est apparue éclairante et d’ailleurs, je le lui ai dit.
Après leur départ, je l’ai notée sur mon carnet ainsi :
« La poésie est une parole qui doit traverser les normes (ou les codes) du langage institué pour renouer avec son immédiateté » .
Qu’en penses-tu ?
Vives amitiés, cher Michel.
Jacques




























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