CONTRADICTIONS MILITANTES
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Comment j’ai tenté de tuer ma mère et mon chat et comment ils ont résisté


Pour moi, c’est une nécessité vitale d’établir des listes de choses à faire. Je les pose sur un coin de mon bureau et je passe des minutes enchantées à rayer avec délectation tout ce qui a été fait.
Cela donne : « téléphoner Amélie, payer la femme de ménage, écrire une nouvelle sur la vieillesse, préparer mes sujets d’examen, inviter Gisèle et son mari. »
Quelques jours plus tard, quand je retrouve la liste, je raye ce que j’ai fait mais aussi ce que je n’ai pas fait pour avoir le plaisir de rédiger une nouvelle liste.
L’année dernière mon chat et ma mère sont tombés malades. Le chat passait ses journées à vomir d’énormes choses marron et maigrissait à vue d’œil et ma mère, nonagénaire, avait des vertiges qui lui interdisaient de rester seule.
Je ne pouvais pas décemment écrire sur ma liste : « passer chez le vétérinaire pour faire euthanasier mon chat et chercher à l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, (dont je suis membre depuis quinze ans), un moyen d’aider ma mère à mourir ». C’était pourtant ainsi, je le reconnais avec humilité, que j’envisageais l’avenir.
Je ne crois pas être un monstre. Je suis une femme gentille, polie et bien élevée qui ne ferait pas de mal à une mouche. Je respecte les personnes âgées, insulte tous ces abrutis qui les regardent avec une sorte de stupéfaction teintée de désespoir quand ils osent se montrer dans la rue. Je me suis toujours bien occupée de mon chat et de ma mère et j’ai le plus grand respect pour eux. Je ne considère pas comme une insulte de les associer dans la même phrase. J’ai pour les animaux une sorte de passion, que j’ai quelque difficulté à éprouver pour les êtres humains, mais je suis une fille, une épouse et une mère très correctes et je ne vis pas au milieu de deux cents chats dans un studio puant d’un arrondissement de l’Est parisien.
Quand ma mère a été dans l’incapacité de rester seule, j’ai accompli mon devoir avec le dévouement qui sied. J’ai dormi chez elle, lavé la vaisselle, vidé le sceau hygiénique, fait chaque jour les courses afin que cette femme qui assure plusieurs fois par jour vouloir mourir pour ne plus être à la charge d’autrui, ne supporte pas de manger des aliments pas frais. Son frigidaire est toujours désespérément vide et les courses toujours à recommencer.
Parfois la nuit, couchée dans le petit lit de son salon, je guettais son souffle, partagée entre la terreur qu’elle ne respire plus et l’espoir qu’elle s’était endormie dans un sommeil définitif. Je me sentais bien sûr coupable de mes mauvaises pensées et ne m’en ouvrais qu’à mes proches qui m’assuraient tous comprendre ces sentiments contradictoires.
Quand je rentrais chez moi, les marques sur la moquette ne laissaient planer aucun doute sur l’état de mon vieux chat qui avait atteint l’âge respectable de 16 ans.
La nuit, au lieu de compter les moutons, je faisais des listes dans lesquelles figurait : « prévenir ma fille sur l’état du chat lui demander son autorisation et l’emmener faire sa dernière promenade chez le vétérinaire. » Certes, j’étais bouleversée par la mort annoncée de cette adorable créature zébrée et digne jusque dans ses vomissements, mais la planification de sa mort me rendait plus supportable les futurs signes de son absence.
En était-il de même pour ma mère ? Il m’était difficile de faire la part entre mon désir de lui éviter le naufrage du grand âge et mon absence de générosité liée à l’envie égoïste de vivre ma vie de femme comme je l’entendais, sans avoir mon emploi du temps sans cesse obéré par son état de santé. Mes insomnies étaient ponctuées par la confection de mes listes : « téléphoner à Michelle, écrire une nouvelle sur les animaux, écrire un article sur le code du travail, acheter un couvre-lit, trouver une après-midi pour faire l’amour avec mon mari, prendre rendez-vous chez mon médecin… »
Obscurément, j’en voulais à ma mère de s’accrocher à une vie désormais vouée aux médecins, aux hôpitaux, aux médicaments, aux cheminements hésitants entre son fauteuil, son lit, sa cuisine et sa salle de bains. Nous avions ensemble si souvent évoqué notre désir partagé d’une mort douce, digne et assistée que je ne parvenais pas à intégrer une donnée d’une simplicité pourtant éclatante, son formidable désir de vivre. Ma mère n’était pas pour moi un être singulier, elle était devenue dans son grand âge un élément de ma rationalité. Je ne l’écoutais pas. Je n’entendais que mes désirs, à la fois narcissiques et idéologiques.
Mon chat et ma mère se ressemblaient dans leur manière de vivre leur grand âge : squelettiques, hésitants dans leur démarche, épuisés mais bien vivants. Le chat criait : « me-roin » et ma mère se plaignait. La seule différence résidait dans la beauté perpétuelle du chat qu’aucun être humain ne réussit à égaler.
Aussi politiquement incorrect que cela puisse paraître, c’est en regardant mon chat revivre, après son nouveau régime, entre son canapé, sa caisse et sa gamelle désormais remplie de peu appétissantes croquettes pour vieux chats diabétiques, que j’ai pris conscience du caractère monstrueux de mes planifications mortifères. De nouveau, il ronronnait, de nouveau, il venait demander un câlin. C’était à la fois dérisoire et magnifique de le voir ainsi gagner quelques semaines sur sa mort annoncée, de savoir qu’une fois encore dans sa vie, il reverrait le jardin de la maison de campagne, reprendrait lentement ses itinéraires.
Ce que j’avais jusque-là considéré comme une attitude rationnelle face à la mort dévoilait une partie de son véritable visage, celui d’une défense bétonnée contre l’angoisse du vieillissement et de la mort. Je découvrais que je n’étais pas l’autre et que nul n’est tenu d’avoir la même vision de la mort, surtout quand elle s’approche..
Je n’ai pas changé du jour au lendemain. Je continue à militer pour le droit de mourir dans la dignité, et j’espère avoir le courage quand l’heure sera venue de mettre à exécution ce dernier projet.
Ma mère avait passé sa vie au service des autres, de ses frères, de son mari, de ses filles. Elle considérait qu’elle méritait que l’on s’occupât dorénavant d’elle. Elle osait enfin commander. Elle voulait revoir les rues de Paris, les parcs qu’elle avait aimés. Un voyage dans le supermarché de sa rue devenait une sorte de défi qui jour après jour lui faisait gagner quelques semaines sur la grande faucheuse. Elle avait gagné le défi de l’intégration en France, celui de la chasse aux juifs, celui de nous sortir de la misère après la guerre, celui d’élever correctement ses enfants. Elle ne s’était jamais laissé abattre. Résister était sa seconde nature. Elle voulait juste s’endormir doucement entourée de ceux qu’elle avait aimés à sa manière.
Elle avait tout compris de mes désarrois, de mes impatiences. Mais elle ne souhaitait plus obéir au désir d’autrui. Tenir, le plus souvent seule, armée de son pendentif que tout vieillard qui vit seul arbore à son cou, était devenu son dernier combat. Jour après jour, il fallait que j’apprenne à accepter cette résistance, peut-être la plus héroïque qu’elle ait jamais mené.
Le chat a revu la campagne. Il a passé de belles journées, recroquevillé sous le mimosa. Puis je l’ai conduit vers son dernier voyage. En attendant le vétérinaire, je l’ai emmené respirer l’odeur de la mer. Il ne s’est pas rebellé. Il semblait apaisé. En regardant le vétérinaire faire la piqûre, la patte de mon chat dans ma main, je me demandais pourquoi les êtres humains n’ont pas droit à cette dignité.
Ma petite maman est toujours là. Elle continue à dire qu’elle veut mourir. Nous continuons à parcourir les allées de Monoprix et pour nous deux, c’est chaque fois une nouvelle victoire.

RD (2004)
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