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Antisémitisme et Islamophobie : Deux poids, deux mesures ?

La rumeur enfle, la presse en parle, des intellectuels arabo-musulmans le prétendent : on ne traiterait pas de la même manière les juifs et les musulmans dans ce pays. C’est ainsi que Georges Corm affirme dans un entretien à Télérama (15 Février 2006) à propos des caricatures du prophète : « Le monde démocratique, et notamment la France, a voté des lois pour condamner l’antisémitisme et la mise en cause de l’Holocauste. Très bien, l’auteur d’une caricature antisémite est donc immédiatement déféré devant les tribunaux. Mais allez insulter le prophète des musulmans et là, on invoque la liberté d’expression ! J’aimerais que les pays démocratiques ou les Nations unies édictent des codes d’éthique pour éviter ce genre de dérapages à connotation raciste. Si on l’a fait pour l’antisémitisme, pourquoi ne pas le faire pour l’islamophobie qui monte à toute allure en Europe. »
L’idée qu’il y aurait deux poids, deux mesures à propos du traitement juridique, politique, médiatique comparé de l’antisémitisme et de l’islamophobie se retrouve dans nombre de discours , de G. Corm, intellectuel libanais réputé à Dieudonné.
Cette idée pose un premier problème : pourquoi ne s’applique-t-elle qu’aux juifs ? Après tout il y a en France une importante communauté asiatique, par exemple, qui ne semble pas poser problème. Cette obsession des juifs pour les auteurs –très différents- de cette formule est préoccupante. On peut sans doute se lancer dans des explications complexes : les juifs constituent une minorité –comme les Africains et les Arabo-musulmans- et eux sont intégrés à la République. Esther Benbassa déclarait ainsi à France Culture le 15 Mars 2006 que « Les juifs sont perçus par les autres minorités visibles et non intégrées comme étant à l’intérieur du giron républicain, alors qu’eux campent à l’extérieur ». Il faudrait encore le démontrer scientifiquement. Même si les juifs sont mieux intégrés, cela ne justifie en rien les approximations juridiques ou sémantiques.
Erreur juridique d’abord. Les textes sont clairs. Il semble cependant utile d’en rappeler. certains : L’article 24 de la loi sur la presse dans son alinéa 6 dispose : « Ceux qui par l’un des moyens énoncés à l’article 23 ( discours publics, imprimés, dessins, emblèmes, images etc.) auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine, ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminées, seront punis d’un emprisonnement d’un an et d’une amende de 45000 euros ou de l’une de ces deux peines seulement. »
L’article 225-1 du code pénal dispose : « Constitue une discrimination, toute distinction opérée entre les personnes physiques à raison de leur origine, de leur sexe, de leur situation de famille, de leur apparence physique, de leur patronyme, de leur état de santé, de leur handicap, de leurs caractéristiques génétiques, de leurs mœurs, de leur orientation sexuelle, de leur âge, de leurs opinions politiques, de leurs activités syndicales, de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminées. »
De son côté, le Code du travail dans son article L-122-45 reprend les mêmes termes en matière de discrimination à l’embauche ou au moment du licenciement.
Le terme juif n’est jamais utilisé dans le Code pénal. Il faut supposer que les auteurs des propos précités se fondent sur la loi Gayssot (art 24 bis de la Loi sur la presse) qui punit la contestation d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité, tels qu’ils ont été définis par le Tribunal de Nuremberg. Ces statuts visent en effet expressément le génocide des juifs pendant la deuxième guerre mondiale En tout état de cause- à moins de considérer qu’une caricature est un crime contre l’humanité-, il n’y a dans cette législation aucune différence de traitement entre les personnes quelles que soient leurs origines ethniques ou religieuses. Les recours judiciaires leurs sont ouverts à égalité avec tous les habitants de ce pays.

Sur le plan sémantique, la comparaison est contestable. L’antisémitisme vise la haine d’un peuple. L’islamophobie vise la haine d’une religion. En utilisant si facilement ce terme d’islamophobie pour désigner la plaie qu’est le racisme, ne fait-on pas le jeu des religieux et des racistes ? Dans ce pays, les agnostiques et les athées ont acquis de haute lutte le droit de penser que Dieu n’existe peut-être pas et de soumettre à la critique tous les intégrismes, ceux qui oppriment les femmes refusent la liberté d’expression et la liberté de croyance. Les intégristes juifs qui chaque jour remercient Dieu de ne pas les avoir fait femme, les hindouistes sectaires qui en Inde pratiquent la chasse aux musulmans, les islamistes fanatiques qui utilisent le terrorisme au nom de l’Islam. ou encore les Chrétiens intégristes qui refusent d’enseigner Darwin sont à mon sens aussi détestables.
Il est vrai que l’utilisation systématique des deux termes antisémitisme et racisme, peut poser problème. Même si cette différenciation a des raisons historiques compréhensibles, elle peut être mal perçue par les victimes d’autres racismes. Cela dit, cette mauvaise perception pose problème. Qu’y- a-t-il de si grave à condamner l’antisémitisme comme un type particulier de racisme ?
L’autre motivation se trouverait dans la différence de traitement médiatique et politique entre les deux types de racisme. On ne peut pas nier cette différence. Les juifs ont réussi à constituer des lobbies forts et écoutés qui réagissent au moindre incident antisémite. À titre personnel, ne reconnaissant de validité qu’aux êtres humains dans leur singularité, cette communautarisation ne m’est pas sympathique. Mais peut-on reprocher aux juifs de se défendre ? En fondant le CRAN (Conseil représentatif des associations noires) les Noirs de France ont voulu, hors de toute appartenance religieuse- créer les conditions d’une réaction rapide du type de celle des juifs. On peut regretter cette évolution. Mais elle correspond à une phase de l’histoire- que l’on espère courte - qui voit les sentiments d’appartenance se multiplier, les recherches identitaires devenir la norme et les valeurs républicaines s’étioler, du fait -entre autres- du hiatus entre les déclarations de principe et la réalité. Cela ne signifie en aucun cas qu’elles ne sont plus de saison.
Sous le discours de certains intellectuels arabo-musulmans, notamment à propos des caricatures danoises, on retrouve assez systématiquement l’idée de « l’humiliation historique des Arabes » Marcel Gauchet reprend cette explication dans un entretien au Monde (12 Mars 2006) : « Dans le ressentiment des musulmans, la proximité fonctionne comme un facteur aggravant. C’est le troisième monothéisme, une religion qui se pense dans la suite du judaïsme et de christianisme et qui se veut comme le sceau de la Prophétie, la révélation ultime et définitive. Or, aujourd’hui les fidèles du Prophète se trouvent, inexplicablement dans une situation de vaincus, de dominés, et à plus d’un titre, ils ont subi la colonisation. Le conflit israélo-palestinien est vécu comme la perpétuation de cette humiliation coloniale. De surcroît, ce développement à l’occidentale qu’ils subissent comme une agression ne marche pas. »
Ce constat est sans doute vrai, mais il ne justifie pas l’utilisation systématique de cette « humiliation arabe », pour justifier n’importe quels actes, y compris les plus odieux.
Ce « concept » « d’humiliation arabe » contient – à mon sens- une sorte de racisme condescendant, de paternalisme teinté de néo-colonialisme. Fethi Benslama en parle dans des termes qui me paraissent intéressants : « Une nouvelle machine a été inventée, celle du « musulman humilié » : une machine infernale, puisque alimentée par une réalité certaine de mépris et de droits bafoués ici et là, tendant à justifier et à armer le mythe identitaire qui veut au nom du sacré, poursuivre l’éradication de tout écart à la communauté des croyants et légaliser par les descendants de la révolution des libertés, l’empêchement de parler d’écrire, de dessiner. » « Le combat antiraciste pour le droit et l’égalité est aujourd’hui détourné, par le faux aiguillage de l’humiliation, vers la défense des mythes identitaires les plus terrifiants, vers le soutien à la religiosité des paranoïaques criminels, dont il blanchit les méfaits, en faisant de ses prédicateurs des victimes de notre liberté de penser, de parler et d’écrire. »(1)
Alors, y a t il deux poids, deux mesures ? Il n’y en a pas nous l’avons vu sur le plan juridique. Il y a par contre probablement des différences dans le traitement médiatique et politique des deux formes de racisme.
Le droit français permet à toutes les personnes, organisées ou non en lobbies, de faire valoir leurs droits devant les tribunaux et de manifester quand elles l’estiment utile. (2) Le mieux serait sans doute que la réponse aux actes racistes quels qu’ils soient ne soit pas prise en otage par les communautés ou les partis, mais assurée par les citoyens français dans leur ensemble.
Dans ce contexte, le rôle des intellectuels arabo-musulmans démocrates et de leurs alliés occidentaux est-il, dans la solidarité émotive avec la rue arabe ? Un recul critique serait, à mon sens, plus utile pour la cause qu’ils défendent. Le Manifeste des libertés montre la voie. On peut sans doute la contester mais encore faudrait-il trouver des arguments et accepter le dialogue.
Marcel Gauchet, dans l’entretien précité, déclare : « Ce que nous avons à respecter, ce sont les croyants. Mais autre chose est le droit intangible à l’irrespect pour les croyances, c’est-à-dire le droit de les soumettre à l’examen critique, comme tout système de pensée. Rien ne peut être soustrait à cet acide de la discussion publique. Vouloir lui assigner des limites est absurde. C’est se renier sans avoir la moindre chance d’aboutir. »

Régine Dhoquois-Cohen

(1) : Intervention de Fethi Benslama, écrivain et psychanalyste, professeur à l’Université de Paris VII, lors d’une réunion publique du Manifeste des libertés au Théâtre du Soleil, le 24 février 2006. Les interventions sont disponibles sur le site du Manifeste des libertés : www.manifeste.org
(2) En réponse au meurtre d’un Français d’origine maghrébine à Oullins en Mars 2006, des organisations anti-racistes ainsi que le CRIF ont appelé à une manifestation contre les crimes racistes.
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