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La robe de chambre
C’était pendant l’été 47, les premières vacances familiales après la parenthèse de la guerre, sept années de peur, sept années effacées.
La Rosengart verte décapotée avançait vaillamment au milieu des champs de blé dorés, des petits bois éclairés d’une douce lumière, des prairies grasses.
Mon père conduisait fièrement. Il arborait sur la tête, pour se protéger du soleil, un mouchoir à carreaux noué aux quatre coins. Ma mère gardait l’œil fixé sur la route et luttait contre le mal au cœur, tout en maintenant fermement la carte de France, dont elle était la dépositaire, en tant que navigatrice désignée à la vindicte continuelle de mon père.
A l’arrière, ma sœur et moi chantions en choeur une chanson à la mode : ’ La petite diligence sur les beaux chemins de France avançait en cahotant, voyageurs toujours contents… »
Nous aurions dû être heureux. Pourtant une tension palpable régnait dans la Rosengart. Une menace était suspendue au-dessus de nos têtes. « Allons bon » éructa mon père . ce fut comme un soulagement, ou plutôt la confirmation de ce que nous attendions : la catastrophe était arrivée. Mon père arrêta la voiture au bord de la petite route déserte et hurla : « mobilisation générale. ».
Ma mère fut chargée de faire le guet, afin qu’une éventuelle voiture ne vienne nous heurter. Mon père inspecta la Rosengart et déclara en grondant : « Nous avons crevé, allons bon ! » Il ouvrit le coffre, en sortit deux robes de chambre l’une marron et l’autre bleu, enjoignit à ma sœur de mettre la marron en laine des Pyrénées pour ne pas se salir en l’aidant à changer le pneu. Il revêtit la bleue délavée.
Le petit corps adolescent de ma sœur enveloppé de cette robe de chambre au milieu de ce paysage champêtre lui donnait un air ridicule qui n’était pas pour me déplaire à la méchante gamine de sept ans que j’étais. Mais le mouchoir à carreaux plus les deux robes de chambre, ça faisait beaucoup pour notre fierté de petites filles. La honte nous tenaillait. Mon père, indifférent à notre début de fou rire et à nos états d’âme, disséquait chacun de ses gestes, admonestait brutalement ma sœur tétanisée qui avait du mal à reconnaître les outils demandés.
Mon père n’était pas un méchant homme. La rudesse de sa vie l’avait doté d’un énervement continuel qui, ajouté à une voix de stentor étrange chez ce petit bonhomme d’un mètre soixante, nous terrifiait et nous gâchait la vie. Mon père n’était pas programmé pour le bonheur. Il ne connaissait que le travail et l’absolue volonté de survivre dans ce pays qui était devenu le sien par le hasard du décret Crémieux. Il connaissait la vie, on ne lui avait pas appris l’art de vivre.
Le pneu changé, il entreprit de nous faire un cours, sur les différentes opérations à effectuer quand cela nous arriverait, sur la nécessité de ne compter que sur nous-mêmes, sur l’émancipation des femmes. Les vaches dans un champ voisin regardaient avec curiosité ce petit attroupement inhabituel. Après ce discours, ma sœur eut le droit de retirer la robe de chambre. Mon père déclara fièrement que c’était grâce à sa présence d’esprit que ma sœur ne s’était pas salie.
Il rangea les robes de chambre dans le coffre puis regardant enfin le paysage paradisiaque qui nous entourait, il proclama durement que nous devions bien respirer ce bon air de la campagne et admirer la nature. Mais nous ne voyions rien, ne sentions rien . Nous n’avions qu’une hâte, que tout ceci se termine, que ces vacances s’achèvent. Il lui restait encore à sermonner ma mère sur son incapacité à lire les cartes et nous repartîmes sur la petite route où la lumière du soleil devenait de minute en minute plus rayonnante.
Dans les dix années qui suivirent, nous abandonnâmes la Rosengart pour une Hillman jaune paille décapotable, nous nous aventurâmes vers le Sud, atteignant même l’Espagne, où juste après la frontière, la chaleur et l’absence d’arbres firent pousser à mon père l’un des ces « Allons bon » qui décida de notre retour illico en France.
Plus tard, j’ai rêvé de voitures décapotables et de cheveux au vent, sans m’apercevoir que c’était mon père qui le premier m’en avait fait cadeau.
Je n’ai jamais su changer un pneu et je suis prête à supplier le premier venu pour qu’il m’aide à en vérifier la pression.
Je déteste les robes de chambre.
                    Régine Dhoquois-Cohen










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