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Comment survivre le moins mal possible à ses vieux parents ? Propos incorrects sur le grand âge.


"Ma mère a 98 ans." "Oh, comme c'est merveilleux!" s'exclament invariablement vos interlocuteurs en ajoutant gênés :"Et elle est en forme ?"
Vous arborez un sourire grimaçant et vous dites : "oui, elle est en forme, comme on peut l'être à cet âge."
Vous pensez que c'est peut-être merveilleux pour les enfants (en l'occurrence plus que sexagénaires) qui ont remisé leurs parents dans une maison de retraite bien sous tous rapports ou ont choisi de vivre à 10000kms et laissé à autre membre de la famille ou à une esclave rémunérée ou masochiste le soin de s'en occuper quotidiennement.
Pour les autres, dont vous faites partie, qui ont voulu éviter à leurs parents la coexistence avec d'autres vieillards plus ou moins sympathiques et décidé de laisser leur ancêtre bientôt centenaire chez lui, le mot merveilleux n'est pas celui que vous auriez spontanément pensé à utiliser. Vous évoquez la possibilité statistique lue dans la presse que votre parent dépasse carrément les cent ans et vous cachez soigneusement cette "magnifique nouvelle" dans un coin de votre mémoire.
Il y a sans doute des vieillards fascinants, originaux, cultivés (dans n'importe quel sens du terme) qui apportent à leurs proches toute la richesse de leur longue expérience de la vie, ou encore des personnes âgées qui ne supportent pas l'idée de dépendre de qui que ce soit et choisissent d'aller dans une maison de retraite ou plus radicalement de disparaître -comme Mireille Jospin - quand ils sentenr approcher cette échéance.
Mais le plus répandu, ce sont des vieillards ordinaires, un peu mesquins, un peu obsessionnels, un peu méchants,un peu gentils pour qui vous ressentez un mélange de tendresse, de compassion et de solide haine.
Leur très grand âge vous confronte à votre vieillissement, à votre propre naufrage et cela pose sur les quelques années qui vous restent peut-être à vivre une chape de tristesse teintée d'une vague dépression.
Les grands vieillards sont rarement dans la transcendance. Ils parlent pendant des heures de leur santé, notent leur tension sur des papiers conservés précieusement pour la visite du médecin, "qui est bien gentil, fait de beaux discours mais n'en veut qu'à leur argent et ne sait pas ce qu'ils ont."Ils ne sont pas encore gâteux, ils savent bien, eux "que c'est leur pied qui leur fait mal et que cela n'a rien à voir avec le fonctionnement du coeur!"
Parfois ils vous entraînent dans des expéditions intrépides dans le Paris du vélib et des rollers, consulter un phlébologue reconnu qui habite toujours dans une rue où il est impossible de stationner, derrière un porche très lourd suivi en général de petites marches bien cachées qui pimentent encore la promenade. Le phlébologue connu prend des airs de circonstance -en oubliant systématiquement de vous aider à faire monter le parent en question sur la table d'examen - et conclut que :"Etant donné l'âge de la patiente, cher confrère, son état est parfaitement normal."
Certains vieillards geignent continuellement, disent qu'ils voudraient tant mourir parce qu'ils sentent bien qu'ils vous gâchent la vie...et vous demandent de bien noter la date de leur prochaine visite chez le dentiste (dont le cabinet se situe bien sûr le long d'une voie d'autobus).
Quelques uns se bourrent de médicaments divers pour "y aller" (dixit Feydeau), ce qui donne lieu quelques jours plus tard et le plus souvent la nuit à une sorte de niagara nauséabond qui vous amènera si vous êtes bien élevé à passer les nuits suivantes auprès d'eux au cas où ils tomberaient en rejoignant les toilettes. Si le surlendemain de cette folle nuit, vous émettez l'idée que peut-être il serait raisonnable de freiner sur le pruneau d'Agen, ils vous apostrophent vertement sur le mode :" Je ne vais quand même pas rester comme çà!", ce qui implicitement veut dire :"Tu veux ma mort!"
Quand au bout de quelques années difficiles, vous avez réussi à leur faire accepter une aide à domicile, aux frais de l'Etat, ils soupirent que :"C'est tellement pénible de supporter des étrangers chez soi" et entreprennent méthodiquement de démolir la jeune femme en général maghrébine ou africaine qui moyennant le SMIC à temps partiel vient plusieurs fois par jour prendre soin d'eux et vous laissent ainsi le loisir de vivre un peu plus tranquillement. Elle est d'après eux, menteuse, voleuse, paresseuse, stupide, ne sait pas lire, croit en Dieu, fait le Ramadan, ose partir en vacances et se permet de temps en temps de réclamer quelques sous en plus pour un jour férié travaillé, ce qui est quand même un comble. Chaque semaine, les notes de Monoprix ou du marchand de légumes vous attendent sur le bureau et vous êtes plus ou moins poliment invité à les vérifier, au son du geignement habituel ponctué de :"Ce n'est pas possible que le merlan ait augmenté comme çà!"
Votre investissement forcé auprès de votre parent a des conséquences sur votre humeur et les rapports familiaux en souffrent nécessairement. Qui peut-on engueuler quand on rentre le soir après une journée harassante, sinon son conjoint, qui n'y est pour rien et en prend quelque ombrage. Laissons ici de côté les rapports entre frères et soeurs que l'on peut aisément imaginer tour à tour las, revendicatifs, exaspérés et forcément comptables.
Si vous avez la chance que vos parents aient un peu de "bien", des pensées politiquement incorrectes hantent vos nuits. Vous calculez, recalculez que même s'il vit encore cinq ans, il pourrait quand même faire une petite donation à ses petits-enfants qui vous permettrait d'être moins angoissé sur leur avenir de pigistes locataires. La culpabilité vous envahit bien à tort puisque le vieillard sous différents prétextes qui vont de l'arrivée de l'euro à une construction idéologique complexe selon laquelle il faut en avoir bavé soi-même pour mériter son argent, refuse avec véhémence de donner quoi que ce soit de son vivant à ses petits-enfants qui n'ont qu'à travailler ou se trouver un(e) ami(e) riche. Ils ajoutent que d'ailleurs cet argent n'existe que dans votre imagination.
Alors me direz-vous cher lecteur :"Pourquoi accepter de se laisser traiter ainsi ?" S'occuper des anciens est certes un devoir mais on n'est pas obligé de se laisser sadiser par eux. Facile à dire, impossible à faire. Imaginez une très vieille dame, courbée en deux par l'ostéoporose, aussi maigre que les survivants d'Auschwitz, presqu'aveugle, et geignant continuellement. Elle est plus forte que vous - qui avez été élevé par elle-. Vous n'avez jamais pensé à cet avenir là. Vous, si attachée à votre liberté, qui avez quitté votre famille à dix neuf ans, pour la vivre pleinement, vous retrouvez cinquante ans plus tard pieds et poigs liés. Vos jours, vos semaines, vos années se vivent en fonction des besoins et des demandes de votre ancêtre qui réussit à vous terroriser, plus que quand vous étiez enfants. La révolte était possible à vongt ans, elle ne l'est plus à 70 ans.

Que Faire ?

Si vous aimez profondément vos parents et ne supportez pas l'idée de les perdre, vous occuper d'eux vous semblera agréable. il n'y a pas de norme en la matière.
Ce qui m'intéresse ici ce sont les sexagénaires et plus qui n'ont jamais particulièrement apprécié leurs parents (il n'y a pas d'amour obligatoire) et souhaiteraient vivre le plus agréablement possible le début de leur vieillesse. Ils ont en mémoire cette belle formule de Benoîte Groult:" La vieillesse est si longue qu'il ne faut pas la commencer trop tôt."
Le regard social sur les vieux est paradoxal. Il faut d'ailleurs distinguer entre les vieux (entre 60 et 75 ans, selon leur état de santé) et les vieillards (après 90 ans). Ces derniers sont le plus souvent invisibles, seuls chez eux ou enfermés dans des maisons de retraite. Le vieillard, peut-être parce qu'on le voit peu est bien considéré. On se félicite - hypocritement?- de l'allongement de sa dirée de vie. On considère cela comme un magnifique progrès social. Mais le vieux qui s'obstine à hanter l'espace social, gêne, fait l'objet de plaisanteries plus ou moins agréables ou d'attentions excessives qui lui rappellent constamment la différence entre son âge social et son âge ressenti.
Notre génération est la première à subir ce poids de la grande vieillesse des parents de manière aussi massive. c'est pour cela qu'il est de notre devoir de refuser l'hypocrisie en la matière et d'affirmer que nous souhaitons une plus grande espérance de vie mais en y ajoutant le mot agréable (EVA). Pour nous, il est sans doute trop tard. Nous allons tenter de survivre à nos vieux parents le moins mal possible avec les moyens du bord.
Par contre ce à quoi nous devons réfléchir c'est à nos enfants. Pouvons-nous décemment leur imposer des années de service obligatoire auprès de nous, quand nous serons devenus dépendants ? Ma réponse est négative. j'aime trop ma liberté pour porter atteinte à la liberté des autres qui plus est à celle des mes enfants.
Il nous faut dès lors trouver des solutions personnelles qui leur garantissent un début de vieillesse sans trop d'entraves.
Lesquelles ? Parmi les solutions classiques et collectives, il faudrait envisager les maisons de retraite comme des lieux agréables qui tiennent compte de la personnalité de chacun. Vieillir ne rend pas plus sociables et imposer les repas en commun à heures fixes, les distractions collectives à des vieillards qui n'aiment pas forcément leurs compagnons d'infortune et ont appris à se méfier des êtres humains en général, est une aberration totale.
Restent ensuite les solutions plus personnelles. Laisser aux vieillards le libre choix de leur mort. S'ils ne supportent plus leur inactivité ou leur dépendance, ils doivent pouvoir décider du moment de leur fin, dans la sérénité, sans avoir l'impression d'enfreindre un tabou social. C'est pourquoi il faut sans doute changer la loi, même si on peut craindre des dérives, parce que la loi définit la norme. On désobéit plus facilement à la loi à vingt ans qu'à 90 ans.
A nous, bientôt vieillards dépendants, d'inventer maintenant des solutions qui ne pèseront pas sur nos enfants. Faut-il que ces hommes et ces femmes non seulement payent nos retraites mais aient encore comme merveilleuse perspective d'avoir à passer des années à s'occuper de leurs vieux parents.
Ces propos sont politiquement incorrects et certains s'en offusqueront, soit parce qu'ils baignent dans l'idéologie religieuse ambiante, soit parce qu'ils ont souffert d'avoir perdu très jeune des parents aimés. Que ces derniers veuillent bien m'excuser. Nous n'avons pas tous les mêmes expériences. Pour ceux qui se reconnaitront dans mes propos, il me semble urgent de nous préocuper de l'aménagement de cet avenir "merveilleux" avant de ressembler au vieillard à peine caricatural décrit au début de ce petit article.

                                  RD (Avril 2008)

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