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            Meshugue aux champs

    Je suis un chat de gouttière (on dit aussi européen, ça fait plus chic). Mes maîtres m’ont appelé Meshugue. En yiddish, il paraît que ça veut dire, tout fou. Ma maîtresse ne parle que trois mots de yiddish, mais elle prétend qu’un chat a un côté fier et dominateur. Je pense qu’elle a choisi ce nom parce que ça ne fait pas français. Elle doit avoir des problèmes identitaires.
    Moi, ça ne me plaisait pas trop d’être affublé d’un nom incompréhensible pour le commun des mortels. Quand nous sommes arrivés dans la maison de campagne, tout le monde s’est mis à m’appeler Michoug. C’est moi qui ai commencé à avoir des problèmes d’identité avec ces changements de nom ! Mais j’ai compris que là-bas dans la campagne, il valait mieux ne pas porter un nom un peu juif. Va pour Michoug.
    À la campagne, je me suis tout de suite fait un copain, un grand chat gris et blanc que mes maîtres ont appelé Maxence parce qu’il avait un côté impérial. Il était cool Max, calme. La première fois quand j’ai voulu le saluer, il a un peu craché. Puis j’ai appris à garder mes distances et l’on a passé des heures allongés côte à côte à observer les personnages à deux ou quatre pattes qui peuplaient ce petit coin de village. Il m’a appris à me rouler sur le dos au milieu de la route chauffée par le soleil, tout en faisant attention aux bolides qui auraient eu vite fait de nous transformer en chair à saucisse. Il m’a aussi présenté aux grenouilles qui faisaient tout un tintamarre dans la mare en face de la maison de mes maîtres.
    Au début, tout allait bien. Je parcourais la campagne seul ou avec Max. Mes maîtres parlaient à tout le monde gaiement. Il y avait des fêtes où les bipèdes criaient très fort et buvaient beaucoup. Max et moi, on se tenait à distance, mais on était contents. Nous aimons bien quand les maîtres sont contents même si nous ne remuons pas la queue bêtement comme ces chiens stupides.
    Il y avait plein d’oiseaux qui nichaient dans le garage. Ils arrivaient tous ensemble dans des grands vols bien ordonnés. Moi et Max, on se faisait parfois un petit repas avec un petit tombé du nid. Il paraît que c’est l’instinct qui veut ça. En fait, il n’y a pas grand-chose à manger dans un petit oiseau mais on ne peut rien contre l’instinct.
    Il y avait aussi des canards dans la mare. Au début, ils étaient tout petits et puis ils grandissaient et faisaient une sorte de parade militaire avec leur mère en tête, sur la  route. Une fois une voiture en a écrasé un et Max et moi, on n’avait à peine  eu le temps de se retourner que déjà le bipède qui conduisait la voiture avait embarqué le canard. Cela doit être l’instinct pour eux aussi.
    Et puis un jour, les maîtres de Max sont partis. Max est revenu s’allonger sur le petit chemin, mais ce n’était plus pareil. Je sentais qu’il était un peu malheureux. Mes maîtres lui donnaient mes croquettes et le caressaient avec un air inquiet. Après deux ou trois semaines, il n’est plus revenu et c’est à ce moment-là que les choses ont commencé à se gâter.
    Une famille est arrivée à la place des maîtres de Max. Ils criaient très fort sur leurs enfants. Ils avaient un oiseau en cage, une vraie provocation à mon égard et une grande chienne beige qu’ils attachaient toutes la journée. La pauvre faisait pipi et caca sur place. Elle n’avait même pas une caisse avec de la litière. Parfois elle restait au soleil des journées entières. Mes maîtres sont devenus tout tristes pour la chienne. De temps en temps, ils lui donnaient à boire ou la mettaient à l’ombre.Ni les enfants ni la grande femme maigre ne la sortait jamais.  La femme criait sur elle chaque fois qu’elle faisait ses besoins. Je ne sais pas pourquoi ma maîtresse adore les chiens, mais je sentais bien qu’elle était triste chaque fois qu’elle voyait cette  bête gémir doucement en tirant sur sa longe.
    Un jour alors que je dormais tranquillement dans le grenier d’une maison proche de la mienne, j’ai assisté à un drôle d’événement. Il y avait un petit garçon qui faisait plein de bruit sur une toute petite moto.  Il y a eu des cris, puis un gros homme est venu. Je me suis caché, mais je pouvais l’entendre. Il faisait des allers-retours sur la toute petite moto de l’enfant en hurlant à mes maîtres qu’ils n’avaient qu’à rentrer chez eux s’ils n’aimaient pas la campagne. Je me suis demandé où c’était « chez eux ». Quand je suis descendu de mon grenier, je les ai trouvés très énervés. Ils téléphonaient, parlaient de gendarmes et ils ont même oublié mes croquettes. Alors j’ai été me cacher en haut de l’érable dans le jardin pour leur montrer que je n’aimais pas le bruit moi non plus. J’ai dévoré un petit mulot au passage. L’instinct ! et j’ai observé les bolides de toutes sortes qui fonçaient sur la route. Je me suis souvenu de cet autre chez moi, dans un petit appartement qu’il me faut rejoindre chaque automne, enfermé dans une caisse puante à l’intérieur de l’un de ces bolides. Le tapis y est confortable et le silence total dans la chambre où je dors avec mes maîtres. C’est peut-être là-bas « chez nous » ?
    Je me suis endormi dans l’arbre. Les bolides ont disparu. Le calme est descendu sur les vignes et le soleil s’est couché. J’ai regardé le ciel devenir orange, j’ai écouté les grenouilles amoureuses et j’ai senti sur mon poil la douceur de l’air.
    Quelques jours plus tard, alors que tout semblait apaisé, (à part le voisin qui prenait un malin plaisir à pousser une machine infernale sur son gazon et le monsieur tout maigre qui essayait son tracteur dans le hangar d’à côté), j’étais en train de me nettoyer minutieusement, perché sur la table en pierre du jardin quand j’ai vu surgir une sorte de monstre. Il est entré dans le jardin et a eu le culot de gratter à la porte de notre maison. Courageux mais pas téméraire, j’ai vite disparu dans l’arbre. Il aboyait, donc cela devait être l’un de ces chiens serviles dont les hommes s’encombrent pour des raisons qui m’échappent.
    Mon maître lui a un peu parlé et lui a dit de sortir. Il est parti dignement avec son gros cul et sa tête trois fois plus grosse que tout mon corps. J’ai attendu un peu et je suis venu sentir son odeur. Ce monstre à quatre pattes était bien un chien. Je le voyais aller et venir sur la route. Une fois, il m’a salué poliment avant de se glisser sous le grillage de ce qui devait être sa maison vide de tout bipède. Il s’est allongé le long de la grille et il avait l’air pleurnichard qu’ont tous les chiens quand leurs maîtres ne sont pas là. De vrais esclaves !
    Quelques jours plus tard, il s’est mis à pleuvoir sans discontinuer et tout le monde était de mauvaise humeur. Le monstre était trempé et grondait un peu quand un bipède approchait sa main de lui. Je l’observais de mon  grenier. Tout à coup, j’ai vu plein de bipèdes s’approcher de lui, l’immobiliser avec une grande aiguille et le mettre dans un bolide. Je n’ai plus jamais revu le gentil monstre. J’ai entendu mes maîtres parler avec le vieil Italien d’en face qui est très gentil, (sauf qu’il n’aime pas les « bougnoules » répète ma maîtresse avec colère), prononcer un mot que je n’aime pas, « euthanasie ». J’ai pensé à Max qui m’avait parlé un après-midi de grande chaleur de ce qu’il appelait, les animaux dénaturés et puis j’ai oublié.
    Comme la pluie ne s’arrêtait pas, je squattais le fauteuil devant la télévision toute la journée. Entre deux rêves, j’entendais mes maîtres parler de la bêtise humaine qui décidément était partout.
    Parfois j’observais ma maîtresse errer dans la grande maison, puis tout à coup, elle se précipitait dans son bolide et revenait chargée d’objets qu’elle se mettait à installer dans la maison en criant sur mon maître qui regardait la télé.
    Cette année-là, quand ils m’ont forcé à entrer dans la caisse puante, j’ai crié pendant cinq heures, parce que je savais que je ne reverrais plus jamais les mulots, l’herbe verte, les rats des vignes et les oiseaux.
    Je crois que mes maîtres sont des foutus idéalistes. S’ils m’avaient demandé mon avis, ce qu’ils ne font jamais, je leur aurais dit que l’humanité est à l’image de ma race, un peu méchante, un peu stupide, un peu gentille. C’est à force d’idéalisme que l’on en vient à priver un pauvre chat des joies de la campagne.

                Régine Dhoquois
                Janvier 2008

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