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La jalousie: histoire vraie d'un contrat de mariage fondé sur le respect de la liberté de l'autre.

C'est le titre d'un article dans ELLE, "Celles qui restent malgré tout."(ELLE du 17 Novembre 2008) qui m'a donné envie de raconter notre histoire. Le titre de l'article est déjà tout un programme. Implicitement, selon l'auteure et les spécialistes interrogés, seuls les hommes auraient des maîtresses et les femmes ne pourraient que souffrir et attendre. A la lecture de cet article, j'ai eu envie de hurler notre bon vieil hymne du MLF : "Levons-nous femmes esclaves et brisons nos entraves..."

J'ai rencontré l'homme qui devait devenir mon mari fin 1959 à l'Ecole socialiste du PSA (Parti socialiste autonome, ancêtre du PSU). C'était un dimanche matin glacial du mois de Novembre dans une salle sinistre proche de la mairie du 3ième arrondissement.
Nous avons perdu notre pucelage (presque) ensemble. J'avais 19 ans et lui 22. J'étais mineure et à l'époque si nous voulions vivre sous le même toit et continuer nos études, il nous fallait passer par le mariage et l'autorisation parentale. Nous nous sommes donc mariés en Juillet 1961, il y a 47ans et demi. Nous vivons toujours ensemble et nous nous aimons (si l'on veut bien admettre que le terme aimer est complexe, contradictoire et contient parfois de la haine);
Nous étions socialistes et cela voulait dire quelque chose dans ces années là. Nous croyions que nous pouvions changer le monde. Nous n'avions pas attendu mai 68 ou le MLF pour penser que les relations entre les hommes et les femmes faisaient partie intégrante de ces bouleversements tant souhaités.
Dès le début de notre relation sexuelle, avant le mariage, nous avons parlé du couple que nous voulions construire. Mon modèle était le couple Sartre-Beauvoir, même si c'était un peu abstrait pour moi.
Nous avions un idéal de liberté, de responsabilité et de sincérité. Ce sont peut-être de grands mots, mais pour moi, pour nous ils n'ont rien perdu de leur importance, même si nos idéaux se sont évanouis. c'est aussi parce que ces mots ont été vidés de leur sens par des bureaucrates de tout poil que le socialisme a échoué si piteusement.

Nous avons donc décidé ensemble d'un contrat : nous serions libres d'avoir des relations sexuelles, chacun de notre côté à la condition expresse de tout nous dire. L'adultère et son cortège de tromperies était bien entendu exclu de ce contrat.
Nous sommes restés fidèles pendant trois ans et puis un jour, il m'a annoncé qu'il avait fait l'amour avec une autre femme. Je me souviendrai toujours du canapé vert dans ce petit studio où nous habitions près de la Bastille. Je me suis mise à sangloter, à hurler, à me rouler sur le canapé. Puis j'ai repris mes esprits et décidé que le contrat que nous avions passé devait être respecté. Nous avons repris notre vie heureuse d'étudiants salariés et militants.
Je ne sais plus très bien quel était mon état d'esprit après ce premier aveu. Je sais seulement que j'avais envie d'autres hommes mais que je ne savais pas comment leur montrer mon désir.

Nous sommes partis à Alger au titre de la coopération.
J'avais 24 ans et lui 27. Dans cette ville magnifique encore tout imprégnée des espoirs suscités par la fin du colonialisme, nous avons vraiment commencé à mettre en oeuvre notre contrat. J'avais des amants, il avait des maîtresses. Nous nous aimions et nous nous disions tout.
Nous avons arrêté provisoirement cette vie pour avoir un enfant, une fille. Pendant près de 30 ans nous avons tenu notre contrat, non par obligation mais par plaisir, celui que donne la découverte d'un autre corps, l'intimité d'une relation sexuelle sans pathos et sans mensonges.

Dire que nous n'avons pas été jaloux serait faux. je l'ai été quand la relation avec une femme semblait aller au delà de la relation sexuelle (ou que je trouvais la femme plus belle que moi!). il l'a été quand je paraissais très amoureuse. La jalousie est parfois apparue à l'occasion d'une attirance forte sans sexualité.

On nous a souvent demandé quand nous racontions cette tranche de vie si nous n'avions pas instrumentalisé nos partenaires. Réflexion faite, la réponse est non. Tous connaissaient pertinemment la situation, l'amour qui nous unissait et notre contrat.Rien alors ne les contraignait à continuer une relation dont ils savaient qu'elle n'aurait pas d'avenir sous la forme d'un couple vivant ensemble. Je dois ajouter que ma qualité de femme mariée et aimante semblait plutôt rassurer la plupart de mes amants. Beaucoup de ces aventures ont duré longtemps et se sont transformées en relations amicales, tous sexes confondus. Il m'arrive d'évoquer dans un bistrot parisien avec une ex maîtresse de mon mari notre jeunesse folle et ce sont de bons souvenirs dont nous nous amusons.

Quand je vois le nombre de films, de livres, d'essais, d'articles consacrés à l'adultère classique, outre la distance que l'on prend avec le sexe en devenant vieux, je ne parviens pas à comprendre leur intérêt et leur multiplicité.

Rétrospectivement, il m'arrive de penser que si j'ai si bien vécu toutes ces aventures, c'est parce que j'avais une sorte de certitude naïve qu'il ne me quitterait pas. Il lui arrive d'avouer que s'il a si bien pu juguler sa jalousie, c'est parce que m'imaginer avec un autre homme excitait son côté voyeur.
Qu'est ce que nous a permis de rester ensemble tout en vivant notre sexualité dans la transparence la plus totale ?
La première réponse est sans doute :"parce que c'était lui, parce que c'était moi". C'est pour cela que nous avons toujours refusé de raconter notre histoire (sauf dans un article très pudique de notre ouvrage commun : Le militant contradictoire).Nous savions que chaque histoire est singulière et qu'aucune norme ne peut exister en la matière. Rien ne sert de se forcer à souffrir pour être conforme à un principe. On peut imaginer des aventures assumées mais secrètes dans leus détails. On peut bien sûr choisir la monogamie.

Mais cela dit, il y a aussi dans notre expérience des raisons qui relèvent de valeurs plus universelles, des raisons qui m'incitent à raconter notre histoire aujourd'hui alors que je m'achemine vers les 70 ans. Je suis lasse du narcissisme. il est pour moi la source de bien des dérives, de bien des échecs politiques, relationnels, amoureux. Comment en effet peut-on penser un seul instant que parce que nous vivons en couple, le désir pour autrui disparaît comme par enchantement. Au nom de quelle morale devrions-nous nous refuser le plaisir de plaire, de faire l'amour avec de séduisantes personnes, comme si nous étions enfermés dans une prison.
Si la liberté est ma passion, elle passe obligatoirement par le respect de la liberté d'autrui et en particulier par celle des gens que j'aime.Chaque fois que le démon de la jalousie me pourrissait la vie, je pensais à mes amants, à l'amour passager que je leur avais porté. Comment dans ces conditions, pouvais-je poursuivre de mon amertume ou de ma colère mon partenaire dans la vie qui avait cette immense qualité... d'aimer les femmes tout en m'assurant de son amour et de son estime.

Bien sûr, notre vie commune a connu des crises, des hurlements, des faux départs, et cela continue. Mais ces crises ont eu plus souvent pour origine des problèmes de tâches ménagères non partagées que des irruptions de jalousie.

Depuis de longues années nous avons cessé ce genre de relations. Elles nécessitent la confiance en son corps, la légèreté, la fluidité, toutes choses qui nous quittent quand apparaissent les premiers signes du vieillissement. Mais nous avons été magnifiquement heureux. Nous avons évité les frustrations nauséabondes que l'on reproche à l'autre et qui finissent par provoquer des haines et des désastres.

Certes, mon compagnon a sans doute eu beaucoup plus de maîtresses que je n'ai eu d'amants. Question de temporalité : j'avais le plus souvent besoin d'être amoureuse pour faire l'amour avec un autre homme et mes relations ont duré plus longtemps. Mais j'ai aussi connu les amours d'un soir ou d'une heure dans des lieux improbables et j'en garde un merveilleux souvenir, celui de corps qui ne mentent pas, qui ne se payent pas de mots, qui se rejoignent puis se quittent parce qu'ils savent que l'ennui suivrait inéluctablement l'exultation des corps. Je récuse l'idée si souvent entendue à propos de Catherine Millet (La vie sexuelle de Catherine M.), que les femmes qui ont ce type de relations n'y trouvent aucun plaisir et sont manipulées par le désir masculin.

Il reste un problème important, celui de la souffrance des enfants. les enfants de parents soixante-huitards ont suffisamment tempêté ces dernières années contre leurs parents qui ne s'intéressaient pas suffisamment à eux pour que nul n'ignore leur sentiment d'abandon. Il serait stupide de le nier.Des années, plus tard, après des échanges parfois durs avec ma fille, j'ai compris que sa liberté à elle n'avait pas toujours été respectée. Nous avons le plus souvent omis de lui demander son avis sur la présence d'un autre homme ou d'une autre femme dans notre chambre. Les meilleures intentions du monde quand elles sont trop dogmatiques peuvent avoir des conséquences malheureuses. Nous aurions pu les éviter si nous en avions été conscients. Mais au delà des excès commis, des maladresses, des discours sans doute trop idéologiques, il reste que là encore, il me semble que c'est aussi une forme de narcissisme qui est cause des grands chagrins de ces enfants ( Que Freud et les psychanalystes qui liront ce texte me pardonnent!). Ma mère n'a cessé de me répéter qu'il fallait se sacrifier pour ses enfants. je n'ai jamais très bien compris en quoi cela consistait, sinon en une forme de repliement sur la famille/prison qui est une autre forme de narcissisme.

Il ne faut pas se leurrer. Cette histoire de vie parait facile. C'est à la fois vrai et faux. Agir à l'encontre des normes ambiantes, museler son égoîsme ou sa jalousie, est à la fois jouissif et laborieux. Cela nécessite un effort, une réflexion, une discipline, une forme de sagesse et beaucoup de sincérité.

Il ne sert à rien de nier que le monde existe en dehors de nos minuscules personnes. L'oublier, c'est s'enfermer et dans enfermer, il y a "enfer".

Cette histoire vraie est singulière. Elle est aussi à replacer dans la grande histoire et dans la petite histoire de nos engagements politiques. Peut-être pourrait-elle inciter certains de ceux qui la liront à abandonner leurs principes millénaires pour tenter tout simplement de vivre leur liberté, sachant qu'elle n'existe pas sans discipline.

                            RD (avec l'approbation de GD)
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