CONTRADICTIONS MILITANTES
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rubrique 532
Man lebt


La petite troupe des invités visite la ruine à la queue leu leu. Ils avancent prudemment au milieu des gravats, des charpentes écroulées, des bouts de ferrailles tordus.
« Là ce sera notre chambre », exulte l’hôtesse en désignant un vaste espace qui fait vaguement penser à Londres pendant le Blitz. L’hôte se concentre sur un autre champ de ruines  où il a l’intention d’installer son atelier.
«  Tu peins ? » s’étonne le voisin d’en face.celui qui a décidé de faire un retour à la terre et de militer contre la consommation.
« Non, pas pour le moment », répond l’hôte avec une pointe de mystère.
La conversation s’oriente vers le prix du mètre carré dans la région, le coût des travaux. L’autre voisin, charpentier et rigolard conclut qu’en ce qui le concerne, c’est plutôt une bonne affaire. Sa femme le regarde avec béatitude.
Le monsieur âgé qui habite pour quelques semaines dans la confortable maison qui jouxte la ruine, semble surtout attentif aux endroits où il met les pieds.
La petite bande prend place autour d’une table près d’une piscine ronde en plastique bleue, un peu incongrue, dans cet univers d’adultes.
Le voisin charpentier explique que sa famille est installée depuis cinq générations dans la région. Il égrène son arbre généalogique et se lance dans une description précise de la localisation régionale de ses cousins, neveux, tantes et ancêtres. Sa femme ajoute quelques autres membres de la famille à l’interminable liste et lance à la cantonade que jamais au grand jamais, elle n’aurait pu vivre à Paris, avec la pollution et tous ces étrangers.
Un silence gêné suit cette déclaration. L’hôte qui vient d’un pays du nord de l’Europe hoche la tête d’un air entendu. Les travaux prévus valent bien quelques concessions idéologiques. En maître de maison accompli, il demande à la femme du voisin « retour à la terre », si elle est aussi de la région. Le visage de la femme s’assombrit. Elle dit qu’elle préfère ne pas en parler, tant cette évocation est douloureuse. Puis elle enchaîne immédiatement sur sa naissance en Algérie,  son déracinement qui la mine et l’obsède, sur cette prétendue indépendance qui n’a abouti qu’à enrichir les plus corrompus et sur les difficultés qu’elle rencontre depuis trente ans à s’intégrer en France, ce pays qui n’est pas le sien et qui l’a trahie.
Autour de la table, les convives qui se rappellent vaguement avoir milité pour l’indépendance de l’Algérie, prennent des airs de circonstance et regardent les étendues infinies de vignes, les nuages rouges et noirs qui annoncent un magnifique coucher de soleil..
« Ma femme est une déracinée, c’est très dur pour elle », dit sentencieusement Monsieur anti-consommation, en buvant un délicieux vin de Bordeaux. « Moi, je suis parisien. J’ai vécu quarante ans à Maisons-Alfort, c’est intolérable. Je hais cette populace qui ne pense qu’à consommer toujours plus, ces minettes qui se ruent dans les magasins à la mode. Grâce au ciel, j’ai échappé à tout cela. J’essaye de retrouver les vraies valeurs. » La dernière partie de sa phrase est recouverte par le bruit d’un énorme engin qui passe non loin de là dans les vignes.
L’hôtesse a disparu au fond de la caverne qui tient lieu de cuisine. Elle surgit avec les amuse gueule et fusille du regard son mari tranquillement installé.
Le vieux monsieur se tait et personne ne lui demande rien. Il y a un âge où l’on devient transparent.
Le plat de résistance arrive. Le vin aidant l’ambiance est de plus en plus décontractée. Le charpentier raconte des histoires belges sans discontinuer. Sa femme s’esclaffe bruyamment à chaque histoire. L’hôte raconte quelques histoires belges sur les Français.
 Le soleil termine sa descente somptueuse derrière les nuages.
Le vieux monsieur s’ébroue et annonce qu’il va raconter une histoire juive. : « Salomon et Moshe tombent du 50 ième étage d’une tour à New York. Salomon, plus lourd que Moshe dépasse ce dernier et lui crie : « Comment ça va ? » « Man lebt… » répond  Moshe » Cela veut dire « On vit » en allemand ou en Yiddish. C’est la seule histoire que je connais et j’ai toujours peur de ne pas m’en souvenir ajoute-t-il en souriant. Je l’adore. »
La nuit est tombée et à la lueur des bougies, on ne voit pas bien les visages. Mais ce qui frappe, c’est le silence qui suit.. La femme du charpentier se tourne vers la  femme déracinée et lui demande si elle est la seule à ne pas avoir compris l’histoire. Elle se tourne vers le vieux monsieur et l’interroge : « Pourquoi tombent-ils ? Ils se suicident ? Les juifs sont-ils toujours aussi pessimistes ? » Le vieux monsieur surpris tente d’expliquer que cette histoire est révélatrice d’une vision du monde.
 « Ah bon », répondent en cœur les deux femmes tout en s’exclamant sur les desserts qui surgissent des ruines entre les mains de l’hôtesse et de son mari.
L’excitation tombe avec la fraîcheur du soir. Monsieur « retour à la terre » après d’infinies précautions oratoires finit par interpeller le vieux monsieur : « Vous êtes juif ? »
Celui-ci répond que oui, en effet, il l’est, même s’il ne sait pas bien ce que cela veut dire. «Mais vous êtes religieux ? »
« Non, pas du tout. Je suis d’une famille juive et laïque. Notre nom était Dreyfus, mais nous avons changé de nom au début de la guerre. »
Son interlocuteur, éclairé par la bougie vacillante semble réfléchir intensément : «  Cher Monsieur, ne me prenez pas pour un antisémite, mais tout d’un coup je viens d’avoir une révélation. Si tous les juifs non religieux changeaient de nom, cela ferait disparaître l’antisémitisme. Qu’est-ce que vous en pensez ? »

Régine Dhoquois-Cohen




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