CONTRADICTIONS MILITANTES
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rubrique 533
∑ Le nom de la honte

« Maman, où as-tu mis mon livre ? »
« Lequel ? »
« Tu sais, le dernier, celui où je raconte un peu ma vie et mes engagements. Je te l’ai dédicacé »
Elle ne répond pas. Impossible de savoir si elle a entendu ou non.
« Si tu as le temps, tu peux m’apporter le médicament qui est dans le buffet sur la droite en haut, au fond. »
« Oui, j’arrive. »
Edith fonce à la cuisine, lave la vaisselle. L’essentiel est de faire beaucoup de bruit pour passer son énervement. Elle prend n’importe quel torchon pour essuyer la poêle, dit merde aux cinq torchons qui la narguent. Elle sait qu’ils ont chacun une fonction spécifique dans l’économie domestique de sa petite maman.  Il lui arrive même d’enfreindre la règle impérative depuis des décennies qui consiste à se laver  les mains, dès que l’on rentre chez elle.. Et puis il y a au fond d’elle même de la tendresse pour ce minuscule être humain qui se bat par la force de l’habitude contre le destin.
« Puisque tu es dans la cuisine, apporte- moi la notice du nouveau médicament que m’a donné le docteur. Elle doit être sur le côté gauche du frigidaire. »
Edith a fui la prison familiale à vingt ans et la voilà presque cinquante ans plus tard de nouveau enfermée. Pour combien de temps ? Qui peut le dire ? Qui aurait cru que ce petit être de 36 kilos atteindrait l’âge de 96 ans. « Comme c’est merveilleux » disent les gens. Non, ce n’est pas merveilleux, c’est le naufrage, le triomphe du corps malade, les petites obsessions autour du pipi, la peur panique de la dépendance. Parfois Edith rêve de vieillards somptueux, qui parlent de cette confrontation ultime avec la mort et qui vous enseignent la sagesse. Elle n’est pas sûre  que de telles personnes existent. La mort est un horizon bouché.
« Je suis morte » dit sa mère, et je ne comprends pas pourquoi. »
« Tu as tant d’années sur tes maigres épaules, deux guerres mondiales et sans doute l’angoisse devant la mort. »
« Pourquoi dis-tu cela ? Je n’ai pas peur de la mort. Je suis épuisée et les docteurs n’en connaissent pas la raison. Je voudrais tellement que ça finisse. Au fait, peux-tu prendre rendez-vous avec le laboratoire pour les analyses de sang demandées par le docteur. »
La mère d’Edith est athée. Quand elle a  évoqué le fait qu’elle ne lui  avait pas transmis le yiddish parlé avec sa grand-mère, elle a répondu que le mieux était d’oublier tout cela, qu’elle était si contente que ses enfants portent des noms goys  et qu’Edith et son frère l’ennuyaient avec leurs nostalgies mal placées. Son dieu à elle, c’est le docteur. Elle a une façon très juive de  traiter ce dieu.  Elle l’engueule en son absence, le qualifie de nullard, d’incompétent. Mais quand il est là, elle est soumise. Elle recueille avant sa venue tous les petits pense-bêtes répartis dans l’appartement où elle note sa tension à plusieurs heures du jour, son poids, sa température. On dirait les petits papiers nichés dans les interstices du Mur à Jérusalem. Le docteur est à l’image de Dieu : Elle lui demande tout mais elle sait qu’il ne lui donnera rien.
« Tu me lis la notice du médicament, soupire-t-elle, seulement les indications thérapeutiques, ajoute-t-elle en spécialiste. »
Elle est recroquevillée dans son fauteuil. Son petit corps squelettique est perdu dans une immense robe de chambre à carreaux. Elle a pris l’habitude de gémir sans interruption... Elle a posé sa tête blanche dans sa main et sommeille vaguement mais elle est aux aguets comme un chat.
Edith se perd dans la notice entre « Dans quels cas ne pas utiliser ce médicament », « précautions d’emploi », « grossesse et allaitement », « effets non souhaités »
« Il y a juste une ligne : Utiliser en cas de dépression légère. »
« Mais je ne suis pas déprimée, qu’est ce que c’est que cette histoire ? »
Edith retourne vers la bibliothèque pour chercher son  livre Elle sort  les lambeaux du gros dictionnaire médical Vidal, la bible de ses parents. Derrière, elle aperçoit son livre signé de son nom juif..
Elle l’imagine, cherchant le meilleur endroit pour le cacher, hésitant à lui rendre ou à le faire disparaître. À défaut de religion ou de culture, le nom était devenu pour ses parents une sorte de tumeur inutile qui les désignait à la vindicte. Toute leur vie a été marquée par l’antisémitisme. Comment leur en vouloir ? Changer de nom fut leur premier acte de résistance. Il leur a fallu des années de procédure et beaucoup d’argent pour l’obtenir. Le Code Civil dispose que le changement de nom ne peut s’effectuer que pour les noms étrangers ou ridicules. Edith s’est souvent demandé si pour la justice un nom juif était  étranger ou  ridicule ? 
Ses parents étaient si gais le jour où le jugement a été rendu. Sa mère a entrepris de jeter tous les papiers qui témoignaient d’un passé humiliant. Elle en a récupéré quelques-uns. Elle y a lu  des noms qui l’ont fait rêver : « fils d’Abraham et de Nedjma, frère de Mardochée, Elie, Nephtali… ».
Assise devant la bibliothèque, elle se souvient de cette rentrée en classe de philosophie dans les années 50, où elle n’avait pas répondu à l’appel de son nouveau nom. Avait-elle honte du nom juif ou du nouveau nom qui la  mettait dans une sorte d’illégalité. ?
Qu’est-ce qu’un nom ? Une histoire, un témoignage, des souvenirs. Son nouveau nom n’avait pas d’histoire, pas de chair, pas de souffrance. C’était un nom anonyme , un nom sans généalogie, solitaire dans l’annuaire du téléphone. Et si cette quête du nom originaire n’exprimait que le besoin de revendiquer une identité victimaire par procuration ? Et si ce nom sans nom lui autorisait une infinie liberté ? Elle range le  livre dans sa cachette,  coincé derrière le Vidal. 
« Qu’est-ce que tu fais ? dit sa mère
«Je regarde le Vidal pour voir s’ils disent quelque chose sur ton médicament.»
« Ah  oui, c’est une bonne idée».

∑ Régine Dhoquois-Cohen
mini-sites © L'Harmattan 2005