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rubrique 687

On ne naît pas juive et féministe, on le devient [1]…peut-être .

 

Régine Dhoquois-Cohen

 

 

 

Le texte qui suit est un texte personnel sur les relations qui se sont établies dans ma vie entre judéité et féminisme.(En résumé, comment le féminisme en m’autorisant à m’exprimer m’a permis de mieux penser mon rapport à la judéité)

Mais a mon sens, il n’y a pas de rapport général entre ces deux identités. Le féminisme  est pour moi un combat universel. Le judaïsme ne l’est pas. Au travers du judaïsme, on peut bien sûr retrouver des valeurs universelles, par exemple le questionnement continuel qui suppose le doute, même le doute sur l’existence de Dieu. C’est en cela qu’il est important de questionner le judaïsme mais au même titre que toutes les grandes pensées de l’humanité religieuses ou non.

Je remercie Nelly Las de m’avoir permis de mener cette réflexion qui a rendu possible une sorte de réunification de mes errances identitaires, sans m’obliger à nier les contradictions inhérentes à toute pensée digne de ce nom.

 

 

 

Questionnements

 

 

Je suis née fille, il y a un peu plus de 70 ans dans une famille juive.

Si je peux donner un contenu au moins biologique à l’identité « femme », il m’est difficile en tant qu’athée, laïque, non communautariste et non sioniste de donner un contenu à mon identité juive.

 Israël : Pour moi, c’est un Etat Nation comme un autre, dont les dirigeants conduisent une politique que je réprouve notamment à l’égard des Palestiniens.

La religion :Je suis athée depuis toujours

La culture : Je n’en ai reçu aucune dans mon enfance ni par ma famille ni par l’Ecole. Ma culture est celle de l’école républicaine laïque.

 

J’ai longtemps pratiqué à l’égard de la judéité une sorte de rejet au nom de l’Universalisme, du refus du repliement sur soi, de la détestation du communautarisme ou d’un entre soi excluant. Je refusais confusément d’être juive parce que victime de l’antisémitisme ou contemporaine de la Shoah.

 

Outre le questionnement  sur la réalité de mon ressenti identitaire juif, par exemple : n’est-ce pas une forme de  « distinction » qui ne correspond à rien, qui me sert seulement à excuser mes diverses névroses sur le thème : « j’appartiens à un peuple qui a beaucoup souffert. J’éprouve le besoin  plus généralement de savoir ce qui reste de cette identité juive, après les mariages mixtes, les diasporas, les processus très forts d’assimilation des juifs dans les sociétés où ils vivent.

 

J’ai mis très longtemps avant de formuler l’hypothèse que le traumatisme subi dans une période de la vie- la petite enfance- où l’on est dans l’incapacité de mettre des mots sur son malheur m’avait probablement conduit à nier la partie juive de mon identité ou plutôt à la considérer comme illégitime. Cette négation m’a peut-^rtre  permis de mieux vivre en me dissimulant à moi-même la blessure initiale.

 

Pourquoi ai-je eu envie de répondre à l’invitation de Nelly  Las de réfléchir sur l’adhésion au féminisme de nombreuses femmes juives ?  Je me suis aperçue que c’est ma rencontre avec le féminisme dans les années 70 qui m’a permis, de mieux me connaître et m’accepter et de reconstruire des morceaux de ma judéité.

 

.           Décidément, il semble que l’identité- ou plutôt la revendication identitaire- ait souvent un rapport avec la discrimination, la victimisation.

 

Je tente dans ce texte de mettre à jour ce qui  participe de mon identité juive, en commençant par les bribes d’histoire de ma famille.

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Quelques bribes de mon histoire familiale

 

Ces bribes résultent de récits faits par mes parents après la guerre, de quelques souvenirs fugaces, de photos, de lettres échangées entre mes parents entre 1942 et 1945, alors que nous étions partis à Toulouse pour échapper aux rafles. Il y a beaucoup de failles, d’errements dans ces récits. Je les livre comme ils me sont parvenus. Ils témoignent souvent –notamment pour la période de la guerre de 14-18 de la souffrance de mon père très patriote à affronter ce passé.

 

Je suis née en août 1940 dans une famille juive par le nom, Cohen.

 

Mon père était né à Oran en 1894. Il était le cadet d’une famille très modeste. Son père se nommait Abraham Cohen, sa mère Nedjmah Reboah. Les prénoms de ses six frères et sœurs.- Mardochée, Nephtali, Elie, Hermance, Fanny  Rachel. et David, mon père- semblent montrer qu’il s’agissait probablement d’une famille croyante. Mon père ne l’a jamais mentionné explicitement.

 

Brillant élève, David obtient une bourse en 1913. Il  quitte pour la première fois l’Algérie pour s’installer à Bar le- Duc où il prépare l’Ecole Polytechnique. Il reste quelques cartes de lui à sa mère disant sa joie de faire des études, sa solitude infinie, sa tristesse d’avoir quitté son pays natal..

 

Quelques mois plus tard, la première guerre mondiale éclate. David est mobilisé. Il retourne en Algérie pour avoir son affectation. Il se voyait officier. Il est intégré comme soldat de deuxième classe dans l’infanterie.Il en est profondément choqué. Il écrit à son frère : « Je pensais qu’avec mon niveau d’études, je serais affecté dans un corps plus prestigieux, mais le Lieutenant juif sur qui je comptais n’’est plus là pour me protéger contre l’injustice. »

 

Petit fantassin maladif, il nous racontera après la  deuxième guerre mondiale sa guerre de 14 et en particulier les rires de ses camarades de tranchées quand, en plein jour, le Chef appellera : « Cohen, va voir ce que font les Allemands là-haut. »Il y allait au risque de mourir pour rien,

 

Héros ou anti-héros à sa manière, il comprit très vite qu’il lui fallait se protéger. Devant la multiplication des mutilations volontaires pour échapper à la boucherie que fut cette guerre, la hiérarchie militaire tente de juguler les refus de combattre. Les exécutions ne sont pas rares et les conseils de guerre fréquents. David imagine un moyen d’échapper à cet enfer

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Je ne saurai jamais si c’est volontairement ou non qu’il se décide à manger des gâteaux probablement avariés envoyés par sa mère d’Oran. Quoiqu’il en soit il tombe malade. Il est hospitalisé en 1916, passe en Conseil de guerre comme traître à sa patrie et est finalement renvoyé à l’arrière en 1917.

 

Finis les rêves de carrière, il devient photographe, vendeur de parapluies et ouvre dans les années 30 une petite agence immobilière dans une arrière-cour du 17° arrondissement de Paris..

 

Les parents de ma mère sont nés à Jaci en Roumanie, ville martyre pour les juifs, connue pour son importante communauté juive et ses pogroms à l’aube du XX° siècle. Les archives familiales ont disparu. Mais d’après les récits de ma mère, ses parents ont dû quitter Jaci au tout début du XX° siècle pour aller en Palestine, vers Haïfa. Mon arrière grand-père ne supportant pas le climat, ils émigrent  tous en Egypte, au Caire, terre d’accueil à l’époque pour les Juifs.

 

C’est là que Léon Mesmann, mon grand père, apprenti bijoutier, rencontre Guitel Roschtein, elle aussi originaire de Jaci, qui va devenir ma grand-mère. Quoique l’on pense du communautarisme, il est nécessaire de reconnaître son importance dans certains cas, notamment pour l’accueil et la solidarité avec les nouveaux arrivants.

 

 Mon grand-père s’appellera plus tard Pascal, sans qu’il ait demandé à changer de nom. Je ne saurai jamais comment cette substitution s’est effectuée.Ma mère racontait que le policier à son arrivée à Marseille, las d’entendre des noms imprononçables, avait décidé de l’appeler Pascal parce qu’on, était à Pâques.

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.           La famille émigre en France, à Paris dans les années 1910. Ma mère y naît en 1911. Mon arrière grand-mère est chiffonnière et vit dans une chambre de bonne sans eau, rue des Rosiers. Avec elle, ma mère parle le yiddish. Elle oubliera cette langue qui était aussi celle de ses parents. Les quelques mots que je connais en yiddish, je les ai appris à New York beaucoup plus tard.

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Mes parents se rencontrent dans un bal public à Paris et se marient en 1935. La petite agence immobilière survit. Ma sœur naît en 1936.

 

Le Décret Crémieux qui avait fait de mon père un citoyen français est abrogé en 1939. David redevient un juif étranger comme tous les juifs d’Algérie Il perd le droit de travailler et doit porter l’Etoile Jaune.

 

Je me dis parfois qu’il ne s’est jamais remis de ce basculement. Mais je n’en suis pas sûre. Mes parents possédaient cette forme d’énergie qui fait que l’on n’abandonne jamais le combat pour la vie quoi qu’il arrive. Mais je ne pense pas qu’il s’agisse d’une caractéristique juive.Tous les opprimés la connaissent.

 

Cette force, ils vont en avoir besoin. Mon père va chercher son étoile tout en se réclamant à la préfecture sa qualité de Français ancien combattant. Il va même visiter l’exposition sur les Juifs, par curiosité dira-t-il plus tard. Il tente de comprendre l’inexplicable, comment les antisémites le voient..

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Toujours prêt à recommencer le combat dès que ce sera possible dans la légalité, il profite de cette période sans travail pour se faire opérer d’une hernie.

 

Il est couché lorsque fin 1941, deux soldats allemands frappent à notre porte. Ils viennent chercher mon père. Ils appliquent disent-ils la loi qui les oblige à arrêter les juifs étrangers. Je babille dans mon berceau. Ma mère en racontant cet épisode de sa vie dira qu’ils n’avaient pas l’air très fier d’eux et elle répètera à l’envie : « Heureusement que ce n’était pas les miliciens français ! »

 

Le courage de ma mère va probablement nous sauver. Elle est belle. Elle leur sourit. Comme ils veulent écouter des nouvelles du front russe, elle leur rappelle que les juifs n’ont pas le droit d’avoir la radio.Ils s’en étonnent. Entre temps elle a appelé le chirurgien qui a opéré mon père. Elle obtient que sa femme vienne remettre un certificat selon lequel il n’est pas transportable. Soulagés, les soldats s’en vont en disant qu’ils reviendront.

 

En Janvier 1942, nous traversons la ligne de démarcation en ordre dispersé. Mon père est victime d’un jeune collaborateur qui se prétend passeur. Le père du jeune homme conseille à mon père de passer seul avant l’arrivée de son fils. Les routes sont enneigées. Par miracle David évite la route qui l’aurait conduit sur les lignes allemandes.

 

Ma mère attend toute la nuit dans une gare sous les yeux concupiscents des soldats allemands qui ne lui demandent pas ses papiers, restés au nom de Cohen

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Ma sœur et moi passons la ligne avec la maîtresse goy de notre oncle. J’ai un an, ma sœur, 5 ans . C’est la seule aide dont nous bénéficierons. Pas de faux papiers, pas d’aide de la résistance, juste le hasard.

 

Nous nous retrouvons tous à Toulouse dans une grande maison. L’argent commence à manquer. Mon père trouve un travail de démarcheur pour un agent immobilier collaborateur qui se sert de lui au cas où les Allemands ne gagneraient pas la guerre. Ce Monsieur appellera en effet mon père à témoigner de son grand cœur après la guerre alors qu’il est menacé de mort pour faits de collaboration. David lui évitera le poteau d’execution.

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Nous gardons nos vrais papiers pendant toute la guerre.

 

J’avais deux ans et je ne me souviens de rien. J’ai juste reconstitué certains épisodes de notre vie à Toulouse au travers des récits familiaux. Quand je les compare à certains récits d’enfants cachés notre existence dans cette belle maison me semble presque idyllique.

 

Ma sœur va à l’école catholique. Mon père parcourt la campagne en vélo à la recherche de maisons et de terrains. Je ne parle pas Je ne marche pas et un médecin va même jusqu’à suggérer à ma mère que je suis peut-être un peu débile. Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Nous sommes vivants, ensemble et nous mangeons à notre faim.

 

Que peut bien ressentir une enfant de deux ans confrontée à ces évènements incompréhensibles ? Qui peut le dire ? J’ai souvent attribué certains traits de mon caractère aux peurs de cette première phase de ma vie : L’humilité au mauvais sens du terme, la timidité, la peur, la difficulté à m’exprimer, l’impression de déranger, de n’être pas à ma place.Paradoxalement, ce sentiment d’illégitimité était encore accru par les récits sur les « vrais »,  enfants cachés, les déportations, l’atrocité des camps.

 

Qui peut dire ce que l’on aurait été si on avait eu une autre enfance. Ces évènements ne sont rien comparés aux massacres de masse, à la perte d’êtres chers, à la survie dans les camps. Certes mais rien ne pourra faire qu’ils n’aient pas eu lieu. Ils ont bercé mon enfance.

 

 

Face à cette vision de longues vacances heureuses, ma mère me racontera ses peurs chaque fois qu’elle faisait des courses avec ses tickets, chaque fois que l’on cognait à la porte, chaque fois que mon père tardait à rentrer puis plus tard lors des bombardements alliés. Elle suppliera les religieuses de garder ma sœur en internat en pensant qu’au moins l’une d’entre nous serait épargnée. Elles refuseront toujours.

 

Les échanges de lettres reprennent en 1944 quand mon père tente de rejoindre Paris dans une France détruite et totalement désorganisée pour préparer notre retour. Ils parlent des « J », jamais des juifs. Ma mère exprime sa colère, sa volonté de retrouver une vie normale  et de se venger : « Notre fille a encore été première à l’école ce mois-ci. Hier elle a eu une grande contrariété. On a distribué à l’école des jouets et Liliane a été placée, malgré son classement, la dernière pour choisir. Liliane était fort contrariée. La contrariété est dans la famille, mais cela passera. Un jour viendra où nous pourrons faire la nique à tous nos « bons amis » et « protecteurs » du temps de l’occupation et où eux se feront tout petits pour quémander quelque faveur. Nous aurons suffisamment souffert pour avoir le droit de savourer cette petite vengeance. »(Décembre 1944)

 

La récupération de notre appartement, la lutte contre certains fonctionnaires antisémites toujours en place occuperont mon père une bonne année

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La vie recommence dans mon souvenir en 1946/47, quand j’intègre l’école maternelle. Mon nom m’attire quelques protections mais aussi des brimades. Une fille m’enferme dans les toilettes et veut me convertir au catholicisme.

 

Pendant ce temps, mes parents travaillent  douze heures par jour et commencent à mettre en pratique leurs rêves : gagner un peu d’argent et changer de nom. Après des années de procédure, ils gagnent et je rentre en terminale avec un  nouveau patronyme :  Collaine.

Sur son extrait de naissance, mon père devient Denis Collaine fils d’Abraham Collaine et de Nedjmah Reboah. Le stigmate a disparu. Nous sommes en 1958.

 

Quelques  bourgeois juifs m’ont parfois affirmé que la victimisation ne faisait pas une identité et se sont étonnés que mes parents en 1958 aient changé leur beau nom de Cohen. Chers donneurs de leçons, mes parents ne possédaient sans doute pas les outils qui leur auraient permis de mettre le mot « culture » à la place du mot « humiliation »

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Trois ans plus tard je me marie et je prends le nom  goy de mon époux historien. C’est lui qui m’initiera à l’histoire du peuple juif avant la Shoah.

 

Le vide de la judéité familiale

 

Du côté de la famille de ma mère, on était athée. On ne frayait pas avec la communauté juive. On souhaitait simplement que l’on vous oublie en tant que juifs. On était français, laïques, républicains.

 

À quelques semaines de sa mort à l’âge de 100 ans, ma mère avait de longues discussions avec l’aumônier de l’hôpital. Il lui parlait de la foi. Elle lui parlait de son absence totale de foi, de l’imposteur qu’était Jésus et de sa haine des religions.Elle aimait bien parler avec lui. Il introduisait sans doute une dimension métaphysique à cette fin de vie si misérable matériellement.

 

Elle avait oublié le yiddish de son enfance après la deuxième guerre mondiale.

 

Elle évoquait les carpes farcies faites par sa mère, mais expliquait que les préparer prenait trop de temps.

 

À sa manière ma mère était féministe avant la lettre. Elle ne se concevait pas en femme au foyer. Elle voulait travailler. L’une des seules choses qu’elle exigeât dans sa vie fut d ‘avoir une domestique pour échapper aux corvées ménagères.

 

 Les traditions culinaires se réduisaient aux matzos à Pâques que nous mangions avec du beurre et du fromage, sans même savoir que ce n’était pas casher..

 

Nous ne connaissions pas les fêtes juives, n’allions jamais en vacances dans des colonies de vacances juives..

 

  Mon père évoquait souvent l’Ancien Testament pour raconter son interprétation de l’histoire d’Isaac et Ismaël et la supériorité d’Isaac sur Ismaël le fils de la « bonne ». Mon père était raciste envers les Arabes et les Musulmans.

 

Chaque année, vers le mois de Septembre, il s’enfermait dans le salon de notre petit appartement et nous faisait dire qu’il n’était pas dans son assiette et qu’il préférait ne pas manger. Puis vers le soir, il partait marcher pour digérer, un petit livre à la main.

Notre ignorance était telle que ce n’est que beaucoup plus tard que nous avons, ma sœur et moi, fait le rapprochement avec le jeûne du Kippour et la prière à la synagogue le soir.

 

Il voulut être enterré avec un rabbin. Ma mère ulcérée en fit venir un qui regarda notre petite troupe totalement ignorante avec un mépris non dissimulé, que nous lui rendîmes au centuple.

 

Aucune éducation religieuse ne venant remplir ce vide à l’Ecole laïque, la seule éducation que je reçus en la matière furent les colères de ma mère contre les religions et celle dont j’ai parlé plus haut, de cette grande fille qui me terrorisait à la récréation en primaire et m’obligeait à apprendre les prières catholiques que je récitais le soir sous mes couvertures.

 

Et pourtant notre nom nous assignait à la judéité. Les récits parentaux après la guerre tournaient souvent autour des Allemands et de l’antisémitisme. On s’interrogeait sur la judéité d’Intel ou d’Intel. On distinguait dans ces propos une forme de fierté toujours ponctuée par la conclusion de ma mère : «Les juifs  ne devraient pas se montrer trop. »

 

Mon père ne parlait pas des courriers antisémites qu’il recevait à son agence immobilière. Nous ne l’avons su que beaucoup plus tard.

 

Que serait-il arrivé si nous nous  étions appelé «  Dupont », tout en étant juifs, il est impossible de le dire. Mais curieusement je ressentis une sorte de colère contre mes parents au moment de la perte de mon nom à l’âge de 17 ans.

 

On peut dire que mes parents étaient des juifs honteux. Je dirais plutôt qu’ils étaient des êtres humains qui avaient envie de vivre comme tout le monde. Ils avaient dû subir des humiliations, au rang desquelles il ne faut pas oublier les actions antisémites en  Algérie à la fin du XIX° siècle. Ils ne voulaient plus subir ni que nous subissions ces humiliations. Ils voulaient être comme tout le monde.

«  Enfin laisser derrière soi « Toulouse la rose »avec les innombrables mauvais souvenirs. .Ah ! recommencer une nouvelle vie. Je sais bien que nous n’avons pas fini de souffrir ; mais maintenant nous avons l’espoir d’atteindre un but, celui d’un avenir meilleur, de la stabilisation dans l’aisance. »(Lettre de ma mère à mon père, Décembre 1944)

 

.           Même si ma mère tenait parfois des discours méprisants contre la vulgarité de certains juifs, dirigés notamment contre la famille de mon père, elle se sentait profondément juive. Un an avant sa disparition, en Avril 2011, je lui ai demandé  comment elle se situait dans ce débat sur l’identité qui agitait la France depuis quelques années. Elle m’a répondu sans hésitation : « Je me sens juive »

 

 

Le féminisme : ma révélation

 

.           ,A sa manière, ma mère était féministe : elle refusait son assignation aux tâches ménagères. En 1944, elle écrit à mon père: « Ma femme de ménage est toujours indisponible et j’en ai assez de mettre des brindilles dans la cuisinière toutes les cinq minutes, de faire la vaisselle, de ranger, de balayer. Quelles corvées ! Je ne suis pas paresseuse, mais les tâches ménagères sont des corvées d’esclaves ou d’illetrées et j’ai bien le droit d’aspirer à autre chose.»

 

Le féminisme m’a été révélé au tout début des années 70 à l’Arc de triomphe, lors du dépôt de gerbes à « plus inconnue que le soldat inconnu, sa femme »

 

 

Les premières manifestations féministes, drôles, chantantes, me comblèrent de joie. Je m’engageais dès le début à fond. J’avais enfin le droit de parler, de hurler dans la rue, de dire ma révolte trop longtemps contenue. J’avais presque 30 ans. J’avais un enfant, j’étais mariée depuis presque dix ans et pourtant je découvrais une forme d’identité faite de colère, de révolte et de résistance.

 

J’appris enfin ce qu’était l’amitié entre femmes, la solidarité, et surtout  la possibilité de parler des petites choses de la vie et de faire le lien entre elles et les idéaux politiques sans avoir l’impression d’être contre-révolutionnaire.

 

Je  pouvais enfin me poser les questions existentielles au travers de mes expériences, certains diraient de mon narcissisme. Je découvrais que cela n’avait rien de honteux et qu’ainsi je pouvais commencer à réfléchir dans le langage qui m’était propre..

J’avais trouvé un lieu où ma personnalité politique pouvait enfin s’exprimer.

 

Certes cette solidarité n’a pas duré. Le MLF s’est divisé en plusieurs groupes. Les femmes se sont déchirées. C’est contre ce nouvel enfermement et contre les batailles d’Ego que nous avons créé, notamment avec Françoise Picq, en 1974 Le Groupe Du Jeudi dont le programme se résumait ainsi : « Unes ne se divisent pas qu’en deux. Nous voulons articuler les différentes déterminations qui nous constituent. Notre objectif est de faire s’affronter les contradictions de façon concrète »

 

C’est au MLF que j’ai compris non plus intuitivement mais rationnellement que la fétichisation du groupe pouvait conduire à la pire des fermetures. Je voulais être une femme pas LES femmes. Je ne voulais pas appartenir à une catégorie. Je compris que toute catégorisation excessive, aussi utile soit-elle, pouvait conduire à la fermeture du dialogue, à la prise du pouvoir par les belles parleuses, à l’exclusion des autres.

           

Malgré, c’est au ces dérives au sein de cette « communauté » de femmes que j’ai pu petit à petit retrouver des éléments épars de ma judéité et les joindre aux éléments historiques transmis par mon compagnon.  En 1974, dans la foulée du Groupe du jeudi, nous avons formé avec mon amie Marthe Coppel, malheureusement disparue, et quelques autres un groupe de réflexion sur ce que représentait pour nous le fait d’être juives ;

 

Nous avions décidé d’écrire chacune un texte. Marthe disait vivre sa judéité avec fierté, comme une sorte de distinction. Je découvrais que je l’avais enfoncée dans les profondeurs de mon inconscient et que « j’avais été juive avant d’être femme »avec une forme de refus d’assignation pas si éloignée peut-être de ce qu’avaient ressenti mes parents.

 

Autrement dit l’identité de femme me rendait possible celle de juive.

 

L’identité de juive m’autorisait à critiquer la politique israélienne. Je fis partie de plusieurs groupes pour la paix au Moyen-Orient, Le dernier en date en 2000 reliait féminisme et judéité. C’était Le groupe des Femmes en noir de Paris qui dénonçait en silence devant la Fontaine des Innocents la politique de colonisation en Israël et réclamait la paix entre les deux pays.. Ce groupe se heurta rapidement aux sectarismes divers et je le quittais deux ou trois ans après sa création, bien décidée à ne plus militer pour un processus de paix qui m’apparaissait uniquement comme un …processus sans fin.

 

J’adhérais finalement au Cercle Gaston Crémieux où je pouvais être juive, contre le communautarisme, contre la politique israélienne, athée mais soucieuse de retrouver dans les textes juifs des valeurs  auxquelles j’étais déjà attachée en tant que juriste : la responsabilité, la Loi non révélée, l’importance  des questionnements et des contradictions..

 

À plus de 60 ans, il me semblait avoir trouvé enfin ce que j’étais. Il me manquait l’engagement concret. Je le découvris en devenant juriste bénévole pour les sans-papiers à la CIMADE, organisation protestante , née en 1939 pour aider notamment les juifs à se cacher.. La boucle était bouclée.

 

 

Cet engagement envers l’Autre, l’immigré est partagé par de nombreux juifs à titre personnel. Malheureusement, il n’existe pas l’équivalent du Secours catholique, de la Cimade, des Compagnons d’Emmaus…etc, chez les Juifs qui prétendent nous représenter. Enfermés dans ce qu’ils nomment leur communauté, attachés à l’Etat d’Israël comme à une bouée de sauvetage (contre quoi, contre qui ?) certains Juifs semblent avoir oublié leurs pérégrinations, leurs souffrances d’étrangers.

 

Pour ma part,  Je me suis reconnue en tant que juive diasporique dans ces errants perdus, parfois désespérés, dans ces hommes et ces femmes souvent dépourvus de langage, plus ou moins obligés de renier leur culture, soumis au mépris de ceux qui se nomment Français de souche.

 

C’était là que je devais être si je voulais être une passeuse de l’histoire du peuple juif, de sa culture diasporique qui fait se rejoindre le singulier et l’universel.

 

 

Mars 2012

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[1]  Ce texte a d’abord été brièvement raconté lors du colloque du 11 décembre 2011 au Centre Communautaire juif : « Le féminisme face aux dilemmes juifs contemporains. », organisé autour de l’ouvrage de Nelly LAS : « Voix juives dans le féminisme : Résonances françaises et anglo-américaines. » (Ed Honoré Champion, 2011)

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