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Le départ

A son habitude Jack était seul. Accroupi, il hachait à coups menus du petit bois. Tout à ce qu’il faisait il ne pensait pas. Son corps était rempli de la forêt. Il s’arrêta brusquement. Son regard survola la forme oblique parvenue près de lui. Il ne faut pas fixer le regard des loups, bêtes fières et susceptibles, qui attaquent sans prévenir.
« Comment vas-tu, Fram ? ». Aucun être humain n’aurait saisi ce murmure. A peine sifflé entre les dents, les lèvres immobiles. Le loup s’inclina et s’étiré : « Comment vas-tu, Jack ? ». Lui aussi était quasiment inaudible. Un geai cependant s’enfuit maladroitement entre les arbre. « Furya va bien ? ». Avec les loups il convient d’être très cérémonieux et très placide. Furya détestait Jack sans que l’on sût pourquoi. Sans doute elle-même l’ignorait. Jack l’admirait. Grise et blanche, le museau très fin, sa beauté étant rendue terrible par ses yeux jaunes. Elle était la compagne favorite de Fram qui prit un air satisfait : « Elle aura ses petits avant que les feuilles ne tombent ». Jack, approbateur, hocha la tête avec discrétion. Le loup déjà était parti. Jack, immobile, n’en devina que l’ombre furtive. Il ramassa le petit bois, se mit en marche. Il entendit bientôt les aboiements de Putty le chien qui avait peut-être deviné Fram de loin. Jack s’étonnait toujours de parler avec les loups et pas avec les chiens qu’il aimait.

Jack avait seize ans. Il était grand, mince, presque maigre. Sa chevelure blonde et fine était fournie et longue. Ses yeux étaient d’un bleu intense, brillant, non métallique, presque humide. Sans qu’il le sût, beaucoup de charme émanait de tels yeux. Son visage était long et osseux, avec des pommettes très accusées. Sa pomme d’Adam était prononcée. Ses membres n’étaient certes pas épais, ses mains étaient déjà vigoureuses. Sa démarche chaloupée et lente de Pataouche lui permettait de cheminer longtemps sans se fatiguer.

Depuis deux ans Jack habitait seul dans la petite maison forestière que lui avaient léguée ses parents, morts depuis longtemps dans un tremblement de terre. Il l’avait partagée quelques années avec son oncle maternel qui s’était noyé dans le petit lac vert. Jack vivait de la pêche et de la chasse. Il ne voyait pas grand monde. Personne n’accédait à son refuge. Mais, à une lieue de là, dans une autre petites maison forestière, faite elle aussi de terre et de bois, habitaient une grand mère et ses petites filles, Altaïra âgée de quinze ans et Eldira qui n’en avait pas onze. Large et brune comme toutes les Pataouches, Altaïra inondait son univers d’immenses yeux noirs limpide. Jack l’aimait. Elle l’aimait aussi peut-être. Ils étaient brouillés depuis deux mois. Jack avait du mal à sen rappeler la raison. Ah oui !, elle lui avait préféré au bal du village un beau Pataouche de leur âge. Meilleur chasseur que moi, admettait Jack à contrecoeur, meilleur danseur aussi.

Le village appelé Ouchablenk consistait en deux maisons, situées l’une en face de l’autre, de part et d’autre d’une mauvaise route, souvent boueuse, parfois impraticable. Jack les trouvait grandes et magnifiques, car elles avaient un étage et étaient faites en partie de pierre. L’une appartenait au cabaretier, un fort métis de Skarien et de Pataouche, qui avait suffisamment de sang skarien pour qu’il fût apparent. L’autre était louée au maître d’école, un pur Skarien de l’Ouest, au curieux langage t aux curieuses idées. Jack avait suivi son enseignement jusqu’à l’âge de quatorze ans. Il en gardait un souvenir confus, romantique, sur la bonté originelle de l’homme et de la nature. On racontait que l’instituteur avait été exilé dans ce coin perdu pour ses idées subversives. Jack n’avait pas touché un livre depuis deux ans, mais il lisait le skarien, parlait le skarish, dialecte de la région, plus guttural, moins complexe, et le pataouche, langue étonnante par ses claquements de langue, à la musique simple et répétitive, et son riche vocabulaire, toujours concret.

Les Skariens descendaient au village à deux maisons en traineau l’hiver, en carriole ou à cheval l’été. Les Pataouches glissaient sur leurs longues raquettes l’hiver, marchaient l’été. Jack imitait les Pataouches. L’auberge, qui faisait aussi épicerie et bureau de poste, attirait du monde le samedi soir. Ce soir là elle était même bourrée et remplie d’une épaisse fumée. Les Pataouches, assis aux tables de bois, souriaient. Les Skariens au bar riaient. Dans le plus grand vacarme les Pataouches n’élèvent pas la voix. Il n’y avait que des hommes. Jack but de la bière d’écorce de thupya qui réchauffe les cœurs les plus tristes. Il connaissait et aimait son monde. Vers minuit, il bondit sur une table et psalmodia en skarien l’histoire du Renne et du Pataouche, pleine de répétions et d’invocations aux forces de la nature. Elle se résume comme suit :

« les rennes et les Pataouches vivaient en bonne intelligence. Les Pataouches prenaient aux rennes leur corne, leur poil, leurs os, leur sang, leur viande et leur lait. Ils protégeaient leurs rennes contre les loups, les tigres, les ours, les tiques et même les moustiques. Les rennes avaient de l’amitié pour les Pataouches en respect de l’universelle nature. Ils étaient secrétement flattés que les plus intimes pensées des Pataouches, les plus religieuses, leur soient consacrées. Les Pataouches prospérèrent. Au sud, ils cultivaient le blé, le millet, les fèves. Ils parquèrent les libres rennes de l’espace vierge dans des petits enclos. Le chef renne, un vieux mâle dont les cornes à elles seules pesaient une centaine de livres et lui avaient permis de remporter bien es combats, visita, un soir de pleine lune, un vieux Pataouche, shaman comme tous les vieux Pataouches de l’époque (Que la nature immortelle la garde dans sa sacrée mémoire !), mais un shaman obscur et solitaire, un radoteux que personne ne respectait. Le vieux Renne déclara : « les Pataouches, autrefois nos amis, détruisent mon peuple. Je le mène vers le nord. Nous aurons froid, nous aurons faim, nous resterons libre. Si les Pataouches respectent les mœurs de leurs ancêtres, qu’ils nous suivent : Sinon ils finiront parqués dans de petits enclos ». Le vieillard comprenait parfaitement, comme tous les Pataouches de l’époque (Que la nature immortelle la garde dans sa sacrée mémoire !), le langage du Renne, mais il ne dit mot. Le Renne comprit ce silence et s’en fut. Le vieillard alla voir la nuit même ses enfants, ses petits-enfants, ses neveux, ses petits-neveux, des voisins. Personne ne voulut partir, sauf un boiteux un peu fou, qu’on appelait l’Espiègle, que sa femme suivait partout, et l’un des petits-fils du Vieux, âgé de quatorze ans, qui aimait les rennes et qu’une jeune fille aimait. Ainsi naquit le peuple pataouche du nord qui erre dans les steppes glacées. Il parle l’ancienne langue. Les Pataouches du sud fondèrent l’empire d’Altaïr qui devait susciter tant d’invasions et en périr à la fin. Nous sommes les Pataouches du centre. Nous chassons et nous pêchons. Nous ne parlons plus la langue des rennes ». Les Patouches éclatèrent de leur rire grave, triste, doux. Les Skariens applaudirent, offrirent de la bière à Jack.

Jack s’endormit sur un banc. Vers quatre heures du matin, il se réveilla frais et dispos, partit pour sa maison, non sans que le maître d’école, saoul, mais lucide, ne lui ait répété eue le départ des rennes était dû au réchauffement du climat. Jack se réveilla vers onze heures, se prépara, luxe rare, un peu de café dans beaucoup de lait. Il s’assit dehors sur le petit blanc, s’adossa confortablement au mur de bois, ferma les yeux pour profiter du soleil un peu lourd de cette fin d’été. Il respectait l’instituteur, il n’aimait guère les Skrariens de l’ouest, prétentieux et maladroits. On racontait qu’ils avaient conduit jusqu’à Pataouchnok, située près de l’ancienne Altaïr, une machine noire toute métallique, qui crachait et hurlait comme un mauvais orage.

Un petit bruit lui ouvrit les yeux. Il avait devant lui le spectacle inhabituel de Monsieur Granma, de son épouse et de leurs quatre enfants, bien rangés par ordre de taille. Monsieur Granma était un voisin pour lequel Jack avait beaucoup d’estime. Comme tous les blaireaux, monsieur Granma vous fixait de ses petits yeux noirs et malicieux. Il dit : « il faut partir, Jack ». Celui-ci, interloqué, ne trouva à répondre que : « Plait-il, monsieur Granma ». Jack ne trouvait rien à dire. « Jack, nous, nous partons demain matin, à l’aube ». Monsieur Granma s’en retourna avec dignité, suivi à la queue leu leu par sa petite famille. Jack était abasourdi.

Un glissement familier. Le serpent Maverick, une couleuvre mordorée, copain de Jack depuis l’enfance, qui habitait sous quelques pierres au coin sud-est de la maison, dressa sa belle tête intelligente et siffla : « Jack, il faut partir », puis disparut. Maverick se manifestait peu.

A son habitude, Jack alla à la source avec ses deux seaux vides. Il rencontra sur le chemin le chien Putty qui à son accoutumée sauta de joie, puis arbora une mine triste, résignée, presque angoissée, et partit soudain sur le côté. Pour une fois Jack comprit Putty et en fut extraordinairement ému.

Il rentrait, portant avec soin ses seaux pleins, quand il entendit un gazouillis dans le ciel. Il posa ses seaux, leva la tête en se couvrant le front de la main et aperçut le bel oiseau, Tizlli, un quivit multicolore. Il ne fut pas surpris d’entendre l’oiseau, au milieu d’une trille, dire, avec une gravité inhabituelle : « Jack, il faut partir », puis le répéter sur  trois ou quatre tons différents.

Arrivant devant sa maison, il découvrit, assise sur la marche d’entrée, fière, dressée, la queue enroulée, la chatte Mistra, toute mince malgré les ans, le fixant d’immenses yeux mauves. Elle se leva, s’arc-bouta, la queue droite en l’air, puis miaula « Jack, il faut partir ». Elle se glissa sur le côté de la marche, trottina le long du mur, disparut à l’angle.

Jack décidé de faire une sieste. A son réveil sa décision était prise. Mais il lui fallait voir deux personnes. Il marcha dans la forêt, poussant de temps en temps un curieux cri, qu’on entend rarement et qui fait fuir les animaux à la ronde. Jack appelait les loups. En haut d’une ravine surgit Fram. Il apparut à Jack plus puissant que jamais. Pour une fois son regard jaune cherchait celui du jeune homme qui annonça, sans cérémonie : « Fram, les animaux me demandent de partir ». « je sais. Nous, nous prenons la direction du nord. Je te conseille d’aller avec les autres ver l’est ». Le grand loup s’assit, bomba le torse, leva le museau, poussa un long hurlement que Jack n’avait entendu jusqu’alors que de loin et qui lui fit baisser les yeux. Quand il les releva, Fram s’était éclipsé. Jack eut le sentiment glacial d’un adieu définitif.

Jack fit un détour. La maison d’Altaïra était vide. Les chiens aboyèrent de sympathie, se démenèrent au bout de leurs chaines. Jack écrivit avec application un mot d’adieu qu’il laissa sur la table sous un caillou.

Chez lui, il prépara un havresac qu’il bourra dans la poche principale d’effets de rechange et dans la secondaire d’un grand pain pataouche frotté à l’ail qui se bonifie en vieillissant. Il suffit alors de le réchauffer. Dans une petite poche il plaça un boîtier plein de sel, dans une autre un grand sachet d’herbe à tisane, dans une troisième un morceau de savon noir enveloppé de papier épais, dans le quatrième, une grosse boite d’allumettes skariennes, sa fierté. IL accrocha séparément au sac une petite bouilloire, sa passoire et un gobelet, une couverture roulée, un rouleau de cordes, une hachette affûtée et sa pierre à aiguiser, trois petites piquets recourbés de montagne, deux arcs et leur carquois de flèches de fabrication pataouche. Il prévit de porter à la ceinture une grande gourde d’eau, une petite de gnôle, un fort couteau.

Le lendemain, avant l’aube, il revêtit son bon habit de toile. Dans une poche sur la poitrine, il mit le beau briquet de son oncle, dans une autre des lacets pour les pièges, dans une troisième sur le ventre une ligne munie d’un hameçon, dans la dernière un carnet vierge et un crayon de bois. Il trempa du pain skarien dans un bol de lait qu’il but les yeux fermés. Il jeta des miettes aux oiseaux qui ne vinrent pas, remplit la gourde à la source. Il faisait déjà chaud. Les moustiques zézayaient. Jack s’appuyant à son grand bâton, se guidant au soleil, marchait de son pas pataouche. IL laissait pendre derrière la nuque, au dessus du sac, son chapeau de toile à larges bords, de fabrication skarienne. A un détour du sentier, il aperçut, à une vingtaine de mètres derrière lui, monsieur Granma et sa famille qui trottinaient en file indienne. Plus tard une ondulation singulière des herbes signala la présence de Maverick. Putty gambadait, puis se résigna à marcher dans les pas de Jack. De temps en temps, sur le bord du chemin, assise, le regard immobile, Mistra. Dans le ciel Dzilli le quivit poussait parfois un cri spécial de reconnaissance.

Le soir Jack mangea un peu de son pain, but de l’eau et s’endormit paisiblement enroulé dans sa couverture. Seul le chien Putty sommeilla près de lui, le museau allongé entre ses pattes. Jack appréciait finalement cette grosse boule frisée, formidablement généreuse. Il avait peut-être eu tort de tant préférer les loups et de ne parler qu’en skarien à son chien.

Ils cheminèrent ainsi cinq longues journées. Jack tua deux lapins et une sorte de perdrix. Il récupéra soigneusement les flèches. Il épargna un daim dont il aurait abandonné presque tout ; Deux orages ne le génèrent guère. Un ours les suivit quelques heures sans les menacer. La seule trace humaine fut celle d’une carriole sur une voie forestière. Jack s’aperçut alors qu’il avait oublié sa seule fortune, la pièce d’or qui lui venait de son grand-père. Mais c’était avec les animaux qu’il était parti. Sauf Putty, il ne les voyait pas, mais les devinait.

La région était devenue plus montagneuse, sans offrir de grandes difficultés, sauf un ravin escarpé et bourré d’épineux, un raccourci que Jack préféré emprunter. Le sixième jour, les montées furent délicates. Putty avait disparu, choisissant son propre chemin. En haut les arbres étaient clairsemés. Entre eux Jack fatigué aperçut soudain une immense étendue bleue surmontée d’une ligne parfaitement horizontale. Il déposa le havresac, s’assit, s’adossa à un grand thupya droit. Il regardait la mer qu’il n’avait vue que sur des images d’écolier. Son plus grand voyage avait été un pèlerinage sur le site de l’ancienne Altaïr avec son oncle. Il s’endormit dans la même position.

Deux heures plus tard il commença de descendre. Il entendit peu après le ressassement des flots. Sans qu’il sût pourquoi il évoqua ses camarades de classe, une quinzaine dans les meilleures années, âgés de six à seize ans, en majorité pataouches. Les filles n’allaient pas à l’école. Il voyait mieux le frissonnement perpétuel et les nuances infinies de l’océan. Il ne regrettait pas d’être parti furtivement tel un animal.

L’ILE DES ONQUES
Jack atteignit l’immense plage à la nuit tombée. L’océan était un lac noir. Mais Jack avait les oreilles pleines de son murmure inlassable. Pris d’une terreur indéfinissable, il n’osa pas s’approcher de l’ea même quand la lune levée projeta sur les paisibles flots ténébreux son impalpable traîne. Il se blottit dans un coin de dune et dormit sans rêves.
A son réveil tout semblait gris et uniforme. L’océan s’était considérablement rapproché. Il roulait de méchantes petites vagues. Jack toucha l’eau fraîche, la porta à sa bouche. Elle était salé comme il l’avait appris. Il se retourna, les animaux le regardaient en souriant. L’oiseau Dzilli marchait maladroitement sur le sable et faisait semblant parfois de picorer.

Au début de l’après-midi, il fit très chaud. Putty se précipité gaiement dans l’océan. Jack nu entra en tremblant dans l’eau. Sa caresse glacée et hostile devint peu à peu fraîche, tendre, amoureuse. Jack n’osa pas nager.

A marée basse Jack attrapa quelques coquillages qu’il mangea avec délectation. Il s’endormit dans son coin de dune, Putty blotti contre lui, Mistra lovée près de sa tête. Les autres n’étaient pas loin.

Le lendemain en fin de matinée Jack s’aventura à nager, projetant à chaque brasse un bras tendu à l’avant. Après quelques gifles des vagues il eu le sentiment de les monter comme des chevaux.

Jack tua d’une flèche un oiseau blanc dont la chair même grillée lui paru infecte, mais dont le chien et la chatte se régalèrent de concert.

Le lendemain en fin de matinée Jack fut réveillé par une petite pluie fine et dure. Il regarda le lointain invisible et dit à haute voix : « il faut partir ». Monsieur Granma, qui le fixait immobile, sembla acquiescer silencieusement de même que les autres animaux. Ils contemplèrent le gris océan. Jack savait que des îles se cachent au delà de l’horizon. Il était tout mouillé. Il cacha ses vêtements dans du sable sec. Il apprécia enfin la pluie. Mais la mer nerveuse le malmena. L’oiseau Tzilli le survola. Jack but une pleine tasse d’eau salée. Il suffoque. Il sortit de méchante humeur. Pas question de nager longtemps vers l’est.

Le ciel s’éclaircit. Jack, vêtu de son seul chapeau, resta des heures assis sur un rocher plat, entouré par la marée haute. Avec sa ligne il attrapa quelques petits poissons que Mistra refusa rageusement  de partager avec Putty.

Le lendemain Jack fut réveillé, pour la première fois de sa vie, par un soleil rouge qui le fixait comme un œil unique et se réverbérait dans l’eau à peine agitée, presque jusqu’à lui. Jack put le regarder en face. Il avait négligé de remplir sa gourde. Il marcha un bon moment sur l’immense plage avant de rencontrer une petite rivière se perdant dans le sable. Il la remonta jusqu’à la futaie clairsemée. Les arbre lui donnèrent une idée.

Après une nuit agitée pour une fois de cauchemars, un soleil plus large, presque orange, accompagné de quelques nuages tachés de rose, rappela à Jack le coucher de soleil qu’il avait aperçu sur les steppes d’Altaïr, au delà du lac de cristal. Jack confia son plan aux animaux qui ne réagirent pas.

Jack ne comptait plus les jours. Ses bêtes s’impatientaient, donnaient parfois des signes d’angoisse. Il faillit être emporté de son rocher par les vagues d’un océan devenu soudain furieux sou un ciel embrumé et doux. Il se demanda s’il ne devait pas renoncer à son projet.

Cependant il avait trouvé près de la rivière l’arbre qu’il cherchait, un sectys mort, déraciné par la foudre. Avec la hachette qu’il affûta souvent, il le travailla lentement, l’ébrancha, l’épointa, le fendit, fabrique les curieuses entretoises géométriques qui unissent les parties séparées sans cordes, sans métal. Son oncle lui avait appris cet art des anciens Pataouches du sud.

Il fit glisser l’arbre dédoublé, aminci, lisse, attelé à ses cordes. L’ancien sectys flotta parfaitement sur la rivière qui faillit l’emporter. De la rive Jack le retint de justesse. Il préfèra le haler. Le plus difficile fut la plage dans laquelle disparaissait ce qui avait été un torrent. Putty bondit dans tous les sens. Il n’était pas un chien de traîneau. Une marée très haute facilita l’opération. Jack, des ampoules et des écorchures plein les mains, arrima enfin son radeau à un rocher.

Epuisé Jack fit pendant la sieste un cauchemar où la terre frémissait et le ciel tombait. Les animaux étaient angoissés comme s’ils avaient fait le même rêve.

Le lendemain Jack se tailla une rame. Il boucana et sala de la viande d’oiseau en fines lamelles. Il fit des provisions de fruits et de baies. Il remplit sa gourde d’eau ainsi que la petite bouilloire. Il regretta de plus avoir que la moitié de son pain. Il n’avait pas envie de partir, les animaux restaient inflexibles. Il leur prépara des anfractuosités à la surface du radeau, sauf pour le chien qui, comme lui, serait tenu par une corde lâche.

A l’aube pleine de roses, Jack indiqua à tous leur place, sauf à Tizlli le quivit qui planait dans le ciel. Aidé par le reflux, Jack poussa le radeau le plus loin qu’il put, puis pagaya à l’avant avec beaucoup d’énergie. Il attrapa enfin le courant qu’il avait repéré et qui s’éloignait de la côte. Celle-ci en devint presque bleue.

Le radeau dérivait lentement, restait dans le courant. Le vent d’ouest était favorable, mais aidait peu l’embarcation sans voile. Jack avait calculé qu’en se rationnant au maximum, ils avaient pour cinq jours à boire. Les animaux étaient prostrés, sauf le quivit que Jack vit avec surprise nager. Jack attrapait à la ligne au moins un assez gros poisson chaque jour que tous se partageaient. Il se répétait bêtement la plaisanterie de son instituteur : « la faim justifie les moyens ». Il découvrit le crabe en apparence maladroit qu’ils emmenaient par mégarde.

Jack était fier de se contenter de sommes brefs. Le quatrième jour, à l’un de ses réveils, il s’aperçut qu’ils avaient perdu le courant. Il eut l’impression qu’ils étaient immobiles entre ciel et mer. Ramer était harassant, le ciel gris cachait le soleil. Jack but pour la première fois depuis le départ un peu d’alcool en regrettant de ne pouvoir le partager. Il en fut ragaillardi. Dans deux jours il serait mort. Il était sûr que les bêtes s’en tireraient. Il est étrange d’être encerclé entre deux infinis par un horizon gris sombre.

Etait-ce encore la quatrième journée ? le ciel était si obscur que l’on ne distinguait plus le jour de la nuit. L’océan resta calme, mais une pluie intense couvrit toute chose. Jack renouvela leurs provisions d’eau douce. Une partie de l’horizon devint violette. Jack ne connaissait pas la signification de ce phénomène.

Monsieur Granma, plus digne que jamais, dit : »Je constate que nous tournons en rond ». Son épouse l’approuva vigoureusement de la tête. Jack surprit Mistra à guetter Tzilli qui avait daigné se poser sur le radeau. Putty avait un air tout triste.

Jack trempé rêva qu’il était un marin agrippé à une poutre, dernière épave d’un vaisseau doré où de belles femmes de toutes les couleurs, fardées, couvertes de bijoux, n’avaient cessé de danser sur des musiques douces. Il se réveilla hébété, se rendormit. Il était un chasseur pataouche, enlisé dans de la neige molle. Il était sauvé par une horde de loups, dirigé par une vieille femelle qui ressemblait à Furya. Elle lui mordillait le nez, les lèvres. Le quivit, juché sur sa poitrine, lui donnait des petits coups d’un bec rempli de graines qu’il laissa tomber pour s’envoler droit vers ce qui, d’après le soleil naissant, était l’orient.

Jack hurla : « Terre, terre ». les animaux reprirent en chœur, chacun dans son langage. Jack mit son linge à sècher, pagaya avec fureur, sans compter le temps. Il ne s’aperçut pas immédiatement que, sur un point, l’horizon prenait une teinte plus foncée qui se gondola, se gonfla, devint une terre indistincte que Jack et les bêtes contemplaient avec des yeux ardents. La pagaie collait douloureusement aux mains

Jack se rendit compte soudain qu’un courant hostile les empêchait de progresser vers la côte encore lointaine. La rame lui tomba des mains. Les yeux fixés sur le rivage inaccessible qu’il imaginait paradisiaque, il laissa le radeau dériver. Pas de nouvelles du quivit. Marevick fut le premier à se glisser dans l’eau froide. Mistra montra un talent inattendu de nageuse. Immobiles, monsieur Granma et sa petite famille regardaient Jack d’un air courroucé. Jack aida Putty épuisé et honteux à remonter à bord

Le courant disparut peu à peu. En dépit de sa fatigué, Jack reprit la rame. Il ne s’interrompit que pour remettre ses vêtements. Il tenait à être présentable. Le radeau refusa d’avancer sur des bas-fonds un peu vaseux. Jack remonta les jambes de son pantalon, prit ses larges sandales à la main. Il s’effondra sur des plantes dures.

Sa première idée, en se réveillant dans l’obscurité, fut qu’ils étaient perdus, sa seconde fut qu’ils étaient sauvés. Il se réveilla encore, pensant n’avoir pas dormi, et jugea que des ombres, épaisses ou légères, dansaient autour de lui et que lui aussi dansait

A son troisième réveil, il se retrouva dans un abri rustique couvert de branchages odorants. Il était couché sur une épaisse litière de feuilles mortes, entre deux racines épaisses. La lumière était obscure. On devinait que dehors il faisait beau.

Les branchages s’écartèrent en un délicat bruissement et un être si étrange surgit que Jack, raide de terreur, se heurta la tête à l’arbre qui servait de fond à l’abri. L’être s’accroupit et contempla Jack. Il était petit, assez large d’épaules. Il était couvert d’une toison blanche, duveteuse. Debout, il se tenait légèrement incliné. Il n’avait presque pas de cou. Ses bras étaient très longs et se terminaient par de véritables mains dont la paume dépourvue de poils était rose. Ses yeux immenses, circulaires, sans ciels, étaient d’un noir si profond qu’on ne distinguait pas la pupille. Il en allait de même du blanc. La tête était ronde.

La créature poussait des glapissements en rejetant son corps d’avant en arrière ou en faisant de petits sauts. Elle sortie et revint avec une sorte de calebasse pleine d’un breuvage blanchâtre. Elle souleva la tête de Jack et le força à boire. Il se laissa faire avec répugnance. La boisson épaisse lui parut écœurante. Cependant elle lui fit du bien. La créature entreprit de lui passer sur le visage et le corps tout habillé de larges feuilles vertes et douces. Jack la repoussa. Elle tint bon. Les yeux noirs étaient intelligents et tendres. Jack se détendit. La créature s’en alla furtivement, un doigt sur la bouche.

Jack endolori, fiévreux, brûlé par la mer et le soleil, n’osait, ni ne pouvait bouger. Il désirait reprendre du breuvage blanchâtre. Sans se l’avouer, il regrettait l’étrange créature duveteuse qui ne lui semblait être ni un humain, ni un singe. Il ne comprenait rien aux vagues bruits et odeurs qui lui parvenaient de l’extérieur.

Un sifflement. Maverick le regardait d’un œil fixe : « nous contrôlons la situation ». Il disparut par un trou imperceptible.

Jack était rasséréné et impatient. Les branchages s’écartèrent. La créature était de retour avec une calebasse remplie d’un liquide épais, vert, odorant, tiède comme s’il avait chauffé au soleil. Jack but avec réticence, puis avec plaisir une sorte de soupe. La créature se tenait accroupie à ses côtés, le contemplant avec avidité. Il s’allongea à nouveau, murmura : « Merci » en pataouche. La créature se désigna du majeur de sa main gauche, à l’ongle rose très long et un peu courbé, et poussa un glapissement spécial en forme de : « Rmm ». Elle recommença, finit par prendre le majeur de la main gauche de Jack pour le poser sur sa poitrine. Jack s’aperçut alors qu’elle avait deux seins minuscules aux tétons roses sous le duvet. Il crut pouvoir transcrire son nom : « Rama ? ». Elle sauta de ravissement. Jack, sans répugnance, prit l’index de la main droite de Rama et le pointa vers sa poitrine en répétant : « Jack ». Rama finit par articuler, de façon hésitante : « Zkk ».

Fit irruption une créature de la même taille que Rama, mais plus épaisse, au poil gris et laineux. Les mamelles étaient flasques, les yeux plus petits, moins brillants. Elle tint un instant la main de Jack. Le contact était chaud. La vieille glapit quelque chose. Rama se balança d’aise. Des deux femelles s’exhalait commune une odeur de lait aigre. L’abri était étroit, Jack souhaitait que la vieille s’en allât, ce qu’elle fit brusquement.

Jack commençait à être incommodé. Il fit signe qu’il voulait sortir. Rama instantanément le guida en retenant les branches. Dehors, dans une végétation épaisse, il se redressa. Rama poussa un glapissement d’effroi. Sans doute ne l’imaginait-elle pas si grand. Peut-être n’avait-elle jamais vu quelqu’un se tenir aussi droit. Il s’accroupit, murmura quelques paroles au son apaisant. Rama lui tendit la main. Il ramassa sur un tas une grande feuille verte, s’arrêté à un trou. Rama le tira par sa veste. Elle le laissa devant un trou plus vaste qu’il devina être une toilette collective. Ayant peur d’être observé, il fit néanmoins la petite et la grosse commission, se torcha avec soin.

Jack et Rama se promenaient la main dans la main sur de petits sentiers frayés par de nombreuses allées et venues. Heureusement car les pieds nus de Jack commençaient de se blesser. Il était oppressé par la chaleur, dégoulinait de sueur, se entait sale. Ils arrivèrent à un merveilleux petit lac de cristal, si profond qu’il en était noir. L’était était douce. Sans hésiter Jack se déshabilla et plongea. Il s’allongea sur le dos à même une petite grève de sable gris. Il comprit alors l’effroi de Rama qui touchait alternativement ses vêtements et son corps nu. Elle ne savait pas que l’on pût avoir double peau.

Rama s’apaisa. Elle lui prit le sexe. Avec autorité il repoussa la main. Rama furieuse cria, sauta, claqua la grève de ses mains si douces. La vieille apparut. Les deux femelles glapirent de concert. La vieille saisit le sexe que Jack n’osa lui interdire. Il ne banda pas, même quand Rama le branla. L’odeur de lait aigre était plus forte.

Les femelles déguerpirent. Jack somnola sous des nuages épais. Il se réveilla angoissé pour son radeau et ses animaux. Il ne voulait pas rester prisonnier de cette île et de ses charme. Rama lui apporta quelques fruits étranges dans une large feuille verte. Elle était suivie d’une femelle qui paraissait du même âge, mais moins vive et moins gracieuse. Elle le toucha, il lui interdit son sexe. Rama glapit. La petite femelle enleva précipitamment sa main, puis se retira.

Jack rhabillé et Rama rentrèrent doucement, se tenant par la main. Ils aboutirent à une place irrégulière d’herbe courte et clairsemée. Ce fut un défilé pittoresque de femelles petites et grandes, jeunes et vieilles. Toutes étaient très excitées. Certaines tenaient accrochés à leur toison, par derrière ou par devant, des bébés ravissants. Des tout petits. Il aurait voulu rester seul, il n’osait déplaire. Il se rendit compte qu’autour de la place les abris des femelles se cachaient dans les racines des arbres.

Au crépuscule Rama entraîna Jack vers leur demeure, un peu en retrait. Elle lui apporta une autre soupe verte, plus froide, qu’il but de bon cœur. La nuit tombait, familière et étrange. Rama tenait la main de Jack. Il s’endormit en paix.

Rama et Jack se promenaient quand, soudain, elle le jeta dans les hautes herbes avec une force insoupçonnée. Dissimulés, ils virent se dandiner lentement un être de la même espèce que Rama, un peu plus grand, plus trapu encore, armé d’un long bâton mal équarri. Sa toison presque grise était plus épaisse et dissimulait le sexe. A son allure et à sa poitrine plate Jack devina qu’il s’agissait d’un mâle.

Jack vit les arbres tordus et même aplatis. L’océan était proche. Rama le tira en arrière. Il persista. Elle s’enfuit silencieusement. Jack descendit sur une plage de sable fin. Un jeune mâle, accroupi dans l’eau, attendait, un court bâton à la main gauche. Il l’asséna et sortit un gros poisson. Hors de l’eau il déchira sa proie et en mâchonna une partie. Il se lava les mains tranquillement.

Se le regarder il invita Jack à le suivre. En se retournant celui-ci surprit Mistra occupée au poisson. Le jeune bondissait si vite sur les rochers que Jack le perdit de vue, mais il l’attendait dans la crique, près du radeau. Jack se précipita. Tout paraissait intact. Ses sandales étaient à la place où il avait du les laisser. Une masse de poils se précipita en frétillant de tout son corps. Pour la première fois Jack embrassa Putty. Le jeune se tenait à l’écart, avec un rictus mauvais dévoilant ses dents dépourvues de canines. Il triturait son demi bâton. Le chien s’esquiva la queue basse. Le quivit fit semblant de fondre sur eux, Jack à nouveau nu poussa le léger radeau au delà de la vase. Le jeune l’aida. Ils se séparèrent silencieusement. Jack retrouva aisément le lac de cristal dans lequel il se lava sans avoir rencontré âme qui vive.

Jack était au pays des Onques. Cette population d’environ deux cents personnes était divisée en deux groupes à peu près égaux, vivant séparément, de mâles et de femelles. A l’initiative souvent de l’une d’elles, des amours furtives prenaient place dans ce que Jack appela rapidement des bosquets d’amour situés entre les deux territoires. Pour séduire, les femmes dansaient sur elles mêmes comme des toupies et les mâles exagéraient considérablement leur dandinement et tambourinaient des poings sur leur poitrine en serrant leur bâton. La manœuvre n’allait pas sans risque car il fallait se hasarder dans le camp adverse. Un mâle se présenta pour séduire Rama, il faut chassé par la vieille et deux autres femelles. Rama resta recroquevillée sur elle même. Le choix était très libre. Cependant Jack remarqua la présence de partenaires réguliers.

Il eut la chance d’assister sur la place du village des femelles à une cérémonie très simple dans laquelle trois petits Onques, sans émotion particulière, quittèrent leur mère pour vivre avec les mâles qui avaient envoyé deux représentants sans lien de parenté apparent avec les enfants qui étaient sevrés depuis quelque temps. Chaque mâle posa a main sur leur tête. Ils reçurent un petit bâton, signe de leur future virilité. Les femelles applaudirent et glapirent de concert. Pendant son court séjour Jack ne vit pas de mort ni se sépulture.

Un échange sporadique avait lieu à al limite des deux territoires. Des mâles apportaient du poisson et des coquillages, des femelles cédaient des fruits et des légumes sauvages. Les Onques ignoraient le feu. Ils ne taillaient même pas les pierres qu’ils utilisaient pour casser ou concasser. Jack remarqua enfin que leur gros orteil démesuré les aidait à grimper aux arbres. Ils étaient de forts nageurs.

Autant la flore était exubérante, autant la faune était pauvre. Jack ne rencontra que quelques oiseaux de haut vol, une sorte de papillon et un minuscule ouistiti vert à tête de renard que quelques femelles adoptaient, se laissant même têter Le fruit favori des Onques étaient protégé par une coque ovoïde qui, cassée en deux et évidée, fournissait les calebasses. Son contenu se mangeait frais ou se buvait additionné d’eau et un peu fermenté. C’était le breuvage blanc que Rama avait apporté dès le premier matin. C’est un légume sauvage qui, pressé et additionné d’eau, exposé au soleil, donnait la soupe que Jack avait bue plus tard. Il persista à refuser les racines amères dont Rama raffolait.

Jack et Rama passaient de longues heures heureuses à se promener et à bavarder dans leur langues respectives qu’ils ne comprenaient pas. Les femelles les ignoraient. En dehors de la cueillette et des soins aux enfants, elles passaient des heures à bavarder et à se caresser par petits groupes d’affinité. Jack et Rama dormaient dans les bras l’un de l’autre.

Jack prit l’habitude de descendre sur la plage de sable fin pour y pêcher. Le jeune mâle qu’il connaissait fut intrigué par sa ligne, épouvanté par le feu que Jack alluma. Il n’appréciait ni Putty, ni Mistra. Un matin Jack fut accueilli par un groupe de jeunes mâles qui lui offrirent leurs dents dans un rictus et frappèrent le sol de leurs bâtons. Il rebroussa chemin.

Le lendemain à l’aube, sortant de l’abri de Rama, il se trouva nez à nez avec un grand mâle très gris qui eut le rictus et fit des moulinets avec son bâton. La vieille et deux femelles accoururent à nouveau et le mirent en fuite. Elles tournèrent leurs glapissements contre Jack. A deux pas de là, dans un buisson, Rama était pelotonnée sur elle même. Jack la prit dans ses bras, elle ne réagit pas. En retournant à l’abri, Jack aperçut sur le seuil un ouistiti mort, la tête fracassée.

Jack courut à son radeau toujours intact. Il se félicita d’avoir été porté si haut par la marée. Il fit des provisions d’eau supplémentaire dans des calebasses attachées par des lianes. Il cueillit des fruits. Aucune bête en vue.

Jack chercha Rama, ne la trouva pas. En revenant sur la côte il l’aperçut, accroupie sur une étendue d’herbe rase en haut de la falaise. Jack la caressa, la porta, lui chanta une berceuse pataouche. Pour la première fois il la couvrit de baisers. Rama restait prostrée. Au dernier moment, il coupa de son couteau une touffe du doux duvet.

Le jeune Onque attendait Jack au radeau. Il lui tendit une montre en or arrêtée et abîmée. Jack voulut la lui rendre. Le jeune refusa de la main et lui fit signe de partir. Les animaux étaient déjà installés, y compris Tzilli le quivit. Seul le crabe avait disparu. Il n’était pas invité. Monsieur Granma dit, approuvé par sa petite famille : « il était temps ». l’île verdoyante s’éloigna. Des Onques les regardaient, par petits groupes de mâles ou de femelles, silencieux, immobiles. Les Onques, qui ne rient, ni ne sourient, ni ne pleurent, mais qui sont peut-être des êtres humains. Rama demeura invisible


L’île des sauriens

Le ciel se plomba peu à peu. Jack avait l’impression incertaine que le radeau dérivait vers le su-est. Il se sentait d’une curieuse indifférence envers leur destination. Le maître avait signalé des îles qui n’existaient pas. Il avait oublié celle de Rama. Jack ressentait  une affection pure pour son amie. Mais Onque, elle devait rester parmi les Onques. Son souvenir devenait intemporel. Altaïra renaissait, plus charnelle, plus ambiguë. Etait-le cinquième jour ? Alors qu’il péchait, il fut emporté par un énorme poisson. Il dut abandonner la ligne. Il en fut marri, mais conserva sa sérénité. Les animaux étaient calmes et peu bavards. Ils péchaient, sauf Putty et la famille Granma qui veillait jalousement sue ses provisions. Mistra restait des heures à guetter sur le bord du radeau. Jack, quand il se réveillait de ses sommes, ne répondait plus au désormais rituel « Ca va ? » sifflé par Maverick.

Au bout d’une bonne semaine le pacifique océan s’agita. Puis ils affrontèrent leur première tempête qui les laisse transis, suffoquant à moitié. Le fragile esquif ne se renversa pas. Rien ne fut perdu.

Lentement le vent doux les poussait selon Jack vers le sud-est. Il en fut bizarrement satisfait. Un immense animal d’un bleu sombre les accompagna un temps, sans hostilité. « Une baleine, jugea Jack. Il passa des heures à contempler les étoiles de plus en plus nombreuses.

L’eau des calebasses prenait un goût amer. Une partie des provisions s’était gâtée. Même trempée dans l’eau de mer ce qui restait de pain devenait immangeable. « J’aurais du aller vers l’est, là où sont les îles, je n’en avais pas les moyens ». Jack regardait impuissant le Levant quand il crut apercevoir une masse sombre à l’horizon. Pour la première fois dans leur nouveau voyage, il rama.

L’île fut d’abord un immense monolithe noir encerclé de nuages. Les animaux ne bougeaient pas. Le quivit se contentait de survoler le radeau. De près l’île hostile était enfermée dans des murailles sombres que le flot battait avec violence.

Jack aperçut enfin une ouverture entre deux falaises. Le radeau faillit se briser contre des murs, puis sur des récifs à peine visibles. L’eau se calma, inquiétante cependant car noire comme les falaise qui la surplombaient de toutes parts. Jack fit s’échouer le radeau sur une minuscule plage de galets et de rochers d’un gris foncé. Le soleil donnait l’impression de ne jamais arriver au fond de la crique.

Personne n’était rassuré. Monsieur Granma signala un décrochement qui sillonnait la falaise de bas en haut. L’oiseau Tzilli se taisait, l’air perplexe. Les blaireaux en file indienne suivirent la chatte sur le décrochement qui parfois n’était qu’une inflexion de la pente. Après hésitation Putty les accompagna de loin, non sans prudence. Maverick avait disparu. Jack les voyant réussir, même Putty qui glissa à deux reprises, le soleil éclairant enfin le haut de la falaise, monta à son tour, aidé de son bâton, portant son havresac quasiment vide. Silencieux, le quivit volait non loin de lui. Jack n’utilisa qu’une fois ses petits piquets. Il faisait chaud, mais c’était supportable.

L’île dessinait un cirque dont Jack apercevait les contreforts lointains. Les pentes intérieures étaient douces et recouvertes d’une abondante végétation, inconnue à Jack. La teinte dominante, monotone, était une sorte de gris vert. Jack fut frappé par l’absence de couleurs vives. Ce monde était étrangement silencieux. Pas d’oiseaux, ni d’insectes. Aucun animal, aucune fleur. Les arbres n’étaient que de hautes fougères. Aucune odeur perceptible par Jack. Le fond du cirque, très plat, paraissait de loin marécageux, comme spongieux.

Jack s’assit au bord d’un escarpement pour se reposer et s’imprégner de cette étrange atmosphère. Les animaux se regroupèrent autour de lui. Ils paraissaient inquiets, même Tzilli qui se posa un instant sur l’épaule de Jack. Seul Maverick dormait au soleil.

Jack somnolait toujours assis quand un frémissement lui fit écarquiller les yeux. Une tête énorme d’horreur immémoriale, dardée au bout d’un long cou flexible, le regardait de ses yeux roses. Jack resta immobile de terreur. Après quelques instants d’épouvante la tête disparut dans la végétation en contrebas. Le cou avait plusieurs mètres de long.

Jack entendit Maverick murmurer : « laisse ». Tzilli le quivit les survola et laissa tomber : « laisse ». Putty sur le bord de l’escarpement aboyait frénétiquement. La tête réapparut, regarda le chien, replongea. Au bout d’un moment une gigantesque ondulation sinua dans les plantes arborescentes, flexibles comme des herbes. Jack crut apercevoir le sommet d’un dos énorme, gris, presque bleu. Le montre avait disparu.

A la nuit, Jack se réfugia sous un surplomb, qui faisait presque caverne, au bord de l’escarpement. Maverick, pour une fois excité, vint le voir et dit : « calme ». il s’esquiva. Les animaux s’étaient égaillés. Putty, l’air content de lui, se coucha sur l’escarpement, à proximité du surplomb. Jack ne dormit presque pas. La nuit était pourtant aussi silencieuse que le jour. Jack fut content de reconnaître des étoiles familières.

Jack commença avec prudence ses investigations parmi les étranges plantes arborescentes. Il trouva les traces du passage du monstre et de son appétit. Toujours pas de fleur, ni d’autre vie animale. Pas une mouche sur un gros tas de merde. Vers midi Jack arriva au sommet d’une petite colline qui dominait de vastes marécages couverts, sauf par endroits, de plantes diverses, les unes fières et hautes, les autres larges et épaisses au ras de l’eau noirâtre. Trois monstres se mouvaient avec une énorme et gracieuse indolence. Deux étaient de ce gris presque bleu qui l’avait terrorisé, le troisième, plus petit, était d’un gris presque brun. Ils enfonçaient leur tête dans le marais, arrachaient des brassées de plantes, puis la gueule en l’ai au bout de leurs longs cous, ils mastiquaient paisiblement avec des airs languides. « Ma parole », se dit Jack, « ce sont des dinosaures ». Il avait découvert leur image qui l’avait fasciné dans un magazine que l’instituteur avait laissé traîner dans la minuscule bibliothèque de l’école.

Jack vit soudain Putty qui nageait vigoureusement vers les sauriens. Il l’appela en vain. Les dinosaures semblaient ne s’apercevoir de rien. Le chien tourna autour d’eux en aboyant avec force. C’est à peine s’ils se déplacèrent un peu. Ils ne le regardèrent pas de continuèrent à manger. Putty entendit enfin l’appel de Jack et revint à la fois penaud et faraud.

Après quelques jours d’exploration, Jack en arriva à la conclusion que l’île comptait onze dinosaures, sept bleus et quatre bruns. Ils auraient été deux fois plus nombreux que leur domaine aurait été dévasté par ces paisibles herbivores. Seuls les bruns prenaient soin d’un bébé qui ne mesurait que quelques mètres. Jack découvrit dans un marais lointains un immense squelette immergé qui paraissait ancien.

Ces rescapés de la Préhistoire vivaient en bonne intelligence sans avoir beaucoup de rapports. Jack leur parla. Ils l’entendirent peut être, ne l’écoutèrent pas, sauf un grand bleu qui tourna vers lui un regard indifférent et doux, mais ne réagit pas davantage.

Le quivit était le seul oiseau et Maverick le seul serpent. Jack ne trouva que quelques racines comestibles. Pas de fleurs, partant pas de fruits. L’île n’était hospitalière qu’aux sauriens.

Sur une plage grise  longeant l’un des marais un œuf énorme avait été laissé au soleil. Jack surprit la famille Granma commençant à le déguster après en avoir soigneusement brisé le bout. Monsieur Granma s’exprima avec solennité. Jack devina le sens général de ses phrases alambiquées. IL était invité à partager leur humble pique-nique. Jack goûtait du bout des lèvres un peu de blanc trop fade quand Maverick se dressa devant eux dans un état de fureur que Jack n’aurait jamais imaginé. Il en fut pétrifié. Maverick disparut en sifflant rageusement. La famille Granma avait détalé.

On ne pouvait s’attaquer aux dinosaures, cela aurait signifié la disparition de ceux-ci. Ils pondaient ouvertement peu d’œufs. Jack appela à plusieurs reprises Maverick. Celui-ci resta caché. Jack en profita pour faire cuire dans sa bouilloire d’eau préalablement bouillie, puis bouillante des fragments d’œuf qui en devinrent presque friands. Il prépara délicatement l’embryon embroché sur une tige de fougère. La viande était quasiment immangeable.

A l’aube, Jack battit le rappel, Maverick paisible et silencieux, fut le premier à répondre. L’oiseau quivit se posa sur l’épaule de Jack et lui picora le cou. Il ne pesait presque rien. Jack retrouva facilement la brèche dans la falaise/ Deux dinosaures indifférents les regardaient passer. La descente prudente fut plus facile que la monté. Cependant, Putty glissa sur un éboulis, situé heureusement tout en bas, au niveau de la plage.

Jack avait fait sécher les calebasses au soleil. Une ondée torrentielle l’obligea à se réfugier seul dans une grotte minuscule, mais les remplit. Le radeau s’était éloigné, s’était encastré dans des rochers. A la nage Jack alla le chercher. Les dégâts étaient insignifiants.

Les animaux semblaient paumés, sauf le quivit Tzilli. Putty et Mistra se serraient l’un contre l’autre. Les Granma bougonnaient dans leur coin. Jack ressentit toute l’affection qu’il portait à ses compagnons. Il trouva bien vite le courant qui protégeait l’île en portant vers l’océan. Elle ne fut bientôt qu’un rocher menaçant, mort, inaccessible, fragment improbable d’un continent perdu.

L’île vierge

Le radeau dérivait sous un ciel intermittent. Même fort le vent les poussait lentement, selon Jack dans la direction générale du sud. A bord tous étaient songeur. Jack avant la tête remplie d’Onques, de sauriens, de Pataouches, d’animaux familiers, de créatures légendaires, parmi lesquelles Altaïra.

Les jours ne comptaient pas. Pourtant seule l’eau était encore abondante. Personne n’attrapait de poisson. L’oiseau Tzilli patrouillait seul dans le ciel.

Pendant deux jours le ciel très bas fut parcouru de longs nuages noirs parfois zébrés d’éclairs. La mer demeurait immobile. Jack partagea la dernière baie avec le plus petit des blaireaux, appelé Chumna.

Le quivit resta à l’arrière du radeau, les yeux clos. La chatte le guettai, à la fois allongée et accroupie. Jack cacha Tzilli sous sa veste. Le lendemain, Jack envia un instant la cruelle innocence de la chatte. Il ouvrit sa veste. Le quivit n’était plus là. Mistra paraissait affamée.

Jack essaya de se remémorer les paroles qui permettent aux Pataouches d’invoquer l’âme de l’univers. Il n’avait jamais cru dans le Dieu trop personnel, trop hiératique des Skariens. Il ne voulait plus croire le maître qui, certains samedis soirs, lui avait affirmé que Dieu n’existait pas, ni les dieux, sous quelque forme que ce soit. Jack ne se souvint pas, à part quelques bribes confuses, des claquantes paroles des Pataouches. Dans un demi délire il essaya d’en inventer d’autres. Le maître disait aussi : « Nature et Société. Entre les deux, l’Homme ».

Un choc violent réveilla Jack. Un grand poisson rouge et violacé se ruait sur le radeau, essayait de le mordre, de le renverser. Jack saisit son arc et tira à bout portant dans un œil glauque.  Le poisson repartit en zigzag, s’enfonça dans les flots. Jack le repéré enfin grâce au vol tourbillonnant de plusieurs oiseaux. Il flottait à deux cents mètres, déjà mort. Jack fit force rame. Le quivit, chassé par ses congénères, l’accueillit avec joie. Jack réussit à arrimer le cadavre au bateau. De petits poissons le déchiquetaient. Le fort couteau de Jack en sauva une bonne partie.

Une fois qu’ils furent tous rassasiés, Jack dit à Tzilli : « une terre est proche ». le quivit s’envola vers l’est. Deux heures plus tard il revenait par l’ouest et chantait d’une voix bizarre : « terre : ». le vent et un courant hostiles amenèrent Jack à biaiser vers le sud ouest.

Une pluie forte et régulière tomba. Jack, à nouveau épuisé, essaya de dormir. Il était curieusement angoissé, se sentait coupable d’une faute qu’il n’arrivait pas à retrouver. Rama lui avait touché le sexe pour ne pas recommencer. Il ne voyait pas Altaïra l’imiter. Quelles émotions en surgiraient ? Il banda.

Le soleil était voilé, le vent était tombé. A tout hasard, Jack se dirigea approximativement vers le nord. Le quivit réapparut et approuva mollement Jack. Celui-ci aperçut trois grands poissons rouges et violacés. Ils ne prêtèrent aucune attention au radeau et disparurent bientôt.

Dans l’après midi, toujours guidé par un Tzilli étrange au chant rauque, Jack perçut une grande île basse. Plus le radeau avançait facilement, plus elle paraissait dangereuse, voire maléfique. Les animaux étaient curieusement excités. Monsieur Granma se mit à parler dans une langue inconnue. Putty, en multipliant les bonds, faillit les faire chavirer. Le ciel était d’un bleu intense.

Au delà du liseré blanc des plages l’île était un bloc végétal, vert et sombre, extraordinairement épais. Elle semblait animée par une vie intense et secrète qui terrifiait Jack. Il crut même entendre des cris affreux. Il secoua la tête, n’entendit plus rien. Il décida d’être optimiste et rama plus fort.

Des zones bleues signalaient des rochers immergés. Jack laissa les animaux plonger, puis courir vers la forêt luxuriante. Tzilli et Maverick avaient disparu. Jack se mit à l’eau pour pousser le radeau. Il aperçut dans l’eau transparente des crabes dont les pinces gigantesques auraient pu lui sectionner les pieds. Il rama tant qu’il put, eut la force de tirer un peu le radeau sur le sable fin et chaud. Exténué, il s’abattit sur la plage. Il se releva aussitôt. Des crabes y étaient enfouis.

En dépit de la chaleur, cependant apaisée par la brise, il s’habilla de pied en cap. Il s’arma de son bâton. Il avait mal aux yeux. Il appela les animaux, nul ne répondit. « J’ai eu tort de préférer les loups à Putty. Je ne forme pas avec lui un vrai couple. Il est à demi sauvage » .

Jack marcha lentement vers la muraille, verte, extraordinairement complexe, morte et vivante. Un coup de vent porta jusqu’à lui une odeur de décomposition. Il pensa défaillir. Il revint à un long rocher qu’on devinait à peine avec le sable. Pas de crabe. Il se reposa, accroupi.

Jack s’avança vers la forêt dont, le vent ayant tourné, il ne sentait plus l’odeur. La dentelle verte semblait moisie. Elle cachait tout, il n’y avait plus qu’elle. Sur la gauche de Jack une tache très noire sur le sable très blanc se dirigeait vers lui. Il se recula. Une araignée grande comme sa main l’ignora et se dissimula sous la dentelle.

Jack retourna au radeau. Un crabe s’attaquait aux réserves de poisson. Jack eut besoin de son bâton pour le faire fuir. Faute de mieux, il accrocha l’embarcation à ses petits piquets plantés dans le sable. Il ressentait l’absence de ses animaux. Il les appela, aucun ne répondit. Une pluie verticale, immense et chaude tomba soudain. Elle dura tard dans la nuit. Jack trempé, malgré tout endormi, se réveilla au milieu des crissements. Les crabes avaient envahi le bateau. Il les chassa avec sa hachette et son bâton. Il ne dormit plus.

Il ne se rendit pas compte immédiatement qu’il dérivait. Les cordages avaient été sectionnés. Il ramena à la rame le radeau au rivage blanc et immobile sous un soleil déjà écrasant. Il s’aventura sur la plage. L’odeur pestilentielle l’obsédait. Il se secoua. « ce n’est jamais qu’une forêt vierge ». il essayait de se souvenir des leçons du maître.

Il appela les animaux. Aucun ne répondit. Une ombre le recouvrit. Il leva la tête vers un grand oiseau d’un brun noir, au bec crochu. Il leva machinalement son bâton. L’oiseau s’éleva à la verticale. Un gros insecte rouge aux yeux de braise sortit en cliquetant de la muraille verte dans sa direction. Jack leva son bâton. Une araignée noire, plus imposante que la précédente, surgit de la forêt, enveloppa par derrière l’insecte dans ses pattes velues, l’emporta à reculons dans la mer végétale.

Jack se laissa tomber, se releva aussi vite. Le sable était blanc et paisible. Jack avait de nouveau mal aux yeux. La verdure le reposait en dépit de sa répugnance. Il progressait avec lenteur le long de la forêt. Rien ne bougeait plus. Jack s’arrêtait de temps en temps pour respirer. La brise venait de la mer d’où s’élevait une vapeur bleue. Des oiseaux blancs paraissaient endormis sur un rocher affleurant la plage. Un arbre se détachait légèrement de la falaise verte. Jack s’en approcha. Un vacarme assourdissant en sortit. Jack recula. L’arbre se tut. Que contenait-il ? Oiseaux ? insectes ? Jack ne tenait pas à le savoir.

Il retourna lentement sur ses pas. Il appela les animaux, personne ne répondit. Il fut rassuré de ne voir aucun crabe sur le radeau. Il s’assit et contempla méditatif la forêt. Des milliards de vies, de nuances, d’odeurs. Pourquoi cette puissance évoquait-elle à ce point la mort ? le grand oiseau de proie, mais était-ce le même ? plana au dessus de tout et se posa sur un arbre qui l’ensevelit dans son feuillage. Un milliard de cadavres pour un milliard de vies.

Jack dormit malaisément sur le premier rocher. Il essaya de développer sa voix comme le lui avaient enseigné les Pataouches des montagnes. Aucune de ses bêtes ne répondit. Il débarrassa le radeau des crabes. Il en tua quelques uns et en goûta la chair bouillie qui lui parut succulente. Son briquet faiblissait. Il n’osa pas chercher du combustible dans la forêt. Jack manoeuvra le radeau pour longer la plage. Il appelait avec régularité des animaux. Etait-ils morts, ou bien vivants ? il rencontra le flot bouillonnant d’une rivière qui sourdait de la forêt. L’eau fangeuse était animée d’une vie indescriptible. Deux oiseaux noirs planaient en l’observant. Il leva à plusieurs reprises son bâton. Il fit un feu de branches mortes qui répandit une fumée qui le fit tousser et pleurer. Une nuit livide tomba brusquement sur Jack, tordu d’angoisse.

La lune se leva. Jack faillit remonter le bord de la rivière jusqu’à la muraille noire qu’était devenue la forêt monstrueuse. Il appela ses animaux. Seul un écho émoussé lui répondit. Il avait peur de dormir. Il s’affaissa sur le radeau dépourvu de  crabes. Le rêve dont il se souvint était rempli de sols spongieux, couverts de racines, de lianes, de plantes de toutes sortes dont certaines étaient vénéneuses.

Il se réveilla complètement alors que le radeau se glissait dans la marée descendante, dans le courant subsistant de la rivière. Comme dans un songe, il aperçut la chatte Mistra, assise toute droite sur un rocher, qui le regardait. Il la héla, saisit fébrilement la rame, se rapprocha. Elle se détourné, sauta de rocher en rocher, jeta un dernier regard de côté, courut vers le rideau verdâtre de la forêt. Jack se laissa gagner par le large, pleurant à chaudes larmes sur les animaux et sur lui-même.

Il se retourna. L’île s’envolait à sa poursuite. Il s’activa sur sa rame. Quand il osa regarder, l’île avait disparu.


Les pirates

Désespérant du Levant, Jack choisit le Couchant. Sans se l’avouer, il désirait revenir au pays natal, pourtant frappé par une malédiction inconnue que les animaux et lui avaient fuie librement. Vents et courants l’amenèrent à louvoyer comme il pouvait vers le sud-ouest. Jack nu trouva bienfaisante la pluie torrentielle. Quand elle eut cessé, il s’embarqua pour un lourd sommeil sans rêves.

Jack n’avait pas renouvelé ses provisions. Il n’était pas question qu’il essaya de retourner à l’île vierge, l’île mystérieuse, l’île aux sortilèges, dont le souvenir était plus atroce que la réalité, l’absence des animaux lui pesait sourdement même si elle lui assurait un jour supplémentaire de survie. Il chantonnait en skarien ou en pataouche, se parlait à lui-même. Il pagayait mollement, de temps à autre. L’océan était un désert. Il n’y avait plus ni poisson, ni oiseau.

La pluie du soir et de la nuit fut plus fine. Le lever du jour fut glauque. Jack chantonnait, se racontait des histoires, essayait en vain d’en inventer. Les animaux lui manquaient de plus en plus. Il ne réussissait plus à évoquer Altaïra. Il était bizarre et insouciant.

Perdu dans le temps comme il l’était sur l’océan, Jack était pourtant persuadé qu’il était au quatrième jour de sa nouvelle dérive sous un étrange ciel métallique, éclairé par une lumière interne et égale. L’océan était d’huile. Le soleil persistant dans son absence, Jack renonça à pagayer. A quoi bon d’ailleurs ? il essaya de mettre de l’ordre dans ses souvenirs.

Jack ouvrit les yeux dans la plus profonde des nuits. Il eut l’impression de naviguer dans un cercueil. Il s’endormit pour quelques cauchemars dont il ne se souvint pas. Quand il se réveilla sans raison, à une heure indéterminée, de petites vagues caressaient le radeau sous un ciel vide, presque blanc. Soudain de l’horizon accoururent d’épais nuages noirs accompagnés de rafales d’une violence extrême. Jack s’attacha au radeau. Une muraille liquide le submergea en hurlant. Il se retrouva sur une montagne. L’océan était un troupeau de monstres déchaînés. Jack contempla un instant long comme une éternité leurs dos et leurs croupes, basaltes écumeux, flagellés par des éclairs blancs et vert. Il tomba dans un trou pour vainement en sortir. En bas d’une vallée noire, le radeau se retourna, frappé par une queue de vague. Jack, maître de lui, retint sa respiration, se dégagea d’une partie de ses liens, remonta à la surface pour voir une muraille liquide s’effondrer sur lui. Il s’enfonça volontairement dans l’eau. De l’intérieur elle était paisible, animée silencieusement de longs mouvements soyeux. Il devina un élan. Il émergea, sur le haut d’une grande vague, à côté du radeau auquel il était resté lié et sur lequel il remonta sans difficulté bien que l’esquif fût renversé. Celui-ci fila un temps à toute vitesse dans la même position, puis redescendit dans d’autres gouffres, remonta sur d’autres montagnes. Il se retourna encore pour se retrouver, dévasté, à l’endroit, accompagné par Jack. Les éclairs furent plus nombreux. Les objets de métal s’envolèrent. Le briquet battait contre le cœur de Jack qui le prit. Il lui échappa des mains, aspiré par l’orage. Cependant la montre en or laissée par le jeune Onque restait immobile. Des paquets de pluie giflèrent Jack à toute volée. Enfin les volumes diminuèrent. L’océan s’apaisa. Dans le ciel qui s’était éloigné, Jack aperçut quelques étoiles. Il frissonna de se retrouver au milieu d’un vaste cirque ceinturé de murs sombres. Il médita brièvement sur ses amours, ses parents, son oncle, le maître d’école, Altaïra, Rama, les animaux qui avaient eu raison de l’abandonner. La mer était un lac ressemblant à celui où son oncle s’était noyé. Il était noir au lieu d’être vert. Les murs se rapprochaient. « Depuis l’île vierge, je suis maudit », pensa Jack qui ne vit pas venir la vague qui s’abattit sur le radeau. Elle était née sur place d’un gonflement de l’océan. Sans savoir pourquoi, il referma la main sur la montre arrêtée. La seconde lame fut suivie d’une troisième plus forte, d’une quatrième énorme. Jack se retrouva à la mer. Il se heurta de la tête et de l’épaule au radeau. Il aperçut des monstres, tomba dans un puits, fut recouvert par les flots, avala un peu d’eau, s’évanouit.

Jack se réveille dans un lieu obscur et malodorant, parcouru d’un mouvement régulier. Jack est attaché. Les parois de sa prison sont faites de bois. Jack entend des gémissements étouffés. Deux formes sont allongées de l’autre côté de la pièce. Jack essaie de parler. Sa voix sort mal. Personne ne répond. Au bout d’un temps incertain, il entend des paroles chuchotées sur un ton plaintif et chantant, dans une langue inconnue. Il parle d’une voix plus assurée, en skarien et en pataouche. Personne ne répond. Il se tait. Il perçoit les respirations oppressées. Il entend à l’extérieur des clapotements réguliers. Il gît dans une cabine d’un vaisseau primitif à moins qu’il ne soit allongé dans une cale. La navire est manœuvré par des hommes. Jackne va pas tarder à être délivré.

Une porte étroite s’ouvre en haut d’un petit escalier que Jack n’avait pas remarqué. Une silhouette humaine se profile dans une faible lumière. Sans se préoccuper de Jack, elle se dirige vers les formes prostrées. L’homme prononce des phrases inconnues. Des gémissements lui répondent. La voix se fait dure, sifflante, haineuse. L’homme gifle l’une des formes, se couche sur elle, s’agite violemment d’arrière en avant, d’avant en arrière. Il pousse des cris minuscules, ridicules qui s’achèvent en un hurlement. Il se relève en titubant, sort en fermant la porte. Dans la pénombre Jack se recroqueville. L’une des formes sanglote, l’autre murmure plaintivement. Pour la première fois dans sa jeune existence, Jack a peur des hommes.

Jack a soif. La porte se rouvre. Un homme portant une lanterne va à Jack. Le visage aurait été doux et régulier s’il n’était éclairé par une flamme sauvage qui n’est pas celle de la lampe. Jack détourne la tête. L’homme le secoue, parle dans une langue inconnue. Jack ressent sa faiblesse extrême. L’homme le détache, le met sur ses pieds, le pousse. Jack, sur des jambes flageolantes, trébuche sur le petit escalier, sort dans une nuit étoilée. Le navire est petit. Les voiles sont carguées. Il se balance sur une mer paisible. L’homme conduit rudement Jack à l’arrière où un groupe est assis en dessous d’une lanterne. Ils ressemblent à des Pataouches en plus gracile. Ils sourient méchamment sur des dents épaisses et jaunes. Ils portent un pagne compliqué, sale. Ils rient en voyant Jack, sur une bourrade, tomber à genoux au milieu d’un rond de lumière. Il se félicite de porter son vieux costume abîmé. L’un d’eux, au centre de la bande, s’adresse à Jack dans un langage incompréhensible. Un autre, sur le côté, balbutie quelques mots d’une autre langue que Jack ne comprend pas davantage. Ils parlent entre eux et rient. Jack regarde les reflets changeants passer sur ces visages à la bestialité toute humaine. L’un d’eux se penche et lui ébouriffe les cheveux. Tous s’esclaffent. Jack se remplit d’une terreur immonde.

Reconduit brutalement à la cabine, poussé dans l’escalier, contusionné, Jack se retrouver attaché à la même place, de l’autre côté des formes gémissantes. On lui apporte un bol de soupe de poisson. Elle est froide et gluante. Il la renverse maladroitement.

Après une nuit de mauvais rêves, Jack exsangue accueille faiblement le nouveau jour qui filtre dans la prison par la porte laissée ouvert. Jack n’a jamais vu de misère humaine, même chez les plus pauvres, les plus vieux, les plus malades des Pataouches. Les deux femmes sont très jeunes, presque des enfants. Elles sont menues, d’un type analogue à celui des pirates. Leurs corps nus sont couverts d’une couleur de cendre. Leurs grands yeux noirs n’ont plus de lumière. Elles respirent angoisse et malheur. Elles ne sont pas attachées.

Dans la journée, deux pirates s’excitent l’un l’autre sur les femmes. Ils rient, poussent des exclamations sonores, se claquent l’épaule. Ils se rajustent en soupirant d’aise. Ils viennent à Jack, le secouent en plaisantant dans leur langue. L’un d’eux le gifle. Les larmes de Jack lui montent aux yeux. Le second lui envoie un coup de pied dans les côtes. Jack fait sur lui. Ils partent rigolards.

Jack se libère à moitié en commençant par le bas. Une fille se cachant le sexe et les seins va pisser dans un vase caché dans un coin, puis rejoint sa compagne. Un pirate apporte deux bols de soupe. Un rictus le défigure. Il gifle méthodiquement les femmes. Il commence de même avec Jack qui lui décoche un coup de pied dans les couilles, puis, se retournant, un autre dans la mâchoire qu’il fracasse. En rampant, il atteint le couteau à bords crénelés du bandit avec lequel il coupe malaisément le reste de ses liens. Se frictionnant vigoureusement les mains engourdies, il se penche sur les femmes, leur parle dans ses langues, leur montre la porte. Eperdues, elles se pelotonnent l’une contre l’autre.

Jack ne poignarde pas le pirate qui gémit faiblement. Jack se hasarde timidement sur le pont parsemé de mauve par le crépuscule. Il entend des voix vers l’avant. Marchant courbé, il gagne l’arrière. Il cherchait une embarcation. Rien. Des filets, du poisson séchant. Si, dans l’eau, amarré à tribord, son vieux radeau qui lui a servi de bouée. Se retournant il voit surgir l’un des pirates, un de leurs couteaux dentés à la main. Il ameute les autres qui accourent. Jack se laisse glisser en arrière dans l’eau lisse et froide.

Malgré son épuisement, Jack nage le plus vite possible. Il se répète la formule d’un maître inconnu que citait l’instituteur : « Mieux vaut la mort que l’esclavage ». Le bateau manœuvre. Des harpons pleuvent près de Jack. Il plonge, change de direction, réapparaît à la surface. Les pirates se rapprochent. Jack disparaît encore et encore. La nuit recouvre tout. La lanterne du navire n’est plus qu’un point brillant, disparaît.

Jack se laissa aller sur le dos. Il contemplait les premières étoiles. Il se sentit envahi par la torpeur. Il fallait nager. Il n’en avait plus guère la force, seul au milieu du néant. L’océan le caressa. Il frissonna. Il se laissa couler pour avoir un avant-goût de la mort. La mer l’enveloppa de son sombre suaire. Remontant, il se souvint du linceul blanc qui enveloppe les morts de son pays, Skariens comme Pataouches « J’étais destiné à mourir noyé comme mon oncle ». Mais on ne retrouverait pas son corps, pas plus que ceux de ses parents, ensevelis par la terre comme lui l’était par la mer. Il s’enfonça calmement. Il vit les étoiles scintiller dans l’eau. Il fut pris d’une sorte de sommeil.

L’Ile sous marine



Jack se réveille. Il est seul dans une grande pièce blanche, sans fenêtres, triste sous ses arceaux en métal gris. Heureusement le plafond est haut. Les simples lits de fr, uniformes aux couvertures grises et aux draps blancs, semblent inoccupés depuis longtemps. Il flotte une odeur fade, artificielle. Jack bouge. Les draps crissent agréablement. Il n’a jamais dormi dans un aussi bon lit. « Suis-je dans l’antichambre de l’au-delà ? », se demande-t-il.

Tout est immobile. Jack n’a jamais entendu un tel silence. La lumière ne change pas. Elle provient de petits globes accrochés au sommet des arceaux. Jack n’a jamais vu une telle lumière. Il éprouve un sentiment d’abandon. Rien ne s’altère ici dans cet autre monde.

A côté de lui  sur une table de nuit de bois blanc, une carafe et son verre sont transparents, immaculés. Jack se verse un peu de liquide. C’est bien de l’eau. Elle est fraîche. Elle a un goût fade. Il attend. Il fixe un paravent blanc, seul accident de cette pièce austère.

Jack se lève lentement. Il s’aperçoit soudain qu’il ne porte qu’un léger caleçon long. Il n’a pas froid. Jack se meut au ralenti. Le paravent dissimule une table blanche roulante, des vitrines pleines d’instruments médicaux, une armoire blanche, fermée à clef.

En tournant une étrange poignée ovoïde, Jack ouvre une large porte donnant sur un vaste couloir très clair, fermé aux extrémités par des portes-fenêtres qui le reflètent à l’infini. Il est longé d’un mur aveugle, blanc, surmonté de l’arcature métallique qui accentue méthodiquement la monotonie.

Dans la pièce même Jack avise plusieurs portes étroites. Il ouvre la plus proche. Il est ébloui par son image que reflète une grande glace. Il ne s’est jamais vraiment vu, même dans un lac de cristal. Il ne se reconnaît pas. Ses cheveux désordonnés ont poussé, un petit duvet blond devient sa première moustache, de légères cavités se sont creusées en dessous des mamelons de sa poitrine. Illuminé le cabinet de toilette lui paraît extraordinaire.

Jack reconnaît facilement sa couche qui est la seule des six à être défaite. Exténué, il s’y glisse. Il regarde sans ciller l’inexorable lumière. Il s’endort comme du plomb.

Jack est réveillé par des gestes précis et des voix. La langue lui est inconnue. Il est dominé, de part et d’autre du lit, par un homme et une femme habillés de blanc. Ils lui paraissent âgés car ils sont pleins d’autorité. Ils le soutiennent, le redressent. Ils lui parlent en plusieurs langues. Jack secoue la tête. La femme s’exprime en skarien. Jack opine énergiquement. Il ne peut plus parler. Il avale un peu d’eau. « merci », dit-il dans sa langue maternelle, se rejetant détendu sur son mol oreiller.

L’île sous-marine, l’Ie comme l’appelaient ses habitants, avait été conçue plus de trente ans auparavant par un ingénieur milliardaire zambusta, le docteur Llénao. Il était persuadé qu’une guerre mondiale éclaterait entre les cinq grandes puissances, le Zambust, la Friède, la Gudée, le Joint et le Skarie, aidés de leurs alliés et clients. La puissance des armes destructrices conséquence implacable des progrès techniques, détruirait la planète. Partisan d’utiliser la technologie contre ses conséquences néfastes, le docteur Llénao ne considéré qu’un seul refuge, le fond des mers.

Grâce à sa fortune et à celle de quelques partenaires anxieux de se procurer un abri sûr, il bâtit cette île. Elle était habitée depuis onze ans. Prévue pour mille, elle était peuplée par 98 personnes, dont onze enfants qui y étaient nés. Le docteur Llénao était mort avant d’avoir vu l’achèvement de son œuvre. Jack n’avait jamais entendu parler de cette entreprise et la trouva folle.

Les Iliens avaient été recrutés avec un soin extrême. La parité entre hommes et femmes avait été érigée en principe ainsi que l’hétérosexualité, l’union libre et la liberté sexuelle. L’exigence d’un haut niveau scientifique et technique avait freiné le recrutement féminin et donc le peuplement de l’île du fait du retard pris par l’instruction des jeunes filles dans les pays de départ. Les Iliens provenaient de douze nationalités différentes. On comptait une majorité relative de Zambustas, noirs et bruns. Le racisme était prohibé ainsi que l’intolérance religieuse. La grande majorité des Habitant, comme ils s’appelaient aussi, étaient des libres penseurs, principalement agnostiques.

La langue de travail et donc d’instruction était le pupuk, langage artificiel inventé par un ami du docteur Lléano. Sa base étymologique était cependant le grock, langue morte, mais qui avait donné naissance au gudéen et ensuite au zambusta. Son usage était particulièrement difficile pour les six personnes d’origine chilli dont le langage chantant, modulé, riche en intonations, fait de monosyllabes, était dépourvu de syntaxe.

Les 87 adultes, 46 hommes et 41 femmes, étaient âgées de 38 à 61 ans. Personne n’était encore mort dans l’île. Les 11 enfants, 6 garçons et 5 filles, avaient entre 6 et 10 ans. Il n’y avait plus de naissance dans l’île. Il n’y avait pas non plus d’immigration depuis sept années. Les derniers inscrits sur les listes d’attente préféraient attendre le dernier moment, la première déclaration de guerre. Il en allait de même des riches amis du docteur Llénao.

Le docteur Llénao, pour créer l’Ile et la maintenir en contact avec le reste de l’humanité, avait fondé une société secrète, l’A.I.S.L.H. l’Association Internationale pour la Survie et la Libération de l’Humanité. Elle comptait plusieurs milliers de membres répartis dans le monde entier parmi l’élite des scientifiques et des ingénieurs. Celui qui aurait révélé l’existence de l’Ile aurait été condamné à mort par le tribunal de l’association. Aucune circonstance atténuante ne pouvait être admise dans ce cas mettant en péril le salut de l’humanité. Quiconque adhérait acceptait cette clause. Le bruit courait cependant que certains gouvernements, dont le gudéen et le jointais, connaissaient parfaitement l’existence de l’Ile. Ils se réservaient la possibilité d’agir. S’ils n’intervenaient pas, c’est qu’elle n’avait pas d’intérêt stratégique à court terme. De plus elle était pacifique, peuplée de pacifistes, ne disposait pas d’armes de guerre.

L’association envoyait un navire par an, camouflé en cargo ordinaire, appelé l’Aise, battant pavillon zambusta. Il stationnait au-dessus de l’Ile et descendait jusqu’au fond, grâce à des gures perfectionnées, des caisses étanches, remplies principalement de matériel. « Si nous étions seulement trois cents, sélectionnés comme nous le sommes, nous pourrions tout faire nous-mêmes », s’enorgueillissait le docteur Grojbinsky, un Humrsh, spécialiste de mécanique, l’un de ceux qui prirent en main l’éducation de Jack.

Un moyen de communication ravit Jack qui n’en avait jamais entendu parler. Il était tout récent. Il avait été perfectionné sur place. C’était la téléphonie sans fil (TSF) Elle permettait, par un émetteur-récepteur placé au sommet de l’Ile, relayé par un autre situé sur un récif émergé à neuf kilomètres de là, d’envoyer et de recevoir des message vocaux qui ne concernaient encore qu’une petite partie du monde, des îles proches, colonisées par la Friède, le Joint et le Zambust, plus le navire, l’Aise, quand il naviguait dans ces eaux. « Dans dix ans, nous communiquerons avec la terre entière », disait Grojbinsky, surnommé le Groj par ses rares amis. Le problème était que ces messages extérieurs étaient secrets, codés et réservés à l’exécutif de l’Ile. L’aspect le plus visible et le plus positif du procédé était qu’il rendait possible, sur ondes courtes, un contact permanent entre les Iliens et les équipes, principalement de chasse, de pêche, de culture et d’élevage, qui travaillaient régulièrement sur les fonds proches.

Jack prit bientôt part à ces expéditions, principale source d’excitation dans une communauté un peu morne. Un groupe d’une douzaine de personnes, principalement des hommes, harnachées pesamment d’un scaphandre, entrait dans un sas. Chacun vérifiait une dernière fois son masque à air. L’attente était lourde. Dans le sas contigu l’eau de mer faisait une irruption violente. Il se refermait mécaniquement du côté de l’océan. Le premier sas s’ouvrait au second dans lequel entrait la petite bande. Le premier refermé, le second s’ouvrait au paysage sous-marin, éclairé par les lampes électriques qu’ils portaient sur leur casque. Ils sortaient déjà allégés et allègres. La première impression subsistait, devenait féerique. On ne s’y habituait pas.

L’Ile avait été posée sur un fond riche en faune et en flore. Les habitants chassaient avec des fusils à harpons des poissons dont on discernait mal les couleurs. Beaucoup avaient une chair succulent. Les Iliens élevaient en altitude des troupeaux de lamarins, mammifères lourds et paisibles, dont ils tiraient viande, huile et lait. Ils cultivaient diverses sortes d’algues sélectionnées. Certaines, après des opérations culinaires compliquées, donnaient, mélangées à du poisson, des soupes dont Jack raffola.

Les accidents étaient rares. Chacun pouvait communiquer avec le chef de groupe et avec l’île par radiotéléphone. Chacun savait ce qu’il avait à faire. Cependant il était interdit de s’isoler. Le travail s’effectuait par petites équipes de deux ou trois personnes. A l’extrémité du territoire exploité par les Iliens, dans les crevasses d’une montagne, se réfugiaient d’énormes poissons carnivores et des pieuvres géantes. Ils n’attaquaient pas l’homme et les fusils à harpons étaient redoutables.

Une des petites escouades empruntait un petit sous-marin électrique, autre émerveillement pour Jack. Elle se rendait à une dizaine de kilomètres de là pour récolter, sur des récifs à peine recouverts par l’eau, des fruits de mer, dont de grosses huîtres biscornues à la chair épaisse.

Jack avait été sauvé par l’une de ces expéditions, une nuit où le submersible avait fait surface à la suite d’une avarie. L’opération n’était autorisée qu’en cas de force majeure. En dépit d’un séjour de près d’une année, Jack n’obtint pas le droit de participer à l’une de ces campagnes. Il se glissa un jour, avec délice, pour près d’une heure, dans l’habitacle du joli sous-marin en cale sèche.

Les recherches scientifiques se poursuivaient à l’intérieur et à l’extérieur de l’Ile, avec de moins en moins de succès. « même si notre bibliothèque s’agrandit sans cesse de livres et de revues, elle reste petite et nous manquons du contact humains avec nos collègues étrangers », dit un jour le docteur Jacobi à Jack. Les Iliens s’activaient pourtant à ces études scientifiques et techniques qui préparaient un avenir radieux à l’humanité, une fois que celle-ci serait débarrassée de la dernière guerre.

Jack fut tellement émerveillé par l’électricité que rien d’autre ne l’étonnait vraiment. C’était pour lui le seul progrès radical, absolument bénéfique. Il ne regrettait ni les bougies, ni les lampes à pétrole dont l’apparition récente avait pourtant bouleversé son enfance.

Jack fut intéressé par la complexité élégante de l’architecture de l’Ile. On avait posé à plus de soixante mètres de profondeur, sur un fond plat, les uns après les autres, les 7592 arceaux principaux sur onze étages. L’ensemble était impitoyablement géomètrique. Il avait été rendu hermétique par un coffrage en alliage inoxydable. Il avait été divisé en compartiments étanches dont l’eau avait été progressivement chassée par d’énormes pompes friédoises. L’Ile aurait supporté une pression double de celle qu’elle subissait.

Le docteur Llénao aurait voulu qu’elles soit surmontée de six coupoles en verre armé. Elles étaient uniformément métalliques pour des raisons  techniques. Jack ne les vit jamais. En dehors des liens invisibles tissés par la radiophonie, du reste insuffisants, l’Ile ne communiquait avec le monde extérieur que par les sas. La mer était invisible de l’intérieur.

De nombreux ventilateurs assuraient la circulation de l’air. Le remplacement nécessaire était fabriqué à partir de l’hydrogène et de l’oxygène de l’océan. L’azote restait constant. On ajoutait aussi des quantités très faibles d’iode. Des fibres chimiques fixaient une partie du gaz carbonique qui, condensé dans des bonbonnes, était ensuite rejeté dans la mer. Les nombreuses plantes vertes, voulues par le docteur Llénao, absorbaient le gaz résiduel, tout en rendant plus agréable la vie confinée des Habitants. Elles étaient la seule décoration autorisée. L’atmosphère restait lourde. La reproduction de l’air respirable occupait une part non négligeable des forces et de la vigilance de l’entité qu’était devenue l’Ile.

Une partie non moins importante était la fourniture d’énergie par l’océan. Son irruption dans des sas immenses actionnait des turbines qui fournissaient le courant électrique dont l’Ile avait besoin pour toutes ses activités. Plusieurs ateliers ne se consacraient qu’au réusinage des pièces corrodées par le sel marin. Un problème grave était que les Habitants ne produisaient pas d’acier, dont des stocks importants avaient été constitués.

Ils disposaient de stations d’élevage et de culture. Jack fut effrayé qu’on puisse tenir enfermés des animaux divers, bovins, porcs, moutons, gallinacés, dans des espaces aussi réduits alors que la majeure partie de l’Ile était inoccupée et interdite. Jack ne fut pas étonné que les bêtes soient muettes. Le projet baptisé « Arche de Noé » avait été abandonné. Il consistait à créer un petit zoo regroupant des espèces utiles, principalement chevaux, chèvres et chiens. Jack fut surpris qu’on cultive des plantes et des fleurs dont les racines plongeaient dans une solution aqueuse.

Il n’y avait ni jour, ni nuit dans l’Ile. Les animaux étaient plongés huit heures par journée dans une obscurité artificielle. Il en allait de même des hommes dans leurs chambres individuelles. Le calendrier était calqué sur celui des îles voisines. Il fallait une grande discipline interne pour le respecter. Les horloges électriques placées dans chaque pièce y aidaient beaucoup. Elles indiquaient les jours et marquaient les vingt quatre heures. En dehors des plantes vertes, elles étaient la seule décoration. La ponctualité des Habitants était grande dans toutes leurs activités quotidiennes, y compris la promenade vespérale dans la grande coursive du troisème étage, la seule à traverser l’ile de bout en bout dans sa longueur. Dans leurs habits de ville, la courtoisie était de mise.

Les fournitures étaient gratuites. Il n’y avait pas d’argent dans l’Ile. Même en dehors de leurs blouses de scientifiques que Jack jugeait élégantes et fonctionnelles, les Iliens s’habillaient strictement. Les hommes revêtaient l’habit avec jaquette noire que Jack était près de trouver ridicule. On lui en trouva un. Les femmes portaient la robe longue et grise qui évoquait à Jack celle des femmes skariennes de son pays alors que les pataouches se singularisaient par leurs larges pantalons bouffants de diverses couleurs.

Les enfants des Habitants étaient des copies d’adultes. La photographie fascina Jack, certes beaucoup moins que l’électricité, selon lui mère de tout. Il découvrit un album dans la petite école. Les garçons avaient été habillés comme les filles jusqu’à l’âge de deux ans. Ensuite ils étaient devenus de petits hommes.

Les enfants appartenaient à la collectivité. Ils dormaient dans deux dortoirs, mangeaient dans leur cantine. Leurs parents disposaient d’un droit de visite d’une heure par semaine le samedi en fin d’après-midi. Les mères surtout l’utilisaient régulièrement. Les gosses n’avaient droit à aucun cadeau. Trois enfants ne se connaissaient pas de père. La contraception et l’avortement étaient interdits. Il fallait assure l’avenir de l’Ile, partant de l’humanité. Depuis plusieurs années la stérilité était la règle.

Le docteur Llénao, positiviste conséquent, haïssait l’art, l’amour, le jeu, les activités physiques pour le seul goût du corps. Les Iliens devaient consacrer toute leur énergie aux sciences exactes et aux techniques en découlant. Il en allait de même de leurs enfants. Ils ne recevaient aucun cours de littérature, de langue, d’histoire. La biologie cédait le pas aux mathématiques, à la physique, à la chimie. La Science était la matrice du développement de leur langage, le pupuk. Par contraste Jack fut extraordinairement ému de voir les gamins courir, criant d’excitation, dans la grande coursive, échappant pour une fois au contrôle des adultes. Il le fut également de surprendre les petites filles jouant avec des poupées de chiffons qu’elles s’étaient confectionnées elles-mêmes.

Les Habitants et leurs enfants étaient correctement nourris. Selon le docteur Dumoutet, médecin d’origine jointaise, ils ne manquaient d’aucun élément essentiel, surtout pas de vitamines. Mais l’absence de soleil, le manque de grand air, de nature, d’espace, d’exercices corporels les anémiaient. Les enfants étaient bien palots. Leur sourire aussi était pâle.

Le principe politique du docteur Llénao était la démocratie parfaite. Quelle que fût leur origine sociale, ethnique, leur fonction, les Iliens étaient égaux en droits et en devoirs. L’Ile leur appartenait à parts égales. La propriété privée n’était tolérée que pour quelques petits biens très personnels, souvenirs, reliques. Encore n’était-on pas admis à les exhiber. Chacun bénéficiait d’une chambre confortable, avec téléphone et cabinet de toilette adjacent. Cet ensemble n’avait qu’une seule ouverture extérieure, donnant sur un couloir, une porte aveugle. Les couples faisaient appartement à part. il n’en subsistait qu’un.

Sans que ce fût obligatoire, les Habitants se retrouvaient à heure fixe, trois fois par jour, pour leurs brefs repas, dans un immense restaurant collectif. Ils se relayaient par équipes de trois pour faire la cuisine et nettoyer. Ils se servaient à un guichet. Ils ne buvaient que de l’eau filtrée et du lai de lamarin. Le menu était unique. Sauf le matin, il changeait chaque jour pour se reproduire chaque semaine. Les Iliens se serraient sur des bancs de part et d’autre de l’une des trois tables rectangulaire. La salle était vide aux deux tiers.

Ces mornes banquets commençaient par une invocation solennelle au docteur Llénao. Les Habitants parlaient peu. Ils se regroupaient par affinités fonctionnelles. Jack fut le centre d’un nouveau groupe, formé par des mentors, les docteurs Dumouter, Grojbinsky, Jacobi et la belle doctoresse Hectya Cestao, la dame qui l’avait assisté à son premier réveil.

Deux thèmes obsédaient les Iliens : les questions techniques de leur survie dans l’Ile et surtout les mauvaises nouvelles du monde extérieur. Au bout de quelques mois Jack se rendit compte que les Habitants attendaient avec ferveur l’apocalypse qui seule justifiait leur présence dans l’Ile.

Une assemblée générale des Iliens se tenait chaque dimanche matin dans un immense amphithéatre qui aurait pu contenir les milles personnes prévues au début. Elle commençait par une prière laïque d’hommage au docteur Llénao, « notre fondateur ». il avait été décidé récemment d’ajouter : « notre sauveur ». les Habitants se serraient en bas. D’instinct Jack s’isol tout en haut. L’acoustique était excellente. Les sessions étaient courtes. Les conflits étaient rares, dépourvus de gravité.

Cependant une question devenait insistante. Clandestinement quatre personnes, deux hommes et deux femmes se réunissaient pour jouer de la musique classique, spécialement du Ludwi Van. Leur activité était tolérée. Le moment n’était pas venu de l’officialiser. Il en allait de même du jeu d’échecs.

Jack fut désagréablement surpris par ces sons qu’il ne connaissait pas. Il les apprécié de plus en plus. Il en devint un auditeur régulier en compagnie d’Hectya et parfois de Dumoutet. Il se passionna immédiatement pour les éches dans lesquels excellait Groj.

Chaque année un directoire de cinq membres était tiré au sort parmi les Habitants. Cet exécutif se réunissait en principe chaque matin pour gérer les affaires courantes. Dans une société aussi réglée le contact téléphonique suffisait souvent. Jacobi révélé à Jack  au bout de quelques mois, qu’il existait un conseil secret de dix proches disciples du docteur Llénao. Il constituait la tête pensante de l’Ile, conservatrice, autoritaire.

Jack jugeait le pupuk sec et pauvre, d’abord dans sa prononciation. Grâce à cette simplicité, il en apprit rapidement les rudiments. Il conversait dans cette ébauche de langue, riche en vocabulaire technique emprunté à plusieurs langages, avec ses mentors masculins. Avec Hectya il s’exprimait en skarien.

Il avait de l’estime et de l’affection pour les docteurs Dumoutet, Grojbinsky et Jacobi. I appréciait même la barbe en éventail du premier, les lorgnons et le bouc du deuxième, la fine moustache relevée aux extrémités du troisième. Il n’y avait pas de coiffeur dans l’Ile. Le mathématicien Jacobi apprit à Jack à discipliner sa coiffure et à se raser tous les jours. Il lui fit présent d’un rasoir à longue lame, un ravissement pour Jack. Il n’était plus imberbe. Il était l’un des rares glabres de l’Ile.

Jack fut surpris de l’indifférence des Iliens à son égard alors qu’il était le seul étranger et l’unique jeune homme. « Vous êtes pour eux un poids, une bouche inutile », lui asséna un jour, tout à trac, Jacobi. « Vous n’êtes pas comme eux un brillant spécialiste ». « Tu n’est pas l’un de leurs descendants », ajouta Dumoutet.

Jack remarqua cependant quelques regards flatteurs d’hommes et surtout de femmes ; leur pruderie en resta à la reconnaissance, parfois admirative. Jack conserva sa modestie et sa réserve naturelles, même après sa passion pour Hectya.

Le docteur Llénao ne pensait pas que la psychologie soit une science. Dumoutet, docteur en médecine, avait cru bon de cacher qu’il s’était intéressé à cette discipline toute nouvelle et sûrement incertaine. A Jack qui lui demandait les raisons de la tristesse des Iliens, il répondit : « Nous sommes à la fois claustrophobes et agoraphobes ». Jack n’avait jamais entendu des termes aussi barbares. « Nous haïssons notre île que nous disons aimer. Nous n’avons qu’une seule idée, en sortir. Nous haïssons l’océan qui nous submerge, qui peut-être nous écrasera, qui est artificiellement notre milieu naturel. Nous haïssons les mondes extérieurs qui nous font de plus en plus  peur. Nous haïssons l’humanité qui nous a contraints à l’exil alors même que notre idéologie est entièrement scientiste et humanitaire. Nous nous répétons que nous sommes le cerveau de l’humanité et peut-être, hélas, est-ce vrai ?

Ses quatre nouveaux amis, les docteurs Grojbinsky, homme fort aux convictions profondes qui faisaient trembler sa voix, Jacobi, maigre et mélancolique, Dumoutet, petit et jovial  parfois évasif, Hectya Cestao, secrète, mystérieuse, furent fort intéressés par les voyages de Jack. Celui-ci leur cacha qu’il était parti à l’instigation des animaux. Ils furent enthousiasmés par l’île des Onques et celle de sauriens qui n’existaient sur aucune carte.

Grojbinsky et Jacobi incriminèrent pour cette ignorance l’éloignement des routes maritimes, les eaux peu poissonneuses, l’absence sur ces côtes e peuples marins, les récifs émergeants que rien ne signalait, la présence de courants inopinément violents, de tourbillons, voire de maelstrôms, la soudaineté des tempêtes magnétiques. Contre elles Jack avait sans le savoir trouvé une solution, des navires tout en bois.

Les amis de Jack se lamentèrent sur le sort probable des Onques et des sauriens quand ils seraient découverts. Jacobi déclaré : « note planète se réduit il n’y aura bientôt plus de terra incoginta. Or l’homme détruit ce qu’il touche ». Dumoutet se passionna pour les Onques dans lequels il vit un ancêtre possible de l’humanité, pacifique, égalitaire.

L’île vierge les laissa indifférente. « climat équatorial typique » grommela Grojbinsky. « Effroi compréhensible chez un garçon du Nord », sourit Dumoutet. Par contre il félicita Jack pour son ingéniosité, en particulier dans la construction de son radeau. « Beaucoup d’entre nous sont arrivés ici sans connaître l’existence du tournevis. Nous élevons nos enfants dans le même esprit. Pourtant nous sommes censés tout faire. »

Ils connaissaient la piraterie endémique dans l’archipel Zam, beaucoup plus proche de l’Ile. De simples pêcheurs se font de village à village, d’île en île, une guerre séculaire. Ils cachent leurs femmes à l’intérieur des terres où elles font régner un despotisme matriarcal.

Les pirates n’avaient fouillé Jack que superficiellement. Il montra la montre en or qui lui avait été offerte par le jeune Onque, perpétuellement arrêtée à onze heures dix huit. Groj la nettoya soigneusement, exhiba avec fierté les initiales J.L qui étaient gravées sur le boîtier. Après qu’il eût vérifié dans le seul livre d’histoire maritime de la bibliothèque, il les attribua au capitaine Jean Lavertu, explorateur jointais, disparu dans un naufrage plus d’un siècle auparavant. Rien n’y fit, le mécanisme ne se remit pas en branle.

Hectya enseignait à Jack un skarien élégant, bien éloigné du skarish rustique de son enfance. Biologiste, elle avait vécu plusieurs années en Skarie pour y suivre des études post-doctorales. Elle demeurait effrayée par le climat. « ici, au moins, nous bénéficions d’une température uniforme, à vingt degrés centigrades, très agréables. » jack regrettait l’alternance des saisons et de leurs plaisirs. Hectya lui apprit beaucoup sur l’empire des Skars, despotique, bureaucratique, centralisé, à l’exception de quelques régions périphériques comme celle où il était né. Jack retrouvait des accents de son maître d’école.

A l’exemple des autres iliens, les autre amis parlaient beaucoup de la guerre mondiale qui naîtrait probablement des appétits de la Skarie à moins que ce ne soit de ceux du Zambust. Tous les territoires sont désormais appropriés, même ceux qu’on ne connaît pas. Un nouveau partage est désiré par les plus grandes puissances qui se sentent lésées, freinées dans leur expansion, par ailleurs multipliée par le machinisme et la croissance de la population. La science, si bénéfique pour l’avenir, dérègle actuellement la vie humaine.

Au milieu de ce vacarme annonçant le fracas des armes filtraient quelques nouvelles insignifiantes. L’une d’elles stupéfia Jack, le vol du trésor d’Altaïr. Avant son escapade maritime, le seul long voyage qu’il ait effectué, en compagnie de son oncle, avait été le pèlerinage aux ruines, récemment découvertes, du tempe-palais des matisma, des souverains de l’antique Altaïr, englouties dans le lac de cristal. L’homme et l’enfant, revêtus d’un scaphandre léger, étaient descendus, par un escalier creusé dans la roche, à plus de quarante mètres de profondeur. Ils avaient contemplé, au milieu d’une salle monumentale, le trésor, ses tours, ses coupoles, ses arcs et ses arceaux d’or, subtilement caressés par la lumière diffuse du lac.

Le trésor avait été provisoirement déménagé, à terre, le temps de sa restauration. Des voleurs, de nuit, avaient percé le fond non blindé de la chambre forte et mis une copie, une vulgaire copie, comme il en existait des milliers, à la place du trésor d’Altaïr. Il avait fallu trois semaines pour que le cambriolage soit découvert.

Les amis de Jack furent émus par sa réaction au vol du trésor. Ces êtres passionnants, si diserts sur tant de points, étaient singulièrement discrets sur la vie humaine et leur existence personnelle, y compris Dumoutet, y compris Hectya.

Jack ne voyait d’équivalent pour l’émotion qu’il avait ressentie devant le trésor d’Altaïr que l’immuable lumière électrique et, curieusement, la salle qu’il surnommait des tubes et tubulures. Les paysages sous-marins, la musique de Ludwig Van, Hectya avaient d’autres effets.

Si Jack fut longtemps épargné par la morosité de l’Ile, ce fut grâce à la joie d’avoir échappé, une fois de plus, de peu à la mort, grâce aux extraordinaires découvertes de son nouveau séjour, à l’amitié de ses mentors, avant tout celle d’Hectya qui se confia peu à peu.

Ses yeux noirs donnaient un charme de feu à un visage qui sinon aurait été ingrat. Ses longues mains évoquaient sa sagesse savante. Son corps était très fin, très libre. Hectya portait des jupes un peu courtes qui dégageaient les chevilles. Elle disait que les femmes ont droit à des vêtements rationnels.

Elle rappelait qu’elle avait été la première dame docteur en biologie du Zambust. Elle entreprit d’enseigner sa discipline à Jack qui fut enthousiasmé, en partie par amour pour elle. Elle était passionnée par les problèmes de l’évolution. Après la guerre mondiale, l’humanité la contrôlerait. Il n’y aurait plus de famines, ni d’épidémies. L’être humain grandirait, son cerveau plus encore.

Jack passa par une palette de sentiments. Il fut si ému par ce visage, le premier qu’il ait vu en se réveillant de la mort, qu’il lui attribua son salut. Il fut subjugué par l’autorité intellectuelle d’une femme qui était l’un de ses professeurs. Il avait ignoré ce cas au point de ne pas le croire possible.

Travaillant aux côtés d’Hectya, il fut troublé par une nuque sur un cou délicat, un sein entr’aperçu sous un corsage involontairement entr’ouvert, un mouvement de la jupe qui paraissait une danse. Il prit l’habitude d’épier les bottines à boutons et à talon, de guetter les mollets finement arrondis. Un jour, comme elle s’allongeait pour réparer un appareillage, il fut surpris de deviner la peau ivoirine au dessus d’une jarretelle. Pour la première fois dans sa tendre jeunesse son sexe lui fit mal de désir, il se branla volontairement, il jouit d’amour.

Les lèvres d’Hectya étaient minces, mais belles, gentiment ourlées. Parfois, pour le saluer, elle embrassait rapidement Jack sur les joues. Il n’osait lui répondre. Une fois, satisfaite de leur travail, elle déposé sur sa bouche un baiser léger, un délice. Jack rougit. Jack resta gauche. Il n’osa demander à Hectya de recommencer. Il n’avait jamais été aussi loin avec Altaïra. Dans l’univers puritains de l’Ile,  privé de demoiselles et même de jeunes dames, Hectya devenait la Femme.

Hectya était une fanatique de l’Ile. Elle n’acceptait aucune critique. Nous sommes l’utopie vivante. Nous sommes solidaires. Il n’y a pas de conflits entre nous, à peine des différences dont nous ne faisons pas des discordances. La Science aide à la destruction de l’humanité par elle-même. Elle n’est qu’un outil, elle n’est pas responsable, l’humanité l’est. La Science est l’espoir. De l’apocalypse naîtra le paradis.

Sur ces questions, Hectya s’exprimait d’une voix ardente et passionnée. Ses yeux brillaient étrangement, presque cruellement. Elle fut plus sereine les rares fois où elle aborda sa vie personnelle, avec une mélancolie cachée. Elle parlait comme si elle n’avait pas eu d’enfance. Elle n’avait pas eu d’enfant et n’en voulait pas. « ma recherche est plus importante que tout. De toutes façons il est trop tard.’ Elle était fière de s’être rapidement spécialisée dans la biologie sous-marine.

Hectya s’était séparée sans regrets de son mari, lui aussi zambusta, biologiste, installé dans l’Ile. « Nous restons bons amis. Nous avons le même idéal, la même capacité de travail ». Jack trouva l’homme suffisant, méprisant. Il ne portait pas le moindre intérêt au garçon. Hectya parla un jour rapidement, par surprise, de se haine des hommes, principalement des Zmabustas. « Ils nous ont asservies, nous sommes restées libres dans notre cœur, nous leur sommes supérieures ».

Hectya ne donnait aucun avenir au couple. « les enfants appartiennent à la collectivité. Ce n’est pas cette vieillerie, la famille, qui peut leur donner l’éducation scientifique dont nous avons besoin ». « Les relations sexuelles sont secondaires, un simple plaisir épidermique. Il ne faut surtout pas leur consacrer du temps. Il manquerait au travail. Réservons les à la procréation. Je déteste ces femmes qui se laissent entraîner par la passion d’un instant. Il n’y a pas de ce genre de femelle dans l’Ile, notre prison, notre Eden. »

« La musique, c’est différent. Elle élève l’esprit. Mais elle a tendance à prendre trop de temps. Nous sommes en guerre. Après la victoire et la reconstruction, nous aurons enfin du temps libre. »

un matin Jack ébouriffé surgit devant Hectya occupée à des préparations bactériennes. « j’ai eu une idée », cria-t-il essoufflé. « c’est peut-être parce que de petits mammifères ont mangé les œufs es dinosaures que ceux-ci ont disparu. » Hectya le regarda avec tendresse et l’embrassa furtivement sur les lèvres. Il jugea ce baiser froid. Jack était fier de son idée, non qu’il fût persuadé de sa justesse, mais parce que c’était la première théorie scientifique qu’il inventait. Il aperçut Hectya dans un reflet et la trouva laide. Il cessa peu à peu de se branler pour elle. Altaïra réapparut dans ses rêves.

L’amitié entre les quatre mentors de Jack se renforça de sa présence inattendue. Ces êtres passionnants, si diserts sur tant de points, restaient discrets sur la vie humaine dans l’Ile, à l’exception, dans une certaine mesure, de Dumoutet, plus sceptique, plus libéral. Pourtant c’est à Grojbinsky que Jack posa, au bout de quelques mois, la question qui lui brûlait les lèvres. Groj croyait-il que l’avenir de l’Ile était assuré alors que les femmes vieillissaient, devenaient stériles et qu’aucun volontaire ne venait plus du monde extérieur ? Groj répondit avec véhémence que, dès le début de la guerre mondiale, plus de deux cents remarquables chercheurs les rejoindraient, dont des jeunes gens d’un grand avenir : « le salut de l’humanité sera ainsi assuré », répéta-t-il. Jack eu le sentiment que son interlocuteur était moins convaincu qu’il ne voulait l’être.

Jack se sentait peu à peu gagné par le mal de l’Ile. IL regrettait de plus en plus, pêle mêle, Altaïra, les animaux, la forêt, son village. Il commença d’éviter les animaux muets et les plantes artificielles de l’île. L’océan l’oppressait au cours des promenades productives. La musique n’était pas d’un grand secours.

L’horreur grandissait. La situation morale des habitants se dégradait insidieusement en dépit de leur acharnement au travail. Une indiscrétion de Jacobi, de plus en plus mélancolique, apprit à Jack que, peut de temps avant son arrivée, sept Iliens, dont deux enfants avaient essayé de s’enfuir à pied dans l’océan. Leurs cadavres avaient été retrouvés, prisonniers de leurs scaphandres. Dix mois après l’arrivée de Jack, une dame insignifiante qu’il avait à peine aperçue, se suicida en se tailladant les veines. Son corps fut expédié sans cérémonie dans la mer. Interrogée par Jack, Hectya ne fut que mépris pour cette femmelette. Son intransigeance blessa Jack au point qu’il se demanda s’il ne la haïssait pas. Le conseil des dix imposa à nouveau sa loi du silence. Toute discussion publique fut interdite. L’unique décision fut d’envoyer plus souvent les femmes travailler dans l’océan.

Dumoutet fut le seul de quatre amis à témoigner de compréhension, à montrer de l’émotion. Jack s’enhardit enfin à lui demander si la meilleure solution pour des humains aussi exceptionnels que les Iliens n’était pas de rester aux côtés de l’humanité et de lutter avec elle pour éviter le pire. Dumoutet répondit que le poids des institutions, principalement des Etats et des Eglises, était tel que la voix des hommes de bonne volonté était étouffée. Il avait cru longtemps dans l’hypothèse de Jack. En mille occasions elle s’était avérée erronée. Les meilleures idées étaient détournées, dévoyées, transformées dans leur contraire.

Dumoutet frappa sur l’épaule de Jack : « Petit, l’avenir immédiat de l’humanité n’est pas sur terre, mais sous mer. Llénao soit loué d’avoir ouvert cette porte de sortie dont par miracle tu profites aussi . nous passons tous par des phases d’anxiété,  d’angoisse comme celle que tu connais. Une seule solution, travailler encore plus dur à la réussite de notre île. »

Le lendemain matin, partie de chasse. Jack a laissé une lettre, brève et froide, à chacun de ses quatre amis. Il s’écarte du groupe, se délivre une partie de son harnachement, y compris la réserve d’air, enlève ses semelles de plomb, remonte par paliers. Il arrive à la surface étouffant à moitié. Il salue avec joie le soleil qui l’éblouit. Il se débarrasse de son casque et du reste, sauf une bouée, une petite réserve d’aliments et son fusil à harpon. Il a calculé au plus juste. Il a conservé la montre arrêtée.

L’air marin l’étourdit. Il se laisse dériver comme aux temps du radeau. Il ne peut toujours pas regarder le jour. La mer est déserte. La côte la plus proche est à une quinzaine de kilomètres. Il essaie de nager dans sa direction approximative. Les vagues sont amples et régulières. La nuit passe. Il est exténué. Il a perdu le sens de certains exercices. Sa peau d’Ilien rougit vite. Il nage plus souvent sur le dos. Il a sous-estimé les difficultés. Il ne voit presque plus. Il entend des cris. Il agite un bras, se moquant de lui-même. Une ombre immense le surplombe. Il a peur que ce ne soit l’Aise, le navire de ravitaillement des Habitants. Il réussit à lever les yeux. Le bateau s’appelle fièrement l’Altaïra.

Le trésor d’Altaïr

Jack resta allongé une trentaine d’heures sur une couchette étroite, prostré, fiévreux, agité.. l’Ile s’éloignait à toute vitesse, de plus en plus terrifiante. Jack ne se rappelait d’Hectya que l’intransigeance. Il finit par faire un effort pour se souvenir des bons cotés de l’Ile et des amis qu’il y avait laissés.

Rétabli, habillé en marin, il s’initia  à la navigation sur ce navire océanographique qui se livrait à des observations de routine en attendant le matériel et l’équipe scientifiques. Les officiers étaient des Skiloms, plus un Karabe peu affable. L’équipage était composé de Chamarins, petits, épais et agiles. La langue de travail était le gudéen. Jack se félicita de ses affinités avec le pupuk. Le lieutenant karabe ne parlait pas le skilom. Chacun à bord savait exactement ce qu’il devait faire.

Jack garda le silence sur ses aventures. Il raconta dans son sabir que, parti en plaisance avec des Skariens, ils avaient essuyé une tempête. Il s’était retrouvé seul dans la mer. Il confia que sa fiancée se nommait Altaïra. Les officiers sourirent gentiment et lui montrèrent des photographies de leur femme et de leurs enfants. Sans qu’il sût pourquoi Jack avait été immédiatement admis à leur table où il était le seul marin. Il aimait cette atmosphère maritime et virile.

Le trésor d’Altaïr ne le gênait pas, bien au contraire. Dans le petit bar sombre, seul luxe du navire, une belle copie du trésor trônait dans une vitrine. La faible lumière se réfractait dans les bouteilles d’alcool. Le plus émouvant pour Jack était que, dans la glace en face, le trésor apparaissait plus blanc, plus mystérieux, comme éclairé par un reflet du lac de cristal.

C’est au reflet que les officiers portaient de nombreux toasts. Jack n’aimait pas leurs plaisanteries en skilom qu’il ne comprenait pas. Il aurait voulu rester seul avec la réplique et surtout son reflet. Réservé aux officiers, à l’exception du barman chamarin, le bar n’était ouvert qu’une heure le soir, après le repas.

Le navire semblait errer sans but. Jack admira la maîtrise de ces hommes de mer lors d’une tempête. Il apprenait l’art de naviguer, faire le point au sextant, prévoir le temps, repérer les récifs sous-marins au déferlement des vagues, jouer avec le vent. Le bateau, propulsé par une machine à vapeur, utilisait aussi des voiles. Jack s’ennuyait un peu.

Par bonheur, Jack se lia d’amitié avec le radiotélégraphiste du bord, un jeune skilom, à peine plus âgé que lui, plus mince et aussi blond. Solitaire et taciturne, Léov mangeait et dormait dans sa cabine aux côtés de l’appareil dont il attendait les crépitements. Jack en apprit vite le maniement. Il regretta de ne pas avoir percé les secrets de l’installation de l’Ile.

Ils reçurent un message codé que le radio courut porter au capitaine qui seul savait le décrypter. Léov souffla à Jack qu’ils étaient peut-être à la recherche d’un trésor et que seul le mystérieux Gustav, qui leur avait envoyé la dépêche, pouvait les aider.

Un jour de grand vent Jack se réfugia dans la petite coursive. La porte de la réserve des armes et des munitions, toujours hermétiquement close, était ouverte. Jack aperçut, étalé sur une table, le trésor d’Altaïr, temple-palais miniature, en morceaux dispersés. « Ils étudient la réplique », pensa-t-il amusé, « à moins qu’ils ne la nettoient ». Poursuivant son chemin, jeté d’un côté, de l’autre, il passa devant la porte fermée du bar. Jetant un coup d’œil par le hublot intérieur, il entrevit le trésor bruni par l’obscurité. Le reflet, situé de l’autre côté, était invisible.

Deux répliques. Une de trop, peut-être. Jack attendit patiemment l’une des brèves absences de Léov pour envoyer un message dans son gudéen approximatif. Il prit soin de préciser la position du bateau. Entre temps les deux jeunes jouaient au trictrac. Ils reçurent une nouvelle dépêche codée. Léov courut. Jack expédia un autre message. Léov faillit le surprendre. « tu ne joues pas avec ma machine, au moins « ?

Jack fit bonne figure au dîner. A son ordinaire le bar était chaleureux. La réplique et son reflet se faisaient face. Jack but plus de bière. Devant le reflet il porta un toast solennel au trésor d’Altaïr et au châtiment de ses voleurs. Les officiers éclatèrent de rire, l’accompagnèrent volontiers, et plaisantèrent grassement en skilom. Ils regardaient Jack goguenards. Un peu ivre, Jack s’endormit sur le pont, sous la pleine lune, contre un rouleau de cordages, près d’un canot de sauvetage.

Le matin Jack et Léov jouèrent au trictrac. Jack n’osait plus toucher à la radio. Ils reçurent un bref message codé. Jack se hâta pour signaler leur nouvelle position. Fatigué, il fit la sieste. Il en fut réveillé par l’arrêt des machines.

Un navire gris que Jack pensa être un garde-côte gudéen voguait de conserve avec l’Altaïra. Des marins en armes se tenaient rigides sur le pont. Un matelot agitait symétriquement deux pavillons que Jack ne connaissait pas. Une chaloupe était mise à la mer. Deux officiers et quatre hommes d’équipage la dirigèrent vers l’Altaïra. Tout était bizarrement silencieux.

Le capitaine et les officiers de l’Altaïra se tenaient soucieux à l’échelle de coupée qui avait été lancée. Les Gudéens montèrent à bord. Ils étaient armés. Le premier lieutenant, après un salut militaire, s’adressa au capitaine dans une longue châtiée : « commandant, la présence à votre bord du trésor d’Altaïr nous a été signalée. Nous souhaitons votre collaboration dans la perquisition que nous avons ordre d’effectuer. »

Le capitaine répondit calmement : « lieutenant, vous êtes en dehors de vos eaux territoriales et… » « Commandant, il s’agit d’un acte de piraterie présumé. Dans ce cas, le droit maritime nous accord un droit de visite en dehors même de nos eaux territoriales. Je vous en prie, soyez coopératif et tout ira pour le mieux ».

Jack fendit les rangs du petit groupe : »lieutenant, c’est moi qui ai lancé les appels radio. J’accuse ces hommes de garder sur ce navire le trésor d’Altaïr ». le capitaine et les officiers le regardaient médusés. « Lieutenant, je me mets sous votre protection. Je vous conduis à la cachette du trésor ». il s’était exprimé instinctivement en skarien.

Le capitaine ouvrit de mauvaise grâce le compartiment où Jack avait vu étalées les merveilles d’Altaïr. Pas de trésor. Le lieutenant déclara : « vous détenez beaucoup d’armes pour un navire océanographique ». le capitaine répondit : » nous rencontrons parfois de véritables pirates ».

La perquisition minutieuse ne donna rien. Pas de double fond. Jack la suivait pas à pas sous les sourires narquois. Dans le bar le capitaine montra avec ostentation le certificat de vente de la réplique. Jack le traduisit du skarien. Il obtint de plonger et d’observer l’étrave de l’Altaïra. Rien.

Le lieutenant, guindé : « votre bonne foi a été surprise, jeune homme. Nous vous offrons l’hospitalité. De Gudée vous serez aisément rapatrié en Skarie ». le trésor, le trésor est à bord, j’en suis sûr ». Jack essayait de réfléchir à toute vitesse. Ses pensées s’embrouillaient. Il n’osait demander une seconde perquisition.

Jack s’exclama soudain : « la réplique, la réplique est le trésor. Ils ont reçu des messages secrets. Ils ont du jeter la vraie réplique à la mer. » il était déjà au bar. Les autres le suivaient lentement. « la vitrine, il faut ouvrir la vitrine ». le capitaine protesta. Jack crié : « ils ne veulent pas qu’on ouvre la vitrine ! ». le capitaine à demi souriant s’exécuta. Jack tint à vérifier lui même. La copie était faite d’un alliage léger.

Jack se retourna, bouleversé et ridicule. Les officiers de l’Altaïra, debout devant le reflet, le toisaient méprisants dans la chiche lumière tremblante. Jack affirma en skarien : « le trésor n’est pas un rêve ». Il demanda en gudéen : « Lieutenant demandez leur de s’écarter. Ils cachent le reflet ». le capitaine s’interposa :

« Lieutenant, votre conduite est injustifiable. Vous obéissez à un morveux. Si vous continuez, nous porterons plainte auprès de votre gouvernement. Vous n’allez quand même pas perquisitionner un miroir  ! ». Jack s’avançait. Le Karabe lui porta un coup de poing au foie. Jack s’affaissa à genoux. Les deux officiers gudéens tirèrent leurs revolvers, leurs hommes pointèrent leurs fusils. Jack se relevé en trébuchant. Il compara le miroir et la vitrine. Dans les deux cas une tour était légèrement plus haute que l’autre et se trouvait à gauche. Jack se senti fatigué : « la glace est une vitre ».

La Gudée

Le capitaine hurla en skilom : »Petit salaud, nous t’avons sauvé et tu nous a vendus. Tu nous le paieras, nous saurons bien te dénicher ». le lieutenant dit dans un parfait gudéen : « vous et votre équipage êtes en état d’arrestation. Votre bateau est sous séquestre. Nous allons vous conduire au port gudéen le plus proche ». Jack ébloui par la lumière blanche d’un projecteur à gaz du garde-côte, balbutia en skarien « Epargnez le petit radio télégraphiste. Il ne sait rien ». le lieutenant répondit avec raideur : »chacun sera traité avec justice ».

Le garde-côte l’Estafette, à la suite d’une légère avarie, mit trois jours pour rejoindre le port de Kativa. L’Altaïra blanche et noire les suivait avec son équipage de Chamarins. Jack s’ennuyait ferme. Il se demanda parfois s’il ne regrettait pas l’Ile, ses femmes intéressantes. Il n’obtint pas le droit de rendre visite à son pote Léov. Il n’entendait guère le gudéen argotique des conversations d’officiers. Il finit par comprendre qu’ils parlaient de sport et de femmes. Jack ne savait pas ce qu’était le sport et n’osa pas demander ce qu’est une putain. Il ne peut admettre que leurs commentaires fussent si admiratifs sur les forbans qu’ils avaient mis à fond de cale.

Kativa s’approcha lentement, grise sous le ciel gris. Elle parut gigantesque à Jack. Elle était construire en amphithéâtre autour de sa rade. Certains immeubles avaient quatre étages. Jack demanda au lieutenant Gudi combien elle comptait d’habitants. L’officier eut un geste évasif : trente mille, quarante mille peut-être ». Jack savait que bien des villes étaient beaucoup plus peuplées, mais lui n’avait jamais vécu au milieu de plus d’une centaine d’âmes.

Le lieutenant Gudi était chargé de la protection de Jack. Grand, maigre, les cheveux d’un brun neutre, coupés très court, plaqués sur la tête, il ennuyait Jack qui lui savait pourtant gré de sa gentillesse. Il ne parlait que de sport.

Jack fut surpris par la régularité des maisons serrées les unes contre les autres sur le port rectiligne, désert à cette heure bleue, encore nocturne et déjà matinale. Il s’étonna que les réverbères fonctionnent au gaz. Gudi ignorait l’existence de l’électricité.

Jack fut à nouveau félicité, cette fois par les officiers de douane. Il signa des papiers. Il déclina une fausse identité en gardant son prénom, heureusement fort répandu. Il craignait davantage la vengeance des Iliens que celle des pirates de l’Altaïra. Il était bien décidé à ne jamais trahir le secret de l’Ile. Sur les conseils de Gudi, il se vieillit de trois ans pour être majeur et donc plus libre de ses mouvements. Il se trouvait vieux à dix sept ans. Que dire à vingt ans ?

Gudi arbora un air pénétré, important. Il précédé Jack sur le quai envahi par une foule bariolée, des femmes en robes claires, des marins en vareuses, des employés stricts, des Noirs qui faisaient pauvres, deux chiens errant. Jack fut surpris que personne ne le heurte. Pris de vertige, il fixait le dos de Gudi. Jack n’aperçut pas les bateaux amarrés.

Gudi le conduisait à une banque. Après le brouhaha du port Jack fut frappé par le silence. Gudi faisait le mystérieux.. Jack ignorait l’existence des banques. Ils furent reçus par le gros directeur à lorgnon, plus strict que les employés les plus stricts. Il caressait sans cesse son impeccable barbe. Jack restait inerte.

Le trésor d’Altaïr avait été assuré pour une valeur de six millions de glotz. La compagnie d’assurance avait refusé de verser aux pirates les quatre millions qu’ils réclamaient en contrepartie de la livraison du trésor. Par contre, elle remettait à Jack la récompense prévue, soit six cent mille glotz. Jack était riche. Ahuri il ne comprenait rien, sauf qu’il ne devait pas dilapider son patrimoine et qu’il avait intérêt à le tenir secret. On lui remit un chéquier, on lui apprit à le remplir. On lui proposa un peu de liquide. Il fit son premier chèque. Il n’avait jamais vu autant de pièces d’or, d’argent et de bronze. Il commença à jouer avec elles. C’était donc ça l’argent dont on parle tant.

Il se souvient de la petite pièce d’or toute usé de son grand père. Elle montrait une tête de femme souriante et non celle d’un vieil homme sévère.

Jack passa l’après midi à jouer avec sa monnaie et à contempler sa montre arrêtée. Il prit la décision de la regarder chaque jour à la même heure, celle qu’elle ne cessait d’indiquer, onze heures dix huit, mais aussi de s’acheter un chronomètre qui fonctionnerait à merveille. Il avait l’impression de progresser à pas de géant dans la civilisation de l’argent, de la technique, de l’anonymat, d’oublier avec la même rapidité son ouverture ancienne à la nature, aux humains, aux animaux. Il y avait désormais en lui une distance, une différence, une capacité d’observation, une froideur, une fermeture. Il décidé la patience.

Les lieutenants de l’Estafette invitèrent en riant Jack à tirer une bordée avec eux. L’odeur dans cette partie du port était malsaine, pourrie. Jack aperçut des Noirs à l’air humble. Les officiers entrèrent dans des bistrots sentant l’urine, l’haleine et la sueur. Guidé par Gudi, Jack incommodé les suivait malaisément. Dans ses oreilles, le brouhaha se transformait en vacarme. Gudi lui conseilla d’offrir une tournée qui fut accueillie par des vivats. Pour se réconforter Jack but beaucoup de bière. Il pissa avec les autres dans de sombres endroits indistincts. Ses impressions étaient confuses et fortes. Il ne voyait lus que des grappes d’humanité opaque, le long des bars de bois noir, agitées de mouvements spasmodiques, parsemées d’éclats de lumière rongée et de voix rauques.

Montrant la rue des femmes bariolées, un lieutenant très ivre gueula : « ça, c’est bon pour les matelots. Nous, nous avons mieux, mais c’est plus cher ». il éclata de  l’un de ces rires que Jack trouvait vulgaires. Il les devança en vacillant. Ils pénétrèrent dans une maison que Jack jugea d’abord silencieuse. Sous une lumière orangée, tamisée, des femmes quasiment nues attendaient, allongées sur des divans. Elles se levèrent languissamment. Jack contemplait leurs bas noirs, leurs jarretelles multicolores, leurs petites culottes en dentelle. Leurs parfums se mêlaient dans l’air. Un piano égrenait des notes nostalgiques. Gudi conduisit Jack à un petit bar et commanda deux aquavits à une grosse femme qui parut au jeune homme un monstre de laideur bouffie, de vieillesse plâtrée. Une fille, aux courts chevaux noirs, aux petits seins nus, assise les jambes croisées sur un haut tabouret, lui causa, mutine : « Comme tu es mignon, toi : D’où viens tu, mon blondinet ? ». elle lui ébouriffa les cheveux. Jack ne sut quoi répondre. Tout était si loin. Elle le pria de lui offrir à boire. Il acquiesça silencieusement. Il ne l’écouta plus. La patronne le regardait méprisante. Les clients parlaient doucement aux femmes, buvaient, dansaient maladroitement, montaient en trébuchant, soutenus par une fille, l’escalier tendu de rouge. Certains redescendaient vite, l’air satisfait. Unhomme mûr, le toiant, emmena la voisine de Jack. Gudi avait disparu. Jack apercevait le serviteur noir qui servait à boire, une grande plante verte qui lui rappelait l’Ile, la blancheur terne des femmes. Deux adressèrent la parole à Jack, l’une minaudant, l’autre le jaugeant. Il ne pipa mot. Elles s’en retournèrent en se dandinant, dédaigneuses. Jack crut entendre « puceau ». il se sentit brusquement malade. Il sortit soutenu par des inconnus. Il dégueula dans la rue.

Réveillé en sursaut par Gudi à la fin de la matinée, Jack fut content de ne pas avoir de gueule de bois. Une permission avait été octroyée au lieutenant pour qu’il accompagne Jack à Saraude, capitale de la Gudée. Là Jack pourrait arranger ses affaires et préparer son retour en Skare. La ligne régulière de navigation la plus longue unissait Saraude à Skarsberg, le grand port de la Skarie occidentale, avec de nombreuses escales. Ensuite Jack pourrait emprunter la plus longue ligne de chemin de fer du monde, le Transskarien, qui se terminait provisoirement à Pataouchnok, presque chez lui. Jack aurait ainsi pris connaissance de parties non négligeables de la planète et de son pays. Cette idée le remplit d’allégresse. Il s’émerveilla soudain de sa capacité d’adaptation, qualité qui est à l’origine de la vie, de l’évolution et de l’histoire.

Jack fut moins effrayé qu’il ne l’aurait cru par le monstre noir qui déjà sifflait et fumait à l’avant du train. Ils prirent place dans un compartiment confortable aux banquettes de cuir foncé et mat. Gudi lui conseilla le côté fenêtre dans le sens de la marche. Il s’assit en face et alluma distraitement une cigarette. Jack évitait de le regarder. Il se demandat pourquoi un si gentil compagnon l’ennuyait autant. Il regrettait ses amis de l’Ile.

Le voyage devait durer trois jours. Jack sentit sans appréhension le train s’ébranler. Il apprécia rapidement le mouvement et le bruit réguliers. Il se surprit à broder de petits airs sur le rythme lancinant. Il se promit du plaisir de ce voyage, somnola.

Jack se demanda s’il ne préfèrait pas le train au bateau. Par la fenêtre défilaient des steppes plates, moins arides que celles de la région d’Altaï. Gudi lui désigna de légers animaux bondissants. Les villages blancs aux toits rouges étaient rares et petits.

Jack se promena nonchalamment le long des compartiments. Ils étaient vides ou occupés par une ou deux personnes qui le regardaient d’un air indifférent. Jack perdait l’habitude de saluer toute personne qu’il rencontrait. Il dépassa le wagon salon, puis le wagon restaurant, inoccupés à cette heure. Il arriva dans une voiture dont le couloir donnait sur un long compartiment unique. Des employés, noirs et blancs, en uniforme, triaient du courrier. Jack poussa la porte du compartiment suivant. Plus de couloir. Face à lui, assis sur des banquettes en bois, des dizaines de Noirs, hommes, femmes et enfants, avec d’énormes bagages hétéroclites, rirent de bon cœur. Un vieux, vêtu d’un uniforme chamarré, vint lui demander poliment ce qu’il désirait. Jack fit un signe de dénégation, ferma la porte.

Gudi lisait un petit livre jaune, chiffonné, à la couverture violemment coloriée. A la question que Jack lui pose gentiment, il répondit : « c’est un roman d’amour. Le fils du roi aime une simple comtesse, mais, pour des raisons d’Etat, il doit épouser la fille d’un empereur, une archiduchesse. C’est distrayant ».

Au wagon restaurant, des couple se parlaient à voix basse. Gudi ne détonnait pas en buvant sérieusement. Il expliqua qu’il était défrayé de ses frais. Leurs couchettes avaient été abaissées. A l’extérieur les ombres disparaissaient. Gudi ferma les rideaux noirs sur le couloir.

Jack rêva des Pataouches larges et bruns. La fine Hectya avait le teint si mat qu’il en paraissait sombre. Il se réveilla doucement. Il se promit de se souvenir désormais de ses rêves. Déjà ceux-ci s’effaçaient. Gudi dormait la bouche ouverte, inoffensif, sans défense. Jack se demande s’il ne le haïssait pas.

Le paysage avait changé, plus vallonné, plus arboré, mais toujours aussi peu peuplé. Le trains s‘arrêta à ce qui paraissait une gare en rase campagne. A l’avant descendaient et montaient des Blancs, à l’arrière des Noirs. L’atmosphère était bon enfant.

Jack avait le sentiment de manquer de plus en plus de spontanéité. Il tourna dans sa tête sa question. Ce n’est qu’au déjeuner qu’il la posa à Gudi : « un Noir pourrait-il s’installer avec nous, dans notre compartiment ? » le lieutenant répondit avec sa superbe qui lui était inhabituelle : « la Gudée est un pays libre, une république. Nous sommes tous égaux en droits et en devoirs, mais séparément. Les Noirs sont plus collectifs, plus émotifs, plus sensibles que nous. Nous irons voir l’un de leurs spectacles dans la capitale ». Jack ne l’importuna plus.

Jack trouvait plaisante la monotonie du voyage. Il avait l’impression de perpétuellement sommeiller. Il refusa le livre de Gudi qui n’en fut pas vexé. Le paysage était vide. Jack se souvint que Saraude contenait près de la moitié de la population du pays. Il frissonna. Il était inconcevable que vingt cinq millions de personnes habitent la même ville.

Assis dans le confortable wagon-salon, ils buvaient des chopes de bière, accompagnées d’un petit verre d’aquavit. Gudi fumait. Il demanda soudain : « Jack crois tu en Dieu ? » Jack embarrassé répondit : « je ne ais pas. Peut-être. Mais qui est Dieu ? « Dieu est Dieu. Il a tout fait. Il a créé notre ordre moral. Les Gudéens risquent de le perdre. Je suis confiant. La Gudée est sur terre l’enfant chéri de Dieu ».

Avant de s’endormir, Jack médita : « ni mon oncle, ni mon maître d’école ne m’ont parlé de Dieu. Ils n’en avaient pas besoin ». « si l’on posait la question de Gudi à un saurien, au bout de combien de temps répondrait-il ? : « Dieu, qui est Dieu ? un saurien ? Comme dans un rêve, il se souvint que Dumoutet s’était demandé comment il était possible que les sauriens aient les yeux roses.

Au dernier arrêt avant le terminus, une gare importante située à la périphérie d’une bourgade peuplée de chevaux, une jeune dame, accompagnée de sa petite fille, s’installa dans leu compartiment, aidée galamment par Gudi. Elle adressait des œillades à Jack qui en fut gêné. L’enfant s’assis à côté de lui pour qu’ils lisent ensemble son livre d’images. Jack retrouva un plaisir enfantin qu’il avait perdu depuis les quelques ouvrages illustrés que lui avait prêtés l’instituteur.

Pour la première fois Jack vit d’immenses cheminées cracher un venin noir. Il obscurcissait le soleil. Tout semblait écrasé. Une forêt inattendue enlaça le train. Il s’enfonça dans un tunnel. Les doigts de Jack se crispèrent sur le cuir. C’était interminable. A la sortie, jack fut soulagé par la vision d’immenses immeubles aux yeux vides et fixes, puis de petites maisons proprettes identiques, rectilignes, puis d’autres immeubles, puis de misérables cahutes cabossées, peuplées d’une humanité vague, puis d’immeubles qui se resserrèrent autour du train, montrant par leurs fenêtres des restes de vie quotidienne.

Jack eut du mal à respirer. La dame lui conseilla de se mettre un mouchoir sur le ne. Elle lui en prêta un petit, en dentelles, un peu trop parfumé. Jack ferma les yeux, s’accorda à la marche monotone du train.

Gudi le secoua. Partout de la pierre. On ne voyait plus le ciel. Derrière des vitres sombres des ombres s’activaient. Jack frémit devant la brusque échappée sur une immense avenue couverte de voitures comme d’insectes. Le train ralentissait encore.

Gudi s’occupait de tout. Une grappe de voyageurs se pressait dans le couloir. Le train était recouvert par une colossale verrière. Il soupira plusieurs fois, s’arrêta. Jack descendit maladroitement les trois marches du wagon. L’air était de la fumée. Jack eut une quinte de toux. Soutenu par Gudi, il suivi un porteur noir à casquette. Il ne se souvenait pas d’avoir fait ses adieux à la dame et sa petite fille. Il remit le mouchoir sur son nez. Il n’en sentait plus le parfum. La lumière était grise. Au delà des locomotives et des butoirs, la foule de gens indéfinissables, aux visages sérieux, était beaucoup plus nombreuse que sur le quai du port e Kativa à ses heures d’affluence. Jack renonça à s’y intéresser.

Le dehors était comme un dedans. Jack était pourtant au soleil de cette fin de l’étrange hiver austral. Le bruit et l’odeur étaient épouvantables. Le trottoir et le boulevard étaient une immonde cohue. Tout était sale, envahi par une sorte de poussière cosmique. Gudi le jeta dans un fiacre, monta derrière lui. Jack ferma les yeux, se boucha les oreilles. Le bruit était trop fort, l’odeur trop fétide. La bizarre chaleur était impardonnable.

Saraude

Jack ne voulut pas sortir de deux jours. Il restait assis à la fenêtre soigneusement fermée de sa chambre, un plaid sur les genoux, sans s’accoutumer. Il regardait le mouvement perpétuel. Le vacarme devenait murmure. La nuit Jack pensait à un océan lapant le bas de la large baie. La rue n’était pas passante. Jack se demandait néanmoins où couraient tous ces gens, où filaient ces voitures. Il remarqua que les Noirs passaient en faisant semblant de ne rien voir. Il en vit un ramasser soigneusement du crottin. Il fut surpris par un véhicule à moteur, par l’arrêt tôt le matin du blanc camion de livraison de lait, son attelage de deux chevaux placides, leurs œillères. Jack portait de temps en temps à ses narines un petit flacon dont le parfum ombrageux dissipait l’odeur de Saraude, capitale du monde. Ses quintes de toux s’espacèrent.

Le médecin avait assuré que Jack n’avait besoin que de repos. « c’est un choc culturel. Bientôt il adorera Saraude ». Gudi s’inquiétait. Sa permission touchait à sa fin et il ne voyait pas Jack partir pour la Skarie dans son état. Par télégramme il obtint une rallonge.

Jack était servi dans sa chambre par une vieille servante noire, silencieuse. L’hôtel, vieilli avant l’âge, était marron et sombre. L’ornementation était futile et contournée. Jack sentait bizarrement rassurant son parfum de décadence poussiéreuse. Il se hasarda dans les vastes couloirs. Il salua des personnes qui le saluèrent. Accompagné par Gudi, il osa prendre un ascenseur. Il s’étonna in petto que l’Ile ne possède que des monte-charge. Le hall lui parut plus vaste qu’un immeuble. Ils firent quelques pas dehors, Jack ne ressentit pas de vertige. Le cinquième jour, il fit seul le tour du bloc. De l’autre côté, l’animation du boulevard lui parut presque plaisante. Jack fut fier de son exploit.

Un tantinet rassuré, Gudi revint en compagnie d’un banquier sec et nerveux. Jack accepta une rente annuelle avoisinant les trente mille glotz. Il découvrit en acompte le grand billet bleu de mille glotz portant l’effigie du vieil homme sévère. Il le cacha soigneusement, oublia la cachette, le chercha longtemps, le laissa sur la table de nuit d’où le vieillard semblait le narguer. Gudi le gronda gentiment. Jack voulu lui remettre le billet de banque. Gudi refusa furieusement. Ils descendirent dans le hall où Jack changea son argent. Il fit longtemps tintinnabuler les pièces.

Un tailleur, un gantier, un bottier et un chapelier vinrent et revinrent. Jack se métamorphosait en gentleman, c’est-à-dire, comme plaisantait Gudi, en pingouin, blanc dessous, noir dessus. Pour garder sa monnaie, Jack payait par chèque. Il avait la forte impression de dilapider son patrimoine. Le respect accru des personnes qu’il croisait le rassura.

A la suggestion de Gudi, Jack quitta l’hôtel, salué par le personnel auquel il laissa des pourboires confortables. Il favorisa la vieille servante qui le remercia d’un immense sourire. Gudi le mit en garde une nouvelle fois.

Jack emménageait dans une petite pension de famille, située dans un quartier résidentiel constitué de petites maisons serrées les unes contre les autres, avec un jardinet devant et une courette derrière. La logeuse, madame Douglass, dépassait la quarantaine, avait gardé le teint frais et gagné des formes opulentes. Elle était veuve depuis dix-huit ans d’un officier de marine. Elle n’avait jamais songé à se remarier pour protéger son fils Alex qui avait maintenant vingt ans et faisant des études de droit à l’université pour devenir commissaire de police. « je n’aurais jamais voulu qu’il fasse marin. La mer m’en a déjà pris un ». Jack était surpris par sa volubilité et la spontanéité de ses confidences. Il comprit rapidement qu’elle était pieuse, superstitieuse, un peut bête et bonne. Elle traitait affectueusement sa servante noire, en réalité café au lait. Jack était le seul locataire. Il devait payer son loyer à l’avance, chaque semaine, d’une piécette d’argent. Il était logé, blanchi et nourri. Il partirait quand il le voudrait.

Jack se félicitait à nouveau de sa capacité d’adaptation. Il s’attribuait même une certaine finesse. Quand Gudi tout excité survint le troisième jour, la veille de son départ définitif, Jack, lui donnant l’accolade, faillit pleurer. Gudi était son seul ami en Gudée. Ils étaient séparés par un abîme, mais Jack ne savait plus lequel.

En fait Gudi venait le chercher pour l’emmener à un match de football. « il faut que tu sortes maintenant que tu vas bien ». « Tu verras, le foot, c’est à la fois la civilisation et la sauvagerie ». Il lui fit présent d’une belle canne. Jack revêtit, avec une lenteur cérémonieuse, ses plus beaux habits neufs. Il se coiffa de son huit reflets, prit des poses devant une glace en pied.

Gudi lui conseilla de garder son haut de forme à la main devant les personnes et dans les intérieurs, sur les genoux quand il serait assis en public. « j’aurais eu plein de choses à t’apprendre, rien que sur les chapeaux ». Jack le regarda dans les yeux, lui demanda : « tu aurais toutes ces attentions pour moi si j’étais noir ? ». Gudi, avec émotion, le prix par les épaules : « mais toi, Jack, tu es blanc comme moi ».

Dans la calèche, Jack se tint très droit, la main sur le pommeau de sa canne, le chapeau sur les genoux comme Gudi qui ne s’habillait plus qu’en civil. Ses bottines le gênaient. Son accoutrement lui faisait mal. Il avait de plus en plus chaud. La foule grossissait. Le vacarme revenait. Fixant le dos du cocher, il essayait de s’en abstraire.

Dans la tribune présidentielle du stade éléphantesque, Jack se trouva ridicule. Des inconnus, bien mis comme lui, le saluèrent. Il leur répondait d’un petit mouvement sec de la tête. Gudi lui avait demandé de parler le moins possible. Il gardait les lèvres serrées. Gudi remit son couvre-chef, Jack fit de même. Il saluait en soulevant son chapeau

Le stade était rempli de dizaines de milliers de mâles qui hurlaient des slogans, chantaient des hymnes rudimentaires. Ils couvraient la musique clinquante d’un orchestre militaire. Aux deux côtés du terrain, derrière les buts, les Noir s’agglutinaient debout. Des policiers noirs, accompagnés de chiens, commandés par des officiers blancs, les surveillaient.

Une ovation monstrueuse salua les champions, casqués et cuirassés, en casaques colorées. A la droite de Jack un monsieur rougeoyant s’époumonait. A sa droite Gudi hurlait en tapant dans ses mains. Les joueurs se bousculèrent avec une violence implacable, à la quête d’un curieux ballon de cuir en forme d’œuf. Jack s’évanouit.

Ygaël

Gudi fit appel au docteur, rond et rubicond, qui avait visité Jack à l’hôtel. Tout en se voulant rassurant, il conseilla fermement un long séjour à la mer ou à la montagne. Gudi étant parti en toute hâte, pour prendre le train de Kativa, madame Douglass fit appel à son médecin de famille. Jack était faible, fiévreux, parfois délirant. Il faisait, en skarish et en pataouche, des confidences que personne ne pouvait comprendre. Les noms d’Altaïr et d’Altaïra revenaient souvent. Le nouveau praticien confirma que Jack ne présentait apparemment aucun trouble organique. Il diagnostiqua une maladie de l’âme, une sorte de mélancolie. Il prescrivit une villégiature à Ygaël, petite station balnéaire, à une heure en train du centre de Saraude. Il complété par un traitement au bromure. Jack, curieusement lucide, avait tout entendu.

Madame Douglass se refusa au bromure et préparé des décoctions d’herbes diverses qui apaisèrent Jack. Elle avertit par télégramme une cousine par alliance, Mrs Saint Patrick, une sirlandaise qui tenait à Ygaël une pension comparable à la sienne. La réponse fut immédiate et enthousiaste. Alex, le fils de la maison, fut chargé d’accompagner Jack. Les deux garçons ne s’aimaient guère. Jack ressentait la maigreur, le négligé et la grisaille d’Alex. Sa hargne se concentrait sur la proéminente pomme d’Adam. Ils n’avaient pas le choix. Alex obtint, sous prétexte d’étudier, de rentrer le plus tôt possible.

La maison était sombre, silencieuse. Tout y était plus vaste que chez madame Douglass. Jack n’avait jamais vu autant de fleurs que dans ce jardin harmonieux. Mrs Saint Patrick était une grande femme que Jack compara à une jument. Son double regard dévoilait, sous l’apparence avenante, une violence lointaine, mystérieuse, insatisfaite, qui était aussi une invite. Son mari, fort et moustachu, revenait le soir ou parfois le week-end de son travail de commis dans une banque de Saraude. Ils étaient comme des étrangers l’un à l’autre. Ils avaient un garçon de dix huit qui commençait ses études de médecine. On ne le voyait qu’aux vacances. Ils avaient aussi une charmante fille de quatorze ans. Jack, même allant mieux, refusa de jouer avec elle. I bouda les animaux qu’il trouvait bêtes. Ils étaient superbes pourtant, la chienne à la robe tachetée de blanc et noir, le chat à longs poids, au nez froncé. Il les laissa indifférents.

Jack prit l’habitude de passer des heures sur le balcon de sa chambre au premier étage, en faisant semblant de lire. Il aperçut un jour Mrs Saint Patrick, sous un chapeau de paille, marchant dans le jardin, un sécateur à la main. Dans le précoce été, elle portait une grande robe décolletée. Sous le balcon, elle remit en place l’un de ses nichons. Jack était de plus en plus obsédé par les formes féminines. Le secret du monde se cache-t-il sous les jupes des femmes ?

Jack contemplait la jolie petite ville, parée par la mer et le ciel. Elle descendait doucement vers l’océan dont on entendait de loin le chant inlassable. De nombreux volets, des murs entiers étaient peints en bleu. Sur quelques façades aveugles s’étalaient des fresques grossières, presque puériles. Les arbres n’étaient pas rares. Les parfums étaient encore printaniers. On entendait clairement les cris et les rires des enfants. Jack se demanda quand il avait ri pour la dernière fois. Il ne souriait même plus. Un demi sourire peut-être, et encore, rarement.

La saison n’ayant pas commencé, Jack était le seul locataire. La ville était paisible. En dehors des week-ends, elle ne s’animait que le matin, quand les hommes habillés de sombre et rasés de rais, couraient prendre le train de 7heures 12 ou celui de 7heures 42, et le soir quand ils revenaient, un peu chiffonnés, à 7heures 53 ou  8heures 23, parfois accueillis par des femmes en robes fraiches.

Le samedi et le dimanche se promenaient fièrement, leur épouse à leur bras. Peu rataient les offices dominicaux qui avaient lieu le matin, à onze heures sonnantes, l’un dans l’église lorite, l’autre dans le temple saronite. Les Noirs avaient leurs cérémonies spéciales. Même devant Dieu la ségrégation s’imposait. La famille Saint Patrick était de confession saronite. Jack prit plaisir à ce culte grave et majestueux, soutenu par les chants choraux. Il se hasarda à une messe lorite qu’il jugea longuette et surchargée. Il finit par ne plus sortir de sa chambre. Avec en plus plein d’étrangers, les dimanches étaient surpeuplés.

Le lundi, Ygaël redevenait une ville de femmes et d’enfants, mis à part des balayeurs et des jardiniers noirs, des facteurs et des commerçants blancs, plus quelques médecins et quelques prêtres, blanc également. Mrs Saint Patrick félicita Jack de sa perspicacité avec un rire de gorge qui lui déplut.

Heureusement, il y avait le docteur Mamnam, de lointaine origine chilli. Après avoir visité Jack tous les jours, il le reçut chaque semaine à son cabinet. Sa panacée était un médicament récent, l’aspirine. La conversation de Mrs Saint Patrick ennuyait Jack. Sa bibliothèque tait pauvre. Jack eut tôt fait de lire et de relire quelques classiques de la littérature et de la religion, plus quelques romans à l’eau de rose. Il s’ouvrit de ce problème au docteur qui l’invita à fouiller dans sa riche bibliothèque. Il le garda à diner et Jack prit la bonne habitude de se faire inviter une fois ou deux la semaine.

Le docteur Mamnam avait une cinquantaine d’années et un gros nez. Il buvait sec. Sa femme de trente ans, douce, mince, pâle faisait plus que son âge. Mamnam faisait semblant de la prendre pour une sotte, l’écrasait de son savoir médical et de son pouvoir marital. Un soir que des lames lui venaient aux yeux après une nouvelle humiliation, Jack lui caressa doucement la main sous la table. Elle ne la retira pas. Jack eut peur que son geste fût mal interprété. Il ne le fut pas. Le docteur emporté par son discours n’avait rien remarqué. Sa femme ne réagit pas.

Mamnam s’emportait aussi dans sa thérapeutique. Il conseilla pour le moins vivement à Jack de nager dans l’océan, de marcher et de courir dans la forêt. Il s’épanchait volontiers sur ses patients en en taisant les noms. « si vous saviez, Jack, combien de misères se cachent derrière ces façades opulentes et souriantes identiques à celles de leurs demeures ! Combien d’angoisses, de cauchemars, de culpabilités sans cause, de maladies imaginaires ! ». « Ces gens qui pour rien au monde n’abandonneraient leur statut social en crèvent à petit feu ». « C’est en étant médecin des corps que je suis devenu un modeste médecin des âmes ». Ne négligez jamais votre corps, Jack. Sa santé sera peut-être celle de votre âme ». « A Ygaël, cité privilégiée s’il en est, nous vivons les tristes conséquences du puritanisme. Mes patients ont peur du plaisir, horreur de leur corps. Ils vieillissent avant l’âge ».

Un oiseau bizarre au très long bec se posa sur le balcon. Jack lui lança des miettes de gâteau. Il avait appris du docteur qu’Ygaël, dans la langue des plus anciens Noirs du pays, signifiait cité des oiseaux. Ils étaient des milliers autrefois à s’arrêter au printemps et en automne. « maintenant les migrateurs évitent la ville ». L’oiseau ne revint pas. Jack n’avait pas su lui parler. L’échec était le même avec les bêtes craintives de la forêt.

Pour plus de sûreté, Jack envoya un télégramme et une lettre à Altaïra. Il refit plusieurs fois le texte en skarien qui en devint très courts. Altaïra ne savait pas bien lire. « ma très chère Altaïra, j’ai vécu des aventures extraordinaires. J’espère te les raconter bientôt de vive voix. Sache seulement que j’ai commis l’imprudence de m’embarquer sur l’océan à bord d’un méchant radeau fabriqué de mes mains. J’ai fait naufrage et j’ai été miraculeusement recueillir par des Gudéens. Je vis présentement parmi eux. Ils me traitent amicalement. Je pense être de retour chez nous dans six mois environ. Réponds moi vite. Je t’embrasse ainsi que toute ta famille. Jack ». En dépit du prix élevé du télégramme, Jack se refusa à enlever un seul mot. D’après ses estimations, la lettre devait mettre dix plus de temps à arriver à destination, soit deux mois. Jack regretta que le pataouche ne s’écrive pas.

Les locataires de l’été commencèrent de s’installer chez Mrs Saint Patrick. D’abord arriva un monsieur entre deux âges, terne et chauve, qui prit immédiatement Jack en grippe. Un couple suivit. La femme, encore jeune, paraissait éteinte, mais un demi sourire se jouait sur ses lèvres quand elle croisait Jack. Le mari, petit et triste, jetait des regards en dessous. La jeune femme faisait allusion à des secrets qu’elle était seule à posséder. Dans une vie antérieure, elle avait été un arbre, dans une vie ultérieure, elle serait un oiseau.

Jack ne lisait guère, prisonnier de sentiments confus et contradictoires. Cependant, ceux ci lui permettaient de deviner des subtilités littéraires qui le déconcertaient de prime abord. Elles l’aidaient à ne pas se perdre dans le dédale qu’il devenait peu à peu pour lui même, entre pulsions et répulsions.

Ce fut néanmoins dans cette phase de premier apprentissage, ne serait-ce que des difficultés de la langue gudéenne, que Jack découvrit Trophon, le poète antique dans une traduction moderne. Il fut profondément séduit par son idéal de dépassement des conflits, au sein de l’harmonie retrouvée.

Pour Mrs Saint Patrick, les journaux n’étaient que mensonges. Pourtant Jack prit l’habitude de parcourir les gazettes. Elles prêchaient un évangile de haine, favorable à l’élite gudéenne, hostile au reste de l’humanité. Au hasard des articles, Jack apprit que la Terre regorgeait d’armes en tous genres, que le Zambust s’était spécialisé dans les gaz toxiques, que le Gudée n’était pas en retard pour les bombes à acide, qu’en Zwanie, petit pays proche de la Skarie, une nouvelle famille d’explosifs venait d’être inventée. La conclusion était que la Gudée devait poursuivre et intensifier son effort militaire.

Pour la première fois à ce point, Jack se souvint avec émotion de l’Ile et de ses amis Iliens, de leur pacifisme et de leur peu de racisme, de leur optimisme fondamental, de leur foi irréductible dans l’avenir de l’humanité. Ils avaient peut-être raison.

Jack apprit par un entrefilet que la famine régnait dans une réserve de Noirs à l’est du pays. On comptait déjà plusieurs milliers de victimes. Le gouvernement et les organisations charitables faisaient le nécessaire.

Jack se rendit enfin compte qu’il n’avait aucun contact avec aucun Noir, même pas les deux servantes de Mrs Saint Patrick . Sans s’en apercevoir, il intériorisait la ségrégation. Les Noirs n’étaient plus que le peuple des ombres. Il adressa la parole à la domestique la plus âgée. Elle se déroba avec un air sévère de tristesse et de dégoût.

Jack dinait aux chandelles chez Mamnam qui pourtant possédait l’éclairage au gaz. Le docteur, vite un peu ivre, hurlait : « il n’y a pas de Progrès. Au fond de nous, nous restons des bêtes. De plus, nous sommes des animaux dénaturés. Notre bestialité singulière nous pousse à des crimes dont aucun animal véritable n’a idée. Les améliorations techniques se multiplient, mais les progrès des armes de la production sont aussi ceux des armes de la destruction ». le docteur s’étrangla de fureur : « ce que nous appelons civilisation n’est au mieux qu’un fragile vernis qui se craquette un peu plus chaque jour ». « Nous nous mutilons nous mêmes afin de mutiler les autres et vice versa. »

Le docteur Mamnam fut appelé chez l’une de ses patientes qui menaçait de se suicider s’il ne venait pas sur l’heure. Du pas de la porte, il cria à Jack : « restez, cher ami. Ne vous privez pas de souper pour une pauvre folle qui n’a plus d’idées. « . Debout, embarrassée, Jack regarda l’épouse du médecin, étrangement pâle et belle dans la lumière tremblante des bougies. « Restez, Jack, puisqu’on vous dit de rester », lui dit elle avec simplicité. Le jeune homme avait du mal à avaler, ne trouvant aucun sujet de conversation. La jeune femme pour une fois buvait jusqu’à ce que deux minuscules taches rouges lui parvissent aux joues. Elle parla enfin, légèrement souriante, sans regarder Jack : »vous me plaisez, Jack, peut-être vous aime-je. Je hais mon mari, c’est un ivrogne, savez-vous qu’il m’a déjà battue ? mais je l’aime aussi. Il est le père des mes enfants. Il lui arrive d’être la générosité même ». elle se leva avec une grâce nonchalante que Jack ne lui connaissait pas : « Maintenant, vous n’ignorez pas le chemin ». Jack, bouleversé, courut à la plage et se baigna nu dans l’océan muet.

Quelques minutes plus tard, les deux hommes d’attardèrent au salon après le souper. Jack s’enhardit. Comment se faisait-il que le médecin maltraite ainsi son épouse ? Mamnam éclata en sanglots à la stupéfaction de Jack qui n’avait jamais vu un homme de cet âge pleurer. Il croyait même les pleurs réservés aux femmes et aux enfants. Il se rappela les visages sombres et haineux des officiers de l’Altaïra. Le docteur, entre ses larmes, le visage caché dans ses grosses mains, réussit à balbutier : « Jack, je l’adore. Si vous saviez comme je l’aime ! elle est irréprochable. Mais elle est si jeune et je suis si vieux. Après être resté célibataire plus de trente ans, je me suis entiché d’une jeunesse. J’ai peur, Jack, j’ai peur qu’elle ne m’abandonne. Je la torture comme si je voulais que mon malheur s’accomplisse. Il faut que je lui fasse mal. Je voudrais qu’elle soit mon esclave, qu’elle me doive tout. Elle me détruit et je la détruis. Je bois de plus en plus. Je passe parfois mes nuits à boire. Je la regarde dormir. Elle me trompe en dormant. Jack, ne vous mariez jamais, ou alors, mariez vous tout de suite ».

La saison battait son plein. Pour éviter la foule, Jack se baignait tôt le matin et se perdait dans la forêt. Il était content de son corps. A niveau en permission, Gudi se promena avec lui. Il était soucieux, taciturne. Sa famille voulait le marier. Il n’aimait pas la fille qui lui était promise. Mais elle avait une jolie dot et sa puissante famille l’aiderait dans sa carrière. Au moment de partir, sur le quel de la gare, il confia : »les femmes sont des garces. Je m’attends au pire ».

Le fils de Mrs Saint Patrick se manifesta enfin, au grand soulagement de sa mère. Son visage était déjà épais. Il le prenait de haut, étalait ses connaissances médicales, se moquait des ignorances de Jack, le reprenait sur son accent, traitant les skariens de barbares. « tu seras comme eux si tu ne fais pas d’études en Gudée, la nation la plus cultivée de la Terre ». Jack fut surpris par tant de suffisance qui paraissait normale.

Jack fit une marche de plusieurs jours en montagne. La forêt était étrangère, sans hostilité. Il eut le sentiment que toutes les forêts étaient étranges. Dans un sous bois lumineux, le souvenir de Ramia, la gentille Onque, son amie, sa sœur, l’envahit au point de le faire sangloter. Il en fut démoralisé. Il se reprit, mais pensa : »je vis dans un pays qui n’est pas le mien, mais la Skarie n’est pas mon pays ». « chez moi, en Pataouchstan, nous ne sommes que les objets passifs de l’histoire. Peut-on être le sujet de cette monstruosité ? ». De haut la petite Ygaël, blanche et bleue, miroitait dans une légère vapeur le long de la mer perdue dans des tons analogues. « je ne suis ni un sauvage, ni un civilisé. »

La lettre à Altaïra lui était revenue avec un cachet portant la mention impersonnelle : « inconnu à l’adresse indiquée ». la saison se terminait, donnant un sentiment de vide. Le locataire sinistre avait disparu. Le fils de la maison s’en alla avec désinvolture, négligeant de saluer Jack. Ce fut le tour du couple triste. La femme laissa leur adresse à Jack en lui faisant des signes mystérieux.

Jack envisagea de suivre des études en Gudée. Le docteur Mamnam aurait voulu qu’il fasse médecine. Jack souhaitait étudier à la fois l’histoire naturelle et l’histoire humaine pour en comprendre l’engendrement. Mamnam pensait u’il était impossible de suivre un double cursus. « il faut choisir. Mais je dois t’avertir que dans notre beau pays de Gudée, les théories modernes sur l’évolution biologique n’ont pas cours’.

Un ancien condisciple du médecin, le docteur Griberge, s’était établi à Saraude, non loin de l’université. Il disposait d’une chambre séparée où il logeait parfois un étudiant. Jack en avait assez du faux cocon familial offert par ses logeuses. La réponse de Griberge fut prompte et positive. Une malle fut expédiée.

Jack annonça son départ à Mrs Saint Patrick. Sa réaction lui parut extraordinaire. Elle s’enfuit dans sa chambre. Inquiet, il la suivit. Allongée sur son lit, elle pleurait à gros sanglots qui agitaient tout son corps. Elle lui reprocha de ne pas l’aimer, de ne pas la respecter. Il se sentit incapable de la consoler. Elle le dégoûtait, le désespérait, l’apitoyait. Il fut assez ému pour ne pas faire remarquer qu’elle avait compté au prix fort la chambre et les repas.

Les derniers mots de Mrs Saint Patrick furent : « je suis incomprise et du reste incompréhensible ». il la laissa sans un signe à la porte du jardin encore vert. Habillé de gris clair, une mallette à la main, Jack se rendit seul à la gare, serrant les dents à l’idée de ne plus céder à la terreur de la grande ville.


L’Université

Le docteur Griberge était affaibli et bon. Jack avait assez d’expérience désormais pour deviner bientôt, sous les apparences, une froideur, une distance. Griberge prétendait à la culture. Il citait par cœur Trophon, mais sans donner l’impression de l’avoir compris. Griberge était bien trop pessimiste. Sa sentence favorite était : »nous sommes tous des hypocrites et des menteurs ». Sa dernière marotte était de penser que toutes nos maladies sont psychologiques. Lui aussi aurait souhaité que Jack entreprît des études de médecine.

Jack dévorait ses premiers manuels. Il les avait achetés avec soin dans une immense librairie. Il fut épouvanté par la quantité de livres. Il eut peur que le docteur ne douchât son indispensable enthousiasme en ne lui présentant pas que l’une des faces de l’Université, plus favorable à l’utilitarisme qu’à l’idéalisme. Il lui sut gré cependant de ses recommandations contre l’excès de fatigue intellectuelle.

Jack dans la rue marchait rapidement sans regarder les passants. Il fut inquiet de constater qu’il ne faisait que les imiter. Il lutta contre sa tendance spontanée à raser les murs. Sa chambre était spacieuse, mais tristounette. Jack ne se préoccupa pas de la décorer. Elle donnait d’un côté sur l’appartement des Griberge, de l’autre sur un escalier indépendant. Réservée autrefois à la bonne, elle n’ l’était plus depuis que Madame Griberge avait décidé de tout faire elle même. La porte communicante était fermée à clé la nuit. Les toilettes de Jack se trouvaient sur le palier.

Madame Griberge, petite, agitée, n’était préoccupée que par les questions domestiques, sans être pour autant mesquine. Jack passa du temps chez les Griberge, certes pour éviter l’isolement, mais aussi par amitié pour leurs fille cadette, Phani, en dernière année d’études secondiares. Il fut enchanté par les promesses de vivacité spirituelle et de finesse littéraire qu’offrait cette toute jeune fille. Il sut gré à ses parents de tant la laisser s’exprimer à la table familiale. Ses quatre frères et sœurs avaient quitté la maison pour étudier ou se marier. Jack ne fut pas invité aux agapes mensuelles de la tribu Griberge. Elles angoissaient la mère de famille.

Jack, recommandé par sa banque et son ambassade, eu l’opportunité de s’inscrire en dehors des délais légaux. Il passa d’abord son baccalauréat au consulat de Skarie dans une atmosphère feutrée qu’il ne détesta pas. Il était le seul candidat. Il obtint 0,5 sur 20 à l’épreuve de ksaron, l’ancêtre du skarien, qu’il n’avait jamais étudié. Sa dissertation littéraire en skarien, portant sur un roman qu’il aimait, fut jugée confuse, mal écrite et irréelle. Il obtint 6. en histoire skarienne, sur un sujet médiéval, il fut content d’avoir 9. la copie parut squelettique et mal orientée. Il se débrouilla dans la version et le thème gudéens. Son travail mérita 11. Ses résultats en mathématiques, en physique et en sciences naturelles furent excellents, 16 de moyenne. Jack fut félicité pour ses connaissances en électricité même si le correcteur les jugea visionnaires. Sur l’ensemble, il attrapa de justesse la mention passable. Il remercia en lui même ses mentors de l’Ile et se félicita de n’avoir pas eu à passer d’oral où son accent skarish l’aurait desservi.

Jack eut l’honneur d’être parrainé, sur recommandation personnelle de l’ambassadeur de Skarie, par le professeur Singleton, grand pacifiste, défenseur des droits de l’homme et de l’amitié entre les peuples, président de l’association Gudée-Skarie. Jack ne fut pas surpris de rencontrer un homme méprisant, cassant, raciste envers les Pataouches. Jack eut le sentiment d’avoir deviné prématurément l’une des essences de la civilisation.

Jack ne voulait pas livrer son corps à des malandrins. Les gourgandines le tentaient. Il se savait trop ignorant, trop innocent pour éluder les leurres, esquiver les pièges, le pire étant selon lui le marécage des sentiments en Gudée. Il avait décidé de ne se consacrer qu’aux études.

Singleton était petit, chauve, maigrichon, barbichu, exagérait une voix flûtée, exhibait un lorgnon. Sa seule apparence irritait maître Jack, mais le jeune homme avait appris à porter un masque de consentement souriant. Le professeur choisit les cours que Jack devait suivre. De toutes manières il n’avait guère le choix. Il aurait voulu étudier l’anthropologie, celle-ci n’était pas enseignée. Il lui était interdit de suivre des enseignements scientifiques. Il se rabattit sur les ouvrages qu’il découvrit dans la belle bibliothèque de l’université. Il aimait qu’un lieu public soit aussi silencieux. Il n’avait plus peur des livres. Il déambulait à l’aise, consultait les usuels, s’installait à sa place favorite d’où il voyait le beau ciel de Gudée.

Les droits d’inscription parurent exorbitants à Jack qui n’avait toujours pas assimilé qu’il était riche. Le professeur Singleton, de renommée mondiale, spécialiste de la Gudée médiévale, lui imposa son cours qui était assuré par l’un de ses assistants. Jack devait aborder par ailleurs le Grockland antique et s’initier au grock, langue originaire. Il était plus à l’aise a priori en Gudée contemporaine. Mais les enseignements s’arrêtaient cinquante ans avant le temps présent sous prétexte de laisser à la postérité le soin du tri entre les événements et de ne plus engager l’université dans les polémiques actuelles. Seule l’histoire politique était enseignée, celle de la Gudée moderne. Rien sur la Skarie, le Zambust, le Joint, les autres pays, sauf quand il était question des guerres contre la Gudée. Rien sur la littérature, même en grock, rien sur la philosophie. Jack se promit derechef de beaucoup lire en dehors des programmes. Heureusement il était saisi d’une boulimie de lecture. Il se remit aux gazettes.

Les cours magistraux commencèrent enfin à la mi-temps de l’automne austral. Jack, contrairement à ses habitudes de l’Ile, se plaça au premier rang de l’amphithéâtre. Il ne connaissait personne. Derrière lui la masse grise et uniforme des étudiants formait un mur. Le maître, quel qu’il soit, du haut de sa chaire écrasait son monde. Au premier cours, il se gargarisait de sa bibliographie, dont un ouvrage en skarien qu’il n’avait probablement pas lu. Son to était monocorde. Son style était de ne laisser passer aucune émotion dans sa prétention à l’objectivité. Le professeur habillé de noir ne proposait pas de problématique, ne se posait publiquement aucune question. Il jouissait du pouvoir d’asséner son savoir.

Aucun travail en petit groupe n’était organisé. Jack regretta davantage ses quatre professeurs de l’Ile. Aucune femme n’enseignait. Les étudiantes se comptaient sur les doigts d’une seule main. Elles ne paraissaient pas plus intéressantes que les garçons. Aucun Noir alors que l’université leur était juridiquement ouverte. Les étudiants étaient racistes, parfois de façon forcenée. Ce qui attrista le plus Jack fut qu’il n’avait pas de solution à proposer dans l’immédiat et pas seulement parce qu’il n’était qu’un étranger.

Les étudiants déçurent Jack, plus qu’il ne l’aurait imaginé. Ils étaient les enfants des familles riches, principalement celles de la bourgeoisie intellectuelle, qui pouvaient et voulaient leur offrir leurs études. Jack se rendit compte enfin que la ségrégation raciale était doublée d’une terrible ségrégation sociale.

D’un côté ses condisciples se fondaient collectivement dans l’anonymat, semblaient incapables de la moindre solidarité, manquaient d’esprit critique, s’en remettaient complètement à leurs professeurs, de l’autre ils témoignaient individuellement d’une extrême prétention et de préjugés en masse. Ils n’étaient capables que de contestations puériles sur des points limités. Leurs rapports humains étaient rares et de mauvaise qualité au point que beaucoup regardaient l’autre comme un ennemi, pour le moins un rival. Ils attendait des diplômes, ne recherchaient pas le savoir. Ecrasés par l’institution, ils étaient uniquement soucieux, sous les apparences de la jeunesse, de se préparer un avenir bourgeois. Jack en aborda quelques uns, ils se moquèrent immédiatement de son accent.

Après l’hypocrisie confiée de l’Ile, celle apparemment plus laxiste d’Ygaël, Jack apprenait vite à quel point l’Université peut être sournoise. Il lui fallait ruser. Il ne fallait surtout pas dire la vérité, encore moins sa vérité, mais exprimer dans un langage officiel une vérité officielle. Les enseignants le décevaient. Non pas tant parce qu’ils étaient hautains et lointains, mais parce que les plus brillants mettaient tout leur art à combiner plusieurs manuels et quelques articles piochés dans des revues savantes. Pour les autres, il était inutile de suivre leur cours, sauf pour se faire bien voir. Les universitaires compilaient, les étudiants recopiaient. Jack apprenait plus rapidement et plus profondément par ses lectures. Il maintenait ses minces thèmes de recherche sur l’histoire des êtres vivants, dans le plus grand secret. Pour des raisons religieuses, ces spéculations n’étaient pas tolérées par l’université. De tous les points de vue elle était fixiste.

Jack s’anémiait. Les femmes ne le regardaient plus. L’université n’organisait aucune activité sportive. Jack reprit ses marches dans la montagne pendant les petites vacances. Même à la mauvaise saison, le temps était agréable, rien de comparable avec les frimas du Pataouchstan. Il regretta l’absence de Putty, le chien sauvage. Le souvenir de l’île vierge le fit frissonner. La forêt de Gudée était civilisée à proximité de Saraude. Il se promit d’explorer les terres sauvages du nord et de l’est.

Surmontant ses répulsions primitives, Jack se promenait dans Saraude. Il appréciait les omnibus à chevaux. Quand il ne pleuvait pas, il montant sur l’impériale découverte. Il apprit à éviter les quartiers alternativement déserts et populeux, celui des affaires, ceux des usines et des chantiers. Il n’entra pas dans la ville noire. Il n’aimait pas provoquer, ni regarder la misère sous le nez.

Jack n’apprécia ni les églises, ni les musées, qui lui semblèrent momifier le passé. Le silence des animaux dans l’immense zoo le terrifia. Il apprit à aimer les bars où des paumés se pâment à des histoires de paumés. Après une grande promenade, il entra par hasard dans un bistrot situé au milieu d’un quartier ouvrir de maisons minuscules serrées les unes contre les autres comme si elles avaient peur de quelque chose. Il fut dévisagé dans son accoutrement funèbre. Il revint, vêtu simplement, le chef couvert d’une casquette. Il prit ses aises. Personne ne lui reprocha son accent. Beaucoup de travailleurs étaient étrangers. Les plus dégourdis se surnommaient les titis. L’agressivité était gaie, parfois spirituelle. Jack goûtait la vitalité concrète de l’argot, l’opposait à la rhétorique abstraite de l’université. Des femmes, ménagères et ouvrières, trônaient à certaines tables. Pas de Noir, même pas pour faire la plonge ou livrer les bières. Le couple de patrons joviaux veillait à tout.

Un jeune travailleur offrit une chope à Jack qui rendit la politesse. L’équipe de football des jeunes du quartier avait besoin d’un joueur, même inexpérimenté. Jack accepta spontanément. Il confia cependant qu’il n’était pas d’ici. « Moi non plus », dit le jeune. Jack souriait bizarrement en pensant à sa peur devant le seul match auquel il avait failli assister. « Ce fut un grand événement », dit simplement le jeune.

Jack consacra soudain ses samedis à son nouveau sport, l’entraînement le matin, le match l’après-midi. D’abord effrayé par la brutalité, Jack convint qu’elle était contrôlée, que ce jeu complexe nécessitait beaucoup de finesse, de coup d’œil, de qualités athlétiques et surtout un esprit d’équipe qu’il affectionna particulièrement. Il s’amusait à doubler de volume en revêtant sa cuirasse de cuir. Il jouait à l’arrière, protégé par les gros et les grands de l’avant. Il reçut des coups, ne fut pas blessé, fut de plus en plus apprécié. Il s’amusa aux troisièmes mi-temps où les combattants d’un moment se réconciliaient en buvant comme des trous et en chantant. Quand les filles sympathiques du coin arrivaient, Jack s’éclipsait. Sa conduite fut respectée.

Gudi arriva sans prévenir d’une longue croisière internationale pour se marier. Il ne parla que de son expérience maritime. « Nous avons été reçus courtoisement partout. Pourtant tout le monde sait que la guerre approche, qu’elle est inévitable. Il y a trop d’intérêts en jeu, trop de rivalités, trop de ressentiments. Nous, les marins des flottes de guerre, nous y pensons toujours, nous n’en parlons jamais ».

Cependant, Gudi affirma pensivement : »tu as changé, Jack. Tu ne parlais pas beaucoup et tu étais charmant. Maintenant tu t’exprimes et c’est vide, pire, ça sonne faux, sauf sur le sport, et ça, ça me fait plaisir. Moi c’est la mer qui me sauve ».

Avec l’aide des Griberge et surtout de Phani, Jack polissait sa prononciation en vue des examens oraux. Il révisa dur, tout seul. Il apprécia le silence de l’amphithéâtre au moment des écrits. Il avait appris à tenir le temps, à soigner la présentation formelle, à offrir au correcteur une resucée intelligente du cours magistral. Pour quelques fautes d’orthographe, même pas de syntaxe, et des maladresses de style, ses notes le déçurent. Il n’en fut pas moins reçu partout, avec même un 15 en histoire ancienne du Grockland qui l’avait peu à peu passionné, en tant que berceau de la civilisation dans l’historiographie officielle.

Phani reçut la meilleure mention au baccalauréat. Elle désirait poursuivre ses études. Ses parents voulaient la marier. Peut-être pensèrent-ils à Jack, dont ils jugeaient qu’il s’enrichirait par le travail tant il vivait modestement. Mais il était skarien. Ils présentaient à leur fille, sur les conseils d’une marieuse, des jeunes hommes de bonne famille, à l’air emprunté, dont elle aimait se moquer.

Pour la première fois depuis le début de son séjour, l’équivalent d’une année universitaire, alors que tard le soir, à la lumière trouble d’une lampe à pétrole, Jack bûchait dur sur l’introduction de l’invention friédoise, le chemin de fer, en Gudée occidentale, il entendit frapper à la porte de communication et Phani crier : »Jack, ouvre moi, je t’en prie, je sais que tu es là, je vois la lumière passer sous la porte, Jack ! ».

Jack ouvrit à une Phani angoissée, extrêmement nerveuse. Debout, marchant de long en large, elle déclara en détournant le regard : »Jack, j’ai décidé de me marier. Pour être libre ! Mon Dieu, quelle insanité ! je ne fais jamais qu’imiter les héroïnes de mes romans favoris. Je ne crois pas à leur fin tragique. C’est une concession à l’hypocrisie de notre époque. Il suffit d’être un peu fine et rusée. Je vais choisir mon mari, non par amour, mais pour le mener par le bout du nez. J’aimerai plus tard si j’aime jamais ».

Ed

Les Griberge proposèrent à Jack de garder leur appartement le temps de leur villégiature dans la maison de campagne qu’ils possédaient à un jour de Saraude. Pour le père elle ne durerait que huit jours. Le mariage de Phani aurait lieu à la rentrée ? Jack n’utilisa pas l’appartement qui lui était étranger. Il ne le visita que quelque fois pour vérifier que tout était en ordre. Les Griberge cachaient leurs livres pour qu’ils ne prennent pas la poussière. Jack pensa avec satisfaction que sa chambrette était mieux décorée grâce aux ouvrages qu’il avait achetés. Ils étaient soigneusement rangés par ordre alphabétique sur de simples planches de bois soutenues par des briques. Jack ouvrit par inadvertance la chambre de Phani. Il fut surpris par le capharnaüm de livres étalés, de robes étendues, de dessous exhibés, de poupées d’enfant. Il ferma précipitamment la porte. Il eu le sentiment d’avoir violé l’intimité de la jeune fille. Il jugea ensuite que ce désordre avait son ordre et que tout était très propre.

Jack ne savait pas quoi faire de ses vacances. Il ne voulait pas retourner à Ygaël, le souvenir de Mrs Saint Patrick l’incommodait, celui du coteur Mamnam l’alarmait. Il dédifa brusquement de rester à Saraude afin de se baigner dans les livres. Sa solitude lui parut une grande liberté. Même le football était suspendu. Le docteur Griberge  paraissait détendu sans sa femme et sa fille. Ils burent ensemble un soir. Griberge conseillait à Jack de ne pas se perdre dans ses lectures. « un garçon vigoureux comme vous doit d’abord penser à vivre ». il ajouta, fidèle à son antienne : « je devine en vous le sauvageon que vous cherchez à dresser. Ne le faites pas mourir, ni même dépérir. Soyez hypocrite parmi les hypocrites. Soyez plus fort que tout le monde. Soyez plus fort que l’hypocrisie elle même. Mentez, mais ne vous mentez pas à vous même. Soyez lucide, soyez vous même, bond Dieu ! Mais surtout ne parlez pas politique, ni religion ». le docteur passa un week end chez les Mamnam. Il en revint satisfait. « Mamnam est un bon compagnon, comme toujours ». jack demanda timidement des nouvelles de l’épouse. « je l’ai à peine vue. Elle est pâlotte, comme d’habitude.

Le printemps avait été frais. L’été devenait torride. La canicule, par air stagnant, ramena l’odeur fétide qui avait bouleversé Jack à son arrivée à Saraude. Il partit quelques jours à la montagne. Il fallait monter haut pour trouver une fraîcheur apaisante. Jack décidé d’assumer la civilisation, ses mauvaises odeurs et ses parfums pervers.

Il n’y avait pas grand monde dans la bibliothèque, temple du savoir. Il était fait principalement d’étudiants à la triste mine, ayant échoué à la première session. Un lecteur, qui avait dépassé la trentaine, fit grande impression sur Jack en étant simple et décontracté. Jack se contentait d’être heureux de cette présence quand les deux demandèrent simultanément un ouvrage rare sur le passé de la Gudée orientale. L’autre se présenta. I s’appelait Simon Luttick. Il faisait des recherches sur l’histoire récente des Noirs de Gudée. Jack ne pensait pas qu’un tel sujet fût possible. « vous n’êtes pas anthropologue ? », demanda-t-il. « Anthropologue et historien », lui fut-il répondu. Jack tomba des nues. Il ne savait pas que l’on puisse marier deux disciplines. Jack continua : « ce livre porte sur une période lointaine ». Simon sourit de plus belle : « le présent s’enracina dans le passé ». « quelles sont vos fonctions, au juste ? » « Je suis assistant de recherche, je n’ai pas le droit d’enseigner ». Jack lui laissa le livre. Il préféra éviter Simon et le saluer vaguement. L’été se traîna, impassible.

Phani se maria. Jack ne fut pas invité. Le mari était fondé de pouvoir d’une maison d’édition. Il ne voyait la littérature qu’à travers son chiffre d’affaires. Jack fréquenta beaucoup moins les Griberge. Gudi donna rendez vous à Jack dans une brasserie à l’ancienne, sinistre, sale, sombre. Gudi parlait d’une voix précipitée en regardant ailleurs. Il était marié et malheureux. Jack se sentait incapable de l’aider, ennuyé et irrité par cet ami prisonnier d’un destin que le jeune Skarien ne comprenait pas. Il l’orienta sur la mer qui seule l’éclairait. La saison de football avait repris. Jack fut choisi comme distributeur de jeu. Il en tira une grande fierté.

Les enseignements reprirent. La majorité des étudiants ayant été éliminés en première année, le nouvel amphithéâtre était réduit. A la première séance il était bondé. Les thèmes des cours étaient les mêmes, mais décalés dans le temps et parfois dans l’espace. Ainsi on n’étudiait plus l’apogée du Grockland, mais sa décadence qui peina Jack. Comme il était le seul étudiant à continuer en grock, tout le monde était censé en avoir fait à l’école, il se retrouva dans le petit groupe de première année qu’il abandonna rapidement. On se préoccupa de la Gudée orientale. Jack pensa à Simon qui ne fut pas cité dans la bibliographie. Les Noirs demeuraient ignorés.

Jack constat enfin que le mur de l’Université, qu’il avait cru monolithique au début de ses études, était fissuré. Si beaucoup d’enseignants n’innovaient guère que par quelques découvertes factuelles dans les archives, certains se posaient plus de questions, avaient l’esprit plus ouvert qu’il ne se l’était imaginé peut-être à cause de leur discrétion. Il se dit même qu’il recevait souvent la bonne leçon par le mauvais maître parce que derrière des cours indigestes se cachait un patrimoine précieux et parfois unique. Il jugea aussi que la rhétorique est un art précieux du discours pour le rendre plus clair, plus transmissible, en le laissant malheureusement aussi peu profond. Jack fut plus présent aux cours qu’il ne l’avait prévu. Trop occupé, le professeur Singleton l’avait envoyé à son collègue, le professeur Fridensen, si ennuyeux que Jack ne le rencontra qu’une fois.

Une crise boursière venait d’éclater, les bruits de guerre s’amplifiaient. Les étudiants sortant de l’amphi furent accueillis par un petit groupe d’extrême droite, portant bâton. Ils traquaient les libéraux, aussi nationalistes qu’eux, partisans de la grande Gudée, mais favorables au maintien des institutions existantes, de la division des pouvoirs, alors que leurs adversaires exigeaient une dictature. Jack devina davantage chez ses condisciples, au milieu de l’apathie générale, des groupes d’affinité sociale, de connivence politique, de complicité religieuse. Il s’en exclut de lui-même puisqu’il était skarien. Il ne noua pas pour autant de liens privilégiés avec un jeune Friédois qu’il estima atone.

Jack témoigna au procès des pirates de l’Altaïr. Ils regardaient avec une froideur hostile ou un mépris amusé le jeune homme balbutier comme un coupable, osant à peine les regarder. Ils furent condamnés à trente ans de travaux forcés. Les Chamarins et le jeune radio télégraphiste avaient été innocentés.

Pris de curieux regrets, Jack envoya un mot à madame Douglass. Elle lui répondit par une lettre anodine, d’une écriture maladroite et appliquée, où elle se plaignait de ses rhumatismes et se félicitait des bonnes études de son fils Alex. Jack sourit. Les étudiants ne se fréquentaient pas de cursus à cursus, pour autant qu’ils se rencontrassent. Il n’avait aucune vie de revoir Alex. Il écrivit pour la première fois une lettre affectueuse à Gudi, aimante à Altaïra. Il ne s’attendait pas à une réponse. Phani organisait des dîners littéraires. Jack y alla une fois. Il n’y distingua que des êtres vaniteux et aigris, dont le plaisir consistait à dire du mal de leurs confrères. Phani s’essayait à l’esprit. Jack la jugea méchante.

Simon se dérangea jusqu’à la place de Jack en bibliothèque pour lui offrir un tiré à part de son tout récent article scientifique sur les Noirs en Gudée orientale au siècle précédent. Les deux hommes sortirent pour bavarder. Simon parla avec émotion de la diversité et de la richesse des cultures noires de Gudée, mais aussi de leur dépérissement dans le monde contemporain. Mis en confiance, Jack exprima son trouble par rapport à la science historique qu’on lui enseignait. Simon sourit et lui donna rendez-vous le lendemain soir à un arrêt d’omnibus.

Il pluvinait. Jack fut impressionné par la tension qui émanait de son nouvel ami. Ils descendirent après un long trajet. Le quartier populaire semblait fait de taudis. Jack fut surpris par la petite salle de classe isolée dans un immeuble vétuste. Une douzaine de personnes les attendait. Parmi elles se trouvaient, à la grande surprise du jeune homme, deux Noirs. Leur agressivité était si profonde qu’elle n’avait pas besoin de s’exprimer. Elle gêna Jack. Il n’avait pas pressenti les dons de tribun de Simon, son ardeur, son enthousiasme. Il fut séduit par l’interprétation de l’histoire selon les opprimés et non plus les oppresseurs. Il fut décontenancé par la proposition de constitution d’une armée secrète du peuple face aux forces militaires et policières du capital. D’un cours d’université populaire, l’exposé de Simon était passé au discours de meeting politique.

Jack s’esquiva avant la fin, se perdit d’abord dans les ruelles, retrouva l’avenue presque déserte. Il marcha longtemps dans la fraîcheur. Son cerveau était en ébullition. Il se savait trop ignorant. En tant que Skarien, il était expulsable à tout moment. Par rapport à la Skarie et même au Zambust, la Gudée bénéficiait malgré tout de quelques libertés. Trois raisons pour ne pas suivre Simon.

Jack recommença à saluer Simon de loin et même à l’éviter. Il était dans le malaise. Il perdait peut-être l’une des chances de sa vie. Simon ne le dérangea plus et se contenta de quelquefois
lui lancer de loin des regards chagrinés.

Jack décida de s’initier aux courses de chevaux, très prisées à Saraude. L’une d’elles, originale, avait lieu sur un terrain difficile, les ravins de l’est de la ville. La queue au guichet fut longue. Comme Jack en sortait, son ticket à la main, et qu’il gravissait une pente gazonnée, il devina une présence au dessus de lui. Il aperçut une jeune fille très mince qui le regardait de ses grands yeux pers. Il resta interdit. Il voyait le paysage à travers elle. Mais il fut stupéfié qu’elle lui adresse la parole, contrairement aux usages gudéens : « Je t’ai vu à l’université. J’ai essayé de suivre quelques cours d’histoire ». elle rit avec insolence et, pour le tirer, lui tendit la main. Il l’accepta en maugréant car cette fille aux yeux pers respirait l’impudence, l’abordant, le tutoyant, parlant d’un ton claironnant, prétendant l’aider, restant un pied au dessus de lui. Elle persista, avec un fort accent jointais : »Tu étais rigolo avec ton casque blond, tout seul en bas de l’amphi. J’ai pensé que tu faisais semblant, semblant d’être étudiant. Tu en faisais trop pour être honnête ». Elle rit à nouveau et lui caressa les cheveux, geste qu’il détestait. Il était mortifié.

Elle le présenta à des amis, jeunes hommes élégants à l’air sombre. Elle s’appelait Edwige, on l’appelait Ed. ils s’assirent sur un tertre vert d’où ils dominaient le circuit compliqué, parsemé d’obstacles divers. Ed et Jack remarquèrent l’un des concurrents, un jeune officier de la cavalerie gudéenne, superbe dans son uniforme bleu clair. La course fut acharnée sur plusieurs tours de piste. Des concurrents et des chevaux tombèrent. Leur favori, le lieutenant Sloop, termina deuxième. Au moment de se séparer, Ed donna à Jack l’adresse d’un bar où elle avait ses habitudes.

Jack ne désirait pas revoir cette jeune fille effrontée. Mais le bar l’intriguait. Il n’ouvrait que la nuit. Il était plein à craquer, extraordinairement enfumé, davantage que l’auberge d’Ouchablenk au meilleur d’un samedi soir. Dans le brouhaha distingué, la lumière inégale, Jack distingua quelques visages qui paraissaient penser. Il découvrit des nouveautés vestimentaires, pantalons de velours, lavallières, chapeaux plats, capes noires. Il pénétrait dans un repaire d’artistes et d’intellectuels. Pas l’ombre d’un universitaire. Jack espéra que sa jeunesse dissimulerait son accoutrement démodé.

La taverne d’à côté refusait la gent féminine. Dans le bar elle n’était pas rare, des grisettes, mais aussi des personnes autoritaires, au charme ravagé plus que ravageur. Jack fut stupéfait de croiser une femme en pantalon. Ed trônait au fond, au milieu de sa cour. Jack ne comprit pas grand chose à la conversation. Il fut surpris qu’Ed lui propose de la raccompagner.

Ed habitait non loin de là dans un immeuble délabré et mal tenu. Elle avait recouvert le petit appartement, qu’elle ne louait pas cher, de tentures, de coussins, de fleurs, de plantes. Un chat miaulait entre les livres accumulés sur le sol. Ed n’était pas frileuse. Elle laissait le plus souvent possible les fenêtres ouvertes. Des Cris, des bruits de la rue et de la cour transmettaient un message amical. Cet univers minuscule aurait du être étouffant. Il était léger, aérien, animé par une brise perpétuelle. Pendant quelque temps Jack le visita souvent.

Ed était jointaise, arrivée depuis peu en Gudée. Elle appartenait à un petit groupe informel, adepte d’un anarchisme spiritualisé, dans lequel se rencontraient des Jointais. Ed avait soif d’indépendance. Elle voulait vivre seule, aimer librement, à son gré, sans attaches. Elle était très optimiste sur l’avenir de l’espèce humaine. « les opprimés ont commencé de se révolter. Bientôt ils balaieront la racaille qui les gouverne ».

Jack comprenait à peu près ce langage. Mais il fut abasourdi quand Ed, le regardant avec férocité, asséna : »je veux être écrivain. Pourquoi pas écrivaine ? ». « vous nous avez tout pris, même le langage, vous les hommes de sexe masculin. La victoire de l’idéal n’est possible que grâce à l’amélioration de la condition féminine ».

Jack la détesta quand le magnifique regard se métamorphosa en lancer de couteaux : » la priorité des priorités, après l’instruction, est notre droit à la contraception et l’avortement. Nous ne pouvons nous contenter du coïtus interruptus aléatoire, livré à votre bonne volonté, vous qui êtes veules et égoïstes. Sans les conditions de la libération, pas de liberté ». Jack fut choqué par ces obscénités. Il partit sans mot dire. Il crut entendre dans son dos : »Puceau ! » Jack n’osa demander à personne le sens des mots techniques prononcés avec tant de conviction par Ed. il ne le découvrit pas dans les dictionnaires. Des jours plus tard, dans son souvenir, Jack devina derrière les couteaux l’humiliation, la déception et la tendresse désespérées. Mais il préféré chérir Ed dans sa mémoire.

La crise durait, les faillites et les mises à pied se multipliaient, le pessimisme faisait tache d’huile, la guerre paraissait imminente. Sa banque prévint Jack que sa fortune avait déjà fondu d’un tiers. Comme il vivait, sans y prêter attention, sur les intérêts des intérêts de son capital, cette mauvaise nouvelle ne l’importuna pas autrement. Il tint cependant à mener, toutes affaires cessantes, sa propre enquête. Il vérifié les comptes qui lui parurent exacts. Il consulta un expert financier obèse qui lui conseilla de prendre ses intérêts en main et de les diversifier avec son aide. Jack plongea dans l’histoire économique. Il apprit bientôt qu’après la dépression la prospérité revenait. Il s’étonna qu’un phénomène aussi régulier ne soit pas davantage prévu par les responsables. En définitive il ne fit rien. Il avait ses examens à passer.

Phani un soir vint dîner seule chez ses parents. Jack n’était pas invité. Mais sur le tard elle frappa à sa porte. Elle était bizarrement excitée. Elle demanda même à Jack un peu d’alcool. Jack conservait une petite réserve de spiritueux pour les soirs de solitude et d’insomnie. Elle but d’un trait, puis, cramoisie, fixant Jack dans les yeux, le dominant, assise droite sur une chaise alors qu’il était effondré sur un divan, elle fit une déclaration : « Jack, j’ai décidé de prendre un amant. Cet amant, c’est toi. Mon mari a eu mon pucelage. Cela suffit. Il est bête, ennuyeux. C’est un mari. J’en fais ce que je veux. Je crois bien qu’il m’aime. Il ne s’apercevra de rien. Il continuera à me faire l’amour le samedi soir. C’est l’existence que j’ai choisie et qui l’a été pour moi, la cadette tant aimée du docteur Griberge. Mais je veux aimer, connaître le plaisir. Moi, je veux mener une double vie, être une aventurière, une pionnière de l’amour adultère. C’est notre sort à nous, femmes mariées de la petite bourgeoisie. Je t’ai aimé, Jack, dès que je t’ai vu, bel éphèbe blond venu d’ailleurs, impétueux, romantique sans vouloir l’être. J’ai rêvé de toi, j’ai pleuré à cause de toi. Mais tu n’est pas un mari, Jack, tu es un amant. C’est peut-être toi qui me fécondera. Je t’ aime, tu es à moi ». Jack de leva d’un bond, prit Phani par les épaules, la secoua, l’embrassa sur les yeux qui commençaient à pleurer ; « Phani, je t’adore, mais jamais je ne t’aiderai à te déshonorer. Je hais l’adultère, comme toutes les tromperies ». Jack descendit quatre à quatre l’escalier. Il dormit sur un banc dans un parc sans être dérangé. Il apprit le matin que le docteur Griberge, inquiet et soupçonneux, avait trouvé sa fille évanouie sur le lit dans la chambrette. Il lui avait fait respirer des sels. Elle était rentrée chez son mari. Griberge ne demanda pas d’explications, Jack ne lui en donna pas, mais éprouva de la peine pour le vieux médecin. Laissé seul, Jack s’apitoya sur Phani et la jeunesse gâchée de l’arrogante Gudée.

Kuhama

Jack passa avec facilita ses examens, même celui de grock qu’il avait révisé dans la fièvre à la dernière minute. Il était admis en licence. Mais il ne savait pas s’il devait poursuivre ses études. Il était heureux de lire de plus en plus vite et de comprendre de mieux en mieux. Il n’était définitivement plus un illettré. Mais valait-il la peine d’aller plus loin ? même s’il savait qu’il ne savait presque rien ? Jack avait parfois peur de passer à côté de son existence et même de rater sa vie. De toutes façons le garçon n’imaginait pas son avenir ailleurs qu’en Skarie et même au Pataouchstan. Il était en train de perdre le peu de skarien qu’il connaissait. Mais dans son pays il ne serait pas considéré comme majeur à condition, bien sûr, qu’on retrouve son état civil.

Jack n’était pas sans penser que l’ennui naquit un jour de l’Université. Mais, gr^ce aux cours et surtout à ses lectures foisonnantes, il considérait que les historiens ne tiraient pas assez partie de leur immense savoir, qu’ils ne pratiquaient pas assez l’histoire comparative, dans le temps et dans l’espace, qu’à défaut d’être en mesure de découvrir des lois précises comparables à celles des sciences dites exactes, ils n’essayaient même pas de mettre à jour des lois spécifiques, incertaines, ambiguës, qui seraient celles de l’histoire humaine.




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